Les difficultés financières des femmes proscrites d’après Victorine Brocher (1872-1873)
p. 291-295
Texte intégral
1À Genève, la proscription tente de s’organiser malgré les tensions à propos des cas de délation. Toutefois, une grande misère s’installe et multiplie les difficultés pour les familles des exilés. Outre les proscrits les plus connus, ce sont en effet aussi « des centaines, des centaines d’autres, ouvriers, artisans, employés, qui, non sans difficultés, cherchaient du travail1 ». Mais les privations dues au chômage touchent particulièrement les femmes ayant des enfants à nourrir et se retrouvant veuves ou seules du fait de l’emprisonnement du mari. La misère est si importante à Genève que beaucoup de proscrits choisissent finalement de partir pour d’autres destinations : les femmes optent notamment pour la Hongrie où elles ont davantage de possibilités de devenir préceptrices.
2Dans les fragments de manuscrit rédigés par Victorine Brocher, la question de la misère est mise au premier plan. Toutefois, elle ne décrit pas son propre malheur directement, mais à travers celui d’autres militantes exilées. Il est d’ailleurs assez fréquent, lorsque les femmes socialistes racontent leurs exils, qu’elles assument une posture de retrait par rapport à leurs récits, sous-entendant ainsi leurs propres souffrances par la présentation de celles des autres, de leurs amies, maris et enfants. Ici néanmoins ce sont les femmes qui sont au cœur de l’extrait : elles souffrent mais organisent aussi la solidarité à travers des coopératives, des bureaux d’emploi et d’autres « dévouements admirables2 » afin de trouver du travail pour chacune et subvenir aux besoins quotidiens, quitte à occuper plusieurs emplois en même temps. Le cadre de la Section centrale des travailleuses de Genève leur est favorable, puisque depuis sa création elle se préoccupait de trouver un emploi adéquat pour ses adhérentes. À cet effet, elle avait fondé elle-même une coopérative de production couturière depuis 18703. Cette initiative était censée non seulement permettre à la classe ouvrière l’achat de vêtements de bonne qualité à prix modérés (chemises, blouses de travail, caleçons, cottes et tabliers4), mais surtout « procurer de l’ouvrage aux Travailleuses en grève ou en chômage, en rétribuant leur travail convenablement5 ». La coopérative était dotée par ailleurs d’une caisse de prévoyance et de résistance, saluée par les autres sections genevoises comme étant le résultat « du dévouement et des sacrifices pour notre cause générale6 ». Au moment de l’arrivée des proscrites de la Commune, la coopérative et ses services leur sont ouverts automatiquement, même si cela ne suffit pas à compenser les conditions misérables de l’exil. Dans d’autres pays aussi, durant la proscription des communards, ce sont souvent les femmes qui organisent et coordonnent des collectes financières de soutien et d’autres initiatives de secours mutuels7, comme Jenny Marx à Londres.
Au Temple Unique on avait ouvert un bureau de renseignement pour les ouvriers et ouvrières sans travail. Mme Olga8 et plusieurs autres citoyennes avaient créé une entreprise de lingerie, pour procurer du travail à celles de nos compagnes qui étaient dans l’obligation de subvenir à leurs besoins. Madame Tinayre9, étant sans fortune, eut aussi à lutter pour élever ses enfants, elle eut l’idée d’aller dans différentes maisons demander de vieux habits hors d’usage, qu’elle réparait et revendait à un prix minime. Paule Mink10 ne pouvait se suffire, avec ses trois enfants, en publiant des feuilletons à 5 [centimes] la ligne ; tout en écrivant les nuits, elle consacrait une partie de ses journées à coudre des chapeaux de paille. Quoique mal payé, ce travail lui permettait de joindre les deux bouts.
La misère était grande parmi la proscription de Genève11 ! Les pauvres communards n’ont pas toujours été à l’abri du froid et de la faim (malgré la légende infâme des trésors volés12, légende aussi invraisemblable que celle des pétroleuses). Les proscrits qui avaient une profession manuelle pouvaient encore végéter, mais les autres étaient bien malheureux. Plusieurs d’entr’eux se sont faits peintres en bâtiments, cordonniers etc., d’autres ont dû chercher un asile en d’autres pays13.International Institute of Social History, Amsterdam, G. Brocher Papers, 176, fragments relatifs à la situation des proscrits français en Suisse, s. d.
