La situation des proscrits à Genève d’après Victorine Brocher : la peur des espions et de la délation (1873)
p. 333-336
Texte intégral
1Victorine Rouchy s’exile à Genève fin septembre 1872. Là, elle rejoint à nouveau l’Association internationale des travailleurs, en intégrant notamment la section centrale des travailleuses de Genève1. Fondée début 1868 sous le libellé de Section des dames à l’initiative de l’ancienne saint-simonienne française Désirée Gay2, elle constitue la première section politique exclusivement féminine au sein de l’AIT, dans laquelle les militantes s’organisent en tant que femmes indépendamment de leur emploi et de leur appartenance à l’une ou l’autre tendance idéologique de l’Internationale3. La section constitue en outre un axe incontournable de l’embryon de réseau transnational des femmes de l’AIT. D’une part, elle accueille en son sein des militantes étrangères et des exilées politiques déjà avant la Commune, telles la Polonaise Antonia Kwiatkowska, femme de Mikhaïl Bakounine, et les Russes Olga Levaschov et Elisabeth Dmitrieff4 – cette dernière fonde en avril 1871 l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés. D’autre part, la section coordonne des collectes de solidarité internationale avec les grèves d’ouvrières, par exemple à l’adresse des Ovalistes de Lyon en juin-juillet 18695, et participe à d’autres initiatives de ce genre promues par la section centrale genevoise, par exemple la rédaction de manifestes de soutien à la Commune de Paris6. Elle dispose en outre, au sein de son comité de direction, d’un service de traduction précisément en vue de multiplier les contacts transnationaux7. Elle organise encore des soirées familiales, notamment à l’occasion des fêtes de Noël8, des événements de secours mutuels, des cours d’éducation populaire et de formation professionnelle pour ses jeunes adhérentes9.
2Malgré les activités variées, voire les distractions offertes par la section féminine, le climat reste morose dans les milieux de la proscription française10. Victorine Rouchy relève et critique surtout le sentiment de paranoïa qui se propage auprès des exilés. L’arrivée massive de ceux-ci à Genève avait été « accueillie par des protestations et des cris de réprobation11 » de la bourgeoisie locale. Mais dans les rangs des proscrits, c’est surtout l’action de la police française à l’étranger qui inquiète et propage la méfiance mutuelle12.
3La proscription des communards en Suisse est d’ailleurs particulière par rapport à celle d’autres pays. Elle débute en effet bien avant la Semaine sanglante, puisqu’elle est, « pour une bien plus large part, issue des mouvements qui soulevèrent diverses villes de province. […] Cette situation allait être exploitée par la Commune de Paris pour essayer de desserrer l’étreinte versaillaise en suscitant de nouveaux mouvements en province. Mais, pour cela, la présence des réfugiés à Genève ne suffisait pas ; fallait-il encore qu’ils y trouvassent l’aide nécessaire pour mener à bien leurs projets. Celle-ci ne pouvait leur être fournie que par les deux tendances de l’Internationale existant en Suisse et par une petite frange de radicaux plus ou moins liés aux sections genevoises de l’AIT13 ».
J’allais toujours au Temple Unique14, trois fois par semaine, dans la soirée. La proscription15 était assez excitée dans ces moments-là. Plusieurs proscrits avaient tenté de retourner en France secrètement, mais ils furent trahis et arrêtés à la gare de Lyon. On sentait alors qu’il y avait des faux frères parmi nous16. Lacord17 et quelques autres eurent l’idée d’établir une surveillance sur tous les membres du groupe. Ils résolurent d’accepter dans notre section tout membre qui donnerait une preuve de son action dans le mouvement révolutionnaire (ce fut une grande maladresse18). Chacun de nous s’exposait à la délation. En effet la trahison, loin de cesser, augmentait sans cesse. Cela se passait en janvier 1873.
International Institute of Social History, Amsterdam, G. Brocher Papers, 176, fragments relatifs à la situation des proscrits français en Suisse, s. d.
