La dépendance privilégiée d’une exilée à la cour de Prusse : précarité et opportunité d’intégration offerte par la protection royale (1794)
p. 227-231
Texte intégral
1Après avoir quitté l’Angleterre en avril 1794 et s’être réfugiée en Belgique jusqu’au mois de juillet de la même année, la marquise de Nadaillac parvient à adresser une supplique au roi de Prusse qu’elle avait eu l’occasion de rencontrer à Mayence en 1792 et à qui elle a, semble-t-il, laissé un souvenir positif. Ce dernier lui fait parvenir de l’argent et l’invite à le rejoindre à Berlin. Quelques jours après son arrivée, il la convie à un concert et lui réserve une place d’honneur. Sentant qu’elle risque de manquer aux convenances et devinant la nature de l’intérêt que le roi lui porte, elle choisit une autre place sur les conseils du comte d’Escars (son futur et second mari). Mais le roi vient tout de même lui faire la conversation avant de se retirer sous le regard des autres spectateurs.
2Sous bien des aspects, les conditions de l’exil prussien de Mme de Nadaillac présentent des caractéristiques exceptionnelles. Son installation à Berlin illustre la protection particulière dont elle fait l’objet, qui ne constitue pas la règle pour les nobles émigrés. Le gouvernement prussien encadre très strictement l’émigration française (nobiliaire ou non) après 1792 suivant des considérations politiques et financières : l’échec de la campagne contre la France, la perte de crédibilité du gouvernement émigré, l’inutilité économique et la méfiance politique à l’égard des nobles ayant pris les armes contre leur État voire s’étant opposés à l’absolutisme et des prêtres catholiques réfractaires vont justifier une politique d’accueil numériquement et géographiquement restreinte (les émigrés, dont le nombre total est estimé à 5 000 individus d’origines diverses se voient globalement autorisés à séjourner dans les provinces de Clèves et de Franconie mais interdire l’accès à la capitale). Ce dispositif restrictif qui se renforce encore après la paix de Bâle n’est assoupli que par les démonstrations de sympathie des membres de la famille royale ou de certaines personnalités gouvernementales qui constituent l’exception et non la règle1. Mme de Nadaillac bénéficie de l’une de ces manifestations de sympathie solidaire mais celle-ci n’est pas désintéressée comme l’illustre cet extrait.
3La situation de la marquise peut apparaître comme privilégiée au regard de la misère des années précédentes (qui demeure la norme pour de nombreux autres émigrés), elle n’en est pas moins placée sous le signe de la dépendance et de la précarité. Le roi envisage vraisemblablement de faire d’elle sa maîtresse, mais Mme de Nadaillac s’y refuse tant par inclination que par l’analyse de sa situation. Elle ne dispose alors d’aucun appui à Berlin et le retour en France ne semble pas envisageable ; par ailleurs il n’existe pas de réseau d’exilés français ou étrangers important. Il lui faut donc cultiver l’amitié du roi sans pour autant se compromettre tout en tissant simultanément un réseau de connaissances au sein de la cour. Néanmoins, la société qu’elle cherche à intégrer est un terrain propice à l’emploi des codes et de la conversation nobiliaires qu’elle maîtrise parfaitement et ce d’autant plus que l’on y parle encore le français.
4L’exil berlinois de la marquise semble donc avoir été un espace de normalisation du quotidien au regard de celui qu’elle menait en Angleterre. L’urgence cesse de rythmer son existence. Mme de Nadaillac peut envisager de poursuivre des objectifs à moyen et long terme. Il est néanmoins difficile de déterminer à la lecture des Mémoires si la marquise a poursuivi un objectif d’enracinement en Prusse qui se serait réalisé par l’acquisition d’un patrimoine. L’échec de la marquise à se faire attribuer des terres en Prusse et son refus d’en obtenir d’autres en Pologne semblent néanmoins rétrospectivement signer la fin des perspectives d’une intégration et bloquer l’évolution d’une migration de maintien à une migration de rupture2.
