Après Bruxelles, la Suisse
La renaissance des Quinet dans la vallée de Linthal (1858)
p. 245-249
Texte intégral
1Dans l’extrait ci-dessous, Hermione Quinet évoque l’expérience de son mari Edgar, un des responsables républicains exilés après le coup d’État du 2 décembre 1851, lorsqu’ils arrivent dans la vallée de Linthal en Suisse. Sa prose est remplie d’un ton presque lyrique témoignant d’un soulagement, voire d’une joie de sa part. Ce sentiment est particulièrement lié aux nouvelles conditions d’exil « idéales » que son mari et elle vivent dans cette vallée. Auparavant, les Quinet étaient à Bruxelles qui etait un lieu nettement moins plaisant, la Belgique restreignant fortement l’accueil des exilés et renforçant leur surveillance. Là-bas, les proscrits doivent déposer leurs passeports, donner leur identité et adresse et se présenter deux fois par semaine à la préfecture, l’ensemble créant une situation très précaire pour les exilés qui ont eu la chance de pouvoir s’y établir1. Si les Quinet sont parvenus à s’installer en Suisse, et à s’y sentir bien, c’est parce que le pays n’impose aucune contrainte politique sur les exilés comme le fait la Belgique. L’accueil n’y est limité que pour des raisons strictement économiques2. Les Quinet, qui parviennent à s’y établir réussissent donc pleinement à s’épanouir, d’autant plus qu’ils arrivent à trouver un logement qui leur convient parfaitement, particulièrement après cette lourde épreuve du temps passé à Bruxelles3.
2L’œuvre d’Hermione Quinet, autant que l’extrait ci-dessous, démontrent également que l’exil n’entraine pas constamment de fractures dans les familles, même si ce fut souvent le cas. Les Quinet sont un exemple de resserrement des liens et de l’échappatoire que peut être le couple. Ils supportent mieux la solitude suisse que la sociabilité bruxelloise ; on peut également supposer que les conditions de proscription belges rendaient l’expérience plus difficile là-bas. Mentionnant Hermione Quinet, Sylvie Aprile écrit que l’exil est « une île sacrée où elle a Quinet pour elle toute seule » et que « depuis 1851, il n’est pas une seule pensée du maître qu’il n’ait pas passée par le cœur et par l’esprit de sa compagne4 ».
3Dans leur nouveau lieu de vie, Edgar profite d’une énorme pièce mise à sa disposition et à celle de sa femme afin d’y établir et ordonner son bureau pour y poursuivre ses œuvres. Proche des idées de Victor Hugo, qui a fait naitre la nouvelle catégorie des intellectuels engagés, Edgar Quinet se rattache également à ce courant. Eux et d’autres poursuivent leurs œuvres qu’elles soient philosophiques, historiques ou littéraires ; et dans tous les cas politiques. Edgar Quinet prend une position d’historien pendant son exil ; il rédige de nombreux essais philosophiques intimement liés à cette expérience et engage sa propre résistance au régime impérial, notamment dans La Philosophie de l’histoire de France publiée en 18555. L’Histoire de mes idées à laquelle fait référence Hermione Quinet est un ouvrage dont l’idée est née de l’autrice elle-même, après que l’éditeur Pagnerre d’Edgar Quinet refuse de publier deux de ses ouvrages à cause des restrictions de la liberté d’expression des proscrits prises par Napoléon III à la suite de l’attentat d’Orsini début janvier 18586. L’idée donnée par sa femme, et acceptée par son éditeur, donne à nouveau à Edgar, totalement déboussolé et bouleversé, motivation et engouement ; il s’attelle donc immédiatement à cette tâche qui est celle d’écrire son autobiographie ; de raconter son parcours depuis sa tendre jeunesse jusqu’où il en est afin de présenter ses idées7.
4Cet extrait est donc le vivant témoignage de la joie retrouvée par Hermione Quinet et son mari lors de leur établissement dans la vallée de Linthal, « la vallée la plus perdue, la plus grandiose, la plus champêtre de la Suisse8 », donnant un nouveau souffle à leur expérience de l’exil qui dure encore quelques années, jusqu’à leur retour en France après la chute de l’Empire en 1870.
