La séparation dans l’exil : la lettre du 9 novembre 1831 de José María de Torrijos à sa femme
p. 177-181
Texte intégral
1L’exil de Luisa Saenz de Viniegra a la particularité de commencer à être raconté près de trente ans après la mort de son mari José María de Torrijos y Ugarte et près de quarante ans après le début de cet exil, qui débute avec la capitulation de son mari à Carthagène1 le 3 novembre 1823. Comme son mari, Luisa Saenz de Viniegra connaît l’exil en France puis en Angleterre et prend part aux activités et aux plans d’invasion des libéraux exilés, qui luttent contre l’absolutisme de Ferdinand VII2. De plus, après que son mari retourne à Gibraltar puis en Espagne pour une tentative d’invasion, elle reste seule en Angleterre et restera en exil trois ans après la mort de son mari, jusqu’en 1834.
2Si elle vit pleinement l’exil politique et est intégrée dans la société des libéraux espagnols à Londres, Luisa Saenz de Viniegra s’efface de son récit pour faire place aux actes de son mari. Ainsi, elle invoque la grandeur d’âme de son mari, sa fougue et son amour de la liberté et de la patrie, sa capacité à toujours se conduire selon ses principes, et devant ce portrait de José María de Torrijos en héros tragique, en Cid Campeador, elle disparait. Cette biographie a été écrite après la mort du roi Ferdinand VII et son retour en Espagne. Redevenue comtesse de Torrijos en 1837, elle doit défendre la mémoire d’un mari exécuté sur une plage de Malaga3, dès lors elle se réduit à n’être plus que l’épouse, la porte-plume d’une figure historique morte trop tôt et n’ayant pu écrire elle-même ses Mémoires. Cette entreprise de défense de la réputation de son époux se fait par un subtil travail formel, elle ne se met jamais en avant et cite abondamment la correspondance de son époux avec d’autres leaders politiques en exil. Ainsi, en ne devenant que spectatrice et donc rapporteuse des faits historiques, elle peut décrire la vie d’un homme n’ayant qu’un souhait : la gloire de l’Espagne. Ainsi son effacement du récit et donc de son propre exil est dû à la forme qu’elle donne à ce livre et au but dans lequel elle le rédige.
3Après avoir quitté l’Espagne pour l’Angleterre en 1823-1824, le couple formé par José Maria de Torrijos et Luisa Saenz de Viniegra s’installe dans la banlieue londonienne à Blackheath où ils côtoient d’autres exilés libéraux espagnols. Après le début de la crise de succession portugaise en 18264, Torrijos décide de prendre part à la Constitution de la Junte de Londres le 1er février 1827. Avec d’autres libéraux radicaux et anciens officiers de l’armée espagnole, il prend part à des réunions secrètes pour rétablir un régime constitutionnel en Espagne. Membre de premier plan de cette junte, ses activités révolutionnaires sont mal vues par le Premier ministre anglais, le duc de Wellington, qui fait cesser les pensions payées aux exilés espagnols et arrête Torrijos le 29 juillet 1830, après une première tentative d’invasion. Ce dernier fuit en France le 9 septembre 1830 pour gagner Gibraltar puis l’Espagne.
4Ainsi, ce moment marque un deuxième temps dans l’exil de Luisa Saenz de Viniegra : elle est seule. Si, à la lecture des lettres échangées avec son mari, un amour profond anime leur relation5, il n’en reste pas moins que Luisa Saenz de Viniegra vit désormais un exil et une séparation. Cependant son rôle politique en est décuplé, elle sert d’intermédiaire entre Torrijos et les milieux libéraux restés à Londres et en France. C’est par elle que Torrijos obtient des informations sur la politique française et anglaise. Torrijos parti à Gibraltar, coupé de ses soutiens anglais et parisiens, c’est Luisa Saenz de Viniegra qui gère les finances, les relations et l’avenir du couple pendant l’expédition. Elle ne reverra pas son mari, fusillé en décembre 1831, et reste en exil jusqu’en 1834 après la mort de Ferdinand VII. Cet extrait permet de voir à la fois l’importance de Luisa Saenz de Viniegra restée en exil ainsi que la teneur de la relation entre les deux époux.
Que l’on parcoure donc ces lettres, et l’on y trouvera les sentiments qu’un tendre époux adresse à sa compagne absente qu’il aimait tant et à qui, pour la même raison, il laissait son cœur parler sincèrement et franchement, me peignant les faits comme ils étaient et comme ils se présentaient. Quel autre guide pourrais-je prendre plus sûr et fiable pour me conduire sur le chemin que je suis ? Quel autre témoignage plus irréfutable pourrais-je présenter des choses, des faits et de l’aspect et du véritable état intrinsèque de l’affaire qui m’occupe à l’époque que je vais traiter ? Par conséquent, je m’en remets à ces garanties et à ces bases solides, et ce sont elles qui me guideront et formuleront exclusivement mon opinion et mon jugement sur ce sujet.
