Les difficultés de l’exil dans une lettre de Jenny Marx (1867)
p. 315-318
Texte intégral
1Les femmes exilées ont laissé peu de traces dans les sources disponibles dans les archives. La plupart d’entre elles ont suivi leur époux sur la route de l’exil et en raison d’un départ dans l’ombre, ces « suiveuses1 » sont devenues presque invisibles. Néanmoins, certaines de ces femmes s’exprimaient à travers leur correspondance comme Mme Marx. Les échanges qu’entretiennent les Marx avec Kugelmann débutèrent en décembre 1862, quand ce dernier envoya une lettre pour lui demander « quand paraîtrait la suite de la Contribution à la critique de l’économie politique2 ». Marx s’empressa de répondre face à l’intérêt du docteur et en profita pour lui demander de continuer à lui écrire afin de le tenir au courant de la situation dans son pays natal. C’est ainsi que débuta une correspondance « qui dura plus de dix années3 ». Jenny Marx prend la plume à la veille de Noël du 24 décembre 1867 car Karl Marx est de nouveau au lit à cause de sa vieille maladie4. Depuis février 1866, il est souffrant à cause de plusieurs anthrax5. En raison de sa maladie, il est dans l’impossibilité d’effectuer le moindre mouvement et même d’écrire. Mme Marx se permet une touche d’humour en espérant que son mari aille mieux afin « que la prochaine lettre ne [soit] plus de la plume du secrétaire privé par intérim6 ».
2Mais cette lettre révèle aussi les difficultés de l’exil. En premier lieu, Mme Marx se plaint du silence des Allemands, car ces derniers ne semblent pas réagir lors de la publication du Capital en septembre 1867. Il est important de rappeler que la genèse de cet ouvrage fut longue et compliquée à cause des problèmes financiers de la famille ainsi que de la santé de Marx qui le ralentissait dans son travail. La publication de l’ouvrage, qui aurait dû être une véritable « bombe explosive s’était transformée en pétard mouillé7 ». Il n’y a pas eu d’annonces publicitaires et peu de comptes rendus. À cela s’ajoutent les lassaliens qui se sont empressés de le « dénaturer », d’après Jenny Marx. Ferdinand Lassalle était un ami de Karl Marx avant de devenir son rival. En effet, dès 1859, des désaccords naissent entre les deux hommes notamment concernant la politique extérieure de la Prusse. Lassalle est favorable à la puissance de l’État prussien et préconise une « coopération entre la vieille classe dirigeante des junkers (représentée par Bismarck) et le nouveau prolétariat industriel (représenté par lui-même) pour contrecarrer les aspirations politiques de la bourgeoisie libérale montante8 ».
3Ce qui agace Jenny Marx est bien évidemment le manque de soutien. Les soucis sont multiples : il s’agit avant tout de problèmes de santé et financiers. Les difficultés financières, qui reviennent fréquemment dans les lettres de Jenny Marx, indiquent que les conditions de vie en exil ne sont pas faciles. Cependant, en 1852, la famille Marx percevait un revenu annuel de deux cents livres notamment grâce aux dons d’Engels. Le loyer annuel à Dean Street (là où la famille logeait) était seulement de vingt-deux livres. Cela veut dire que la famille aurait tout de même pu s’en sortir financièrement. Mais Marx appartenait à la catégorie des gens de bonne famille dans le besoin, « cherchant à tout prix à sauver les apparences et ne voulant pas renoncer aux habitudes bourgeoises9 ». Durant ses trente-quatre années à Londres, Marx ne chercha un emploi qu’à deux occasions mais échoua à en obtenir un notamment à cause de son écriture illisible. Heureusement, sa femme était présente « pour transformer son gribouillage en quelque chose de lisible10 ». Jenny passait son temps à recopier les manuscrits de son mari « quand elle n’allait pas chez le prêteur ou ne répondait pas aux lettres de harcèlement des créanciers qui arrivaient presque quotidiennement11 ». Étant ainsi sans emploi et grâce à la générosité d’Engels, Marx passait son temps au British Museum à étudier l’économie.
4La nostalgie du pays se fait également ressentir chez Jenny, avec un soupçon de mélancolie : « j’aurais bien aimé revoir l’Allemagne après onze ans d’absence12 ». L’éloignement représente une vraie difficulté pour beaucoup de réfugiés : partir en exil, c’est rompre des liens avec son pays d’origine, sa famille et peut-être ne jamais revenir. Néanmoins, dans la famille Marx, seule Jenny souffre de ne pas pouvoir retourner dans son pays natal. Marx estime que l’Allemagne est un beau pays « seulement si vous n’y aviez pas à y vivre13 ». Quant à ses filles, elles sont réellement anglaises et sont consternées à l’idée de quitter définitivement l’Angleterre.
Modena Villas
Maintland Park
Londres, le 24 décembre 1867.
Cher Monsieur Kugelmann14,
[Début de la lettre abrégé. Madame Marx parle des préparatifs de Noël et d’un buste de Zeus offert par Mr Kugelmann]
Je vous remercie aussi de tout cœur pour le grand intérêt que vous prenez au livre de Karl15 et des incessants efforts que vous déployez à ce sujet.
