Vers la Nouvelle-Calédonie : les souvenirs d’un adieu à bord de la Virginie (1873)
p. 125-129
Texte intégral
1Arrêtée en mai 1871 pour son implication dans la Commune de Paris, Louise Michel est jugée le 16 décembre de la même année par le sixième conseil de guerre, qui la condamne à dix années de réclusion au bagne en Nouvelle-Calédonie1, une peine d’exil à laquelle nombre de communards sont alors destinés, quand ce n’est pas le poteau d’exécution2. Elle est incarcérée dans plusieurs prisons, d’abord à Versailles puis à l’abbaye d’Auberive, avant d’embarquer sur la Virginie pour une traversée longue de quatre mois, le 10 août 1873, au port de La Rochelle. L’extrait qui suit évoque les moments du départ, ainsi que l’impression qu’elle eut de ce voyage et de ces mois passés en mer en destination de la presqu’île Ducos. Ce passage est tiré du premier tome de ses Mémoires, paru en 1886, sous le titre Mémoires écrits par elle-même3. Louise Michel laisse d’abord parler ses premières impressions en choisissant d’intégrer dans son récit un poème rédigé durant le voyage. Cet effort d’authenticité s’ajoute à une spontanéité assumée : les souvenirs s’entremêlent au fur et à mesure de la rédaction. Par conséquent, en mentionnant les instants du départ et des au revoir, Louise Michel en vient aussi à se remémorer cette fameuse écharpe rouge, véritable symbole des fédérés, qui l’a suivie jusqu’en Nouvelle-Calédonie et qu’elle a finalement légué à ses amis kanaks, en guise de cadeau d’adieu. Une écharpe rouge qui pourrait sans aucun doute être perçue comme un symbole fort de ses actions entreprises auprès des Kanaks. La description qu’elle fait des premiers instants de l’exil est marquante, tant elle transmet avec justesse des valeurs qui lui sont chères et qu’elle n’a cessé de promouvoir toute sa vie. Sa sensibilité, sa curiosité, et son altruisme ne la quittent jamais, et ce malgré les contraintes importantes que lui imposent son incarcération puis sa déportation.
2Lorsque l’on s’intéresse de près à l’histoire de l’exil et à ses actrices, le nom de Louise Michel apparaît presque comme une évidence. Figure majeure de la Commune de Paris puis des luttes anarchistes de la fin du siècle, Louise Michel a œuvré tout au long de sa vie pour faire entendre la voix des oubliés, qu’ils soient pauvres, femmes, ou colonisés4. Si cet exil est avant tout une peine qui la prive de ses libertés fondamentales, il est en même temps une opportunité unique de découvrir le monde, de rencontrer l’autre, de connaître l’ailleurs. Cet aspect est parlant, non seulement dans son argumentaire, mais aussi dans le poème qu’elle insère. Cette longue description du voyage en mer et son émerveillement presque candide face aux éléments de la nature sont des détails qui prouvent à quel point ces instants annoncent le début d’une expérience marquante, qu’elle sait exceptionnelle. Il est au premier abord surprenant de lire de tels vers lorsqu’on sait qu’ils furent rédigés sur un navire surchargé dans des conditions extrêmement rigoureuses. Plusieurs lettres de déportés nous sont d’ailleurs parvenues à ce sujet, mais pour la plupart, teintées d’un profond désespoir5. Cet extrait illustre ainsi avec pertinence l’état d’esprit dans lequel se trouve l’exilée au début de sa peine, et laisse annoncer toute l’étendue de ses ambitions. Ce voyage est comme un temps à part dans l’exil ; une période singulière durant laquelle Louise Michel et ses principaux compagnons de voyage, Nathalie Lemel et Henri Rochefort6, en profitent pour se radicaliser davantage et organiser leurs projets futurs7. Le souvenir de cette écharpe rouge est, par ailleurs, une illustration de l’influence politique majeure qu’elle eut en Nouvelle-Calédonie auprès des populations locales. Cette écharpe, qu’elle a portée sur les barricades du 18 mars, et qu’elle confie à deux de ses amis kanaks, la veille de l’offensive de Poya à la Baie Saint-Jean, peut ici se voir comme le symbole fort d’un transfert politique et social entre Louise Michel et les insurgés kanaks, d’une véritable continuité dans la lutte, entre la Commune et la « guerre d’Ataï8 ».
