Une relation épistolaire en exil : le cas de Zsuzsanna Kossuth (1852)
p. 161-167
Texte intégral
1L’exil s’accompagne très souvent de nombreux sentiments au fil du périple. La notion de solitude est un terme clé lors de l’étude de ces mobilités. Zsuzsanna Kossuth ne déroge pas à cette règle. Bien que partie en famille, celle qui rejoint par la suite les États-Unis, terre qui attire les regards de nombreux exilés, est coupée de ses origines natales. Précisons cependant que cette lettre rédigée en 1852 précède le départ de Zsuzsanna Kossuth vers le continent américain puisqu’elle est rédigée en Belgique, plus précisément à Bruxelles qui fait figure de point de passage dans la fuite de la sœur de Lajos Kossuth1.
2Personnages clés de l’histoire hongroise, Zsuzsanna et son frère2 sont considérés comme des piliers de la révolution de 18483 en Hongrie, qui opposa les Hongrois, revendiquant l’indépendance, à l’Empire autrichien. Si leur révolution semble un temps victorieuse, tant l’armée révolutionnaire de libération remporte de victoires, ils subissent la pression des Autrichiens, bien plus nombreux et surtout appuyés par l’expédition menée par la Russie et Ivan Paskevitch4 en 1849. Zsuzsanna, nommée par son frère à la tête des ambulances hongroises dans la guerre, subit après la défaite les représailles du pouvoir autrichien, avant que les États-Unis n’interviennent pour faire sortir la famille Kossuth du pays.
3Installée dans un premier temps en Belgique, Zsuzsanna Kossuth entretient une relation épistolaire avec plusieurs correspondants. La lettre qu’on va lire est sans doute adressée à Lajos Csernátony, exilé hongrois proche de Kossuth. Le texte original a été rédigé en hongrois mais la lettre a ensuite été traduite en anglais et transmise à des journaux américains après la mort de Zsuzsanna Kossuth et republié dans un ouvrage écrit à sa mémoire par une de ses amies5. Cette longue lettre, écrite sur un ton pathétique qui souligne toutes les difficultés de l’exil, aborde de nombreux aspects de l’exil au féminin, ce qui explique sa traduction in extenso.
4Trois éléments ressortent particulièrement de cette lettre : on y lit les émotions nombreuses qui étreignent Zsuzsanna Kossuth dans l’exil, entre regret pour sa patrie qu’elle a dû quitter, solidarité absolue avec son frère et angoisse et incertitude face à l’avenir ; on y lit aussi le dénuement de cet exil qui se fait en famille et qui n’aboutit que près d’un an plus tard, avec l’arrivée des Kossuth à New York, alors que Lajos est quant à lui reparti pour Londres ; surtout, on y lit les difficiles relations sociales en exil, du fait de l’éloignement, mais aussi du fait des querelles intestines au sein du milieu exilé, un trait fréquemment relevé par les historiens6. En l’occurrence, c’est la question financière qui est au cœur de la polémique, Lajos étant accusé de détourner l’argent de la cause hongroise au profit de sa famille.
Bruxelles, Septembre 1852
Cher ami7,
Tu as été le premier à accueillir les exilés avec des paroles de sympathie et d’amitié. Je te prie de recevoir mes chaleureux remerciements et l’assurance que ton inoubliable gentillesse m’a réchauffé le cœur, dans lequel les douleurs d’une vie nomade8 ont causé une blessure profonde qu’il est impossible de guérir.
Non ; je ne suis pas venue de mon plein gré pour fuir la tempête qui a frappé une partie de ce qui était le plus noble dans ma nation et qui menace continuellement le reste. Non ; je ne voulais pas échapper à la misère en subvenant à mon confort personnel. C’était une telle consolation pour moi d’affronter cette tempête, de participer à cette misère, de souffrir et de lutter au sein d’une patrie abattue et ensanglantée, et de me sentir heureuse quand je pouvais sécher une seule larme, alléger un seul cœur du poids des tristes circonstances !
Je sentais à peine mes propres souffrances ; non, je n’aurais pas souhaité être une exception parmi mes amis, qui pendant trois longues années, ont souvent retrouvé la force de lutter à la pensée que moi aussi je souffrais avec eux. Trois ans, c’est long, et la souffrance commune est un lien fort, plus fort que la chaîne de l’esclavage. Briser ce lien, c’était blesser mon cœur, et nos ennemis s’en sont chargés avec fureur. Ils m’ont expulsé de la terre bien-aimée où j’avais grandi ; sans cela, je me serais jetée sur son sol sacré ! Et tout cela est arrivé sans que je puisse rien y faire – pas un mot imprudent prononcé là-bas. C’était la conséquence de la révélation perfide de secrets si peu soigneusement gardés à l’étranger. Je ne souhaite pas me changer et je ne me changerai jamais en accusatrice, car on supposerait que je cherche à consoler mon chagrin dans l’accusation9. Je dis seulement que je bénirais le destin et que je retournerais volontiers au sein des murs de ma prison si, par là, je pouvais obtenir la rédemption de mon pays et de sa sainte cause des résultats incalculables de cette imprudence. Je ne briserais mon silence que si je pouvais espérer un remède ; mais, puisqu’un tel espoir n’est pas possible, je comprimerai aussi cette douleur dans mon cœur, qui est déjà le domicile de tant d’autres.
