Vie familiale et vie sociale dans Hans Ibeles in London de Johanna Kinkel
p. 217-219
Texte intégral
1Dans son roman à clé Hans Ibeles in London, Johanna Kinkel évoque à mots couverts son expérience de l’exil londonien dans lequel elle accompagne son mari Gottfried Kinkel dans les années 1850. L’extrait reflète la situation réelle dans laquelle se trouvait la famille Kinkel pendant son exil à Londres. Carol Diethe écrit dans son article « German Women Writers in London after 18481 » que les émigrés allemands se sont divisés en deux camps à Londres : les socialistes et les démocrates. Les socialistes se réunissaient dans la demeure de Marx et les démocrates chez la famille Kinkel. Le destin de Jenny Marx et de Johanna Kinkel est donc assez semblable : les deux femmes souffrent du flux des visiteurs, elles ont notamment du mal à organiser les réceptions, car les deux familles ont un budget assez limité. Ces conditions de vie ont des répercussions sur la santé des deux femmes2. À travers Dorothea, on peut déduire la souffrance ressentie par Johanna. Sa psyché est assez affectée, elle ne montre aucun intérêt à engager la conversation avec les visiteurs, elle les trouve ennuyeux et les accuse d’exploiter son hospitalité. Elle se sent mal à l’aise, réagit assez mal au changement de vie et préfère se retirer et s’occuper de sa famille. Pour autant, elle cherche le contact d’autres exilés allemands, qui lui rappellent sa patrie. Constamment exposée à la pression sociale de ses visiteurs, elle doit faire en sorte de leur plaire. La nécessité de se conformer aux impératifs de cette société ne fait que renforcer le dissentiment général au sein de la famille Kinkel. Certains traits de Dorothea ne correspondent toutefois pas à ceux de Johanna : cette dernière s’occupe moins de l’organisation de l’éducation de ses enfants et elle s’engage aussi politiquement en exil3. Dorothea joue ici plutôt un rôle passif, elle se voit plutôt dans le rôle de la « Hausfrau » (femme au foyer). Si les deux femmes se ressemblent, elles sont aussi différentes l’une de l’autre.
Être en même temps femme au foyer et dame du monde est impossible à Londres. J’étais toujours nerveuse, quand une masse d’inconnus apprêtés me retenait sur le sofa, pour aucun profit et pour mon propre ennui. Pendant ces moments, j’avais mauvaise conscience de laisser à l’écart d’autres responsabilités. À chaque quart d’heure que je gaspillais, je voyais mon ménage passer à un stade supérieur de négligence. Les enfants devenaient sauvages, et étaient ignorés parce que leurs parents étaient devenus un article à la mode dans la société. Quand les pauvres enfants apparaissaient quand même et se montraient indisciplinés devant les invités, et avaient l’air sauvage et en désordre, moi, la mère, j’étais tout de suite accusée par les regards critiques des dames sarcastiques. Et pourtant, je ne pouvais pas leur dire en face : « Les enfants sont désobéissants et sales juste parce que vous êtes assis ici. Il suffit de vous lever et de rentrer chez vous pour que j’aie le temps de les éduquer et de mettre de l’ordre dans leurs affaires ». […] J’étais dans la position que je condamnais dans ma patrie chez les femmes de la cour. Tous les malheurs venaient de la confusion entre les mots pouvoir et devoir. Madame de A. disait : « Je ne peux pas m’occuper de mes enfants parce que je dois aller à cette fête ». Madame de B. disait : « Nous ne pouvons pas payer nos dettes, parce que nous devons vivre dans le luxe ». Madame de C. disait : « Je dois mentir au mien parce que je ne peux pas rejeter le lieutenant D. », etc. […] Johannes m’avertira bien sûr à nouveau du