Louise Michel institutrice en Nouvelle-Calédonie (1878-1879)
p. 297-301
Texte intégral
1Institutrice de profession, Louise Michel s’est consacrée dès son arrivée en Nouvelle-Calédonie à l’enseignement en reprenant une classe d’Augustin Verdure, mort peu de temps avant l’arrivée du Virginie en Nouvelle-Calédonie1. Ce cours donné à de jeunes déportés n’a pas duré longtemps, car Louise Michel et cinq autres femmes sont transférées à la baie de l’ouest à la suite d’un arrêté ministériel du 7 avril 1875 concernant les déportées célibataires. Après cinq années passées à la presqu’île Ducos, Louise Michel bénéficie d’une commutation de sa peine comme le prévoit le règlement de la transportation et est autorisée à séjourner à Nouméa où résident de nombreux communards dans la même situation. Là également, Louise Michel est accueillie comme une héroïne par ses camarades du fait de sa réputation de défenseure des opprimés, sa détermination et son engagement pour la cause des déportés. Durant le séjour de Louise Michel dans l’enceinte fortifiée, c’est l’administration qui s’occupait du logement et de l’alimentation des déportés. Ce qui fait que durant ses cinq premières années en Nouvelle-Calédonie, le problème des conditions d’existence ne s’est pas posé pour elle.
2L’arrivée de Louise Michel à Nouméa se situe entre la fin de l’année 1878 et au début de l’année 1879, période marquée en Nouvelle-Calédonie par la grande insurrection kanake2. Une lettre envoyée à Henry Bauër en décembre 1878 fait état de ses préparatifs pour rejoindre la Grande-Terre3. En effet, tous les déportés ayant épuisé leur peine au bagne ou en enceinte fortifiée sont libres de rejoindre Nouméa à condition que leurs moyens d’existence leur permettent de se prendre en charge financièrement. Ainsi, « le déporté n’a plus droit aux objets d’habillement et de couchage, ainsi qu’aux vivres de l’administration4 ». En arrivant à Nouméa, Louise Michel avait comme projet d’ouvrir une école professionnelle libre. Mais ce projet n’aboutit pas devant le refus des autorités, estimant que son statut ne lui permet pas de diriger une école5. À la suite de l’échec de cette tentative, Louise Michel commence par donner des cours à des enfants de déportés puis avec l’aide du maire de Nouméa Charles Simon6, elle obtient un poste de professeure de dessin et de chant dans l’école communale des filles de la ville en plus des cours particuliers qu’elle effectue dans l’après-midi et le soir en ville. En outre, Louise Michel organise également tous les dimanches des cours pour les Kanaks7 comme le montre l’extrait. Malgré tous ces cours, et un vaste réseau relationnel, Louise Michel a beaucoup de difficultés sur le plan financier comme elle le souligne dans une lettre adressée à Clemenceau en 1879, faisant état de son incapacité à rembourser les avances d’installation qui lui ont été faites8.
3Cet extrait de l’ouvrage de Louise Michel Souvenirs et aventures de ma vie9, rédigé en 1905 et destiné à la publication en feuilleton dans la Vie populaire10, se situe dans le quotidien de Louise Michel en Nouvelle-Calédonie qui se partage entre les cours et l’écriture pour gagner de l’argent. L’exil implique la perte d’un certain nombre de choses comme emploi, moyens financiers, matériels, position sociale, etc. Ainsi, l’exilée est la plupart du temps dans l’obligation de travailler pour subvenir à ses besoins financiers et matériels. Beaucoup de femmes exilées se sont occupées d’entretenir leur foyer pour permettre à leur mari de continuer ses activités politiques11. Cette « idéologie de domesticité12 » qui accorde aux femmes un rôle politique secondaire, pour ne pas dire un « désengagement13 », est récurrente dans les trajectoires individuelles de femmes exilées. Cependant, le parcours de Louise Michel en Nouvelle-Calédonie contraste avec cette image. Cet extrait montre que malgré sa renommée, sa popularité et son important réseau relationnel constitué de personnalités à l’image de Georges Clemenceau, de Victor Hugo, de son camarade Henri Rochefort ou de son tuteur M. Mauté de Fleurville, le beau-père de Verlaine, Louise Michel s’est remis à l’enseignement pour résoudre ses problèmes financiers et matériels tout en continuant son combat politique.
