Le retour en Russie d’Emma Goldman (1920)
p. 139-140
Texte intégral
1En raison de son militantisme, Emma Goldman est arrêtée et emprisonnée trois fois par la justice américaine entre 1894 et 1917. En 1917, alors qu’elle est à la tête du journal anarchiste Mother Earth, un article est publié, se positionnant contre l’appel à la conscription. Ce dernier est considéré par les autorités comme un « appel à la trahison » : Goldman et Berkman sont arrêtés. Les deux militants décident alors de transformer leur procès en une sorte de « forum des idées », refusant d’être représentés par un avocat afin de pouvoir s’exprimer librement, faisant ainsi passer leurs convictions politiques avant leur propre défense. À l’issue du procès, tous deux sont condamnés à la peine maximale établie à deux ans d’emprisonnement et leur dossier est envoyé à Washington, au Service de l’Immigration1, avec pour recommandation leur déportation à la fin de leur peine de prison2. Le 5 décembre 1919, Emma Goldman et Alexander Berkman sont déportés, conformément aux termes du 1918 Immigration Act3. À bord du Buford, et avec d’autres déportés, ils voyagent durant plusieurs semaines dans des conditions difficiles auxquelles s’ajoutent la peur et l’appréhension. Le bateau accoste le 16 janvier 1920 à Hanko en Finlande et trois jours plus tard, Emma Goldman arrive à la frontière russe. Cette arrivée signe alors la fin d’un long voyage, mais aussi le début d’une nouvelle ère pour l’anarchiste dévouée. Cet exil n’est jamais qu’un retour dans son pays natal, mais qui est désormais un pays nouveau : un pays en révolution. C’est donc remplie d’émotion qu’elle retranscrit dans ses Mémoires son arrivée quasi triomphale en Russie.
Russie soviétique ! Terre sacrée, peuple magique ! Tu incarnes l’espoir de l’humanité, sa rédemption. Je suis venue me mettre à ton service, Matushka4 chérie !
Nous qui avions été chassés des États-Unis, comme des criminels, nous fûmes accueillis en frères et en camarades par les fils et les filles de la Russie. À la frontière, à la gare, sur la route de Petrograd, des ouvriers, des soldats, des paysans venaient nous serrer la main comme à des amis. Ils étaient pâles et décharnés mais la lueur qui brûlait dans les yeux fiévreux exprimait leur détermination.
Partout, on nous recevait avec des chansons et de la musique. Je pleurais d’émotion, remplie d’humilité en face de ce peuple simple que le feu de la lutte révolutionnaire venait de révéler dans toute sa grandeur.
À Petrograd, après une troisième réception, le tovaritch5 Zorine6 nous fit monter, Sasha et moi, dans une automobile.
L’obscurité recouvrait la ville aux rues désertes et silencieuses. […]. En passant devant un immeuble très éclairé, Zorine nous informa : « Voilà la Tchéka et la prison – mais elle est vide. » Enfin nous nous arrêtâmes devant une grande bâtisse dont toutes les fenêtres étaient illuminées. « L’Astoria, un hôtel de luxe du temps des tsars, nous apprit Zorine. Maintenant, c’est le siège du soviet de Petrograd. » Il ajouta que nous allions loger ici et les autres déportés à Smolny, un ancien pensionnat pour jeunes filles riches.
Liza, la femme de Zorine, nous réserva un accueil aussi chaleureux que son mari. Avions-nous faim ? Elle n’avait pas grand-chose à nous offrir, mais nous pouvions partager ses provisions, du hareng et du thé. D’ailleurs les Zorine n’avaient pas l’air trop bien nourris eux-mêmes et je me promis de garnir leurs étagères dès que nous aurions défait nos bagages. En effet nos amis américains nous avaient apporté une malle de provisions, à peine entamées par le voyage sur le Buford. Je trouvais très drôle que le gouvernement américain nourrisse des bolcheviks russes. […] Tous deux parlaient anglais avec un fort accent, mais ils se débrouillaient mieux que nous en russe, qu’après trente-cinq ans d’Amérique, nous étions bien incapables de parler. Aussi les Zorine nous racontèrent-ils en anglais le déroulement des événements de la révolution d’Octobre, ce qui avait été réalisé et ce qui restait encore à faire. […]
Les tâches herculéennes que devait affronter la Russie rendaient nos luttes en Amérique un peu insignifiantes. Je savais que le vrai combat commençait seulement maintenant et je tremblais à l’idée de ne pas être à la hauteur.Goldman Emma, L’Épopée d’une anarchiste, New York 1886-Moscou 1920, Paris, Hachette, 1979, p. 211-212.
Notes de bas de page
1 Goldman Emma, L’Épopée d’une anarchiste, New York 1886-Moscou 1920, Paris, Hachette, 1979, p. 193.
2 Ibid., p. 192-193.
3 Le 1918 Immigration Act est une loi américaine, permettant la déportation d’opposants politiques selon des critères très larges, visant plus particulièrement les anarchistes et les communistes.
4 « Mère », traduit du russe.
5 « Camarade », traduit du russe.
6 Valerian Zorine (1902-1986), alors secrétaire du Parti communiste de Petrograd, envoyé par le soviet de Petrograd pour accueillir Emma Goldman et Alexander Berkman.
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