Répression et réseaux de solidarité : des princes carlistes dans le sud de la France en 1872
p. 325-331
Texte intégral
1Il est ici question de Marie des Neiges de Bragance (1852-1941) et de son époux Alphonse de Bourbon (1849-1936), frère du prétendant légitimiste espagnol don Carlos de Bourbon (1848-1909). En 1872, alors que les contre-révolutionnaires espagnols, les carlistes, déclenchent une guerre civile en Espagne pour reprendre le pouvoir, tous deux se rendent dans le Roussillon pour aller diriger le soulèvement carliste en Catalogne. Le passage en Espagne est cependant rendu difficile par les mesures du gouvernement français pour fermer la frontière aux carlistes et à leurs partisans. C’est pourquoi le couple attend près de huit mois près de la frontière, dans le département des Pyrénées-Orientales, le moment propice pour rejoindre le mouvement. Cette proximité permet d’ailleurs à Alphonse de mener à distance la rébellion en qualité de général, raison qui explique les tentatives du gouvernement français pour l’arrêter, comme en témoigne le récit de la perquisition que propose Marie des Neiges.
2En effet, la guerre carliste en Espagne, qui oppose les contre-révolutionnaires aux libéraux et aux progressistes au pouvoir depuis la révolution de 1868, a aussi des répercussions en France, où les carlistes disposent d’une véritable base arrière dans les départements frontaliers de l’Espagne. La perquisition de l’hôtel particulier des comtes de Lazerme est représentative de l’instabilité politique que provoque cette situation en France, « due à la présence d’une majorité monarchiste dans un régime républicain, qui fait soupçonner aux autorités espagnoles une collusion entre les carlistes et le gouvernement français1 ». Soucieux de prouver sa bonne volonté au gouvernement espagnol, le gouvernement français s’efforce de contrôler et d’interner les carlistes en exil2.
3Toutefois, ces contrôles se révèlent peu efficaces face à la solidarité transnationale qui s’organise en faveur des carlistes. Des réseaux de familles se mettent en place à la frontière pyrénéenne3, pour soutenir les carlistes. Très discrets, ces nobles français assurent la sécurité des absolutistes espagnols, dont le prince carliste Alphonse de Bourbon fait partie. « Ces réseaux de soutien transnationaux, sont principalement formés par des nobles, des ecclésiastiques et des exilés carlistes4 ». L’extrait laisse apparaître cette organisation, qui s’inscrit dans des phénomènes de solidarité contre-révolutionnaire transnationale.
4Ce réseau a plusieurs objectifs pour les réfugiés carlistes. Dans un premier temps, il assure leur sécurité et leur confort. Ainsi, durant la perquisition de l’hôtel de Lazerme, les infants sont cachés et protégés par le comte et la comtesse. Une fois la menace écartée, ils sont une fois de plus aidés par le comte de Lazerme qui décide de les mettre à l’abri avant une nouvelle descente des gendarmes : ils se servent alors de leur réseau légitimiste pour trouver asile et se réfugient chez le comte de Rovira. En plus d’assurer leur refuge, ce comité carliste de Perpignan5 permet aux contre-révolutionnaires d’organiser leur combat. Ainsi, une fois à l’abri chez les Rovira, Alphonse réunit les dirigeants carlistes pour mettre en place de nouvelles actions. Certaines personnalités légitimistes participent également au financement des actions de l’armée de Catalogne6.
5Après leur court séjour chez le comte de Rovira, les infants partent en train pour Béziers, ils se rendent d’abord chez la comtesse de Nattes, mais celle-ci est absente. Ils décident donc d’aller à la rencontre de Mgr Reboul, homme d’Église qu’ils avaient rencontré plus tôt grâce à la mère du comte de Nattes chez qui ils ont déjà séjourné en juin 1872. Toutefois, celui-ci ne les accueille pas, ils s’en remettent donc, une fois de plus, à l’hospitalité et au soutien des légitimistes du Languedoc, et partent pour le château de Poussan, propriété de la famille du comte de Nattes. Le dernier passage souligne une fois de plus l’importance du maillage soutenant le mouvement carliste. Le récit de Marie des Neiges est indubitablement le témoignage d’une union transnationale, d’une « internationale blanche7 ».