Il semble que les Allemands préfèrent exprimer leur approbation par le silence et un mutisme complet. Vous avez fait beaucoup pour secouer tous ces mollassons.
Vous pouvez m’en croire, cher Monsieur Kugelmann : rarement un livre aura été écrit au milieu de plus de difficultés et je pourrais, sur ce chapitre, écrire une histoire secrète qui révélerait un grand nombre, un nombre infini de soucis, d’angoisses et de tourments. Si les ouvriers avaient la moindre idée des sacrifices qu’il a fallu faire pour mener à bien cette œuvre, ce livre qui n’a été écrit que pour eux et dans leur intérêt, ils manifesteraient peut-être un peu plus d’intérêt. Il semble que les lassaliens16 aient été les premiers à s’emparer de l’ouvrage, pour le dénaturer congrûment. Mais ça ne fait rien.
Pour finir il faut que je vous cherche quelques poux dans la tête. Pourquoi employez-vous tant de formes (et jusqu’à me donner du gnädig17), quand vous m’écrivez, à moi, un si vieux vétéran, une tête si chenue de notre mouvement, un si honnête compagnon de route et de vagabondage ? J’aurais tant aimé vous rendre visite cet été, à vous et à votre charmante femme et à Françoise18 dont mon mari ne cesse de célébrer les charmes et les mérites, j’aurais bien aimé revoir l’Allemagne après onze ans d’absence. Au cours de l’année dernière, j’ai été souvent malade et ces derniers temps j’ai, hélas ! beaucoup perdu de ma « foi », de ma joie de vivre. Souvent, j’avais du mal à ne pas baisser la tête. Mais comme mes filles ont fait un grand voyage – elles étaient invitées à Bordeaux par les parents de Lafargue19 – il n’était pas possible que je m’échappe en même temps ; j’ai donc ce bel espoir pour l’année prochaine.
Karl vous envoie ainsi qu’à votre femme toutes ses amitiés et les filles s’y associent de tout cœur, et moi, de loin, je vous tends la main, à vous et votre chère femme.
Votre Jenny Marx
qui n’est ni gnädig, ni par la grâce de Dieu.Marx Karl, Lettres à Kugelmann, Paris, Éditions sociales, 1971, p. 80-82.
Notes de bas de page
1 Aprile Sylvie, « De l’exilé à l’exilée : une histoire sexuée de la proscription politique outre-Manche et outre-Atlantique sous le Second Empire », Le mouvement social, vol. 225, no 4, 2008, p. 29.
2 Wheen Francis, Karl Marx : biographie inattendue, Paris, Calmann-Lévy, 2003, p. 252.
3 Ibid.
4 Marx Karl, Lettres à Kugelmann, Paris, Éditions sociales, 1971, p. 80.
5 La maladie du charbon (anthrax en anglais) est une maladie infectieuse provoquée par la bactérie Bacillus anthracis. La forme cutanée est la plus fréquente.
6 Ibid., p. 81.
7 Wheen Francis, Karl Marx : biographie inattendue, op. cit., p. 233.
8 Ibid., p. 245.
9 Ibid., p. 179.
10 Ibid., p. 248.
11 Ibid., p. 231.
12 Marx Karl, Lettres à Kugelmann, op. cit., p. 82.
13 Wheen Francis, Karl Marx : biographie inattendue, op. cit., p. 241.
14 Ludwig Kugelmann (1830-1902), de douze ans le cadet de Marx, a participé à la révolution de 1848 en Rhénanie. Après la révolution, il entreprit des études en médecine. Une fois celles-ci terminées, il s’installa à Hanovre en tant que gynécologue. Kugelmann était un socialiste et un admirateur de Marx, notamment des travaux de ce dernier. De plus, Kugelmann mit Marx en relation avec des ingénieurs et hauts fonctionnaires de Hanovre qui étaient également intéressés par ses travaux économiques. Néanmoins, une rupture survint après douze ans d’amitié. Marx reprochait au docteur son manque de discrétion ainsi que son pédant bavardage. Voir l’avant-propos de Gilbert Badia dans Marx Karl, Lettres à Kugelmann, op. cit., p. 20-23.
15 Le Capital.
16 Il s’agit des partisans de Ferdinand Lassalle. Ce dernier est né en 1825 dans une famille de riches négociants juifs de Breslau. Il a d’abord intégré l’université de sa ville natale avant de rejoindre celle de Berlin. Arrêté en 1848 pour s’être opposé à la dissolution du parlement de Francfort, il fait la connaissance de Marx lui aussi incarcéré. Lors de la publication du Manifeste communiste, Lassalle plagie l’ouvrage tout en le critiquant et en apportant diverses modifications. De plus en 1862, il développe son programme ouvrier à Berlin lors d’une assemblée et définit également la « loi d’airain », vivement critiquée par Marx. Lassalle est décédé en 1864 lors d’un duel.
17 Gnädige Frau, est une expression qui signifie « gracieuse Madame ».
18 Franziska Kugelmann, la fille du docteur.
19 Paul Lafargue (1842-1911) est un dirigeant du mouvement ouvrier français. Il épousa Laura, la seconde fille de Marx en avril 1868.
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