J’ai décidé de rester à Bruxelles aussi longtemps que la main persécutrice de la diplomatie ne m’expulsera pas de cet asile aussi10. Pour le présent, nous avons une promesse gouvernementale de pouvoir rester ici sans être inquiétés. Pour l’avenir, j’espère assurer cette paix par ma propre conduite, qui convaincra le cabinet que j’évite soigneusement toute occasion de transformer mon lieu de refuge en scène pour des intrigues politiques stériles. Bruxelles m’est chère, avant tout, pour avoir trouvé dans les quelques compatriotes que je compte, non seulement des compagnons de souffrance, mais aussi des amis et parce que j’espère trouver ici ce repos que je vois comme la seule consolation pour la peine que j’éprouve à être privée du partage des souffrances de mon malheureux pays. Si je devais être expulsée d’ici, je ne sais pas où j’irais ! J’essaierai d’obtenir des informations supplémentaires sur l’état et les conditions de vie à Jersey ; et si je le peux, c’est-à-dire si l’on peut vivre là-bas à bon marché, et si j’ai l’opportunité d’y gagner un peu d’argent, j’irai là-bas. La fièvre de mes poumons malades et mes crachats de sang ne me permettent pas d’entreprendre le long voyage en mer vers l’Amérique11.
Si je ne pouvais pas aller à Jersey, je m’installerais dans une ville anglaise aussi éloignée que possible de Londres. Il me serait douloureux de m’exclure moi-même de la société de mon frère ; mais pour autant, je refuse absolument de vivre à Londres. Ayant aimé comme j’aime mon pays, non pas dans sa splendeur et son bonheur, mais dans sa misère et sa servitude ; ayant admiré ma nation comme je l’admire, non pas dans sa gloire mais dans la noble patience de sa mâle résignation, je me serais engagée sur l’épineux chemin de l’errance avec beaucoup d’amertume, certes, même si j’avais été reçue dans les bras de la sympathie par le chaleureux accueil de sentiments hospitaliers : mais combien d’amertume supplémentaire je dois accueillir en moi à présent, debout, comme je suis, sur le seuil sans amour de ma triste destination, en entendant déjà que l’émigration à Londres regarde notre venue12 avec jalousie et suspicion ; probablement prête peut-être à couvrir de la boue de la calomnie tout ce qu’il y a de plus sacré de peur qu’un peu des bienfaits qu’elle attend pour elle ne puisse retomber de mon côté ! Et de telles rumeurs sont à flot, comme je le vois à votre lettre. À présent, le cercle dans lequel des rumeurs si totalement dépourvues de tout fondement (car personne dans notre famille n’a entretenu ni fait naître de telles attentes) ne vont peut-être pas seulement émerger, mais aussi se répandre ; un cercle où, pour l’amère déception de nos espoirs de trouver la position, celle d’un homme désintéressé et au cœur pur, et les efforts purement patriotiques de mon frère au-dessus de tout soupçon et de tout scandale, nos propres compagnons de souffrance deviendraient des ennemis et des calomniateurs – ; nos propres victimes devenues des ennemis et des calomniateurs - un tel cercle – tout le monde doit le savoir – ne peut être le mien ou celui de ma famille, après avoir enduré tant de si grandioses souffrances.