J’étais entré chez Mlle Penaud, directrice du pensionnat14 dont j’ai déjà parlé. Je me retrouvai là dans mon élément15. Je n’ai pas besoin de dire que je déployai tout le zèle possible dans la classe qui m’avait été assignée. Mes élèves ne tardèrent pas à m’aimer. Tout était pour le mieux mais Benassit16 veillait. J’avais dans ma classe des fillettes de fonctionnaires. Parmi elles se trouvait la propre fille du gouverneur. J’ai toujours eu pour habitude de ne faire aucune différence entre les hommes, et à plus forte raison entre les enfants. Je traitais la fille du grand chef absolument comme les autres élèves. Cette petite était très espiègle et en même temps très hautaine.
Elle prenait avec ses compagnes des façons qui ne m’allaient guère. Un jour qu’elle m’avait agacée plus que de coutume, je lui dis :
— Ma fille, vous semblez croire que vous êtes ici supérieure aux autres. Détrompez-vous. Si votre père a la chance d’être gouverneur de la colonie pénitentiaire, il ne rejaillit rien sur vous de cet honneur. Vous êtes l’égale de vos compagnes […]. Le lendemain matin j’étais appelée non pas chez le gouverneur, mais chez son digne acolyte Benassit. Il me reçut avec un aimable sourire et me dit :
— Il paraît que vous avez manqué de respect à Mlle Herminie17, la fille du gouverneur.
J’éclatai de rire
— Moi répondis-je, j’ai commis cette faute grave ?
— Oh ! ne plaisantons pas, me dit Benassit… ce n’est pas le moment. Je vous ai fait appeler pour vous donner un avertissement. Et il ajouta :
— C’est le premier… et ce sera le dernier.
[…] Je me croyais absolument tranquille quand se dressa devant moi un nouvel adversaire. Celui-là était puissant. C’était le grand maitre, le roi, pourrais-je dire, des mines de nickel de la Nouvelle-Calédonie. Il était immensément riche et faisait un peu la pluie et le beau temps dans la colonie. Le gouverneur avait pour lui une amitié qui n’était peut-être pas désintéressée. Ce riche se nommait Viardot18. Sa fille était parmi mes élèves. C’était une petite gamine insupportable qui prétendait effrontément que son père avait le premier découvert les mines de nickel de la Nouvelle-Calédonie. Je m’empressai de la détromper. Un jour, en classe, je fis la lecture d’un livre fort intéressant, dans lequel l’auteur déclarait que, dès 1867, il avait découvert les mines de nickel de la Nouvelle-Calédonie19. Immédiatement ce fut un tollé parmi la population industrielle de Nouméa.
[…] J’avais l’habitude le dimanche matin de faire un cours aux Canaques des deux sexes. Je réunissais ces pauvres noirs dans ma classe alors déserte. M. Viardot se plaignit au gouverneur que je réunisse des Canaques dans l’institution de Mlle Penaud. On ne me dit rien, mais tous mes élèves noirs furent avertis que chaque fois qu’ils se rendraient à un de mes cours, ils recevraient vingt-cinq coups de corde. Eh bien malgré cette mesure barbare, le dimanche suivant, pas un de mes élèves ne manqua à l’appel. J’étais émue jusqu’aux larmes. Je dis alors aux pauvres Canaques noirs :
— Comment, vous êtes venus quand même !… Ne savez-vous pas ce qui vous attend ?
— Si, nous le savons, répondirent-ils… mais nous s’en moquent. Je leurs fis alors défense de revenir.
