Malwida von Meysenbug : travailler en exil
p. 285-289
Texte intégral
1Les exilés peuvent compter sur la solidarité de leurs compatriotes qui les ont précédés. Malwida von Meysenbug bénéficie du soutien et de l’aide de Gottfried et Johanna Kinkel, un couple célèbre d’exilés allemands. Les Kinkel prennent part à la révolution de 1848 dans le duché de Bade, participation qui amène la condamnation de Gottfried à la prison à vie. Il s’évade et gagne l’Angleterre où sa femme et leurs enfants le rejoignent. Depuis l’Angleterre, le couple continue son activité politique et évolue dans les cercles d’exilés non marxistes1. À l’arrivée de Malwida von Meysenbug, le couple l’accueille et lui trouve un premier logement, mais ce soutien n’est pas suffisant pour vivre. Arrivée seule et sans beaucoup de ressources financières, Malwida von Meysenbug doit rapidement trouver un emploi pour subvenir à ses besoins. Souhaitant conserver son indépendance, elle n’envisage pas de vivre aux crochets d’autres exilés plus riches ou d’entrer au service d’une famille aisée. Dans la société anglaise du xixe siècle, la question du travail est complexe pour une femme venant d’une bonne famille, ce qui limite ainsi les possibilités s’offrant à l’exilée allemande. Heureusement pour elle, Malwida von Meysenbug arrive au Royaume-Uni avec une riche expérience d’enseignement qui séduit les familles de la bourgeoisie anglaise. Mais ses ambitions pédagogiques se retrouvent confrontées à une vision de l’éducation, notamment des jeunes filles, qu’elle aimerait voir évoluer. Pour elle, l’émancipation des femmes doit venir de l’éducation.
2Malwida von Meysenbug commence donc à donner des leçons particulières d’allemand aux enfants de famille anglaise, mais elle n’apprécie pas cette activité chronophage et peu rentable qui laisse peu de place à son épanouissement intellectuel. En décembre 1853, elle devient la préceptrice des filles d’Alexandre Herzen2 chez qui elle s’installe jusqu’en 1856, lui offrant ainsi une situation plus stable et calme malgré des tensions avec l’entourage de Herzen.
3Après sa période chez les Herzen, elle se consacre à l’écriture et à la traduction. Elle traduit notamment des ouvrages de l’allemand ou du russe vers l’anglais. Elle écrit également des travaux plus personnels, souvent plus politiques, qu’elle essaye de faire publier. Mais elle se retrouve confrontée à une autocensure des éditeurs qui ne publient que des ouvrages qui plairont au lectorat anglais. Si la société anglaise accepte la présence des exilés politiques en son sein, elle reste profondément conservatrice.
4L’écriture est pourtant un aspect essentiel de l’existence de Malwida von Meysenbug, c’est par ce biais qu’elle compte diffuser ses idées et ses pensées. Si son séjour en Angleterre ne lui permet pas de concrétiser tous ses projets, elle parvient finalement à publier ses Mémoires qui connaissent un certain succès. Dans la préface de l’édition française de 1900, l’historien Gabriel Monod, qui a épousé Olga Herzen en 1873, explique que Malwida von Meysenbug a voulu, au travers de son histoire, « enseigner [aux femmes] à être elles-mêmes, leur droit et leur devoir de faire elles-mêmes leurs vies3 » puis, en les traduisant en allemand après la guerre de 1870 à « rappeler à ses concitoyens […] les traditions idéalistes qui avaient rendu l’Allemagne si grande au temps même de son humiliation politique, et qui, malgré tout, sont les forces durables qui conduisent le monde4 ». En effet, les écrits de Malwida von Meysenbug livrent et entrecroisent ses réflexions et ses expériences de femme émancipée dans un siècle où ces dernières doivent se battre pour trouver leur place.
