Exilée et insurgée
Les protestations de Louise Michel contre son transfert sur l’île de Bourail (1875)
p. 337-341
Texte intégral
1Fraîchement débarquée en Nouvelle-Calédonie, Louise Michel est d’abord déportée sur la presqu’île Ducos, dans le camp de Numbo, le 8 décembre 1873. Ce camp est réservé aux prisonniers politiques, en particulier les anciens révoltés de la Commune de Paris1. Tout comme dix-sept autres de ses compagnes, Louise Michel doit être transférée en 1875 sur l’île de Bourail, que les autorités jugent plus adaptée pour les femmes. Cette décision s’avère inadmissible pour Louise Michel, comme pour d’autres de ses camarades telles que Nathalie Lemel2, qui refusent catégoriquement d’être traitées différemment de leurs confrères. En solidarité avec les hommes retenus à Ducos, Louise Michel s’insurge sous la forme d’affiches rendues publiques, contre le traitement inégal perpétré au sein du camp, et ce en dépit de son statut de déportée. Elle décide d’intégrer dans ses Mémoires, les affiches de protestations qu’elles ont soumises aux autorités, elle et Lemel, entre mai et juin 1875. Cet extrait révèle un caractère fort et une détermination quasi sans faille de la part de l’insurgée. Sa capacité à protester pour le bien des autres, à agir avec autant de dévouement, y compris dans des conditions absolument contraignantes, fait de Louise Michel, une exilée singulière capable de transformer l’espace de son exil en un véritable terrain social et politique.
2Ces protestations, dont elle nous fait part ici dans ses Mémoires, reflètent la profonde singularité du comportement de Louise Michel durant son exil. La nature même de ces protestations illustre toute l’originalité de sa démarche : elle refuse de recevoir un traitement différent pour le simple fait d’être une femme. Soucieuse des valeurs d’égalité et de justice, il est pour elle inconcevable d’accepter cette décision qu’elle interprète comme un traitement de faveur. Cette position peut être étonnante, mais dans le cas de Louise Michel, cela fait sens. Outre sa protestation, elle trouve juste de partager également celle de Nathalie Lemel : on sait que cet exil a permis aux deux femmes de se rapprocher davantage, et que c’est sans doute à ses côtés que Louise Michel est devenue anarchiste3. Elles s’opposent ici à des décisions qui ne les considèrent qu’à travers leur genre : ce sont des femmes, donc elles doivent partir de l’île. Le fait de protester contre ces inégalités de genre, au sein même de leur exil forcé, est ici quelque chose de remarquable. Ces questions d’ordre social sont loin d’être répandues en 1875, bien que les choses aient tendance à évoluer. Louise Michel peut être considérée, sous bien des aspects, comme l’une des précurseurs du féminisme moderne4. Ces protestations en sont un exemple. De plus, on sait que ces remontrances ont finalement été entendues. S’illustrant par une force de caractère bien trempé et une solide détermination, les autorités finissent par lui donner gain de cause. Elle est ainsi déportée vers la baie de l’Ouest tout comme ses autres compagnes, puis enfin à Nouméa, où elle vit en tant que femme libre jusqu’à son amnistie, en 1880.
3Cet extrait invite à réfléchir sur l’influence majeure de Louise Michel lors de ces sept années passées sur le « Caillou5 ». Sur l’île, elle s’illustre comme une exilée d’exception, capable d’interagir avec l’ensemble de son environnement : déportés, gardes, ou encore locaux. L’œuvre de Louise Michel en Nouvelle-Calédonie mérite une considération particulière, tant son impact politique et social fut marquant. Il est aussi important, comme le rappelle l’historien José Dauphiné, d’approcher cette histoire avec prudence : la déportation de Louise Michel a souvent été l’objet de diverses récupérations en tout genre. Il est ainsi essentiel de prendre en compte l’ensemble de ces éléments afin de ne pas s’éloigner de l’expérience vécue par Enjolras6 durant ses sept ans d’exil7.
Après les choses ridicules, il y eut les choses odieuses : les déportés privés de pain. Un malheureux, qui ne jouissait même pas de toutes ses facultés, fut visé comme on aurait fait d’un lapin, parce qu’il rentrait un peu après l’heure dans sa concession8.
Quelques lettres que j’avais pu faire passer en fraude – on ne s’en privait pas sous Aleyron et Ribourt9 – me furent rendues au moment où on me demandait une histoire de la déportation, histoire qui ne pouvait être faite qu’à l’aide de nos documents à tous ; en voici deux :
Presqu’île Ducos, 9 juin 1875.