Quelle joie d’annoncer ma découverte ! La guérison, le travail dépendait de l’installation. Elle eut lieu le soir même, et chacun y travailla de bon cœur ; tout fut rangé, lavé, brillant de propreté. Un établi de menuiserie encombrait la salle dans un pittoresque désordre ; des outils pêle-mêle avec des instruments de musique et des cahiers d’études pour clarinette et violon. Ces objets de luxe superflus renvoyés, on conserva le lustre à quatre candélabres suspendu au plafond et dix grandes tables. Elles servaient chacune de ligne de démarcation aux différentes divisions territoriales renfermées dans une même enceinte.
Cette halle rustique du travail et de l’harmonie ainsi transformée fut partagée en dix sections pour les occupations spéciales de la journée : bureaux des protes9, bureaux de correspondance ; laboratoire de géologie, de botanique, avec des fleurs fraiches, vivantes, ou déjà couchées dans leur linceul de papier gris ; bibliothèque composée de huit volumes : Macaulay, Shakespeare, une Bible latine, les Chansons de Béranger10, le poëme de la Nature de Lucrèce, la Chimie de Girardin (de Rouen), une Flore allemande, un tome dépareillé de la Correspondance de Voltaire ; salle à manger, salon qui ne vit jamais un visiteur ; enfin le sanctuaire du travail avec une table ronde et un canapé à trois pieds tourné vers la croisée, en face de la plus verte montagne.
Dans quel pays eussions-nous trouvé un établissement aussi parfait ? Tous les soucis s’envolèrent. Ce n’était pas une joie puérile que de trouver cet abri. C’est là que pendant soixante-quinze jours mon mari poursuivit son travail.
Tout un volume à remanier, quatre-vingts pages nouvelles de notes, d’éclaircissements, de classifications, l’Introduction de l’Histoire de mes Idées11.
L’ordonnance préalable d’un livre entraine mille difficultés sur les lieux mêmes. Qu’est-ce donc à cette distance au pied du Toedi, quand il faut correspondre tous les jours avec la rue de Londres et de la Seine ? Je l’ai déjà dit : cent lettres pour une virgule, pour un blanc.
L’ami généreux qui s’était dévoué à surveiller cette impression restait à Paris par une chaleur torride, quand tout le monde désertait ; et c’était lui qui s’excusait encore d’être exigeant, de réclamer telle page additionnelle, telle modification, des avertissements, des tables chronologiques, etc. Sans doute les fleurs des alpages aidèrent à répandre de l’intérêt jusque sur ces nomenclatures ordinairement si arides. « Je fais serment de ne plus rien demander, écrivait-il. Il est vrai qu’en bon Normand je jure les mains pleines. » Plus tard, il disait : « Comment avez-vous pu résister à un si rude labeur ? »
Le jour de repos n’arriva que le 15 août, et nous étions aux premiers jours de juin.
Âge d’or, mœurs patriarcales conservées dans ce pays perdu. Notre hôte nous pria de fixer nous-même le prix de la pension. Il était si doux, si serviable ! rien de plus touchant que ses efforts pour surmonter sa douleur et s’occuper de nous.
Et puis, ce qui gagna nos sympathies, je le dirai. En entrant dans le chalet de la poste, par qui fûmes-nous accueillis ?
Par les portraits des membres du gouvernement provisoire et de la plupart des hommes marquants de 1848.
Il y avait là dans une noble union fraternelle : Louis Blanc12 à côté de Ledru-Rollin13, Mazzini14 à côté du général Cavaignac15, Flocon et Albert16 du gouvernement provisoire près du grand François Arago et de son frère Étienne17. Il y avait aussi Eugène Sue18.
Oui, c’étaient les principaux fondateurs de la République, les représentants de la loi, le gouvernement légal de la France de 4819, et de glorieux amis de la liberté qui reçurent l’exilé dans cette retraite ignorée. Comment n’aurions-nous pas aimé Linthal ? Je ne sais s’il est vrai que l’Europe et la Suisse le renient ; mais cette vallée perdue aux confins de Glaris se pare fièrement de nos illustrations républicaines dans l’adversité.Quinet Hermione, Mémoires d’exil. L’amnistie. Suisse orientale – Bords du Léman, Paris, Armand Le Chevalier, 1870, p. 55-58.