6L’engagement dans ce mouvement de solidarité n’est pas uniquement masculin. Des femmes intègrent également ce réseau. Leur rôle change, et elles deviennent de plus en plus actives et engagées, comme le montre le cas de Marie des Neiges qui prend part à l’engagement de son époux, même si elle se dépeint dans son récit comme assez détachée, passant son action sous silence alors que son engagement est analogue à celui de son époux. L’engagement des femmes souffre d’une invisibilisation, effacé qu’il est par une présence masculine : époux, père ou fils. Cela est vrai pour Marie des Neiges et Alphonse mais aussi pour le comte de Nattes et sa mère. Cette invisibilisation est aussi le produit de la mise en récit par Marie des Neiges elle-même, qui met en avant l’action des hommes.
7Le rôle des femmes dans ce mouvement pro-carliste est ainsi peu visible, même si leur présence au cœur de l’organisation du réseau transnational est indéniable. Leur fonction de maîtresses de maison les place nécessairement dans la confidence : elles sont chargées de veiller sur les réfugiés lors de l’absence de leur époux, elles sont donc tout autant engagées que ces derniers dans ce mouvement de soutien. Ainsi, la comtesse de Lazerme a su assurer la protection des infants lors de la perquisition.
Le 25 août 1872, la présence des infants est trahie par un voisin. Une perquisition est alors organisée par la police à l’hôtel des Lazerme dans la ville d’Elne où ils ont trouvé refuge :
Il s’installa, avec son travail, à côté de la fenêtre qui avait les deux persiennes à moitié fermées, de façon à observer ce qui se passait en bas, sans être vu. Je commençais à m’endormir quand Alphonse cria :
« Les gendarmes arrivent ici ! »
En effet, trente gendarmes à cheval se dirigeaient vers l’entrée de la maison. En un instant, mon mari se précipita sur l’armoire qui renfermait toute sa correspondance, si compromettante, à laquelle il ajouta ce qu’il venait d’écrire. Il ferma le meuble et garda la clé ; presque au même instant arriva la maitresse de maison, la comtesse de Lazerme, qui nous dit affolée :
« Les gendarmes arrivent ! Récupérez vos lettres et suivez-moi. » Malgré la panique, elle ne perdait pas sa présence d’esprit. Je sautai du lit, avec moi mon chien, ce petit animal qui s’était introduit dans la voiture quand nous étions allées nous baigner avec les demoiselles de Lazerme. Il aboyait furieusement, ayant compris qu’il se passait quelque chose d’anormal, et je dus le prendre dans mes bras et lui couvrir le museau.
Nous suivîmes la comtesse de Lazerme, qui nous amena dans une petite pièce qui donnait sur une cour, ouverte sur le jardin.
Nous étions à moitié habillés, en chaussettes, sans chaussures. La comtesse ferma la porte à clé et l’emporta, nous restâmes debout, appuyés contre le mur à observer ce qui se passait. Pendant un instant, nous nous penchâmes sur la fenêtre, avec dans l’idée d’essayer de nous échapper par là. Notre étage n’était pas haut, c’était le premier et l’unique de l’hôtel, de plus à nos pieds nous voyions un tas de fumier qui nous assurait une chute en douceur. Mais nous découvrîmes un autre danger, en regardant la cour, elle était pleine de vermines communistes, venues de la ville voisine d’Elne lorsqu’elles avaient su que les gendarmes avaient l’intention d’attraper des gros poissons, se réjouissant à l’idée de les brimer, les insulter ou peut-être pire encore. […]
Une heure passa, pendant laquelle les demoiselles de Lazerme vinrent une fois nous donner des nouvelles. Pour nous il était vain d’espérer que les gendarmes se contenteraient d’une petite perquisition, superficielle, il n’y avait donc pas de raison de penser qu’ils ne fouilleraient pas la pièce dans laquelle nous nous trouvions.
[…] Après avoir assuré aux gendarmes qu’ils se fatiguaient en vain et compte tenu de la chaleur de la journée, Madame de Lazerme les conduisit dans sa riche cave, où elle leur servit des vins exceptionnels qu’elle avait et avec lesquels aucune autre cave dans ce pays ne pouvait rivaliser. Après les avoir laissés heureux et occupés, la Comtesse monta pour nous conduire dans une cachette plus sûre et, nous nous glissâmes dans une pièce dont l’existence était insoupçonnable, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur.