Vous ne devez pas penser, cependant, que cette partie de l’émigration qui semble saisir notre présence comme une occasion de fomenter des complots contre mon frère, puisse me décourager ou même me troubler dans la possession de ce trésor que je garde au fond de mon cœur, ma foi en notre nation. Je garderai pur ce souvenir enfermé dans mon esprit avec l’image de ma patrie, de ce pays qu’aucun malheur, aucun despotisme, aucune misère ne pourrait démoraliser. Je resterai donc loin de la scène de toutes ces insinuations et intrigues ignobles. Mais je ne peux m’empêcher de faire quelques remarques au sujet de ces rumeurs jusqu’à présent, dans la mesure où ma famille et moi-même sommes directement concernés. On dit que, où que nous vivions, mon frère sera toujours soupçonné de dépenser tout ce qu’il a pour nous. Eh bien, j’ai un trop grand respect pour moi-même et ma famille pour condescendre à faire la moindre excuse : tout ce que je pourrais dire, toutefois, c’est qu’il ne dépensera rien du tout pour nous, puisqu’il n’a rien. Il n’a jamais détourné à son propre profit quoi que ce soit provenant de ce avec quoi les nations étrangères ont justement récompensé son honnêteté. Il considérait, au contraire, chaque centime qu’il pouvait obtenir, comme les réserves de notre pays, sacrées et inviolables13. Celui qui jugerait sa vie sous un autre jour n’est pas digne d’être son juge ; et les viles suppositions d’un tel homme ne peuvent que susciter la réflexion involontaire qu’il aurait, dans des circonstances similaires, agi avec moins de désintéressement. Cependant, nous qui sommes ses proches, non seulement par les liens du sang, mais aussi par ceux des principes et des sentiments – nous regardons avec respect et (puis-je le dire ?) avec fierté son honnête pauvreté, dont les soins ne seront jamais augmentés par nos prétentions. Nous partageons entièrement ses opinions ; et, étant conscients qu’il n’a rien, nous suivrons le proverbe qui dit qu’« il ne faut rien chercher quand il n’y a rien ». Nos consciences nous interdiraient par ailleurs de diminuer les centimes laborieusement gagnés pour la cause. Par ailleurs, nous possédons une force d’esprit suffisante pour affronter les privations, et nous avons la ferme volonté de gagner notre vie honnêtement. C’est tout ce que je puis dire pour tranquilliser les amis qui sont gênés par nos ressources actuelles.
Aux accusateurs, un mot de plus. Si mon frère avait une propriété privée à lui, il ne serait responsable de sa gestion envers personne. Si la confiance publique avait mis quelque chose à sa disposition, et si une partie de ce qui avait été donné pour la cause publique devait être employée à l’assistance privée, et si une absolue nécessité me forçait à me présenter au nombre de ceux à qui il faudrait porter secours, je pourrais tendre la main pour obtenir de l’aide, avec cette paix intérieure et cette dignité consciente que peuvent ressentir ceux qui ont rempli leur devoir. Je ne dois pas jouer l’importante et je n’ai aucunement l’intention de placer une couronne de martyre sur ma tête : mais je trouve autant de faute à ceux qui n’ont pas d’estime de soi qu’à ceux qui ont surestimé leur propre valeur. Donc, quand je vois que des hommes en bonne santé, pendant et après qu’ils se sont étendus pour reposer leurs bras qui ont vaillamment servi, peuvent, au milieu de circonstances malheureuses, ne trouver aucun moyen de gagner leur vie de façon honnête et non seulement ne pas refuser mais peut-être même espérer être aidés, moi, gravement malade, et mère de deux enfants orphelins, je n’aurais certainement pas à rougir d’accepter une aide similaire. La femme que je suis ne peut combattre sur les champs de bataille c’est vrai, mais ma famille et moi avons entendu la voix de l’époque, et rempli les devoirs qui s’imposaient à nous pendant ces trois années de tristesse et de misère. Nous les avons remplis – et ils ont parfois été très durs, même s’ils n’étaient pas sanglants – sans jamais hésiter, reculer devant le danger ou éviter les sacrifices. Nous sommes restés sincères et fidèles jusqu’au dernier. Nos actions passées témoigneront pour nous auprès de notre pays et en attendant, nous mépriserons, sans nous départir de notre modestie, dans un calme respect pour ce que nous sommes, toutes les misérables accusations et insinuations. J’espère que mon frère fera de même. Nous ne demanderons et ne recevrons aucune assistance de sa part et il ne nous en fournira pas, non pas à cause des paroles insensées des calomniateurs mais parce que nous n’en avons pas besoin étant à la fois capables et désireux de travailler, et parce qu’il n’a rien à donner. Voilà une fois pour toutes sur ce sujet… Je ne peux écrire que peu et rarement ; sur mon pays, je ne peux pas ; sur les affaires à l’étranger, je ne dois pas ; sur moi, que pourrais-je bien écrire sur moi ? Mes cheveux et mon esprit sont devenus gris. Mon cœur est vieux et désespéré et l’âge se fait sentir. Vous ne devez faire aucune mention de ces courts échanges, même de ces courtes lettres. Je ne demande rien à l’Émigration, si ce n’est l’oubli.