• Subsistance en exil, réflexion sur l’éducation et le travail des femmes
Mes amis Kinkel tranchèrent cette question en m’annonçant qu’ils m’avaient trouvé des leçons d’allemand. Ce n’étaient, il est vrai, que deux heures par semaine, et l’heure ne m’était payée qu’à raison de deux shellings et demi, mais c’était un commencement et ces cinq shellings par semaine remplissaient un peu le vide qui se faisait sentir dans ma bourse. Puis, des leçons, c’était la sauvegarde de mon indépendance, c’était la liberté après le travail. La certitude de me retrouver chez moi, quelque modeste que fût ce home, me semblait mille fois préférable au luxe que j’aurais sans doute trouvé comme gouvernante dans quelque famille opulente ; mais ce luxe, il m’aurait fallu l’acheter au prix d’une soumission constante aux volontés d’autrui, il m’eût fallu feindre une foi que je n’avais plus. J’étais ravie de ce début et je commençai non sans émoi à gagner ma vie. Heureusement, cette première expérience n’eut rien de pénible. Mes deux petites élèves étaient charmantes ; c’étaient les fillettes d’un médecin ; dès la première entrevue, leur mère avait gagné mon cœur par son accueil aimable et sa beauté sympathique. Les Kinkel, qu’elle connaissait, l’avaient prévenue en ma faveur, et elle me traitait plutôt en amie qu’en maîtresse, les enfants s’attachèrent très vite à moi et la leçon était pour elles un plaisir. Il régnait un doux mysticisme dans la maison, les parents de mes élèves étant des adeptes de Swedenborg, mais cela me déplaisait moins que la sèche orthodoxie de l’église anglicane5 ; quand la délicieuse petite Florence me parlait des bons et des mauvais esprits qui inspiraient ses actes, je me gardais bien de toucher à ses convictions. Bientôt la mère me procura d’autres leçons, que je pouvais me faire payer plus cher, la famille étant riche. J’avançais dans ma voie nouvelle, les recommandations étant le moyen le plus efficace de se faire une clientèle ; les annonces dans les journaux sont beaucoup moins « respectables ». Je ne puis dire avec quelle émotion je reçus, au bout du premier mois, ce premier argent que j’avais gagné. Loin d’être humiliée, je me sentais toute fière, jamais l’argent ne m’avait fait autant de plaisir. Je m’étais tenu parole, je gagnais mon pain, je travaillais comme une fille du peuple ; l’argent n’a de valeur morale que comme un moyen d’échange entre celui qui réclame un service et celui qui le rend. La vie pratique me ramenait à ma vieille théorie de la suppression de l’héritage6 ; il me semblait que la moralité et la dignité humaine ne pouvaient y gagner. Tout être humain a droit à une éducation qui le rende capable de se suffire à lui-même ; la société devrait lui garantir ce droit et au besoin contraindre les parents à lui donner cette éducation ; si les parents sont trop pauvres, c’est à la société à y pourvoir et à l’État de se charger des malades, incapables de travailler. Chacun devrait gagner sa vie par son travail. Quelle profonde et salutaire révolution cette conception amènerait-elle dans les mœurs et les idées ! Au lieu d’accumuler de l’argent pour leurs enfants, les parents dépenseraient sans compter, afin de leur assurer une éducation aussi complète, aussi sérieuse que possible ; au lieu de ne leur donner qu’un vernis mondain, on chercherait à tenir compte des dispositions de chacun, afin de cultiver les aptitudes spéciales, seules intéressantes au point de vue de l’indépendance économique.
La nécessité de travailler pour vivre, le plaisir de cultiver avec succès une aptitude naturelle triompheraient de la paresse ; du même coup on supprimerait bien d’autres maux, cette tendance des parents à lésiner sur l’éducation des enfants pour leur assurer le bien-être matériel, cette habitude d’une instruction superficielle, ce mépris des spécialités ! Quel bienfait pour la société, par exemple, si l’on cessait de considérer comme indispensable l’étude du piano pour toutes les jeunes filles, à quelque condition qu’elles appartiennent, qu’elles soient douées ou non. Au lieu de les laisser martyriser pendant plusieurs heures par jour leur entourage, ne ferait-on pas mieux de développer chez elles quelque aptitude qui pourrait peut-être les rendre très utiles à la société ? […]
[…]
• Travaux d’écriture
Arrivée à Londres, je me remis à mes traductions, à mes articles. Quelques comptes rendus que j’avais faits sur des livres russes récemment parus me valurent de la part d’éditeurs anglais des traductions, entre autres celle d’un livre du comte de Tolstoï, Enfance et Jeunesse, un des plus jolis livres, sous forme de Mémoires, qu’on puisse rencontrer7.
Cet ouvrage a un charme naïf, fréquent chez les écrivains russes, soit qu’ils se dépeignent eux-mêmes, soit qu’ils parlent de leur entourage ; cette naïveté n’exclut pas la fine analyse des sentiments humains, et sans directions psychologiques qui entravent la marche de l’action, la réalité vivante sort des situations mêmes ; le lecteur se trouve mêlé à l’œuvre par la sympathie qu’elle inspire.