Ces lettres, je les réduirai au texte de leur analogie même qu’offrent les plus remarquables. Tel est le caractère avec lequel se présentent celles qui suivent :
[…]6
Dans la lettre du 9 novembre, il me disait :
— « Je te remercie beaucoup, ma Luisa, pour les remarques judicieuses que tu fais sur l’état actuel de ce pays7. Le ministère qui le contrarie et les différentes factions entre lesquelles les patriotes se sont divisés, et par quoi, se paralysant les uns les autres dans leur marche, ils laissent le gouvernement les conduire au précipice. Pourtant, la France est très puissante, dispose d’une force colossale et très concentrée, et lorsque la réaction qu’elle exécute arrivera au bord du gouffre, elle ébranlera tous les trônes et offrira aux peuples l’occasion de s’exprimer et d’accéder à leur liberté. Si nous faisons, comme je le crois, mouvement avant qu’un tel événement n’ait lieu, l’impulsion que recevra l’opinion, le soutien que la France fournira et l’écho qui résonnera en Italie, tout conduira à ce que la situation change d’aspect, et nous aurons eu la gloire d’avoir une fois de plus décidé du sort de l’Europe, et avec des résultats plus heureux pour les peuples que l’autre fois8. […] Je t’ai déjà dit de ne pas changer de domicile, et qu’en ceci, comme en tout ce qui te concerne, tu fasses ce que tu penses être le mieux, parce que je suis sûr de ton jugement et de ta circonspection, que pas un instant je ne doute que tu prendras pour toi les décisions les meilleures et les plus prudentes. Que ceci te soit une règle générale et ne t’encombre pas de la peur de choses qui n’arriveront jamais. Je crois que la Junte générale9 dans laquelle nous avons été nommés s’est effondrée d’elle-même ; et cela a été la première idée que je m’en suis faite et le sort que je lui avais prédit ; mais cela ne doit pas nous empêcher d’en chérir la mémoire, et de nous rendre utiles dès que possible à nos compatriotes qui subissent un sort aussi triste qu’immérité. Si tu es confrontée à une affaire urgente, parles-en à Fabvier10, Lafayette11 et Sir Thomas Dayer12, car non seulement tu as pouvoir pour tout de ma part, mais tant que je vivrai, tout ce que j’ai et aurai est pour toi, et après ma mort te reviendra aussi tout ce que je possède, et tout ce qui pour mes services ou d’autres actions pourra me revenir ou dont je pourrai avoir la jouissance. Tu peux si tu veux le dire à tout le monde, et n’aie pas ces craintes infondées de m’offenser, car je sais que tu es réfléchie et que tu agiras avec sagesse. Je voudrais t’écrire plus, mais les choses sont déjà si avancées, et comme qui dirait avec le pied à l’étrier, je suis débordé de travail, je n’ai même pas le temps de prendre le repos dont j’ai besoin, car je suis confronté à un million d’obstacles et de nécessités. Malgré tout, je vais toujours bien, et la vérité est que je ne sais pas comment cela est possible, ni comment j’existe. Dieu donne de la force pour tout, et je te jure que je n’aurais jamais cru que je ferais ce que j’ai fait, ni qu’il y aurait eu autant d’obstacles et un abandon aussi absolu que celui dans lequel tout le monde, sauf toi, m’a laissé ».Saenz de Viniegra Luisa, Vida del general don José María de Torrijos y Uriarte, escrita y publicada por su viuda Doña Luisa Sáenz de Viniegra de Torrijos, Condesa de Torrijos, Madrid, Manuel Minuesa, 1860, p. 460-471. Traduit de l’espagnol par Léo Antoine.
Notes de bas de page
1 Carthagène est une ville côtière de la région de Murcie, située au sud-est de l’Espagne où Torrijos est nommé commandant de la place d’armes en 1823 contre l’invasion française.
2 Ferdinand VII est né le 14 octobre 1784. Brièvement roi d’Espagne en 1808 avant d’être chassé par les troupes napoléoniennes, il retrouve son trône en 1814, reconnu comme souverain légitime par la Constitution de Cadix. Surnommé le « Désiré », il est cependant un monarque absolutiste et hérite d’un pays financièrement exsangue, son pouvoir est menacé par les libéraux espagnols. Il décède le 29 septembre 1833. La Parra López Emilio « Fernando VII », Diccionario Biográfico electrónico, Real Academia de la Historia, https://dbe.rah.es/biografias/10096/fernando-vii.
