De Carthagène à Londres : fuir l’absolutisme (1823)
p. 89-93
Texte intégral
1L’exil de Luisa Saenz de Viniegra a la particularité de commencer d’être raconté près de trente ans après la mort de son mari José María de Torrijos y Ugarte, dans une biographie imposante et complète, et près de quarante ans après cet exil, qui débute avec la capitulation de son mari à Carthagène1 le 3 novembre 1823. Luisa Saenz de Viniegra connait comme son mari la proscription en France puis en Angleterre et prend part aux activités et aux plans d’invasion des militaires libéraux exilés. Lorsqu’il retourne à Gibraltar puis en Espagne pour une tentative d’invasion, elle reste seule en Angleterre et restera en exil trois ans après la mort de son mari, jusqu’en 1834.
2Si elle vit pleinement la proscription politique et est intégrée dans la société des libéraux espagnols à Londres, Luisa Saenz de Viniegra s’efface de son récit de l’exil pour faire place aux actes de son mari. Elle s’efface en invoquant la grandeur d’âme de son mari, sa fougue et son amour de la liberté et de la patrie, sa capacité à toujours se conduire selon ses principes, et devant ce portrait de José María de Torrijos en héros tragique, en Cid Campeador, elle disparaît. Cette biographie a été écrite après la mort du roi Ferdinand VII2 et son retour en Espagne. Redevenue comtesse de Torrijos en 1837, elle doit défendre la mémoire d’un mari exécuté sur une plage de Malaga3 ; dès lors elle se réduit à n’être plus que l’épouse, la porte-plume d’une figure historique morte trop tôt et n’ayant pu écrire elle-même ses Mémoires. Cette défense de la réputation de son époux se fait par un subtil travail formel, elle ne se met jamais en avant et cite abondamment la correspondance de son époux avec d’autres leaders politiques en exil. Ainsi, en ne devenant que spectatrice et donc rapporteuse des faits historiques, elle peut décrire la vie d’un homme n’ayant qu’un souhait : la gloire de l’Espagne.
3Reprenant le topos littéraire qui conduit des veuves à écrire sur la vie de leur mari, après la mort de ce dernier, Luisa Saenz de Viniegra narre, telle une biographe, la naissance de José Maria de Torrijos y Uriarte le 20 mars 1791 à Madrid, sa famille proche de la cour, sa carrière dans les armes, ses exploits lors de la guerre d’indépendance où il se distingue aux yeux du duc de Wellington4 lors de la victoire anglaise de Vitoria. Jeune officier de l’armée espagnole, marié en mars 1813 à Luisa Saenz de Viniegra, José María de Torrijos soutient l’expérience libérale des Cortes de Cadix5 et voit ses espoirs déçus lors de la restauration de Ferdinand VII en 1814. Il est ainsi marqué à la fois par un sentiment anti-français, depuis l’invasion napoléonienne, mais aussi par l’expérience constitutionnelle que représente la tentative de gouverner l’Espagne après la fuite du roi.
4Après le pronunciamiento de Riego6 en février 1820 puis la restauration de la Constitution de Cadix de 1812 en mars de la même année par le roi Ferdinand VII, s’ouvre la période du Triennat libéral7. José María de Torrijos prend part activement à la vie politique de l’Espagne, il fonde une société secrète libérale, la Comuneria, et est nommé ministre de la guerre en février 1823. Cependant devant cette expérience libérale, les puissances absolutistes européennes de la Sainte-Alliance décident d’intervenir et la France de la Restauration met sur pied le corps expéditionnaire des cent mille fils de Saint Louis. José María de Torrijos combat les Français. En mai, il est nommé commandant de la place d’armes de Carthagène et résiste à l’ennemi jusqu’au 3 novembre 1823, soit plus d’un mois après la reddition du roi à Madrid. Après son exil, les relations de Torrijos avec le gouvernement anglais sont tendues, il est reconnu comme un officier de talent ayant été d’une grande utilité lors des guerres napoléoniennes mais ses velléités de reconquête de l’Espagne lui valent la désapprobation des autorités.
5Cet extrait se situe après la reddition de Torrijos et Luisa Saenz de Viniegra raconte comment le couple parvient à quitter Carthagène pour gagner la France puis l’Angleterre où Torrijos a des alliés. Plutôt que souligner son exil et sa condition, elle choisit de mettre en avant les sentiments de son mari et sa capacité même après la défaite à prendre soin de ses hommes. Cependant c’est bien avec le départ de Carthagène que commence pour Luisa Saenz de Viniegra, épouse d’un libéral utopique8, un exil de dix ans.
