Des souvenirs de guerre dont Wilhelmine von Beck n’arrive pas à se défaire (1849)
p. 121-124
Texte intégral
1Les nombreuses arrestations suivant la guerre d’indépendance de Hongrie en 1849 provoquent une vague d’exilés parmi ceux qui ont joué un rôle dans la révolution écrasée du peuple hongrois contre l’empire d’Autriche1. De grandes figures sont déjà exilées, Lajos Kossuth est par exemple déjà en Turquie, mais d’autres sont encore sur la route, souvent pour rejoindre Londres, capitale européenne de l’exil.
2Après « avoir fait tout ce qu’[elle] a pu pour ses amis2 », et alors que la capitulation a été signée plusieurs semaines auparavant, Wilhelmine von Beck décide de quitter Pest. Pour sa propre sécurité, elle décide d’entamer un voyage à travers l’empire d’Autriche3. Sur le chemin, elle s’arrête notamment à Raab (nord de la Hongrie) et Presbourg (actuelle Bratislava), d’où elle prend le train pour Vienne. Dans ces villes, elle fait régulièrement escale chez des camarades, mais c’est seule qu’elle entreprend cette fuite de son pays d’origine, ce qui a pour conséquence de distendre les relations intimes et la laisse souvent démunie face à la difficulté de l’exil. À travers son voyage, elle peut constater la destruction que la guerre a engendrée et découvre à quel point l’oppression de l’Autriche sur l’ensemble du peuple hongrois est dure. Même si elle retrouve des connaissances dans chaque ville qu’elle visite, et Vienne n’est pas exclue, il lui est très dur de fuir son pays et de le laisser dans un tel état. Les villes ne sont pas simplement détruites, les habitants sont aussi soumis à des Autrichiens qui mettent en œuvre une sévère répression. En dépit des rencontres avec les amis qui l’accueillent à Vienne, loin des tourments infligés au peuple hongrois, ce texte dépeint le traumatisme qu’ont représenté les dernières défaites hongroises face à l’alliance russo-autrichienne. Ces événements, bien au-delà du coup qu’ils ont porté aux revendications hongroises, deviennent des réminiscences terribles pour les proscrits.
3De même que la recomposition de la famille est une question rendue complexe par la difficulté de la vie d’exilés4, le cas d’un foyer qui perd sa figure paternelle est intéressant. Ici la famille de Kossuth, qui laisse derrière lui trois enfants, montre qu’un cadre légal existe où il est question que les enfants soient confiés à leur grand-mère. Ses sœurs, quant à elles, par les liens familiaux qu’elles entretiennent avec l’ancien président du Comité national, possèdent un pouvoir d’influence incomparable auprès de la population hongroise. Avant qu’elle ne devienne un modèle de l’héroïsme révolutionnaire féminin aux États-Unis à partir de son exil là-bas en 1852, le gouvernement autrichien tente ici de manipuler Zsuzsanna pour mettre un terme à la contestation politique persistante, preuve du rôle d’intercesseur que peuvent jouer les figures féminines liées à l’exil.
Au terminus5, j’aperçus un nouveau rappel douloureux des ruines que je fuyais : un grand nombre de soldats hongrois, à moitié nus, désarmés et apparemment sans nourriture, attendaient d’être retirés des différents régiments autrichiens dans lesquels ils avaient été enrôlés de force6. Mon cœur saignait à cette vue ; ces pauvres gens se tenaient là, frissonnant dans le froid glacial, soumis à la volonté de l’oppresseur7. Je me rendis chez un ami qui me reçut avec toute la chaleur et l’affection de l’hospitalité ; mais je sentis un étrange frémissement se glisser à travers mon être à la vue de la nourriture ; mon visage était rougi, et pourtant j’avais froid ; je pensais que je ne pourrais jamais m’approcher assez près du feu. Je savais qu’une maladie mortelle m’avait saisie, et je ne me trompais pas ; mon corps de faible femme avait succombé à la longue sous les chagrins et les nombreuses épreuves que j’avais endurés.
