Travailler en exil : l’exemple de Mme de Gontaut
p. 265-267
Texte intégral
1Mme de Gontaut et son mari ont émigré près d’amis anglais à Epsom1, et retrouvent la mère de madame à Londres où ils louent une petite maison donnant sur un cimetière. Les ressources financières du foyer sont bloquées en France, et les différentes tentatives pour les retrouver ont été vaines. La grand-mère de la duchesse, restée en France pour gérer les possessions familiales, ne répond plus aux lettres et il devient nécessaire au foyer de trouver des ressources. Les voilà donc contraints de travailler pour subvenir à leurs besoins, ce qui déroge évidemment à leur statut de nobles. Pour autant, Mme de Gontaut justifie ce choix devenu pressant en montrant qu’en travaillant, son foyer fait preuve de courage et d’abnégation, et qu’elle ne vit pas cela comme une humiliation.
2Cet extrait montre la place très importante que peuvent prendre les femmes dans l’exil : dans leur foyer anglais, ce sont les femmes qui prennent les décisions, l’époux de la duchesse semblant prendre le pas de sa femme quand elle décide qu’il faudra travailler pour s’en sortir. C’est la grand-mère de la duchesse qui reste en France en prenant des risques, son frère et son fils étant à ce moment-là sur la liste des exécutions, et c’est la duchesse qui accueille sa mère et qui décide d’utiliser ses talents artistiques et ceux de son mari pour subvenir à leurs besoins. Les exemples de femmes qui travaillent en exil sont nombreux dans l’historiographie des exils féminins2. En utilisant des talents appris pour plaire dans les salons comme le dessin ou la musique, elles deviennent artistes ou professeures et soutiennent leurs ménages lorsque leurs maris ne le peuvent seuls. Faire le même travail en couple, comme les époux Berru qui donnent des cours de natation ou ici les Gontaut qui peignent, arrive souvent pendant l’exil qui change les règles quant aux rôles genrés prédéfinis chez les nobles et bourgeois – le mari travaillant seul et subvenant aux besoins de son foyer.
3La duchesse cherche aussi à montrer que les Anglais et le gouvernement qui les représentent sont accueillants et bienveillants pour les exilés français. Les historiens estiment le nombre d’émigrés en Angleterre à environ 12 500. Beaucoup de membres de l’élite politique anglaise comme Edmund Burke, William Windham ou Charles James Fox participent aux dons pour aider les émigrés, et un comité de soutien aux émigrants (Emigrant Relief Committee) est créé en 1792 par John Wilmot, un conservateur3. Mais l’accueil anglais n’est pas seulement ce que la duchesse en laisse entendre. En Angleterre, comme l’explique l’historienne Sylvie Aprile, il existe comme partout ailleurs une charité privée proche du pouvoir4, mais l’État n’aide pas financièrement les émigrés dans les années 1790. Il faut attendre les années 1850 pour que l’État anglais s’investisse plus dans la gestion des migrants économiques ou politiques, qu’il ne distingue pas l’un de l’autre. L’accueil des émigrés est donc garanti, mais une fois sur place ils doivent s’en sortir entre leurs propres ressources et les œuvres de bienfaisances privées, qui sont souvent liées aux élites politiques et nobiliaires du pays5.
Nos ressources étaient bien près d’être épuisées, point de nouvelles de ma grand’mère6. Voyant ma mère accablée d’inquiétude, j’eus peur un moment de manquer de courage ; mais, chargée par la Providence de soutenir celui de cette pauvre mère, je pris la résolution de chercher à donner par mon travail un peu d’aisance à notre petit ménage, et ma gaieté revint. Je me souvins du projet conçu à Rotterdam7, des leçons que j’avais reçues, et je me mis à l’ouvrage. Je peignis force Amours domptant lions, tigres et nymphes ; heureusement les camées étaient alors fort à la mode, mes ouvrages eurent du succès. Le gouvernement, toujours disposé à fournir aux émigrés tous les moyens d’aide possibles, évitant avec soin ce qui pouvait humilier leur délicatesse, avait établi un bazar où chacun pouvait, sans être nommé, porter ses ouvrages et en fixer lui-même le prix.