Chers amis,
Voici les pièces officielles du transfèrement dont je vous ai parlé.
Transfèrement auquel nous n’avons consenti qu’après qu’il eût été fait droit à nos protestations : 1° sur la forme dont l’ordre avait été donné ; 2° sur la manière dont nous habitions ce nouveau baraquement.
Il est de fait, qu’occuper un coin ou l’autre de la presqu’île nous est fort indifférent, mais nous ne pouvions supporter l’insolence de la première affiche, et nous devions poser des conditions et ne consentir au changement de résidence qu’une fois les conditions remplies.
C’est ce qui fut fait.
Voici copie de la première affiche posée, le 19 mai 1875, à Numbo ; c’est sous forme d’affiches qu’on nous transmet les ordres du gouvernement :
Décision
19 mai 1875,
Par ordre de la direction, les femmes déportées dont les noms suivent quitteront le camp de Numbo le 20 du courant pour aller habiter dans la baie de l’Ouest, le logement qui leur est affecté : Louise Michel, no 1 ; Marie Schmit, no 3 ; Marie Cailleux10, no 4 ; Adèle Desfossés11, no 5 ; Nathalie Lemel, no 2 ; la femme Dupré, no 6.
Voici nos protestations :
Numbo, 20 mai 1975,
La déportée Nathalie Duval, femme Lemel, ne se refuse pas à habiter le baraquement qui lui assigne l’administration, mais elle fait observer :
1° Qu’elle est dans l’impossibilité d’opérer elle-même son déménagement ;
2° Qu’elle ne peut se procurer le bois nécessaire à la cuisson de ses aliments et le débiter ;
3° Qu’elle a construit deux poulaillers et cultivé une portion de terrain ;
4° En vertu de la loi sur la déportation qui dit : « Les déportés pourront vivre par groupes ou par famille » et leur laisse le choix des personnes avec lesquelles il plaît d’établir des rapports, la déportée Nathalie Duval, femme Lemel, se refuse à la vie commune, si ce n’est dans ces conditions.
Nathalie Duval, femme Lemel, no 2.
2e protestation :
Numbo, 20 mai 1875,
La déportée Louise Michel, no 4, proteste contre la mesure qui assigne aux femmes déportées un domicile éloigné du camp, comme si leur présence y était un scandale. La même loi régit les femmes et les hommes déportés, on ne doit pas y ajouter une insulte non méritée. Pour ma part, je ne puis aller à ce nouveau domicile sans que les motifs pour lesquels on nous y envoie, étant honnêtes, soient rendus publics par l’affiche ainsi que la manière dont nous y serons traitées.
La déportée Louise Michel déclare que, dans le cas où ces motifs seraient une insulte, elle devra protester jusqu’au bout, quoi qu’il lui en arrive…
Le lendemain de nos protestations, on nous prévint d’avoir à déménager dans la journée, chose que nous nous empressâmes de ne pas faire, ayant bien résolu de ne pas quitter Numbo avant qu’on eût fait droit à nos justes protestations et déclaré que nous étions prêtes à aller en prison si on voulait, mais nullement à nous déranger pour déménager.
Ayant affirmé, du reste, qu’une fois l’affiche insolente réparée et nos logements disposés de façon à ne pas nous gêner les unes les autres, nous n’avions nulle raison pour préférer une place à l’autre.
Allées et venues, menaces du gardien-chef qui, fort embêté, vint à cheval vers le soir pour nous paraître plus imposant ; pétarade du cheval, qui s’ennuyant de la longue pause de son maître devant nos cases le remporte plus vite qu’il ne veut au camp militaire.
Arrivée, trois ou quatre jours après, du directeur de la déportation accompagné du commandant territorial qui promettent de faire droit à nos réclamations par une seconde affiche et de séparer en petites cases où nous pourrions habiter deux par deux ou trois, comme nous voudrions, le baraquement de la baie de l’Ouest, de façon à laisser grouper celles dont les occupations allaient ensemble.
Une partie des engagements fut d’abord remplie, mais tant qu’ils ne le furent pas tout à fait il fut impossible de nous faire partir de Numbo et, comme il n’y avait pas de places pour nous à la prison, on se décida à les remplir complètement.