danger de me renfermer trop étroitement, de me noyer dans la mesquinerie de la domesticité, de fermer toutes les voies de l’éducation – mais s’il le faut ? […] Je ne peux que faciliter la vie de mon mari en gérant l’intendance et en épargnant. Je ne dois pas être désagréable avec les visiteurs, mais au lieu de poursuivre la conversation, je veux assécher chaque sujet de conversation. Je veux surpasser les dames Mutebell4 dans l’ennui, afin que quiconque nous rendrait visite par curiosité ne revienne pas une seconde fois. La convivialité entre voisins et l’amitié intime avec des personnes partageant les mêmes idées, telle que nous l’avons cultivée en Allemagne, sont de toute façon impossibles ici, où les gens vivent à des kilomètres les uns des autres. Cette privation ne sera même pas la plus dure à supporter. J’ai déjà vu que même la vie de famille, dans la mesure où toute la classe moyenne en jouit en Allemagne, devient ici un luxe auquel seules les classes privilégiées sont autorisées à se livrer. Il me semble presque que la période idyllique de notre mariage5 a irrémédiablement sombré dans le passé dès que nous avons posé le pied sur cette terre […] Dans cette ville immense, j’ai l’impression que mes proches seraient engloutis par une mer de sable s’ils mettaient le pied dans la rue d’à côté. […] Sans que Dorothea soit intervenue, il y eut ensuite une période de calme, car la morte saison avait suivi les mois de fête. Aussi rafraîchissant que soit ce repos pour l’âme qui aspire à la solitude, il n’en est pas moins difficile et désespérant pour l’artiste, surtout pour le musicien, qui vient d’arriver à Londres et doit essayer de gagner sa vie.
Kinkel Johanna, Hans Ibeles in London. Ein Familienbild aus dem Flüchtlingsleben, t. 1, Stuttgart, Cotta, 1860, p. 158-162. Traduit de l’allemand par Jenny Habets et Laura Pott.
Notes de bas de page
1 Diethe Carol, « Keeping busy in the Waiting-Room: German Women Writers in London following the 1848 Revolution », dans Freitag Sabine (dir.), Exiles From European Revolutions. Refugees in Mid-Victorian England, New York/Oxford, Berghahn Books, 2003, p. 253-274.
2 Ibid., p. 255.
3 Ibid., p. 258.
4 Dans le roman, M. Mutebell est un auteur renommé, qui habite avec sa famille dans Queen Street, un des quartiers les plus élégants de Londres.
5 Hans travaille trop et ne trouve pas de temps pour s’occuper de sa famille, ce qui provoque des disputes au sein du couple. De plus, il commence à critiquer le comportement de sa femme qui ne veut pas s’adapter aux exigences et aux coutumes anglaises. Il n’y a aucune assistance mutuelle au sein du couple. Il s’agit ici d’un regard rétrospectif sur le premier mariage de Johanna Kinkel avec un homme violent.
Auteurs
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Voyage de noces d’une royaliste à travers l’Allemagne et l’Italie (1845)
Sophie Johanet Nicolas Bourguinat et Marina Polzin (éd.)
2014
Lettres de Rome (1808-1810)
Friederike Brun Nicolas Bourguinat et Hélène Risch (éd.) Hélène Risch (trad.)
2014
Dictionnaire historique des Françaises connues par leurs écrits
Fortunée Briquet Nicole Pellegrin (éd.)
2016
Les voyages forment la jeunesse
Les boursières scientifiques David-Weill à la découverte du monde (1910-1939)
Antonin Durand (éd.)
2020
Souvenirs d’une vie d'engagements
Magda Trocmé Frédéric Rognon, Nicolas Bourguinat et Patrick Cabanel (éd.)
2021
« Nous nous en allons aux cyclones »
Anthologie d’écrits de femmes exilées au xixe siècle
Alexandre Dupont (dir.)
2024
Une jeune aristocrate lorraine face à la guerre de 1870
Le journal de Renée de Riocour (1870-1871)
Renée Riocour Timothée Muller (éd.)
2026