Ainsi, presque sans ressources, nous quittâmes notre patrie, emportant cependant avec nous notre amour pour elle, qui constituait déjà chez mon mari un principe de sentiment et de vie : de cette vie, qui toute consacrée au bien de sa patrie, ne le laissera pas la perdre de vue, pas même dans l’exil : ami vrai et constant de celle-ci, il dirigea ses regards vers elle, ainsi que ses souhaits et ses vœux, depuis la terre étrangère jusqu’au lieu où les évolutions9 de sa situation incertaine le conduiraient : et s’il devait mourir en exil, son dernier regard, son ultime soupir serait pour son pays.
Avant que mon mari ne quitte Carthagène, il avait déjà eu de vives altercations avec le général français10, au sujet des passeports demandés pour aller en France, grâce auxquels, en vertu de la convention11, ils avaient la possibilité de toucher leur solde dans ce pays ; en effet on ajouta à leurs passeports une note qui retirait ce droit à presque tous et leurs réclamations furent inutiles, tout comme celles faites à leur arrivée à Marseille12, où lui et tous les autres arrivés de Carthagène et d’Alicante13 nous débarquâmes et dont les noms, comme on l’a dit, sont indiqués dans l’appendice, tout comme les protestations et une lettre rédigée par D. Vicente Sancho14 sur le même sujet. Le gouvernement français15 procéda de façon si contraire à ce que ses généraux avaient convenus, qu’à notre arrivée en France, il nous ordonna à tous de nous rendre à Alençon16, en Normandie, sans nous prêter aucune assistance, et nous obtînmes difficilement pour les plus nécessiteux le maigre secours de quinze centimes par lieue. Une ignorance aussi flagrante et une telle violation de cet accord solennel forcèrent mon mari à des réclamations plus importantes et énergiques, pour obtenir qu’il soit respecté, et comme les autres nous dûmes partir pour Alençon où il les répéta une fois encore ; mais les voyant ignorées par des dérobades peu adaptées à la délicatesse de l’effort sacré qu’il y employait, et se trouvant, d’autre part, soumis à une vigilance rigoureuse en raison des craintes qu’avait le gouvernement qu’il pût mettre en œuvre l’entreprise qu’il avait à l’esprit en faveur de la liberté de leur pays avec les vingt mille prisonniers espagnols qui étaient en France, il se vit dans l’obligation de quitter la France et de passer en Angleterre.
Au moment de partir, il adressa au gouvernement français un argumentaire puissant et bien fondé pour se plaindre de la mauvaise foi de son comportement ; et peut-être cette juste protestation contre tant de droits bafoués fut-elle la cause des ennuis qu’on nous fit subir au dernier point de Calais, avec une fouille soignée de nos bagages, la fermeté seule de mon mari les ayant préservés des vexations peu décentes qu’on voulait par cet acte leur faire subir. Enfin : le 24 avril 1824, nous traversâmes la Manche et arrivâmes à Douvres, sur les côtes d’Angleterre, et après nous être installés à Londres17, il obtint en juin de la même année le subside accordé à ses compagnons de sentiment et de malheurs, pour les services qu’il avait rendus aux côtés des Anglais pendant la guerre d’Indépendance.Saenz de Viniegra Luisa, Vida del general don José María de Torrijos y Uriarte, escrita y publicada por su viuda Doña Luisa Sáenz de Viniegra de Torrijos, Condesa de Torrijos, Madrid, Manuel Minuesa, 1860, p. 287-289. Traduit de l’espagnol par Léo Antoine.
Notes de bas de page
1 Carthagène est une ville côtière de la région de Murcie, située au sud-est de l’Espagne où Torrijos est nommé commandant de la place d’armes en 1823 contre l’invasion française.
2 Ferdinand VII est né le 14 octobre 1784. Brièvement roi d’Espagne en 1808 avant d’être chassé par les troupes napoléoniennes, il retrouve son trône en 1814, reconnu comme souverain légitime par la Constitution de Cadix. Surnommé le « Désiré », il est cependant un monarque absolutiste, et hérite d’un pays financièrement exsangue. Son pouvoir est menacé par les libéraux espagnols. Il décède le 29 septembre 1833. La Parra López Emilio « Fernando VII », Diccionario Biográfico electrónico, Real Academia de la Historia, https://dbe.rah.es/biografias/10096/fernando-vii.
3 Le général Torrijos veut rétablir un gouvernement libéral contre le règne absolutiste de Ferdinand VII et débarque de Gibraltar à Malaga le 30 novembre 1831 où avec quarante-neuf compagnons il conduit un pronunciamiento dans le but de soulever la population. C’est un échec, ils sont arrêtés puis exécutés le 11 décembre 1831. De cette scène reste le célèbre tableau d’Antonio Gisbert Fusilamiento de Torrijos y sus compañeros en las playas de Málaga, de 1888, où on voit Torrijos debout aux côtés de ses hommes, attendant l’exécution. Cette toile de style réaliste saisit les expressions diverses des hommes ayant combattu pour leurs idéaux et échoué juste avant de mourir.