La comtesse de Lazerme nous expliqua ce qu’il fallait faire : il fallait qu’Alphonse monte sur la table, puis sur la chaise, puis sur les épaules de la femme du contremaître, pour gagner le rebord de l’entrée du grenier. Je devais le suivre dans tous ses mouvements, c’est-à-dire grimper, comme lui sur la table, puis sur la chaise et sur les épaules de cette femme et une fois debout sur les épaules de cette robuste femme, mon mari couché sur le sol du grenier devait se pencher autant que possible à travers le trou attraper mes mains levées et me soulever pour m’amener dans la cachette. […]
La comtesse de Lazerme avait envoyé un messager à Perpignan, prévenant son mari de la perquisition. Le comte de Lazerme était le propriétaire le plus puissant du Roussillon et son aide, pour les élections et d’autres affaires, était constamment demandée par le préfet.
Le Comte, indigné par la nouvelle, se précipita dans la Préfecture et interpella vivement le Préfet, lui disant qu’il était indigné par sa décision d’envoyer les gendarmes fouiller sa maison sous prétexte qu’il y avait là une personne qui devait être arrêtée. […] Si le préfet ne lui donnait pas immédiatement un ordre écrit pour le chef des gendarmes lui enjoignant de quitter le domaine immédiatement, il ne serait jamais plus question de compter sur lui. […] Nous étions enfermés depuis six heures dans la cachette quand nous entendîmes la voix de Lazerme, qui depuis la pièce qui servait de vestibule à notre refuge nous disait :
« Les gendarmes sont enfin partis. Descendez vite, habillez-vous et venez dans ma berline, nous allons à Perpignan. » […]
Monsieur de Lazerme nous prévint qu’une fois arrivés à l’entrée de la ville, nous devrions descendre et nous rendre chez son beau-frère, le comte de Rovira, riche propriétaire de Perpignan, que nous connaissions déjà pour l’avoir vu régulièrement chez les Lazerme avec sa femme, qui était la sœur de celle-ci. […]
Le comte de Lazerme nous indiqua les rues à parcourir, ce qui n’était pas facile, car il n’était pas aisé de reconnaître des lieux qui nous étaient inconnus, étant donné que durant les quelques promenades nocturnes que nous avions faites à l’époque où nous étions cachés dans la maison des Lazerme, nous ne cheminions pas à l’intérieur de la ville, mais dans les environs. […] C’est notre ange gardien qui nous guida, puisque lorsque nous sonnâmes, quelque peu troublés à l’idée d’une possible erreur, la porte s’ouvrit et nous vîmes, avec un immense soulagement, le comte de Rovira8 qui nous introduisit dans son foyer. Nous fûmes salués par la comtesse de Rovira et sa fille la vicomtesse de Rovira, femme du frère du Comte (fille d’un premier mariage de sa mère avec le comte de Roquevert) et Ferdinand, fils de six ou sept ans des comtes de Rovira.
Cette après-midi-là et le jour suivant, nous les passâmes en la compagnie très agréable de ces personnes, qui nous offrirent un délicieux dîner et un délicieux déjeuner… Tôt dans la nuit, entre neuf et dix heures, les personnes qu’Alphonse avait convoquées pour une réunion très importante dont j’ai parlé plus tôt arrivèrent. En plus des délégués des chefs, d’autres personnes de grande influence et de grande valeur vinrent. Alphonse leur parla avec grande éloquence, il me raconta plus tard ce qui méritait sans doute d’être commenté, car je n’étais pas présente à la réunion : je restai dans notre chambre. Ayant constaté la bonne volonté des participants, il décida de tenter un nouvel effort en espérant qu’entre-temps, les carlistes se soulèveraient dans le Nord9. Ces braves gens partirent après minuit, vers une heure du matin le mardi 27 août, déterminés à tenir leurs promesses.
Le comte de Lazerme vint nous chercher vers deux heures du matin, et nous conduisit dans sa voiture, à la petite gare de Rivesaltes.
Arrivés à Béziers, nous descendîmes du train et nous nous dirigeâmes vers la maison de la marquise de Nattes10, dans laquelle elle habitait quelques mois de l’année, alternant avec des séjours dans son château de Poussan à la campagne ou dans l’hôtel ou le petit château dans lequel nous avions déjà passé plusieurs jours de l’été. Nous sonnâmes à la porte, que nous ouvrit une domestique qui répondit à notre demande de voir la marquise que ni elle ni aucune autre personne de la famille n’était là, que tout le monde était parti.