Louise, ma mère malade et moi-même resterons ici. Emily partira dans peu de temps pour l’Amérique avec toute sa famille. Mes enfants ont grandi dans ces circonstances difficiles avec des développements moins heureux que je ne l’avais espéré un jour. La perte peut cependant encore être rattrapée, il y a encore du temps pour cela. Eux aussi vous envoient leur amour. Comment avez-vous pu imaginer que je laisserais mes enfants oublier mes amis ? Vous dites que vous n’avez pas changé… Dieu soit loué ! Moi aussi, je peux dire que je n’ai changé en rien – non, même pas dans ma foi en l’humanité. Je l’ai toujours forte, malgré les amères déceptions. Je m’adresse donc à vous en tant que vieille amie et j’attends de vos lettres qu’elles partagent cet état d’esprit. Ne me laissez pas sans réponse trop longtemps. Dieu vous bénisse et puisse-t-il répandre sur votre existence tous les bienfaits contenus dans les meilleurs vœux de votre véritable amie,
MESZLENYI14Memorial of Mad. Susanne Kossuth Meszlenyi, Boston, Peabody, 1856, p. 58-64. Traduit de l’anglais par Guillaume Buecher. Traduction révisée par Alexandre Dupont.
Notes de bas de page
1 Tóth Heléna, An Exiled Generation. German and Hungarian Refugees of Revolution, 1848-1871, New York, Cambridge University Press, 2014 ; Frank Tibor, « Lajos Kossuth and the Hungarian Exiles in London », dans Freitag Sabine (dir.), Exiles From European Revolutions. Refugees in Mid-Victorian England, New York/Oxford, Berghahn Books, 2003, p. 121-134 ; Deák Nóra, « From Kossuth’s Twin-Soul to the Nation’s Chief Nurse: The Legacy of Zsuzsanna Kossuth Meszlényi », Hungarian Cultural Studies. Journal of the American Hungarian Educators Association, vol. 13, 2020, https://doi.org/10.5195/ahea.2020.384.
2 Lajos Kossuth (1802-1894), frère de Zsuzsanna Kossuth et grande figure patriotique hongroise.
3 Révolution ayant mené à une guerre d’indépendance en Hongrie, remportée par les armées russes en 1849. Cette révolution s’inscrit dans le cycle du Printemps des peuples.
4 Ivan Paskevitch (1782-1856), officier russe qui avait déjà joué un rôle majeur dans l’écrasement de l’insurrection polonaise de 1830.
5 Memorial of Mad. Susanne Kossuth Meszlenyi, Boston, Peabody, 1856.
6 Tibor Frank le note pour les Hongrois. Pour les Français réfugiés à Londres après le 2 décembre, voir Aprile Sylvie, Le siècle des exilés. Bannis et proscrits de 1789 à la Commune, Paris, CNRS Éditions, 2010, p. 152-164.
7 L’autrice anonyme du Memorial – en fait Elisabeth Palmer Peabody – indique que la lettre a été transmise par cet ami au journal The Independent qui l’a reproduite (dans son édition du 9 novembre 1854), mais elle n’identifie pas le destinataire, qui serait Lajos Csernátony, ancien secrétaire de Kossuth alors exilé à Londres. Sur les circonstances de publication de ces différents textes, voir Deák Nóra, « From Kossuth’s Twin-Soul to the Nation’s Chief Nurse: The Legacy of Zsuzsanna Kossuth Meszlényi », art. cité.
8 Zsuzsanna Kossuth est alors en exil depuis environ un an.
9 Zsuzsanna Kossuth fait peut-être ici allusion à des critiques liées aux circonstances de son départ de Hongrie : après deux arrestations par les Autrichiens, le gouvernement américain intervient et offre à la famille Kossuth des visas pour les États-Unis, obtenant ainsi leur libération. Peut-être cet arrangement a-t-il été critiqué dans les milieux exilés hongrois. Zsuzsanna Kossuth insiste ainsi sur l’expulsion qui motive son départ : elle n’a plus le droit de rentrer en Hongrie.
10 Allusion sans doute à la politique déployée par le gouvernement autrichien pour poursuivre les exilés du Printemps des peuples, y compris hors des frontières de l’Empire. Voir Frank Tibor, « Lajos Kossuth and the Hungarian Exiles in London », dans Freitag Sabine (dir.), Exiles From European Revolutions. Refugees in Mid-Victorian England, op. cit., p. 122-123.
11 Le séjour à Bruxelles est censé n’être qu’une étape de la famille Kossuth sur le chemin des États-Unis, mais il se prolonge en raison de l’état de santé de Zsuzsanna et de sa mère.
12 On n’a pas trace d’une installation prévue de la famille Kossuth à Londres.
13 La polémique autour de Lajos Kossuth et de sa gestion des finances hongroises en exil tient apparemment à l’invitation qui lui est faite pour prononcer une conférence à New York en 1852 : il semble qu’il prévoyait d’utiliser l’argent pour faire venir sa famille aux États-Unis.
14 Zsuzsanna Kossuth signe ici de son nom d’épouse, son mari est Rudolf Meszlenyi (1813-1848).
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