Je demandai qu’on m’autorisât à me retirer, et le lendemain, j’avais une très forte fièvre. Je restai allongée pendant de nombreux jours, tremblant au bord de la tombe. Mes bons amis me dirent par la suite que je délirais continuellement sur les massacres d’Arad8, sur la trahison de Világos9 et sur les autres scènes dont j’avais été témoin lors de la guerre. Que le médecin avait dit que si ces délires ne pouvaient être bannis de mon esprit, sa compétence ne serait d’aucune utilité pour mon rétablissement ; quant à moi, je n’ai aucun souvenir de ce que j’ai pensé ou dit, toute cette période est un blanc dans ma conscience. Je me souviens seulement m’être réveillée un matin, et m’être sentie si excessivement léthargique, que je pouvais à peine tourner ma tête sur l’oreiller. Longtemps, je ne pus me souvenir d’où j’étais, ni même d’aucun des événements récents survenus dans ma vie ; la conscience générale qu’un immense désastre s’était produit était la seule chose que je retenais de l’histoire mouvementée du passé. Je regardais l’une de mes mains, elle était mince et usée, et tout mon bras si excessivement épuisé et faible, que, aussi étrange que cela puisse paraître, le sentiment le plus fort qui m’envahit fut de la pitié pour moi-même, comme si j’avais vu une autre personne. […]
Lorsque j’allai mieux, je ressentis un désir intense de voir les journaux, et mes bons amis eurent beaucoup de difficultés et se firent beaucoup de souci pour empêcher ceux qui contenaient des mauvaises nouvelles10 à propos de la Hongrie de tomber entre mes mains. Un jour, alors que je regardais la rubrique des étrangers, j’appris l’arrivée prochaine de mesdames Meszlényi11 et Ruttkay12, les sœurs de Kossuth. Ma toute première visite fut à leur hôtel. Je les trouvai avec quelque chose comme de l’espoir dans leur expression. Elles étaient venues supplier que les enfants de leur frère soient confiés aux soins de leur mère. Le ministre Schmerling13 les reçut avec une attention toute particulière et accéda immédiatement à leur demande car la loi prévoyait que, dans de tels cas, la grand-mère devait être la tutrice des enfants. Il ajouta en outre que le Gouvernement attendait des dames qu’elles utilisent la grande influence qui leur était connue pour apaiser l’esprit du peuple hongrois et le réconcilier avec son allégeance. Il dit que le Gouvernement était convaincu que, de cette manière, les dames pourraient faire beaucoup pour rétablir la paix et la sécurité dans le pays.Beck Wilhelmine von, Personal Adventures during the Late War of Independence in Hungary, Londres, Bentley, 1850, p. 188-190. Traduit de l’anglais par Baptiste Burckel.
Notes de bas de page
1 Tóth Heléna, An Exiled Generation. German and Hungarian Refugees of Revolution, 1848-1871, New York, Cambridge University Press, 2014, p. 95.
2 Beck Wilhelmine von, Personal Adventures during the Late War of Independence in Hungary, vol. 2, Londres, Bentley, 1850, p. 159.
3 Tóth Heléna, An Exiled Generation. German and Hungarian Refugees of Revolution, op. cit., p. 73-74.
4 Ibid., p. 104-114.
5 À Vienne.
6 Après la capitulation, environ 44 000 soldats et officiers sont enrôlés sans grade dans l’armée impériale.
7 L’Autriche.
8 Le 6 octobre 1849 à Arad, en Transylvanie, le général von Haynau fait exécuter Louis Batthanyayi, ancien président du Conseil à Pest, et treize généraux de la révolution hongroise devenus dans la mémoire collective « les treize martyrs d’Arad ».
9 C’est dans cette ville de Transylvanie que, le 13 août 1849, est signée la capitulation de l’armée hongroise devant les Russes. Cet événement est considéré comme une trahison par Wilhelmine von Beck et de nombreux Hongrois qui accusent Görgey, commandant de l’armée, d’avoir négocié en secret sa vie sauve contre la reddition. Voir Beck Wilhelmine von, Personal Adventures during the Late War of Independence in Hungary, vol. 2, op. cit., p. 61-64.
10 L’Empire autrichien mène une féroce répression face aux anciens révolutionnaires : cent vingt-huit personnes sont exécutées ; à partir du 26 octobre, la plupart des condamnations à mort sont commuées en peine de prison.
11 Zsuzsanna Meszlényi a joué un rôle important dans la guerre d’indépendance en tant qu’infirmière en chef des hôpitaux militaires de Hongrie. Elle s’exile aux États-Unis en 1852.
12 Placée sous surveillance, elle fuit la Hongrie pour s’exiler en Amérique en 1852.
13 Ministre de la justice dans le gouvernement Schwarzenberg de 1849 à 1851, Anton von Schmerling est un opposant à l’hégémonie prussienne et s’inscrit dans un courant de pensée plutôt libéral.
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