5Plusieurs motifs peuvent expliquer ce refus, silencieux, de s’installer en Pologne : la perception des contemporains des régions de l’Est prussien, l’absence de maîtrise de la langue, les motifs idéologiques que la marquise choisira de mettre ultérieurement en avant. Il convient également de souligner que les limites de la générosité du roi de Prusse ayant été atteintes, la marquise n’a peut-être tout simplement pas prêté foi aux promesses qui lui avaient été faites. Le refus du mariage semble lui aussi s’inscrire dans la perspective d’une migration de maintien : en ne liant pas son sort à celui d’un Prussien, la marquise préserve la possibilité d’un retour ultérieur en France, elle protège également l’avenir de ses enfants qui auraient pu se voir écarter par un nouveau mari.
6La stratégie patrimoniale, mondaine et enfin matrimoniale de la marquise semble donc avoir oscillé entre la perspective d’une installation définitive en Prusse et celle d’un retour à moyen terme en France où se trouvait encore une partie de son patrimoine et de sa famille.
Enfin le Roi s’en alla après m’avoir dit qu’il espérait me voir très souvent. Je retournai toute interdite à la place que j’avais choisie en entrant et que le Roi m’avait fait quitter et j’y attendais M. d’Escars3 qui devait me ramener.
Dès que je fus assise je vis avec douleur tous les yeux fixés sur moi ; on montait sur les chaises, sur les banquettes ; je ne sais si une maligne intention s’en mêlait, mais toutes les réflexions se faisaient tout haut en français. « Voilà, disait l’un, cette marquise française dont le Roi est amoureux ! – C’est une émigrée ! répliquait un autre. – Je ne la trouve pas jolie, clamaient les femmes, il y a ici mille femmes mieux qu’elle ! » Peut-être en dit-on bien davantage mais j’avais cessé de voir et d’entendre, mes yeux étaient pleins de larmes, je n’osais regarder personne. J’attendais avec impatience le Comte d’Escars ; c’était beaucoup pour moi de sortir au bras d’un homme aussi considérable que considéré. J’étais venue seule et tout le monde ignorait quelle avait été mon ancienne existence. Il vint enfin !… Personne n’était encore sorti, tant on était avide de me dévisager ; je montai avec lui dans ma voiture, c’est-à-dire dans celle du Roi avec des gens de sa livrée et sans pouvoir lui dire un mot, je me mis à pleurer, à sangloter.
Reprenant un peu mes esprits, je lui dis : « Monsieur, que dit-on donc de moi ? » Il me répondit franchement qu’on disait que le Roi m’aimait ; mais qu’il voyait à mes larmes, à mon émotion, que je n’avais que les intentions les plus pures et que sûrement je mettrais dans ma conduite toute la prudence qu’exigeait une position si difficile. « Oh oui ! lui dis-je, mais je voudrais m’en aller ! j’étais plus heureuse au milieu des bombes de Düsseldorf4 ! » La nuit me calma un peu, je pensais que tout en soignant ma réputation, il ne fallait pas renoncer à des avantages peut être transmissibles à mes enfants et qu’après tout, les bavardages du public ne faisaient ni la destinée ni la renommée d’une femme.
[…]
Le Roi était à Potsdam5, il y vivait absolument retiré. Mon refus d’aller m’y rétablir avait été très positif, aussi trouvai-je un ralentissement très positif dans ses bontés.
[…]
Je n’éprouvais aucun chagrin de ce refroidissement, mais j’étais inquiète de mon existence qui n’avait rien d’assurée.
Cependant dans le courant de l’été, il me fit annoncer par un de ses ministres qu’il me donnait une concession dans l’Oderbrusch6 […]. Je me vis une seconde fois propriétaire ; ce fut un repos pour ma pensée, j’avais quelque chose à transmettre à mes enfants, ma vie avait perdu de son amertume.
[…]
Je vivais dans la société intime du Roi et de toute la cour, le Roi vantait sans cesse mes mœurs mon désintéressement et mon exactitude religieuse.
J’ai parlé de la concession qui m’avait été faite dans l’Oderbruch : plusieurs personnes m’avaient proposé de la leur vendre, mais trouvant le prix au-dessous de la valeur, je m’y refusai. Tout à coup j’appris qu’il y avait eu une réunion des ministres et qu’ils avaient décidé de faire une remontrance au Roi parce qu’il avait attribué une partie du fief de la couronne, à moi une catholique, ce qui était interdit. Il fut décidé qu’ils avaient raison ; on me donna à la place d’un capital assez considérable une pension de 350 écus. J’étais liée avec tous les ministres qui signèrent cette misérable indemnité. M. de Bischoffwerder7, en m’informant de la décision prise me promit qu’on me donnerait plus en Pologne qu’on ne me retirait en Prusse.
