Wilhelmine von Beck : une nouvelle vie et ses vicissitudes (1850)
p. 281-284
Texte intégral
1En Europe au xixe siècle, la Grande-Bretagne était une destination importante des exilés car ce pays leur offrait l’asile, mais comparé à d’autres destinations, comme l’Empire ottoman dans le cas des exilés hongrois, ils y bénéficiaient en outre d’une grande liberté puisqu’ils n’étaient pas ou très peu surveillés. Pour certains, ce pays n’était qu’une étape avant de franchir l’Atlantique dans leurs exils afin de débuter une nouvelle vie aux États-Unis ou en Amérique du Sud, pour s’y installer définitivement ou temporairement en attendant qu’une amnistie soit déclarée ou que leur combat s’achève victorieusement1. Ceci conduit à la question de l’occupation dans le cadre de l’exil. En effet, il est impossible pour les exilés de demeurer sans occupation une fois arrivés sur leur terre d’asile, que ce soit pour subvenir à leurs besoins, continuer d’œuvrer pour leur idéologie et leur combat, ou tout simplement pour continuer de vivre une vie qui pourrait paraître normale, même en exil. Même s’il faut noter que des réseaux d’entraide et de solidarité entre exilés ou avec la population du pays d’asile existent afin de fournir des ressources dont les nouveaux arrivants ont besoin pour survivre, et ensuite pour construire des réseaux de sociabilité voire pour élaborer d’autres moyens de poursuivre la lutte.
2Dans ce long extrait, il est intéressant de noter les premières impressions de Wilhelmine von Beck après son arrivée à Londres, capitale du pays qui lui offre l’asile. Par ailleurs, on y apprend qu’elle avait prévu à qui s’adresser à Londres pour obtenir d’abord de l’aide, et ensuite des recommandations afin de trouver rapidement un emploi et subvenir à ses besoins. On peut donc voir que contrairement à d’autres exilées qui quittent leur pays sans pour autant prévoir ce qu’elles feront après, von Beck avait anticipé son exil. Néanmoins, cette anticipation est vaine car celui qui devait l’assister, György Klapka, a déjà quitté l’Angleterre pour la Belgique. Von Beck pense alors trouver une autre solution afin de reprendre contact avec d’anciens compagnons, soit pour continuer en exil le combat, soit pour les espionner, selon l’interprétation que l’on fait de son parcours, mais se voit une nouvelle fois déçue. Peut-être ces déceptions témoignent-elles de la méfiance des exilés hongrois à son encontre, à moins que cela ne soit le fruit du hasard. À la suite de ces déceptions, la baronne cherche sans doute dans ses Mémoires à livrer un témoignage servant d’avertissement pour d’autres personnes susceptibles de connaître l’exil, et aussi de forger sa légende par la misère de son sort après tous ses efforts. La femme d’action que dépeint l’autrice depuis le début se mue alors en une victime des événements, triste, seule, et désemparée. On voit alors les difficultés auxquelles peuvent être confrontées les exilées malgré le soin pris pour que cette nouvelle vie se déroule du mieux possible si l’on se fie à la vision de von Beck, ou alors comment l’autrice tourne à son crédit la dramaturgie des événements dont elle est victime afin de mieux attirer la pitié sur son personnage si l’on accrédite la thèse de son double jeu durant la révolution hongroise2.
Je suis entrée dans la capitale du monde, une goutte, perdue et confondue dans ce vaste océan humain. De nouveau, le sentiment intense de solitude et d’isolement m’envahit. J’ai erré dans les rues comme un esprit désincarné, observant et entendant toutes choses, moi-même invisible et inaperçue. Au sentiment d’isolement que j’ai éprouvé à Berlin, s’ajoutait l’éloignement supplémentaire de la langue. Mes yeux ont dû tout faire pour moi à Londres lors de ma première arrivée. Je n’ai pas perdu de temps pour faire appel à Klapka3, auprès de qui j’ai cherché dans ces circonstances des conseils et de l’aide. Le lecteur peut juger de mon étonnement et de ma consternation lorsque j’ai appris qu’il avait quitté Londres et qu’il était maintenant en Belgique. C’était une question très importante pour moi, car mon argent était presque épuisé et ce n’était que par l’intermédiaire de Klapka que je m’étais arrangée pour recevoir de nouveaux subsides. D’ailleurs, je ne m’étais pas munie de papiers de présentation, et il était le seul Hongrois de Londres suffisamment au courant de mes travaux et de mes services au nom de la patrie pour me donner des certificats conformes à mon rôle. J’ai commencé aussi, pour la première fois de ma vie, à ressentir le besoin. J’étais terrifié à l’idée d’être sans argent dans ce vaste désert d’hommes. Mais il y avait encore M. Francis Pulszky4, l’agent diplomatique de la Hongrie à Londres, qui savait comment j’avais perdu toutes mes richesses et sacrifié toutes mes perspectives d’avenir pour notre pays commun. Je suis allé le voir, mais j’ai constaté qu’il n’était pas en mesure de me prêter quelque assistance que ce soit dans les dispositions que je souhaitais prendre pour atteindre le lieu de la retraite de Kossuth. Il n’en avait pas le pouvoir, ni même la volonté, et il était inutile de presser l’affaire.