Je revois tout cela ; je sens l’odeur âcre des flots ; j’entends dans les voiles les orgues du vent, et le branle-bas et les bruits des manœuvres, et le coup de sifflet, quand les matelots halent sur l’ancre, s’arrêtent, et tiennent bon ; et le roulement rude du câble, les sons et les cuivres, les chants des matelots qui tirent au cabestan. L’harmonie devenant une force sans laquelle il leur serait impossible de jeter ou remonter l’ancre. Le bateau tournant sur lui-même, je revois les ports de relâche, les Canaries, Sainte-Catherine, etc.
On déploie les huniers, on les borde, on les hisse ; les matelots, montés sur les vergues, déroulent les rubans de déferlage ; la toile gonflée leur échappe, les voiles s’ouvrent au vent, et la terre disparaît.
Je cite une pièce de vers encore, parce qu’elle fut écrite sous l’impression du moment et la rendra mieux.
À bord de la Virginie
Voyez, des vagues aux étoiles,
Poindre ces errantes blancheurs !
Des flottes sont à pleines voiles
Dans les immenses profondeurs :
Dans les cieux, des flottes de mondes ;
Sur les flots, les facettes blondes
De phosphorescentes lueurs.
Et les flottantes étincelles,
Et les mondes au loin perdus,
Regardent comme des prunelles.
Partout vibrent des chants confus,
Disent les aurores nouvelles :
Le coq gaulois frappe ses ailes.
Au gui l’an neuf9, Brennus ! Brennus10 !
La vue de ces gouffres enivre,
Plus haut, ô flots ! plus fort, ô vents !
Il devient trop étroit de vivre,
Tant ici les songes sont grands !
Ah ne vaudrait-il pas mieux être
Dans le fracas des éléments,
À la source rendre son être,
Se mêler aux ardents courants ?
Enflez les voiles, ô tempêtes ! Plus haut, ô flots, plus fort, ô vent !
Que l’éclair brille sur nos têtes
Navire, en avant, en avant !
Pourquoi ces brises monotones ?
Ouvrez vos ailes, ouragans !
Nous nous en allons aux cyclones ;
Navire, en avant, en avant11 !
Il y a peut-être beaucoup de vers dans mes Mémoires ; mais c’est la forme qui rend le mieux certaines impressions, et où aura-t-on le droit d’être soi-même et d’exprimer ce qu’on éprouve, si ce n’est dans des Mémoires12 ?
Deux ou trois feuillets me restent de mon journal de bord ; j’y vois que nous sommes parties d’Auberive le mardi 24 août 1873, entre six et sept heures du matin.
J’avais vu ma mère la veille et remarqué pour la première fois que ses cheveux devenaient blancs.
Pauvre mère !
En traversant Langres13, des ouvriers sortirent de leur atelier au nombre de cinq ou six et ôtèrent leurs casquettes ; c’étaient des travailleurs du fer, des couteliers. Leurs bras nus jusqu’au coude étaient noirs.
L’un d’eux, dont la tête était blanche, brandissant son marteau, jeta un cri dont le roulement de la voiture couvrit la moitié. C’était : Vive la Commune14 !
Quelque chose comme une promesse de rester digne de ce salut me traversa le cœur.
Le soir, nous arrivâmes à Paris dans la voiture cellulaire qui allait de la gare de l’Est à la gare d’Orléans ; je devinai la petite boutique de la rue Saint-Honoré15 où, après mon départ, ma mère devait entrer chez une parente.
Le mercredi, vers quatre heures de l’après-midi, nous arrivâmes à la maison d’arrêt de la Rochelle. La Comète, où nous fûmes traités en vaincus et non en malfaiteurs, nous transporta de La Rochelle à Rochefort où nous montâmes à bord de la Virginie. Des barques amies avaient tout le jour accompagné la Comète ; nous répondions de loin à leur salut.
J’aurais voulu, en les quittant, agiter en dernier adieu l’écharpe rouge que j’avais conservée, mais elle était dans les bagages et je n’eus que mon voile noir.
Cette écharpe, dérobée à toutes les recherches ; cette écharpe rouge de la Commune a été divisée, là-bas, en deux morceaux, une nuit où deux Canaques, avant d’aller rejoindre les leurs, insurgés contre les blancs, avaient voulu me dire adieu. La mer était mauvaise, sont-ils seulement parvenus à l’autre rive ? Ou ces malheureux qui s’en allaient à la nage, ont-ils été tués ? J’ignore laquelle de ces deux morts les a pris. C’était des braves, de ceux que les blancs ou noirs aiment, les Valkinis. »Michel Louise, Mémoires écrits par elle-même, Paris, Roy, 1886, p. 287-288.
