Les difficultés de l’exil : départ pour Trèves et péripéties du voyage de la comtesse de la Boutetière (1792)
p. 305-310
Texte intégral
1Les États allemands du Saint-Empire romain germanique ont constitué la principale destination des émigrés nobles français pendant la Révolution française. Comme l’indique Thomas Höpel, sur un total de 5 539 émigrés enregistrés en Prusse, 4 308 sont français1, ce qui montre l’importance de l’espace germanique dans les migrations de la fin du xviiie siècle. Bien que le cas de la Prusse ne concerne pas la comtesse de la Boutetière, nous pouvons étendre ce phénomène à tout le Saint-Empire. En effet, le départ est perçu par les nobles français comme « placé sous le signe du retour2 », ce qui est confirmé par la comtesse elle-même au début de son récit : « Je m’éloignai donc de la Boutetière, mais avec l’espérance que ce ne serait qu’une absence d’une année3 ». Cette espérance du retour caractérise les départs entrepris entre 1789 et 1792. Cette émigration est à la fois favorisée par les émigrés eux-mêmes, qui partent sous l’effet d’un « phénomène de mode4 », et par les révolutionnaires qui souhaitent le départ de la noblesse française. La plupart des exilés s’attendent à un retour rapide, dans les deux ou trois mois suivant le départ, grâce à l’intervention des puissances étrangères venues mettre fin aux troubles de la Révolution.
2Cet extrait met donc bien en lumière les dynamiques migratoires de la noblesse française à cette époque. En effet, après avoir rejoint son mari à Bruxelles, la comtesse pénètre dans les États allemands afin de se rendre à Trèves, dans l’optique de rejoindre son frère. Elle souhaite passer par Aix-la-Chapelle, Cologne et Coblence. Cela nous révèle une autre dynamique de son exil, qui rejoint la conception générale des départs nobiliaires jusqu’en 1792. Ceux-ci s’apparentent plus à un « voyage » qu’à un réel exil5. En effet, les trois villes par lesquelles la comtesse doit passer pour se rendre à Trèves font sûrement partie des étapes du « Grand Tour6 ». Or, le conducteur de la voiture décide de passer par un chemin plus court qui traverse les Ardennes pour rallier Liège à Trèves afin d’éviter de devoir faire une boucle en passant par les trois villes. Cependant, ce chemin se révèle dangereux et la voiture se renverse. Ainsi, la comtesse raconte les péripéties et les difficultés du reste de son voyage vers Trèves. Ce récit est notamment marqué par une mise en scène de l’autrice, qui dramatise les événements. On se rend compte progressivement que cet exil se métamorphose en une odyssée moderne, théâtralisée par la comtesse. Dès lors, son départ n’est plus perçu comme un simple voyage, mais comme un moyen de défendre l’honneur nobiliaire, grâce à l’exaltation des valeurs chevaleresques qui ressortent du récit7.
3Enfin, cet extrait nous livre également un type de récit utilisé par l’historiographie royaliste afin de réhabiliter les exilés de l’émigration nobiliaire, où l’autrice insiste sur les difficultés et les catastrophes vécues par les acteurs8.
Je me rendis à Bruxelles, où était votre père. Il logeait dans un hôtel avec beaucoup de gentilshommes de sa connaissance et de la mienne. Je louai un logement par mois. Mais peu de temps après, je reçus une lettre de mon frère, l’évêque de Nancy9, qui me disait qu’il m’avait loué un appartement à Trèves, et m’engageait à y venir promptement. Il était fort cher, je me déterminai à quitter Bruxelles et à mettre mon fils à l’Académie anglaise de Liège10, qui avait une grande réputation et qui était tenue par des ex-Jésuites11.
Nous nous arrêtâmes donc à Liège, et la veille où nous devions mettre l’enfant au collège, il passa la nuit dans les sanglots, et cela me fit tant de peine, ainsi qu’à son père, que nous fûmes au moment de changer de résolution. Mais le désir de lui faire donner une bonne éducation eut le dessus sur une tendresse qui aurait été mal placée, et il entra dans son collège, et le lendemain nous prîmes la route de Trèves.