Notes de bas de page
1 International Institute of Social History, Amsterdam, G. Brocher Papers, 185, Convocation d’assemblée de la section des dames à Victorine Brocher, 9 février 1873, fo 2-3.
2 Pour les débuts de la section, voir Collectif, Le conseil général de la Première Internationale 1868-1870. Procès verbaux, Moscou, Éditions de Moscou, 1974, p. 41 ; Freymond Jacques, La Première Internationale. Recueil de documents, t. 3, Genève, Droz, 1969, note 175, p. 453, note 191, p. 456 ; « Association internationale des travailleurs », L’Égalité, vol. 1, no 3, 1869, p. 4.
3 Schrupp Antje, « Die Genfer Frauensektion der Ersten Internationale », MEGA-Studien, 1999, p. 107-125. Voir aussi « Le mouvement des femmes », L’Égalité, vol. 2, no 31, 1870, p. 2. Des tensions surgissent néanmoins entre les libertaires et celles qu’elles considèrent comme des militantes « modérées » au sein de la section, voir International Institute of Social History, Amsterdam, Michail Aleksandrovič Bakunin Papers, 1, Lettre de Jules Gay à Mikhaïl Bakounine, 27 janvier 1869, fo 1-9. Finalement, au congrès romand de l’Association internationale des travailleurs (AIT) d’avril 1870, la section des femmes se rallie aux positions de Nikolaï Outine contre celles libertaires de James Guillaume et Mikhaïl Bakounine, voir « Le congrès romand », L’Égalité, vol. 2, no 16, 1870, p. 2.
4 « Le congrès romand », art. cité.
5 Auzias Claire, Houel Annik, La grève des ovalistes. Lyon, juin-juillet 1869, Paris, Payot, 1982.
6 « Adresse aux travailleurs de Paris », L’Égalité, vol. 3, no 8, 1871, p. 2.
7 « Adresse de l’Assemblée générale de la section des dames aux internationaux de Bâle », L’Égalité, vol. 1, no 4, 1869, p. 3.
8 Descaves Lucien, Philémon. Vieux de la vieille, op. cit., p. 70-71. Voir aussi Le comité de la section des dames, « Section des dames – Arbre de Noël », L’Égalité, vol. 1, no 44, 1869, p. 4 ; « Change banal », L’Égalité, vol. 1, no 46, 1869, p. 2 ; Le comité, « Section des dames – Arbre de Noël », L’Égalité, vol. 1, no 48, 1869, p. 4 ; « À la Rédaction de l’Égalité », L’Égalité, vol. 2, no 2, 1870, p. 2 ; La commission, « Arbre de Noël », L’Égalité, vol. 3, no 24, 1871, p. 4 ; « Fête des enfants de l’Internationale », L’Égalité, vol. 4, no 1, 1872, p. 3.
9 Schrupp Antje, « Die Genfer Frauensektion der Ersten Internationale », art. cité.
10 Paule Minck aussi raconte que l’exil lui provoqua une forte désillusion à l’égard de nombreux communards, du fait de leur amour propre ainsi que des « ridicules et les sottises des pantins qui paradaient devant moi », voir Bibliothèque historique de la Ville de Paris, ms. 1131, Commune de Paris – Les communards, Exilés, Lettre de Paule Minck à un inconnu, 16 octobre 1876.
11 Claris Aristide Jean, La proscription française en Suisse, 1871-1872, Genève, Imprimerie Vve Blanchard, 1872, p. 8.
12 « C’est la police qui entretient la perturbation dans les États et sème la discorde parmi les citoyens ; c’est elle qui souffle les provocations, engendre la corruption et le désordre et enfante la honte ; c’est elle que les gouvernements chargent du soin d’organiser les conspirations et de tramer les complots. Les traces de ses agissements se retrouvent partout. Et nous en sommes arrivés au point où la première qualité de l’homme politique est la défiance et la suspicion à l’égard de ses pareils », ibid., p. 39.