Notes de bas de page
1 Zévaès Alexandre, Jules Guesde, 1845-1922, Paris, Rivière, 1929, p. 16.
2 Descaves Lucien, Philémon. Vieux de la vieille, Paris, Crès et Cie, 1922, p. 71. C’est aussi le vice-président de la section centrale de l’Association internationle des travailleurs (AIT) de Genève, L. Brélaz, qui exprime sa pleine satisfaction pour l’œuvre de la section féminine : « On est plein de confiance dans l’issue de la grande lutte de l’émancipation du travailleur, lorsqu’on est appuyé de cette manière. Jusqu’à présent c’est sur la femme que le capital a eu les yeux pour assujettir le travailleur, c’est encore de la femme que les différentes sectes religieuses se servent pour faire des prosélytes, et pour abrutir l’intelligence des masses, eh bien, citoyens, il est impossible de ne pas réussir lorsque la femme comprend son émancipation. Quel courage ne peut pas avoir le travailleur, lorsque sa compagne est là avec lui sur la brèche », voir Brélaz L., « Nouvelles de Suisse », L’Égalité. Journal de l’Association internationale des travailleurs de la Suisse romande, vol. 2, no 3, 1870, p. 2.
3 « Avis », L’Égalité, vol. 1, no 4, 1869, p. 4 ; « Section centrale des Travailleuses », L’Égalité, vol. 2, no 32, 1870, p. 4.
4 Sattler Marie, « Avis important – Association internationale des travailleurs – Section centrale des travailleuses », L’Égalité, vol. 3, no 12, 1871, p. 4.
5 « La section centrale des travailleuses à Genève », L’Égalité, vol. 3, no 1, 1871, p. 3-4. Voir aussi Schrupp Antje, « Die Genfer Frauensektion der Ersten Internationale », MEGA-Studien, 1999, p. 107-125.
6 Les signataires de l’adresse, « Association productive de la section des travailleuses », L’Égalité, vol. 3, no 3, 1871, p. 4.
7 « À de rares exceptions près, on retrouve ces femmes dans des rôles plus classiques relevant du champ du social comme l’éducation des enfants, s’occuper des soins aux malades et aux mourants ainsi que de l’organisation des funérailles auxquelles les femmes assistent massivement. […] On les voit parfois assister aux réunions et aux conférences et elles peuvent devenir membre d’associations chargées de procurer une aide matérielle aux réfugiés […]. L’affiliation à ces associations se fait le plus souvent en couple. Elles sont également souvent responsables des collectes organisées en faveur des réfugiés, elles accompagnent leur mari ou leur père lors de banquets ou de concerts […] », voir Loriaux Florence, Femmes et exil durant la Première Internationale, Bruxelles, CARHOP, 2008, p. 4.
8 Olga Levaschov est une révolutionnaire russe. D’abord proche de Bakounine, elle choisit le parti de Nikolaï Outine dans les conflits au sein de la section genevoise de l’Internationale. Sœur d’Adèle Zinoviev, elle est de ce fait la belle-sœur de Nikolaï Joukowski. Elle participe avec une dizaine d’autres révolutionnaires russes, dont Outine, à la création et l’organisation d’une section russe de l’AIT à Genève en 1870, ainsi qu’à la diffusion d’un journal en russe. Connue sous le nom de « Mme Olga », active au sein des débats au Temple unique, elle est, selon Kropotkine, « l’âme véritable de ces réunions ». Par sa grande fortune, elle participe de manière prépondérante aux frais engendrés par le journal en russe. Elle est également membre de la Section des travailleuses de Genève, qu’elle soutient financièrement et où elle occupe de postes de premier plan, étant probablement sa secrétaire en 1873, voir Braibant Sylvie, Elisabeth Dmitrieff. Aristrocrate et pétroleuse, Paris, Belfont, 1992, p. 82-86 ; International Institute of Social History, Amsterdam, G. Brocher Papers, 185, Convocation d’assemblée de la section des dames à Victorine Brocher, 9 février 1873, fo 2-3.