Je suis retourné à mon humble logement fatiguée et le cœur malade ; je ne savais où me tourner pour obtenir des conseils ou des consolations ; j’étais absolument sans ressources et sans espoir ; il n’y avait aucune âme pour sympathiser avec moi ; je ressentais dans toute leur amertume les misères de l’exil. Pour combler la mesure de mes souffrances, ma santé commença à défaillir, et je fus obligée de me mettre au lit, où je restai dans la douleur et la souffrance pendant bien des jours et des nuits sans secours et sans espoir. L’obscurité qui envahissait mon pays s’était étendue à ma misérable chambre et enveloppait mon canapé ; je pensais que mon destin allait s’accomplir et que je mourrais comme une paria oubliée dans un pays étranger, et que je serais redevable à la charité des étrangers même pour ma tombe ; toute espèce de promesse s’était éloignée de mon sort, et les ombres du désespoir se rassemblaient autour de moi ; je ne voulais pas vivre, mais j’aurais aimé mourir sans connaître l’isolement froid que j’avais vécu. Pendant que je gisais dans cet état, le facteur frappa un matin et me remit une lettre qui m’était adressée ; elle était du comte Paul Esterhazy5. Je l’avais informé de mon arrivée à Londres, et il savait combien mes espoirs de pouvoir atteindre le lieu d’exil de Kossuth dépendaient de ma rencontre avec Klapka ; il avait appris aussi que Klapka n’était pas là, d’où sa lettre. Elle était datée de Hambourg, le 25 mars 1850, et se présentait comme suit :
« Ma chère baronne,
« Je viens de recevoir votre intéressante lettre. Je peux parfaitement comprendre votre déception de ne pas avoir rencontré Klapka à Londres ; cela doit vraiment faire une grande différence pour vous, et j’estime que c’est un incident très malheureux. J’espère cependant que votre tact et votre sagacité vous seront du même secours à Londres qu’ils l’ont été partout ailleurs. Du fond du cœur, je souhaite que vous ne tombiez pas dans les griffes de Satan – que, je crois, vous connaissez aussi bien que moi-même. On rapporte que Mme Spleny6 et sa fille Guyon ont été remises en liberté. J’ai été informé qu’il y a un parti formé parmi les officiers autrichiens, en particulier ceux de haut grade, contre leur “rédempteur”, Haynau7 ; c’est tout à fait autrichien. Je dirai seulement qu’il est trop tard pour eux et trop tôt pour nous. Encore une fois, Madame, que Dieu vous aide ; puisse-t-il vous soutenir et vous instruire, et faire que votre noble zèle porte ses fruits ; et surtout vous permettre d’observer, dans les mesures que vous vous apprêtez à prendre, cette modération qui conviendra le mieux à votre objet, et qui est si essentielle pour nous rendre compréhensibles, afin aussi que nous puissions nous pardonner nos malheurs et notre manque d’expérience en matière de tactique et de programme. Adieu [en français dans le texte] ! bon courage ! il ne vous en manquera pas ; je le sens à la honte de beaucoup d’hommes.
Recevez, Madame, l’assurance de ma plus haute estime.
« PAUL ESTERHAZY »
C’était au moins une reconnaissance de mes services, et même cela était un baume de guérison pour mon cœur. Je me remis lentement de ma maladie et je pus enfin me glisser dans les rues de la puissante métropole. Je n’ai pas l’intention de me livrer à des plaintes faibles et inutiles ; ce que j’écris est simplement une histoire de mon expérience, qui peut ne pas être sans intérêt pour les autres ; non pas que je voudrais rappeler chaque pas que j’ai fait, ou chaque acte que j’ai réalisé au nom de mon cher pays bien-aimé ; mais afin que je puisse aider à enseigner la grande leçon, que nous devons regarder dans nos propres âmes pour l’appréciation de nos travaux, et dans nos propres consciences pour leur récompense.Beck Wilhelmine von, Personal Adventures during the Late War of Independence in Hungary, Londres, Bentley, 1850, p. 324-328. Traduit de l’anglais par Axel Del Pin.
Notes de bas de page
1 Sur les exils à Londres après le Printemps des peuples, voir Freitag Sabine (dir.), Exiles From European Revolutions. Refugees in Mid-Victorian England, New York/Oxford, Berghahn Books, 2003.
2 Voir la biographie de cette exilée en fin de volume.
3 György Klapka, militaire ayant participé à la révolution hongroise et s’étant exilé à Londres puis en Suisse après l’échec de cette révolution.
4 Ferenc Pulszky, noble et écrivain hongrois, personnalité politique jusqu’à la révolution de 1848. Sa participation à la révolution et le soutien qu’il lui apporte le contraignent à l’exil en Angleterre avec Lajos Kossuth. Mais il n’est en aucun cas à cette période un agent diplomatique officiel, et représente peut-être les Hongrois en exil.
5 Noble hongrois ayant soutenu la révolution.
6 Maria Spleny, femme du général hongrois Richard Guyon, exilé dans l’Empire ottoman.
7 Général autrichien ayant participé à la répression de la révolte hongroise. Particulièrement violent et intransigeant lors de cette répression, son comportement, même à l’égard de certains de ses compatriotes, a sans doute joué dans la formation de ce parti contre lui.
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