La guerre de Pologne8 venait de se terminer ; ce malheureux pays était effacé de la carte de l’Europe, les trois puissances copartageantes, après s’être arrangées de ses dépouilles, donnaient à leurs ministres et à leurs amis les terres confisquées sur la noblesse qui avait défendue l’indépendance de sa patrie. Tel était le bien qu’on me proposait. Ma conscience se révolta à cette seule pensée ; je ne répondis rien, mais je me gardai de faire aucune des démarches que M. de Bischoffwerder m’avait indiquées. Aurais-je pu échanger ma noble pauvreté contre un acte aussi révolutionnaire que ceux dont j’étais la victime en France ?
J’avais un moyen de changer ma position, ce moyen si légitime et si naturel était un mariage, il s’en présentait plusieurs, tous bien supérieurs à ceux auxquels je pouvais prétendre ; mais tous à mon avis inférieur à la liberté qu’il fallait leur sacrifier.Nadaillac Rosalie de, Mémoires de la marquise de Nadaillac, duchesse d’Escars. Suivis des Mémoires inédits du duc d’Escars, publiés par son arrière-petit-fils, le colonel marquis de Nadaillac, Paris, E. Paul, 1912, p. 66-67, p. 74-77.
Notes de bas de page
1 Höpel Thomas, « L’attitude des rois de Prusse à l’égard des émigrés français durant la Révolution », Annales historiques de la Révolution française, no 323, 2001, p. 21-34.
2 Rance Karine, « L’émigration nobiliaire française en Allemagne : une “migration de maintien” (1789-1815) », Genèses, no 30, 1998, p. 5-29. En se fondant sur la distinction entre migration de maintien et de rupture établie par Paul-André Rosental et en s’appuyant sur une grille d’analyse (investissement économique, mariage, intégration sociale, apprentissage de la langue, accès aux emplois public et implication dans la vie politique), l’autrice soutient que dans leur grande majorité les nobles émigrés, à la différence des huguenots qui les ont précédés, n’ont pas bénéficié de conditions d’accueil suffisamment favorables pour envisager de s’installer définitivement en Prusse. À ce titre le second mariage de Mme de Nadaillac présente la particularité de l’unir à un homme qui ne renonça à s’installer en Prusse définitivement qu’à la demande insistante de sa femme qui parvint à le convaincre de retourner en France.
3 Jean-François de Pérusse, baron, comte, puis duc d’Escars (1747-1822), émigre en 1790 et remplit plusieurs missions diplomatiques auprès des rois de Suède et de Prusse pour le comte d’Artois. Il parvient à faire l’acquisition d’une terre au Mecklembourg et entretient de bonnes relations avec Frédéric Guillaume II qui lui confère un brevet d’officier (mais sans commandement ni traitement) et l’attache à son service. Il demande sa main à la marquise et l’épouse en janvier 1798.
4 Ayant fui la Belgique devant l’avancée des troupes françaises, la marquise avait séjourné quelques temps à Düsseldorf où elle fut prise sous un bombardement et tenta de fuir précipitamment. Faute de moyen de transport elle dut se résoudre à attendre la fin des combats pour quitter la ville.
5 Située au sud de Berlin elle constitue l’une des résidences de la cour prussienne.
6 Région située près de l’actuelle frontière germano-polonaise.
7 Hans Rudolf von Bischoffwerder (1741-1803), aide de camp de Frédéric Guillaume II, est l’un de ses proches collaborateurs et conseiller en matière de politique extérieure. Voir Clark Christopher, Iron Kingdom. The Rise and Downfall of Prussia, 1600-1947, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2009, p. 352.
8 Le troisième partage de la Pologne impliquant l’Autriche, la Prusse et la Russie acheva de faire disparaître l’ancienne monarchie, la priorité donnée à la conquête et à l’intégration des terres polonaises au sein de la monarchie prussienne est l’une des causes expliquant la faible implication de la Prusse face à la France révolutionnaire. Ibid., p. 357.
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