Nous comptions passer par Aix, Cologne et Coblentz ; mais notre conducteur, sans nous en prévenir, prit la route la plus courte et nous fit passer dans les Ardennes, où il n’y avait que des chemins de traverse. Le temps était affreux : un froid rigoureux, verglas ; les chevaux ne pouvaient aller ; les chemins étaient dangereux12. À un endroit où nous allions passer, j’en vis un dont nous ne pouvions nous tirer ; je voulus descendre avec vous. Votre père s’y opposa, et au même instant la voiture versa avec fracas. Il fallut casser la glace de devant pour nous en tirer. Ma pauvre Henriette était étouffée sous ma femme de chambre, si Saint-Jean, valet de chambre de votre père, n’avait pas mis la plus grande activité. La petite avait dit plusieurs fois : « Maman, j’étouffe », et depuis elle ne parlait plus. On tira de la voiture ma femme de chambre par les jambes. Que je fus heureuse en voyant respirer encore Henriette ! Dehors tous de la voiture, j’aperçus à un demi-quart de lieue un hameau. Je dis à ma femme de chambre d’y conduire tout de suite Henriette, pour lui faire prendre quelque chose et je voulus rester avec Alexandrine et votre père, jusqu’à ce que la voiture fût relevée. Le cocher et les deux domestiques se mirent à l’ouvrage. Pendant ce temps, Alexandrine se désolait de voir partir sa sœur sans elle, et par une extrême bonté, je pris le parti de l’y conduire. Le verglas rendait le chemin très glissant. Pour faire passer Alexandrine dans les endroits moins glissants, je montai sur une élévation formée par un petit rocher ; je glissai et je tombai assise. La douleur fut si vive que je me trouvai mal. Quand on me releva de la place, je m’aperçus que je m’étais démis le coccyx et que mes reins ne pouvaient plus me soutenir. Il fallut cependant me rendre à ce hameau, me trouvant mal à chaque instant. Une seule maison pouvait nous recevoir, mais sans lit. Une seule chambre avec cheminée, qui était celle de toute la maison, me fut donnée. Je demandai en vain un matelas pour m’y étendre ; on ne pouvait m’en donner ; il n’y en avait pas un dans la pauvre maison. Saint-Jean fut dans toutes les maisons du village et m’en procura un avec bien de la peine et en le payant fort cher. Ce n’était pas tout : il fallait faire souper tout notre monde. Mes enfants criaient à la faim. Il n’y avait rien, absolument rien que du gros pain bien noir, bien mal cuit. Il se trouva enfin du café, et ayant fait acheter du lait, il fallut bien se contenter de cette ressource. Pour moi, couchée sur mon grabat, j’attendais avec patience un chirurgien que mon mari avait envoyé chercher. Il était douteux qu’il puisse venir, vu l’effroyable temps qu’il faisait. Enfin il vint à pied, n’ayant pu risquer de venir à cheval. Il nous dit qu’il avait refusé d’aller dans la journée où il avait été appelé, à cause du temps et du danger qu’il y avait à mettre le pied dehors, mais, lorsqu’on lui avait dit que c’était pour une dame française, qu’il n’avait pas balancé, qu’avant la Révolution il était attaché à un régiment français comme chirurgien-major et qu’il s’était retiré, ne pouvant plus servir dans un pays aussi bouleversé. Après lui avoir fait prendre la seule chose que nous pouvions lui offrir (c’était du café), il examina les résultats de ma chute. Le choc avait été si fort que l’os s’était absolument déboîté. Après un peu de peine, il parvint à rétablir tout à sa place. Il resta une partie de la nuit auprès de moi, et de grand matin il vint me voir, m’engagea à partir. Je ne me croyais pas en état. Alors pour s’en assurer, il me prit les deux mains, m’attira à lui doucement jusqu’à ce que je fusse sur mon séant. Alors, dans cette position, n’éprouvant que de la douleur, mais sans me trouver mal, il m’assura qu’il n’y avait plus aucun danger à craindre, qu’il me fallait vite abandonner un pays qui était sans ressources, me demanda de lui faire savoir de mes nouvelles à Trèves, fit attacher une grosse corde à chaque côté de ma voiture, afin d’empêcher qu’elle ne versât, en la retenant fortement du côté opposé à celui où elle pencherait. Cette précaution ne fut pas inutile. Saint-Jean montait un cheval à son maître ; il se portait en avant et nous attendait où son secours nous était nécessaire.