À cette occasion j’entrai en relation avec le monde littéraire anglais et d’assez curieux incidents se rattachent à ce commerce. J’avais écrit à une revue mensuelle importante qui paraît à Édinbourg pour lui offrir des comptes rendus. On me répondit fort poliment qu’on prendrait volontiers mes travaux, mais qu’on tenait à me prévenir qu’il fallait laisser de côté les questions politiques, religieuses, critiques, historiques ou sociales ; tout le reste serait le bienvenu. Or, comme je ne savais pas au juste quels sujets restaient à traiter je m’abstins de collaborer à ce journal si hardi. Une autre fois j’envoyai le manuscrit anglais d’un de mes romans à un éditeur. Il me le renvoya, en louant beaucoup le sujet et la forme, mais il regrettait de ne pouvoir l’imprimer, parce que l’œuvre ne répondait pas aux opinions religieuses du temps. Il est à remarquer en effet que tous les romans anglais, même les plus remarquables, se terminaient alors par une profession de foi orthodoxe, même lorsque le début du livre ne faisait nullement pressentir ces opinions chez l’auteur. Cette particularité s’est d’ailleurs bien modifiée, et elle se modifiera encore à mesure que la traditionnelle étroitesse d’idées fera place à des vues plus larges. Mais il ne faut pas oublier que l’époque dont je parle était celle où les œuvres de Byron et de Shelley étaient prohibées dans les familles 8.
Cet hiver-là fut laborieux et fécond. Quand j’avais terminé ma tâche, je donnais ma soirée aux travaux personnels ; j’écrivis ainsi plusieurs nouvelles et quelques essais sur des questions pédagogiques ; j’écrivis presque toujours en anglais, mais je mis de côté ces articles, certaine qu’on ne les imprimerait pas en Angleterre, à cause de leur tendance. Je n’avais pas de relations en Allemagne qui eussent pu m’aider à les y faire paraître.Meysenbug Malwida von, Mémoires d’une idéaliste, Paris, Mercure de France, 2019 [1900], p. 337-340, p. 615-616.
Notes de bas de page
1 Freitag Sabine, « “The Begging Bowl of Revolution”: The Fund-Raising Tours of German and Hungarian Exiles to North America, 1851-1852 », dans Freitag Sabine (dir.), Exiles From European Revolutions. Refugees in Mid-Victorian England, New York/Oxford, Berghahn Books, 2003, p. 164-165.
2 Alexandre Herzen (25 mars 1812 – 9 janvier 1870) est un philosophe et écrivain russe. Il milite pour la libération de la Russie de l’emprise du tsar, et notamment contre le servage. La surveillance policière dont il est l’objet le force à l’exil. Il s’installe en Angleterre en 1852 et il continue, depuis Londres, son travail politique en faveur d’une libération de la Russie.
3 Monod Gabriel, « Préface de Gabriel Monod à l’édition de 1900 », dans Meysenbug Malwida von, Mémoires d’une idéaliste, Paris, Mercure de France, 2019 [1900], p. 16.
4 Ibid., p. 18.
5 Emanuel Swedenborg (29 janvier 1688 – 29 mars 1772) est un scientifique, théologien et philosophe suédois. Il développe une nouvelle vision de la religion qui trouve des adeptes en Angleterre : The New Church est fondée en 1787 et connait un certain succès au cours du xixe siècle.
6 L’héritage est au centre de nombreux débats politiques au xixe siècle. Vu comme un facteur d’inégalité ou comme un moyen de préserver l’économie, certains veulent le conserver, d’autres le taxer ou encore le supprimer totalement.
7 Enfance (1852), Adolescence (1854) et Jeunesse (1855-1857) sont des écrits autobiographiques de Léon Tolstoï (1828-1910) auteur russe qui dépeint la société russe du xixe siècle dans ses œuvres, dont la plus connue est Guerre et Paix (1869).
8 Lord George Gordon Byron (1788-1824) et Percy Bysshe Shelley (1792-1822) sont des poètes britanniques. Le premier est principalement connu pour Don Juan (1819-1824) et le second pour ses nombreux poèmes. Idéalistes et défenseurs des libertés, les deux poètes, qui se rencontrent en 1816, ont une réputation sulfureuse auprès de leurs contemporains, réputation qui les suit tout au long du siècle.
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