Notes de bas de page
1 Aprile Sylvie, Le siècle des exilés. Bannis et proscrits de 1789 à la Commune, Paris, CNRS Éditions, 2010, p. 117.
2 Ibid., p. 120-121.
3 Quinet Hermione, Mémoires d’exil. L’amnistie. Suisse orientale – Bords du Léman, Paris, Armand Le Chevalier, 1870, p. 15-29.
4 Aprile Sylvie, Diaz Delphine (dir.), Les réprouvés. Sur les routes de l’exil dans l’Europe du xixe siècle, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2021, p. 253.
5 Aprile Sylvie, Le siècle des exilés. Bannis et proscrits de 1789 à la Commune, Paris, CNRS Éditions, 2010, p. 198-199.
6 Les ouvrages en question sont Enseignement du peuple et La révolution religieuse au xixe siècle.
7 Quinet Edgar, Histoire de mes idées. Autobiographie, Paris, Flammarion, 1972, p. 7.
8 Ibid., p. 10.
9 Le prote désigne un compositeur typographe.
10 Pierre-Jean de Béranger (1780-1857) est un chansonnier français inspiré par les théories de Jean-Jacques Rousseau. Il a publié de nombreuses chansons critiques, particulièrement durant la Seconde Restauration, qui lui ont valu censure et emprisonnements. Ses écrits sont tombés en désuétude durant le Second Empire.
11 Histoire de mes idées est un ouvrage autobiographique publié par Edgar Quinet en 1859. Il le consacre à l’histoire des premières années de sa vie, de son enfance au début de la vie d’adulte.
12 Louis Blanc (1811-1882) est un journaliste, historien et homme politique de gauche. Très investi pour les droits des travailleurs, il forme l’aile gauche du gouvernement provisoire de la nouvelle république. Il désapprouve les tendances dures prises par la nouvelle république et s’exile de lui-même en Angleterre jusqu’à la chute de l’empire de Napoléon III.
13 Alexandre-Auguste Ledru (1807-1874) dit Ledru-Rollin est un avocat et homme politique doté de fortes convictions républicaines. Célèbre comme défenseur des journalistes républicains poursuivis par la monarchie de Louis-Philippe, il est le propagandiste du suffrage universel et devient ministre de l’Intérieur dans le gouvernement provisoire de 1848. Il est contraint de s’exiler à Londres en 1849.
14 Giuseppe Mazzini (1805-1872) est un militant politique italien exilé à Londres. Il fonde avec d’autres exilés, comme Ledru-Rollin, un comité républicain et est un précurseur des solidarités politiques transnationales.
15 Louis-Eugène de Cavaignac (1802-1857) est un général et homme politique français qui a fait partie de la conquête de l’Algérie jusqu’à en devenir le gouverneur. Il quitte cependant son poste et est nommé ministre de la Guerre dans le gouvernement provisoire. Il perd l’élection présidentielle face à Louis Napoléon Bonaparte et malgré ses élections à l’Assemblée, il ne siège pas car il refuse de prêter serment à Napoléon III.
16 Flocon est le rédacteur du quotidien La Réforme fondé par Ledru-Rollin, Albert et un mécanicien qui a été imposé dans le gouvernement par les insurgés.
17 François Arago (1786-1853) est un physicien et homme politique français entré au gouvernement provisoire par l’acclamation populaire, où il dirigea les ministères de la Marine et de la Guerre. Il refuse de prêter serment à Napoléon III en 1852. Étienne Arago (1802-1892), son frère, est un homme de lettre et homme politique républicain. Il s’exile à Bruxelles en 1849 pendant une dizaine d’années.
18 Marie-Joseph Sue (1804-1857), dit Eugène, est l’écrivain français le plus populaire du xixe siècle. Il est élu député démocrate-socialiste aux élections de 1849. Emprisonné lors du coup d’État de 1851, il s’exile en Savoie après sa libération, d’où il ne put jamais rentrer car il ne bénéficia d’aucune grâce ni amnistie.
19 L’autrice fait référence ici au gouvernement provisoire de 1848.
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