4 Arthur Wellesley, duc de Wellington, né le 30 avril 1769 à Dangan Castle. Il s’engage dans l’armée britannique et se distingue lors de la défense du Portugal où il gagne de nombreux titres. Il est fait commandant en chef des forces britanniques et portugaises, il réussit à vaincre l’armée napoléonienne en Espagne avant d’accéder à la renommée en étant l’un des principaux généraux de la bataille de Waterloo. Même s’il est considéré comme conservateur en Grande-Bretagne, il soutient la mise en place d’un régime constitutionnel. Les activités politiques de Torrijos en exil sont mal vues par Wellington, qui pendant son mandat de Premier ministre décide de supprimer la pension accordée aux exilés. Martín-Lanuzaen Alberto, « Arthur Wellesley », Diccionario Biográfico electrónico, Real Academia de la Historia, https://dbe.rah.es/biografias/16442/arthur-wellesley.
5 Castells Olivan Irene, « Le libéralisme insurrectionnel espagnol 1814-1830 », Annales historiques de la Révolution française, vol. 336, no 2, 2004, p. 221-233.
6 Le 1er janvier 1820 le colonel Rafael del Riego, qui commandait des troupes devant réprimer les révolutions dans les colonies espagnoles, proclama la Constitution de 1812 avec le soutien d’autres officiers de l’armée et commença une révolution depuis l’Andalousie vers Madrid. Ce pronunciamiento est suivi par une série de révoltes urbaines qui conduit Ferdinand VII à proclamer, le 7 mars 1820, la restauration de la Constitution de Cadix et la fin du gouvernement absolutiste.
7 Le Triennat libéral ou Trieno liberal est la période de gouvernement libéral qui commence par le pronunciamiento de Riego et se termine avec la défaite des troupes libérales à Madrid le 1er octobre 1823 contre le corps expéditionnaire français des cent mille fils de Saint Louis.
8 Castells Olivan Irene, La utopía insurreccional del liberalismo. Torrijos y las conspiraciones liberales de la década ominosa, Barcelone, Crítica, 1989.
9 Luisa Saenz de Viniegra fait référence ici à la décision de la Sainte-Alliance de restaurer le pouvoir absolu de Ferdinand VII et de mettre fin au Triennat libéral. Après la reddition du pouvoir libéral le 1er octobre et la chute des autres villes d’Espagne, Torrijos se rend le 3 novembre 1823. Castells Olivan Irene, « José María Torrijos (1791-1831). Conspirador romántico », dans Burdiel Isabel, Pérez Ledesma Manuel (dir.), Liberales, agitadores y conspiradores, Madrid, Espasa Calpe, 2000, p. 73-98.
10 Hugo Abel, Histoire de la campagne d’Espagne en 1823, vol. 2, Paris, Lefuel, 1824, p. 322. Le général Bonnemains est un ancien général de la Révolution et de l’Empire qui fait la campagne d’Espagne. Il assiège Carthagène et Alicante dans la région de Murcie et c’est avec lui que Torrijos négocie les termes de sa capitulation.
11 La convention fait référence à une convention signée entre Torrijos et Bonnemains le 6 novembre, approuvée par le maréchal de Molitor qui acte les termes de la reddition de Carthagène, d’Alicante et des autres places fortes de Murcie. Hugo Abel, Histoire de la campagne d’Espagne en 1823, vol. 2, op. cit., p. 323.
12 Marseille est le principal port français de la Méditerranée, c’est là que les exilés espagnols venant de la côte est du pays vont se réfugier.
13 La place forte d’Alicante au nord de Carthagène est sous le commandement militaire de Vicente Sancho et résiste à l’expédition française jusqu’au 12 novembre avec une armée majoritairement libérale ce qui conduira à l’exil nombre de ses membres.
14 Vicente Sancho, né en 1794, est un homme politique libéral. Il est nommé gouverneur militaire de Murcie et de Carthagène en décembre 1822, c’est l’un des supérieurs militaires de Torrijos. Rodríguez López-Brea Carlos, « Vicente Sancho Cobertores », Diccionario Biográfico electrónico, Real Academia de la Historia, https://dbe.rah.es/biografias/14873/vicente-sancho-cobertores.
15 La France en 1823 est gouvernée par le roi Louis XVIII, avec comme Premier ministre Villèle et comme ministre des Affaires étrangères Chateaubriand qui forment un gouvernement très conservateur.
16 Alençon est la préfecture du département de l’Orne en Normandie. C’est un point de passage pour de nombreux exilés espagnols avant de gagner l’Angleterre.
17 Après leur arrivée en Angleterre, Luisa Saenz de Viniegra et José María de Torrijos s’installent d’abord à Blackheath au Sud-Est de Londres avant de déménager dans la capitale anglaise en 1826.
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