13 Vuilleumier Marc, « La Suisse », International Review of Social History, vol. 17, no 1, 1972, p. 272.
14 Le Temple unique est le local de l’Internationale à Genève depuis 1869, où se tiennent les réunions des différentes sections et où siègent les diverses instances directives. Situé sur le boulevard de Plainpalais, en contrebas des jardins de la rue des Granges, il est le cœur battant du socialisme genevois aussi bien que de la solidarité internationale à l’égard des communards. « Une grande ressource pour le fretin de la proscription fut, à cette époque, le Temple-Unique, mis à notre disposition par les sections genevoises de l’Internationale et par la Loge maçonnique. […] Les sections, alors au nombre d’une trentaine, tenaient leurs séances en bas ou au premier étage, dans plusieurs petites salles aménagées à cet effet. On nous en réserva une. Au début, ce fut charmant, intime, familial. Le Temple-Unique était ouvert aussi bien aux femmes qu’aux hommes ; elles y apportaient leur ouvrage, cousaient, brodaient et tricotaient. On se racontait l’évasion du dernier venu, quand il ne la racontait pas lui-même… autant de petits drames, le feuilleton parlé du jour, des histoires dans lesquelles chacun retrouvait un peu de la sienne. Des assemblées générales, le dimanche, se terminaient par un change-banal, ou divertissement comportant des chants, une sauterie et un pique-nique populaire, auquel participaient nos amis des sections romandes, horlogers et bijoutiers. Bientôt on s’occupa de mêler l’utile à l’agréable. […] Les enfants ne furent pas oubliés. Les ouvrières de Genève, giletières, blanchisseuses, lingères, cigarières, etc… qui avaient fondé, quatre ans auparavant, la première section des travailleuses de l’Internationale, profitèrent de notre arrivée pour essayer de réaliser leur projet d’une école enfantine gratuite », voir Descaves Lucien, Philémon. Vieux de la vieille, op. cit., p. 69-70.
15 Les mesures de la proscription des communards s’articulent autour d’une série de lois et décrets promulgués depuis la Semaine sanglante. La loi du 17 juin 1871 institue des commissions de grâces compétentes pour statuer sur le sort des condamnés pour des faits relatifs à l’insurrection du 18 mars 1871. Le 7 août 1871 sont constitués quinze conseils de guerre compétents pour juger les prisonniers de la Commune pour la division militaire de Paris. La loi Dufaure du 14 mars 1872 interdit l’affiliation à l’AIT en France. Une loi du 22 mars 1871, complétée par les décrets du 31 mai 1872, du 25 mars 1873 et du 10 mars 1877, fixe le régime de déportation et des travaux forcés des prisonniers de la Commune en Nouvelle-Calédonie.
16 Des affaires de communards devenus secrètement des agents de renseignement pour la police française se retrouvent assez fréquemment pendant les années de la proscription. Par exemple, en 1872 une circulaire de la Société des réfugiés de la Commune à Londres dénonce Pierre Vésinier, Octave Caria et Bernard Landeck comme étant devenus des informateurs de la police française et de tenir un journal (La Fédération) calomniateur envers les communards. La société exclut d’ailleurs les deux frères Octave et Léopold Caria sous prétexte qu’ils seraient devenus des policiers, voir International Institute of Social History, Amsterdam, G. Brocher Papers, 186, Circulaire de la Société des réfugiés de la Commune à Londres, 1872, fo 2-3.
17 Émile Lacord (1838-1894), membre de l’Internationale parisienne et communard. Il s’exile d’abord en Grande-Bretagne, puis s’installe à Genève en janvier 1873.
18 Aristide Claris remarque, au contraire, que cela fut bénéfique, voir Claris Aristide Jean, La proscription française en Suisse, 1871-1872, op. cit., p. 39-40.
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