9 Marguerite Victoire Tinayre née Guerrier (1831-1895), militante française de l’AIT, cofondatrice de la coopérative Société des équitables de Paris, elle s’exile à la suite d’une condamnation à la déportation pour avoir participé à l’insurrection du 18 mars 1871. Institutrice, elle fut déléguée de la Commune pour l’inspection des écoles de filles, et fut accusée par les conseils de guerre d’avoir échangé des informations avec les commandants ou directeurs des bandes armées et de s’être immiscée dans un mouvement insurrectionnel sans titre dans des fonctions publiques. Elle s’exile d’abord à Genève, où elle est rejointe par sa sœur et ses propres enfants, puis elle se déplace en Saxe pour s’installer enfin en Hongrie. Voir les dossiers des conseils de guerre la concernant : Service historique de la Défense, Vincennes, GR 8J/55, 3e conseil, dossier no 1416 ; Archives nationales, Pierrefitte-sur-Seine, BB 24, 852, 732, S. 79. Voir aussi International Institute of Social History, Amsterdam, Lucien Descaves Papers, 410, Lettre d’Anna Babick à Marguerite Tinayre, 19 juillet 1871, fo 12-14. Dans une lettre adressée au directeur de La Marseillaise le 5 octobre 1879, Tinayre condamne la situation exceptionnelle dans laquelle elle est placée par le gouvernement français dans le cadre de loi d’amnistie, la classant en effet comme étant une criminelle : elle raconte qu’après la Commune son mari fut exécuté, qu’elle dut quitter la France avec ses cinq enfants, que sa situation était d’une grande misère avant qu’elle ne réussisse à consolider un abri en Hongrie, où elle put librement se déclarer proscrite et exercer sa profession d’institutrice. Cependant, cette loi lui fait perdre sa position et, comme elle ne veut pas former un dossier de grâce qui ferait d’elle une coupable, elle proteste contre les déclarations du gouvernement. Voir La Marseillaise, vol. 3, no 288, 1879, p. 1.
10 Paule Minck (1839-1901) est une journaliste française, féministe et socialiste. De son vrai nom Paulina Mekarska, elle naît à Clermont-Ferrand d’un père polonais en exil. Elle participe au mouvement dit des « réunions publiques » à Paris entre 1868 et 1870, aux côtés d’orateurs blanquistes, néojacobins, radicaux et membres de l’Internationale. Minck y aborde la question féminine afin de combattre les positions de ceux qui s’opposent aux travaux féminins. Elle anime et participe à plusieurs groupes de femmes à Paris, la Couture, la Société fraternelle de l’ouvrière, la Société de revendication du droit de la femme. En 1869 elle adhère à l’AIT, lance le journal Les mouches et les araignées, effectue de nombreux voyages en France pour intervenir dans des réunions publiques. Durant la Commune de Paris, elle participe à plusieurs clubs, contribue au fonctionnement de l’école de filles de Montmartre et entame une mission de propagande en province pour appeler à soutenir la Commune. Après la chute de cette dernière, elle s’exile à Genève où elle participe à des conférences multiples. Elle se rend également au congrès de la Paix et de la Liberté de 1871, qui a lieu à Lausanne, aux côtés de plusieurs autres femmes socialistes (André Léo notamment). Dans les années 1880, elle revient en France après un séjour à Londres. Elle devient un membre actif du Parti ouvrier français (POF) de Jules Guesde. Elle collabore également à plusieurs journaux dont, avec Louise Michel, La Révolution sociale, voir Dalotel Alain, « Préface », dans Minck Paule, Communarde et féministe (1839-1901). Les mouches et les araignées, le travail des femmes et autres textes, Paris, Syros, 1981, p. 7-44. À propos de son exil genevois, Minck note que « l’exil a des rigueurs à nulle autre pareille. J’ai trois enfants à élever et il fait froid à Genève », voir Bibliothèque historique de la Ville de Paris, ms. 1131, Commune de Paris – Les communards, Exilés, Lettre de Paule Minck à un inconnu, 16 octobre 1876. À propos de la présence de Paule Minck à Genève en 1871-1872, voir « Anniversaire du 22 septembre 1872 au Temple unique », L’Égalité, vol. 4, no 19, 1872, p. 1 ; « Discours de la citoyenne Mink », L’Égalité, vol. 3, no 23, 1871, p. 2.