Nous fûmes dîner à Marche-en-Famine13, pays bien nommé par la détresse où l’on s’y trouve en tout genre. La nuit nous surprit dans ce pays de loups. Saint-Jean était en avant pour nous faire préparer à souper et des lits. Il était tombé une si grande quantité de neige dans l’après-dîner que le chemin ne se distinguait plus des terres. Nous n’avions d’autre clarté que la blancheur de la neige. Le cocher fit aller la voiture dans un fossé. Il eut beau faire, il ne pouvait s’en tirer. Enfin il descendit et vint nous annoncer qu’il ne pouvait aller plus loin, qu’il allait dételer ses chevaux et aller à la découverte pour avoir des aides. Que faire dans cette cruelle position ? Passer la nuit dans une voiture toute ouverte, les glaces en ayant été cassées. Il fallait s’attendre à y mourir de froid ou bien à y être attaqués par les loups, qui sont très nombreux dans cette partie. Les voleurs pouvaient aussi venir nous assassiner pour s’emparer de nos effets. Mon mari ne me croyait pas en état de marcher et n’osait me proposer de quitter la voiture. Je ne suis pas plus brave qu’une autre femme, mais, dans les circonstances vraiment dangereuses, j’ai le courage d’un lion et la résignation la plus entière. Je dis donc à mon mari : « Il faut marcher. – Mais le pourrez-vous ? – Je souffrirai sans doute, mais n’importe. Je prendrai votre bras, ma femme de chambre prendra Henriette, et Alexandrine sera portée par Gervais. Il vaut mieux tout risquer en se sauvant que d’attendre une mort certaine, si nous passons la nuit auprès de cette forêt que nous venons de passer. »
Nous voilà en marche, abandonnant notre argent, nos effets les plus précieux. Mon mari se munit de ses deux pistolets de poche. Notre marche était accélérée par une lumière éloignée, que de temps en temps nous apercevions. Après avoir fait un demi-quart de lieue, non pas sans quelques cris échappés par la douleur, nous nous trouvâmes tout à coup arrêtés par un gros ruisseau, tout glacé. Comment le passer ? Je ne pouvais m’y hasarder. Dans cette anxiété le bruit d’un cheval se fit entendre. Quel bonheur ! c’était Saint-Jean qui venait à notre rencontre. Il venait d’une maison peu éloignée dans un fond, ce n’était pas celle que la lumière nous indiquait. Saint-Jean repassa le ruisseau et me porta de l’autre côté ; il en fit de même de mes enfants, aida mon mari, et nous voilà avec un moment de tranquillité, pensant que nous allions trouver un toit hospitalier. Nous y arrivâmes tard ; quelle fut notre surprise d’y voir deux jeunes gentilshommes du Nivernais, officiers de cavalerie, qui sortaient de France avec leurs chevaux ! Un souper avait été préparé pour eux et nous en prîmes notre part. Pour les lits, le seul de la maison était celui du maître ; il me le céda. La paille fut la ressource de mes enfants et de mes domestiques. Le lit était dur comme une planche ; je ne pus dormir et le lendemain je m’aperçus que j’étais couverte de poux, heureusement j’avais de quoi changer et je me défis de cette vermine. L’endroit s’appelait Trompe-Souris, il aurait mieux été appelé Trompe-les-Hommes ; car le pays était affreux, désert par conséquent et sans aucune ressource. Nous en voulions bien au cocher de nous avoir fait passer dans cette route, qui n’en était au fait pas une praticable en voiture, surtout au milieu de l’hiver. À quoi auraient servi nos plaintes ? il fallut se taire. On nous faisait espérer de rejoindre la grande route qui mène à Luxembourg, dans le milieu du jour. Ce fut vrai. Il n’y avait plus alors de peine que pour les chevaux, à cause du verglas et du grésil qui tombait à chaque instant.