Notes de bas de page
1 Lors de son procès, elle exige d’être exécutée tout comme ses camarades du camp de Satory, à Versailles. C’est la déportation en enceinte fortifiée qui est finalement retenue.
2 Ces déportations sont le résultat d’une répression judiciaire importante de la part du gouvernement de Versailles : près de 4 000 femmes et hommes sont déportés en Nouvelle-Calédonie, à l’île des Pins ou au bagne de Nouméa, pour les travaux forcés. Voir Pérennès Roger, Déportés et forçats de la Commune. De Belleville à Nouméa, Nantes, Ouest éditions, 1991, p. 524.
3 Ses Mémoires étaient originalement conçus sous la forme d’un triptyque : À travers la vie, le premier tome, puis À travers la mort (1886-1890) et enfin À travers l’inconnu, un dernier tome qui devait être consacré à la fin du siècle. Voir Michel Louise, À travers la mort. Mémoires inédits, 1886-1890, Paris, La Découverte, 2015, p. 5.
4 Deluermoz Quentin, « Louise Michel ou la lutte sans fin », dans Winock Michel, Les figures de proue de la gauche depuis 1789, Paris, Perrin, 2019, p. 179-189.
5 De véritables journaux de bord de déportés ont d’ailleurs été conservés. Voir Caton Joannes, Journal d’un déporté 1871-1879 de la Commune à l’île des Pins, Paris, France Empire, 1986.
6 Henri Rochefort (1831-1913) est un ancien communard et ami de Louise Michel. Il réussit à s’évader de l’île, le 19 mars 1874. Son évasion a notamment été l’objet d’une enquête par l’amiral Ribourt. Voir Dauphiné Joël, Henri Rochefort : déportation et évasion d’un polémiste, Paris, L’Harmattan, 2004.
7 Eichner Carolyn J., « Language of Imperialism, Language of Liberation: Louise Michel and the Kanak-French Colonial Encounter », Feminist Studies, vol. 45, no 2-3, 2019, p. 377-408 ; Eichner Carolyn J., Franchir les barricades. Les femmes dans la Commune de Paris, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2020.
8 Appellation locale de la grande révolte kanak de 1878. Ataï est le grand chef de Komalé. Il dirige l’insurrection contre les forces coloniales françaises. Voir Bonnot Thierry, « Christelle Patin, Ataï, un chef kanak au musée. Histoires d’un héritage colonial », L’homme, no 234-235, 2020, p. 341-343.
9 Expression ancienne prononcée pour marquer le passage à une nouvelle année.
10 Louise Michel se réfère ici à Brennus, un chef gaulois de la tribu des Sénons qui vécut au ive siècle avant notre ère. Connu pour avoir défait les Romains lors de la bataille de l’Allia, Brennus laisse dans le récit national le souvenir d’une figure guerrière et héroïque.
11 Ce poème n’est pas le seul écrit par Louise Michel en Nouvelle-Calédonie. De cet exil naît deux grandes œuvres poétiques, Les Océaniennes et Le Livre du Bagne (1873-1880). Ces écrits permettent de mesurer l’intensité de son activité littéraire durant ces sept ans d’exil forcé.
12 Il n’était pas commun de parler de soi pour une femme du xixe siècle, et encore moins d’écrire et de publier des mémoires. Louise Michel fait partie de ces rares femmes ayant réussi à transgresser les normes de genre qu’on lui imposait. Voir Fraisse Geneviève, « Des héroïnes symboliques ? George Sand et Louise Michel », dans Fraisse Geneviève (dir.), La raison des femmes, Paris, Plon, 1992, p. 166-190.
13 L’une des principales communes de Haute-Marne, non loin d’Auberive.
14 Slogan communard scandé durant les événements de 1871. Il est repris par la suite lors des diverses récupérations et commémorations. Vive la Commune est aussi une chanson écrite en 1871 par Eugène Chatelain, un internationaliste communard.
15 L’une des rues les plus emblématiques de la capitale, elle est située dans les 1er et 8e arrondissements de Paris.
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