11 Fait écho aux considérations de Victorine Brocher le récit de Lucien Descaves : « Mais les femmes des réfugiés à Genève ? – Elles ne montrèrent pas moins de courage et de décision […]. Elles gagnèrent à la proscription deux choses indispensables : l’estime et l’intérêt. Légitimes ou non, les ménages échoués en Suisse y méritèrent généralement, par leur conduite, le droit d’asile. Les enfants allèrent à l’école, les femmes furent couturières, modistes, corsetières, piqueuses de bottines, blanchisseuses… La femme de Gustave Lefrançais brodait, celle de Paulet vendait des journaux à Longemalle et des fleurs au Mollard ; Mme Arthur Arnould allait, de maison en maison, offrir la volaille que des parents lui expédiaient de Bourg-en-Bresse, et l’on vit Arnould lui-même porter le panier, en attendant de pouvoir placer sa marchandise à lui : des articles ! Paule Minck cousait des chapeaux de paille, et la mère de Pilotell tenait un magasin de photographies, quai des Bergues. Une des rares femmes de lettres dont Barbey d’Aurevilly, juge impitoyable, eût reconnu le talent, Mme André Léo, faisait la cuisine elle-même, dans la petite chambre que des amis lui avaient meublée à Montbrillant, et c’était elle encore que James Guillaume, un autre jour, trouvait en train de repriser ses bas… pas les bleus, les autres, à l’hôtel du Raisin, à Neuchâtel. Une seule fois, ces dignes femmes scandalisèrent Genève, et voici dans quelles circonstances. Elles assistaient aux obsèques civiles de Razoua qu’on enterrait à Plainpalais. Mais comme ce n’est pas l’usage, en Suisse, que les femmes accompagnent les convois funèbres, le Courrier de Genève traita de pétroleuses celles qui formaient la tête du cortège. Il dut faire des excuses, le lendemain, oui, citoyen, les plus plates excuses ! A-t-on jamais vu ! Pétroleuses, Phonsine, Mme Lefrançais, Mme Tinayre… que j’oubliais ! », Descaves Lucien, Philémon. Vieux de la vieille, op. cit., p. 72-73. De même, Aristide Claris remarque : « En peu de jours, [les proscrits] eurent la certitude qu’ils trouveraient peu de ressources dans le pays. Du moment que la population se montrait hostile à leur égard, ils devaient s’attendre à subir partout où ils se présenteraient pour avoir soit un emploi, soit du travail. Ces prévisions se sont réalisées. Après une année de démarches et de tentatives de toutes sortes, beaucoup de réfugiés ne sont pas plus avancés que le premier jour. C’est à grand peine si ceux qui ont un état manuel gagnent le pain nécessaire à leur existence », Claris Aristide Jean, La proscription française en Suisse, 1871-1872, Genève, Imprimerie Vve Blanchard, 1872, p. 9-10.
12 Cette légende calomnieuse circulait dans les milieux bourgeois tant à Paris qu’à Genève : « Pour être toléré en pays étranger, il faut avoir de l’argent, beaucoup d’argent, et les nouveaux proscrits n’en avaient point. On les avaient [sic] accusés d’avoir pillé la Banque de France, dévalisé Paris et empoché des millions ; en réalité, la plupart d’entre eux n’avaient pas la moindre pièce de vingt francs en arrivant à Genève. […] Il est avéré que si les hommes de la Commune étaient arrivés à Genève les deux mains pleines d’or, au lieu d’être couverts de haillons, leur séjour dans cette ville aurait soulevé beaucoup moins de protestations. […] Cet accueil humiliant fit sur les réfugiés une impression pénible. Ils pensaient trouver de la sympathie, de la cordialité, et ils ne rencontraient que froideur et mépris », ibid., p. 8-9.
13 C’est le cas de Marguerite Tinayre qui s’installe finalement en Hongrie, où Victorine Brocher elle-même se fixe afin de devenir préceptrice avant de revenir à Genève en 1874. Parmi les destinations ultérieures des proscrits, nous retrouvons également l’Italie, comme c’est le cas pour le couple de militants socialistes André Léo et Benoît Malon.
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