Nous eûmes encore une couchée détestable, et le lendemain de bonne heure nous traversâmes la forteresse de Luxembourg, qui ne peut être prise que par la famine ; ce qui a été démontré par la belle défense du maréchal de Bender, qui, depuis longtemps manquant de tout, fut obligé de se rendre aux Français, les Autrichiens n’ayant rien fait pour en faire lever le siège.La Boutetière de Saint-Mars Adélaïde-Paule-Françoise, comtesse de, Mémoires de Mme la comtesse de la Boutetière de Saint-Mars rapportant les principaux événements de son émigration en 1791, Angers, Imprimerie Lachèse et Dolbeau, 1884, p. 14-38.
Notes de bas de page
1 Höpel Thomas, « L’attitude des rois de Prusse à l’égard des émigrés français durant la Révolution », Annales historiques de la Révolution française, no 323, 2001, p. 21-34.
2 Rance Karine, « L’émigration nobiliaire française en Allemagne : une “migration de maintien” (1789-1815) », Genèses, no 30, 1998, p. 5-29.
3 La Boutetière de Saint-Mars, Adélaïde-Paule-Françoise, comtesse de, Mémoires de Mme la comtesse de la Boutetière de Saint-Mars rapportant les principaux événements de son émigration en 1791, Angers, Imprimerie Lachèse et Dolbeau, 1884, p. 3-13.
4 Rance Karine, « L’émigration nobiliaire française en Allemagne : une “migration de maintien” (1789-1815) », art. cité.
5 Rance Karine, « 1789-1814. Le voyage républicain », La Fabrique de l’histoire [Podcast France Culture], série Une histoire des voyages politiques, le 6 octobre 2016, https://www.franceculture.fr/emissions/la-fabrique-de-lhistoire/histoire-des-voyages-politiques-44-le-voyage-republicain-au-xviie.
6 Sous l’Ancien Régime le voyage d’éducation est pratiqué principalement, mais pas exclusivement, par les enfants issus de la noblesse. Il comprend notamment de nombreuses haltes dans des villes européennes et un programme fixé à l’avance. Voir Bertrand Gilles, Le Grand Tour revisité. Pour une archéologie du tourisme : le voyage des Français en Italie, milieu xviiie – début xixe siècle, Rome, Publications de l’École française de Rome, 2008.
7 Rance Karine, « L’émigration nobiliaire française en Allemagne : une “migration de maintien” (1789-1815) », art. cité.
8 Ibid.
9 Il s’agit de Anne-Louis Henri de La Fare (1752-1829), évêque de Nancy puis archevêque de Sens, député du clergé aux États généraux de 1789. À la suite de la Révolution, il est contraint de partir en exil dans le Saint-Empire (Trèves puis Vienne), dans lequel il continue son action politique en étant l’ambassadeur officieux du prince de Condé.
10 D’après Opsomer Carmélia, « Un foyer d’études sous l’Ancien Régime : le collège des Jésuites anglais de Liège », Bulletin de la Classe des lettres et des sciences morales et politiques, vol. 12, no 1-6, 2001, p. 11 : « Il s’agit de la maison que les Jésuites de la province anglaise occupèrent de 1614 à 1794 sur les pentes de la colline de la Citadelle […]. » En effet, ce collège jouissait d’une grande réputation, grâce entre autres à la qualité de ses enseignements et à la constitution d’une large bibliothèque.
11 Membre de la compagnie de Jésus, ordre religieux régulier fondé en 1540 dans le cadre de la contre-réforme. Ils sont chargés d’éduquer les fidèles selon les préceptes catholiques. Pour ce faire, ils parcourent le monde et fondent divers collèges.
12 La comtesse part de Liège en janvier 1792.
13 Marche-en-Famenne : région wallonne, province de Luxembourg.
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