Nous sommes maintenant à la baie de l’Ouest ; c’est triste pour Mme Lemel qui ne peut guère marcher tant elle est souffrante, c’est pourquoi je n’ose me réjouir du voisinage de la forêt que j’aime beaucoup,
Tel est, sans passion ni colère, le récit de notre transfèrement.
Louise Michel, no 1.
Baie de l’Ouest, 9 juin 1875.Michel Louise, Mémoires écrits par elle-même, Paris, Roy, 1886, p. 306-309.
Notes de bas de page
1 On le sait notamment grâce aux comptes rendus réalisés par le contemporain Gustave Kanappe en 1879. Plus de cinq cent cinquante communards y seraient toujours détenus lors de son voyage. Voir Courtis Christine, Après 1878 : les souvenirs du capitaine Kanappe, Nouméa, Publications de la Société d’études historiques de la Nouvelle-Calédonie, 1986, p. 26.
2 Nathalie Lemel (1826-1921), née Nathalie Duval, amie proche de Louise Michel, est l’une des fondatrices de l’Union des femmes pendant la Commune de Paris. Voir Thomas Edith, « The Women of the Commune », The Massachusetts Review, vol. 12, no 3, 1971, p. 409-417. Pendant le voyage, un déporté s’exprime : « Elle est d’une intelligence remarquable, d’esprit clair et sagace » et « compte parmi les têtes du parti socialiste ». Voir Bauër Henry, Mémoires d’un jeune homme, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1895, p. 276.
3 Deluermoz Quentin, « Louise Michel ou la lutte sans fin », dans Winock Michel, Les figures de proue de la gauche depuis 1789, Paris, Perrin, 2019, p. 179-189.
4 Riot-sarcey Michèle, « 1860-1918 : la longue marche du féminisme », dans Riot-sarcey Michèle (dir.), Histoire du féminisme, Paris, La Découverte, 2015, p. 49-69.
5 Autre nom donné à la Nouvelle-Calédonie. Expression principalement employée par des descendants de colons ou des métropolitains.
6 Enjolras est le nom de plume que s’était donné Louise Michel. Elle signait ses œuvres « Enjolras » en référence au personnage des Misérables du même nom. Œuvre par ailleurs écrite par son « maître », l’écrivain Victor Hugo. Voir Michel Louise, Lettres à Victor Hugo (1850-1879), Paris, Mercure de France, 2019.
7 Joël Dauphiné est un historien ayant vécu en Nouvelle-Calédonie. Son ouvrage au sujet de la déportation de Louise Michel est l’une des œuvres les plus complètes jamais réalisées sur le sujet. Voir Dauphiné Joël, La déportation de Louise Michel, Paris, Les Indes savantes, 2006.
8 Les conditions de déportation étaient en effet très rudes, particulièrement entre 1874 et 1878, période que l’on pourrait qualifier d’« obscure ». Plusieurs témoignages sont aujourd’hui disponibles. Voir Clair Sylvie, « “User le soleil avec la pierre ponce” ou la vie des déportés communards en Nouvelle-Calédonie d’après leur correspondance (1872-1880) », Histoire de la justice, no 5, 1992, p. 117-151.
9 Elle se réfère ici à deux personnages, l’amiral Amédée Ribourt, surnommé « le Moniteur », et le colonel Aleyron, deux fonctionnaires coloniaux français affectés en Nouvelle-Calédonie pour veiller sur les déportés. Nous savons que l’amiral Ribourt a mené une enquête sur l’évasion de Henri Rochefort, du 21 juin au 22 août 1874. Il publie les sanctions en septembre 1874. Voir O’Reilly Patrick, « Chronologie de la Nouvelle-Calédonie. De la découverte de l’île au cinquantenaire de la possession (1794-1903) », Journal de la Société des océanistes, vol. 9, 1953, p. 39.
10 Marie Place (1851-1885), née Cailleux, est une ancienne instigatrice de la Commune. Inculpée pour « usage d’armes et construction de barricades », elle est condamnée à la déportation en enceinte fortifiée le 24 avril 1872. Elle rencontre son mari, le blanquiste Henri Place, lors de sa déportation en Nouvelle-Calédonie.
11 Laure Boulant (1832-1898), née Adèle Desfossés, est une ancienne communarde. Cantinière au 238e bataillon de la Commune, elle participe aux combats du fort d’Issy. Le quatrième conseil de guerre la condamne à la déportation, le 27 avril 1872, pour avoir soigné des blessés de la Semaine sanglante.
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