M. de Gontaut suivit mon exemple, mais les Amours poétiques n’étaient pas son genre de peinture, il peignait des sujets burlesques qui furent fort recherchés, et s’en amusait lui-même. Ma mère faisait de petits ouvrages en frivolité8, en tapisserie, et le temps passait vite. Nos amis venaient sans cesse nous voir. Dans le voisinage on n’avait jamais vu de si belles voitures, car Saint-Pancrace était un pauvre faubourg à un mille9 au moins du beau quartier de Londres10.
Il serait difficile de donner une juste idée des preuves d’intérêt que nous prodiguèrent nos nouveaux amis. Ils eussent été heureux, j’en suis certaine, de trouver un moyen de nous secourir ; mais, malgré notre reconnaissance, ils ne purent vaincre notre discrète fierté.
Par une bonté de la Providence, toutes les amies qu’elle daigna nous accorder furent exemplaires en vertu, charmantes dans nos relations d’amitié ; leur dévouement dura toute la vie de chacune d’elles, et je suis encore l’objet des plus tendres soins d’une amitié vive comme au temps de notre jeunesse.Gontaut-Biron Marie Joséphine Louise de, Mémoires de Mme la duchesse de Gontaut, gouvernante des enfants de France pendant la Restauration, 1773-1836, Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1891, p. 39-40.
Notes de bas de page
1 Epsom est une ville située à environ vingt-neuf kilomètres de Londres et qui est réputée pour ses courses de chevaux.
2 Voir notamment Morelli Anne, « Exhumer l’histoire des femmes exilées politiques », Sextant, no 26, 2009, p. 7-10 et pour l’exemple des époux Berru, Aprile Sylvie, « De l’exilé à l’exilée : une histoire sexuée de la proscription politique outre-Manche et outre-Atlantique sous le Second Empire », Le mouvement social, vol. 225, no 4, 2008, p. 27-38.
3 Rapport Mike, « “Deux nations malheureusement rivales” : les Français en Grande-Bretagne, les Britanniques en France, et la construction des identités nationales pendant la Révolution française », Annales historiques de la Révolution française, vol. 342, no 4, 2005, p. 33.
4 Aprile Sylvie, « L’accueil des réfugiés en Europe au xixe siècle. Des lois pour assister ou pour renvoyer », Monde(s), vol. 15, no 1, 2019, p. 36.
5 Sur l’accueil des exilés au Royaume-Uni, voir Jones Thomas C., « Définir l’asile politique en Grande-Bretagne, 1815-1870 », Hommes & Migrations, no 1312, 2018, p. 13-22 ; Shaw Caroline, Britannia’s Embrace. Modern Humanitarism and the Imperial Origins of Refugee Relief, New York, Oxford University Press, 2015.
6 La grand-mère de la duchesse est restée à Paris malgré les risques qu’elle encourt, car son frère et son fils sont sur la liste des exécutions. Elle reste en France pour sauvegarder le patrimoine qu’il reste à la famille, et c’est un rôle féminin que celui de cette gestion intergénérationnelle des biens. C’est sa grand-mère qui fait le lien entre tous les membres de la famille éparpillés en Europe. Elle s’occupe de la fortune familiale, et on voit ici le péril dans lequel elle peut tous les mettre lorsqu’elle ne répond pas aux instances des siens. On note ici aussi que la correspondance était bien surveillée pendant la Révolution, et qu’il n’était pas aisé d’y échapper.
7 À l’hiver 1793, la duchesse s’était enfuie à Rotterdam et elle y avait appris avec un maître à utiliser les talents artistiques appris pendant l’enfance pour peindre sur pierre et ivoire. Ce fut son idée, car elle voulait être capable de subvenir aux besoins de sa famille si nécessaire. Voir Gontaut-Biron Marie Joséphine Louise de, Mémoires de Mme la duchesse de Gontaut, gouvernante des enfants de France pendant la Restauration, 1773-1836, Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1891, p. 28.
8 Broderie sans grande valeur faite au crochet.
9 Un mille anglais vaut un kilomètre et six cents mètres français.
10 Vers 1790, Saint-Pancrace est un quartier rural et excentré qui s’urbanise avec l’extension de Londres.
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