Ce fut pour nous un terrible coup ; mais nous nous tranquillisâmes après avoir pris la décision d’aller voir Monseigneur Reboul11, curé de la Madeleine de Béziers, qui nous voyait souvent à Poussan pendant le temps de notre dernier séjour là-bas, car il nous disait la messe le dimanche et les jours de fête et il savait déjà qui nous étions. Nous cherchâmes donc refuge chez ce très bon monsieur. Nous frappâmes à plusieurs reprises à sa porte jusqu’à ce que finalement la servante du curé sortît en nous demandant avec un air un peu revêche ce que nous voulions. Nous répondîmes que nous voulions voir Monseigneur Reboul.
« Il n’est pas là – répondit-elle avec mauvaise humeur – Il est parti.
— Où ? – osâmes-nous demander, déjà fort découragés.
— Cela ne vous regarde pas – dit-elle », et avec un coup furieux, elle nous ferma la porte au nez… et sur le museau de mon petit chien qui, terrifié par cette femme si redoutable, se tenait serré contre moi, qui le tenais dans mes bras.
Nous étions encore plus terrifiés. Où aller ? Nous ne connaissions pas âme qui vive à Béziers, nous ne pouvions descendre dans aucun hôtel.
Que faire ?
Je dis à mon mari :
« Retournons à la maison de la marquise ; peut-être que la famille est à la campagne. C’est que, au dire de la servante, on pouvait penser qu’ils étaient en voyage. Nous frappâmes donc et la servante sortit à nouveau.
— Où sont allées la marquise et la bonne ? – demandâmes-nous.
— À Poussan, au château – dit une voix qui nous sembla angélique. »
La voiture fut enfin prête, nous montâmes, nous nous reposâmes, et extrêmement soulagés, nous quittâmes la ville. Environ une heure plus tard, nous arrivâmes au château, sur lequel nous tombâmes de façon aussi inattendue qu’un météore. Les serviteurs, qui nous connaissaient déjà, allèrent, en courant, avertir la marquise et les comtes. La marquise pleurait d’émotion de nous revoir et c’est avec la plus grande affection que nous fûmes reçus par son fils, le Comte de Nattes, et sa belle-fille si sympathique qui, avec le temps, devint pour moi comme une sœur. […]
Nous restâmes ici, à Poussan, choyés par ces messieurs aussi bons qu’agréables, intelligents et très sympathiques. Alphonse continua à travailler avec rigueur contactant des personnes importantes et de confiance, à proximité comme à Béziers. […]Borbón y Braganza María de las Nieves de, Mis memorias. Sobre nuestra campaña en Cataluña en 1872 y 1873 y en el centro en 1874, Madrid, Espasa Calpe, 1934, p. 39-45. Traduit de l’espagnol par Justine Viard. Traduction révisée par Alexandre Dupont.
Notes de bas de page
1 Dupont Alexandre, « “Étrangers au pays, individuellement inconnus” ? Les carlistes en France pendant la seconde guerre carliste (1872-1876) », Siècles, no 44, 2016, http://journals.openedition.org/siecles/3293.
2 Dupont Alexandre, « Entre exil et internement, l’originale expérience des carlistes en France, 1868-1876 », dans Beaupré Nicolas, Rance Karine (dir.), Arrachés et déplacés. Réfugiés politiques, prisonniers de guerre, déportés, 1789-1918, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal, 2016, p. 153-163.
3 Dupont Alexandre, Une internationale blanche. Histoire d’une mobilisation royaliste entre France et Espagne dans les années 1870, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2020, p. 169.
4 Ibid.
5 Plusieurs comités carlistes sont installés à la frontière, dont les sièges se situent à Bayonne, Pau, Bordeaux, Marseille et Perpignan.
6 Dupont Alexandre, Une internationale blanche. Histoire d’une mobilisation royaliste entre France et Espagne dans les années 1870, op. cit., p. 174.
7 Cette expression désigne les liens de solidarité qui s’établissent au xixe siècle entre royalistes de différents pays.
8 Le comte de Rovira est le beau-frère de Lazerme.
9 « Le Nord », fait ici référence aux provinces basques en Espagne, où se produit un soulèvement des contre-révolutionnaires espagnols, les carlistes, au printemps 1872, rapidement réprimé. Alphonse est chargé de provoquer une insurrection en Catalogne pour ouvrir un deuxième front et rallumer la guerre au Pays basque.
10 Famille de Nattes, noble et légitimiste originaire de Rouergue, ancienne province du Midi de la France, soutien indéfectible de Marie et Alphonse.
11 Mgr Reboul, curé de la Madeleine, ancien zouave pontifical.
Auteur
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