Le voyage vers l’Allemagne, le début de la germanophilie de Germaine de Staël (1803)
p. 233-236
Texte intégral
1Germaine de Staël réside à Coppet1 quand elle décide durant l’été 1803 de retourner à Paris et s’installe le 26 septembre à Maffliers2 dans le département de Seine-et-Oise. Elle prie ses contacts parisiens, dont Joseph Bonaparte, de plaider en sa faveur pour qu’on l’autorise à rejoindre la capitale. Le 15 octobre, le lieutenant Godriot, officier à la gendarmerie de Versailles, lui apporte l’ordre de quitter les lieux : elle a interdiction de se situer à moins de quarante lieues3 de Paris4. Elle décide alors de se rendre en Allemagne, accompagnée de Benjamin Constant et de ses deux enfants. Elle s’arrête avant cela à Metz, où elle s’entretient pendant les treize jours de sa visite avec Gérard de Villiers5.
2Cet extrait montre l’émerveillement de l’autrice face à la société allemande et la découverte de sa culture littéraire ainsi que de différents auteurs tels que Goethe, Schiller et Wieland. Il illustre aussi une des contraintes de l’exil qui est le problème de la langue. On voit ici que Mme de Staël ne parle pas l’allemand, ce qui la met rapidement en difficulté lorsque sa fille tombe malade et qu’elle est dans l’incapacité d’abord de trouver un médecin, puis de communiquer avec lui. On remarque l’importance du lien avec son père resté en Suisse, qui tente de trouver des conseils médicaux de son côté et de lui transmettre par écrit.
3Cet extrait nous montre les conditions d’apprentissage d’une langue et d’une nouvelle culture par une femme exilée issue des élites de son pays. Malgré tout, on remarque que son intégration est rapide, et les trois mois où elle y séjourne lui permettent d’apprendre énormément sur la langue et la culture allemandes.
4Germaine de Staël prend l’habitude, quand elle visite de nouveaux pays européens, d’en comparer les formes politiques avec la France. C’est ce qu’on peut lire dans cet extrait. Émerveillée par la société éclairée allemande, elle regrette cependant l’absence d’une véritable opinion publique et d’une constitution qui permettrait au peuple de posséder un pouvoir politique. Fervente supportrice d’une monarchie constitutionnelle, elle ne manque jamais de critiquer le régime bonapartiste dans ses textes.
5Ce voyage lui inspire l’écriture de l’ouvrage De l’Allemagne, qu’elle publie en 1810. Cet ouvrage, qui d’apparence n’est qu’une volonté de présenter la culture germanique aux Français, est une ode à la liberté allemande qu’elle compare, entre les lignes, à la décadence de la France napoléonienne. Son écrit est censuré et elle est forcée de s’exiler en Russie, puis en Angleterre, à la suite des menaces de l’empereur6.
Mon père7 fut indigné des traitements8 qu’on m’avait fait éprouver à Paris ; il se représentait sa famille ainsi proscrite, et sortant comme des criminels du pays qu’il avait si bien servi. C’est lui-même qui me conseilla de passer l’hiver en Allemagne et de ne revenir auprès de lui9 qu’au printemps. […]
Arrivée à Francfort10, ma fille11, alors âgée de cinq ans, tomba dangereusement malade. Je ne connaissais personne dans la ville ; la langue m’était étrangère, le médecin même auquel je confiais mon enfant ne savait pas le français12. Oh ! Comme mon père partageait ma peine ! Quelles lettres il m’écrivait ! Que de consultations de médecin copiées de sa propre main ne m’envoya-t-il pas de Genève ! […]
Je me rendis à Weimar13 où je repris courage14 en voyant, à travers les difficultés de la langue, d’immenses richesses intellectuelles hors de France. J’appris à lire l’allemand, j’écoutai des hommes qui s’exprimaient très bien en français, Goethe et Wieland15. Je compris l’âme et le génie de Schiller malgré sa difficulté à s’exprimer en français16. La société du duc et de la duchesse de Weimar me plaisait extrêmement et je passai là trois mois17 pendant lesquels l’étude de la littérature allemande18 donnait à mon esprit tout le mouvement dont il a besoin pour ne pas me dévorer moi-même.
Je partis pour Berlin19 et c’est là que je vis cette reine20 si séduisante, destinée depuis à tant de malheurs. Le roi21 m’accueillit avec bonté, et je puis dire que, pendant les six semaines que je passai dans cette ville, je n’entendis pas un individu qui ne se louât de la justice du gouvernement. Je crois toujours désirable pour un pays d’avoir des formes constitutionnelles22 qui lui garantissent, par la volonté durable de la nation, les avantages qu’il tient des vertus d’un bon roi. La Prusse, sous le règne de son souverain actuel, possédait tous ces avantages, mais l’esprit public que le malheur y a développé n’y existait point encore. Le régime militaire avait empêché l’opinion de prendre de la force et l’absence d’une constitution dans laquelle chaque individu puisse se faire connaître selon son mérite avait laissé l’État dépourvu d’hommes de talent capables de le défendre. La faveur des rois, étant nécessairement arbitraire, ne peut pas suffire pour développer l’émulation parmi les hommes ; des circonstances purement relatives à l’intérieur des cours peuvent écarter un homme de mérite du timon des affaires, peuvent y placer un homme médiocre. La routine aussi domine singulièrement dans les pays où le pouvoir royal est sans contradicteurs ; la justice même d’un roi le porte à se donner des barrières à lui-même en conservant à chacun sa place et il était presque sans exemple en Prusse qu’un homme fut destitué de ses emplois civils ou militaires pour cause d’incapacité. Quel avantage ne devait donc pas avoir l’armée française presque toute composée d’hommes sortis de terre comme les soldats de Cadmus, formés par la Révolution française comme les Argonautes le furent par les dents du dragon terrible23 ! Quel avantage ne devait-elle pas avoir sur ces anciens chefs des places ou des armées prussiennes à qui rien de nouveau n’était connu ! Un roi consciencieux qui n’a pas, et je me sers à dessein de cette expression, le bonheur d’avoir un parlement comme l’Angleterre, se fait des habitudes de tout, de peur de trop user de sa propre volonté et, dans le temps actuel, il faut négliger tous les usages anciens pour chercher partout la force du caractère et de l’esprit. En attendant, Berlin était un des pays les plus heureux de la terre et les plus éclairés.Staël Germaine de, Dix années d’exil, Paris, Fayard, 1996, p. 159-161.