— Dorénavant, leur dis-je, je fermerai la porte de ma classe. Les malheureux me supplièrent de n’en rien faire20. Je ne cédai point, cela se comprend.
Les Canaques se répandirent alors en signe de protestation d’amitié puis sortirent. Une trentaine de soldats les attendaient dehors. Ils les emmenèrent au gouvernement de là, dans une grande cour, on les fouetta tous avec la dernière rigueur21. En apprenant cette exécution barbare, je voulus protester. On me répondit simplement en supprimant mon poste de sous-maîtresse adjointe22.Michel Louise, Souvenirs et aventures de ma vie, édition établie par Josiane Garnotel, Paris, Maïade, 2010, p. 318-327.
Notes de bas de page
1 Dauphiné Joël, La déportation de Louise Michel, Paris, Les Indes savantes, 2006.
2 Merle Isabelle, Expériences coloniales. La Nouvelle-Calédonie (1853-1920), Toulouse, Anacharsis, 2020, p. 22.
3 Michel Louise, Je vous écris de ma nuit. Correspondance générale – 1850-1904, édition établie par par Xavière Gauthier, Paris, Les Éditions de Paris, 1999, p. 245.
4 Michel Louise, La Commune. Histoire et souvenirs, Paris, La Découverte, 1999 [1898], p. 378.
5 Dauphiné Joël, La déportation de Louise Michel, op. cit., p. 86.
6 Michel Louise, Je vous écris de ma nuit. Correspondance générale – 1850-1904, op. cit., p. 256.
7 Ibid., p. 388.
8 Ibid., 246-247.
9 Michel Louise, Souvenirs et aventures de ma vie, édition établie par Josiane Garnotel, Paris, Maïade, 2010.
10 La Vie populaire est une revue au format magazine bi-hebdomadaire illustrée, lancée par Le Petit Parisien en 1880.
11 Aprile Sylvie, « De l’exilé à l’exilée : une histoire sexuée de la proscription politique outre-Manche et outre-Atlantique sous le Second Empire », Le mouvement social, vol. 225, no 4, 2008, p. 27.
12 Morelli Anne, « Exhumer l’histoire des femmes exilées politiques », Sextant, no 26, 2009, p. 11-12.
13 Aprile Sylvie, « De l’exilé à l’exilée : une histoire sexuée de la proscription politique outre-Manche et outre-Atlantique sous le Second Empire », art. cité, p. 37.
14 Mme Penaud ne dirigeait pas un pensionnat, mais une école libre laïque de filles. Dauphiné Joël, La déportation de Louise Michel, op. cit., p. 98.
15 Louise Michel était institutrice de profession.
16 Un personnage fictif. Dauphiné Joël, La déportation de Louise Michel, op. cit., p. 99.
17 Durant le séjour de Louise Michel à Nouméa, le gouverneur s’appelait Jean Orly et était célibataire. Ibid., p. 99.
18 Personnage fictif qui correspond à John Higginson (1830-1904), à l’origine du développement de l’exploitation du nickel en Nouvelle-Calédonie. Voir Banaré Eddy, Les récits du nickel en Nouvelle-Calédonie (1853-1960), Paris, Honoré Champion, 2012, p. 157.
19 L’autrice fait référence à l’ouvrage de Jules Grenier, Voyages en Nouvelle-Calédonie 1863-1866.
20 Dans La Commune, Louise Michel évoque ses cours pour les Kanaks mais ne mentionne pas de contraintes à part le manque de matériel que le maire Charles Simon a finalement résolu.
21 Louise Michel évoque ses cours pour les Kanaks dans ses Mémoires et dans La Commune, mais ici l’autrice transforme l’histoire et rajoute plusieurs épisodes imaginaires.
22 Louise Michel occupait un poste de professeure de musique et de dessin à l’école communale des filles et non de sous-maîtresse adjointe. Sa nomination intervient le 16 juin 1880 c’est-à-dire bien après les cours qu’elle donnait aux Kanaks. Dauphiné Joël, La déportation de Louise Michel, op. cit., p. 93.
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