3 Le général Torrijos veut rétablir un gouvernement libéral contre le règne absolutiste de Ferdinand VII et débarque de Gibraltar à Malaga le 30 novembre 1831 où avec quarante-neuf compagnons il conduit un pronunciamiento dans le but de soulever la population. C’est un échec, ils sont arrêtés puis exécutés le 11 décembre 1831. De cette scène reste le célèbre tableau d’Antonio Gisbert Fusilamiento de Torrijos y sus compañeros en las playas de Málaga, de 1888, où on voit Torrijos debout aux côtés de ses hommes, attendant l’exécution. Cette toile de style réaliste saisit les expressions diverses des hommes ayant combattu pour leurs idéaux et échoué juste avant de mourir.
4 La crise de succession portugaise commence avec la mort du roi du Portugal Jean IV. Son fils et héritier Pierre de Portugal est alors empereur du Brésil. Selon la loi de succession portugaise un souverain indépendant ne peut prétendre à la couronne. Pierre décide d‘occuper tout de même les deux couronnes, cependant le cadet de Jean IV, Michel, organise deux coups d’État pour occuper le trône et est acclamé par les Cortes portugaises le 10 mars 1826. La crise se résout provisoirement le 2 mai 1826 lorsque Pierre IV de Portugal renonce à ses revendications au profit de sa fille ainée et la fiance à son frère Michel, pour rétablir la paix dans le royaume.
5 Castells Olivan Irene, La utopía insurreccional del liberalismo. Torrijos y las conspiraciones liberales de la década ominosa, Barcelone, Crítica, 1989.
6 Ce premier paragraphe est l’introduction que fait Luisa Saenz de Viniegra à la série de lettres de son mari, envoyées depuis la France, Gibraltar puis l’Espagne, de son départ d’Angleterre en septembre 1830 jusqu’à sa dernière lettre du 11 décembre 1831.
7 La France. Cette phrase permet de sortir Luisa Saenz de Viniegra de son rôle d’autrice qui n’agit pas, cela montre le rôle actif qu’elle joue dans l’activité politique en exil de son mari.
8 Torrijos fait écho ici à sa volonté de voir les révolutionnaires et patriotes français de 1830 se soulever à nouveau contre le régime orléaniste, et que ce soulèvement se propage à toute l’Europe, en particulier l’Italie. Cependant il décide de devancer cette possible révolte et lance son opération militaire en Espagne.
9 La junte de Londres ou Junta Directiva del Alzamiento de España, junte générale pour l’insurrection de l’Espagne, est une organisation politique secrète formée à Londres le 1er février 1827 par des généraux libéraux espagnols en exil. Elle a pour but de prendre le pouvoir en Espagne et d’y établir un régime constitutionnel par un pronunciamiento. Cependant cette junte ne fait pas l’unanimité parmi les exilés, seuls les libéraux les plus radicaux la rejoignent. Castells Olivan Irene, « Le libéralisme insurrectionnel espagnol 1814-1830 », Annales historiques de la Révolution française, vol. 336, no 2, 2004, p. 221-233.
10 Charles-Nicolas Fabvier, né le 10 décembre 1782 à Pont-à-Mousson, est un ancien officier napoléonien et un homme politique libéral français. Après avoir servi dans les campagnes napoléoniennes il est accusé de libéralisme et de prendre part à des conspirations militaires sous la Restauration. Il quitte la France en 1823 pour l’Espagne où il rejoint les libéraux espagnols contre l’expédition française. Après la victoire de cette dernière, il gagne l’Angleterre où il est présent dans les mêmes cercle d’exilés politiques libéraux que José Maria de Torrijos. Il rejoint ensuite la guerre d’indépendance grecque de 1823 à 1829, prend part à la révolution de Juillet et termine sa carrière en tant que député de la Meurthe avant de décéder le 15 septembre 1855 à Paris.
11 Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, né le 6 septembre 1757 en Auvergne, est un acteur politique et militaire majeur du tournant du xviiie siècle et du xixe siècle. Il prend part à la guerre d’indépendance des États-Unis, puis à la Révolution française. Après la Restauration, il est l’un des acteurs majeurs de l’opposition libérale au régime de Louis XVIII. Il s’oppose à l’intervention en Espagne en 1823 et soutient les exilés espagnols, en témoignent les 100 000 francs qu’il fait lever pour les soutenir.
12 Thomas Richard Swinnerton Dyer (1768-1838), officier militaire anglais qui a servi lors de la guerre d’indépendance espagnole.
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