Notes de bas de page
1 Le château de Coppet, situé dans le canton de Vaud, en Suisse, appartient à la famille Necker depuis 1784. Il a été légué à Germaine de Staël à la mort de son père, en 1804.
2 Lang André, Une vie d’orages. Germaine de Staël, Paris, Calmann-Lévy, 1958, p. 40.
3 Environ cent cinquante-six kilomètres.
4 Lang André, Une vie d’orages. Germaine de Staël, op. cit., p. 41.
5 Winock Michel, Madame de Staël, Paris, Fayard, 2010, p. 212-216.
6 Ibid., p. 377-379.
7 Jacques Necker (1732-1804), bourgeois de Genève, trois fois contrôleur général des Finances de la France, Staël Germaine de, Dix années d’exil, Paris, Fayard, 1996, p. 9.
8 Elle fait référence à l’ordre d’exil hors des quarante lieues autour de Paris, Winock Michel, Madame de Staël, op. cit., p. 212-216.
9 Il séjourne à Genève.
10 Elle arrive à Francfort le 13 novembre après être passée par Metz, Forbach, Kaiserlautern et Mayence. Benjamin Constant, lui, ne sait pas encore s’il continuera plus loin ou non, ce qui inquiète Mme de Staël, Staël Germaine de, Dix années d’exil, op. cit., p. 159. Elle s’arrête à l’hôtellerie la plus réputée de la ville, au Gasthof zum grossen roten Haus. Winock Michel, Madame de Staël, op. cit., p. 217.
11 Albertine de Staël-Holstein (1797-1838). Elle a en réalité six ans et demi. Une fièvre scarlatine se déclare le 19 novembre, Staël Germaine de, Dix années d’exil, op. cit., p. 159.
12 Le docteur Samuel Thomas Sömmering (1755-1830) avec qui elle communique en anglais. Constant, inquiet, décide de l’accompagner jusqu’à Weimar. Ibid., p. 159.
13 Elle quitte Francfort le 3 décembre, et passe par Hanau, Fulda, Gotha, où elle rencontre l’un des frères Grimm, et arrive à Weimar le 14décembre. Voir ibid., p. 159-160. Le voyage, en plein hiver, est laborieux, Winock Michel, Madame de Staël, op. cit., p. 218. Elle s’installe à l’hôtellerie du Prince héritier. Ibid., p. 219.
14 Elle confie à son père, pendant son séjour à Francfort, qu’elle déteste l’Allemagne, et envoie des lettres désespérées à Lebrun et à Joseph Bonaparte afin de retourner à Paris. Ibid., p. 217-218.
15 Charles-Auguste, duc de Saxe-Weimar (1757-1828) a attiré à sa cour des hommes de lettres. Il avait d’ailleurs fréquenté le salon des Necker en 1775, Staël Germaine de, Dix années d’exil, op. cit., p. 160. Elle lui est présentée, et il l’invite dans son château, Winock Michel, Madame de Staël, op. cit., p. 219.
16 Mme Schiller est leur interprète pendant un repas chez Goethe. Au début méfiant, ce dernier finit par admettre qu’elle est une femme brillante. C’est à ses côtés que Mme de Staël découvre les richesses de la culture allemande, dont elle est éblouie. Winock Michel, Madame de Staël, op. cit., p. 220-222.
17 Elle est logée au château ducal. Ibid., p. 221.
18 Elle profite de ce séjour pour parfaire son allemand et lire Kant, Schelling, Schlegel. Elle a également profité de la compagnie de Schiller et Goethe. Cette expérience a fait d’elle une véritable germanophile. Ibid., p. 222.
19 Mme de Staël quitte Weimar avec Constant le 1er mars 1804. Ils passent par Naumburg, Leipzig, et arrivent à Berlin le 8 mars. Constant la quitte à Leipzig et elle continue seule avec ses enfants. Elle reste à Berlin jusqu’au 19 avril. Elle s’installe d’abord dans l’hôtellerie du Stadt Paris puis loue un appartement. Ibid., p. 225-226.
20 La reine Louise de Mecklembourg-Strelitz (1776-1810) est la reine de Prusse. C’est une femme cultivée pour qui Germaine de Staël a beaucoup d’admiration. Elle possède un grand ascendant sur son mari, Frédéric Guillaume III. Après la bataille d’Austerlitz, elle montre une forte hostilité à la France et à Napoléon, Staël Germaine de, Dix années d’exil, op. cit., p. 160.
21 Frédéric Guillaume III (1770-1840), couronné en 1797.
22 Mme de Staël est une fervente partisane de la monarchie constitutionnelle et souhaite un retour des Bourbons sous ce régime.
23 Cadmos est un héros légendaire grec qui tua un dragon dont les dents se transformèrent en guerriers qui s’entretuèrent. Il fonda Thèbes avec les cinq survivants. Mme de Staël cite également Cadmos dans De la littérature. Voir Staël Germaine de, Dix années d’exil, op. cit., p. 161.
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