S’exiler pour sauver son combat politique
L’avis d’Alexandra Kollontaï sur la situation politique russe et sa décision de s’exiler en 1908
p. 77-80
Texte intégral
1La Russie, où l’industrialisation de la fin du xixe siècle engendre un prolétariat massif, est au début du xxe siècle un terrain fertile pour les mouvements révolutionnaires. Beaucoup de femmes débutent un combat politique en s’impliquant dans les grèves avec leurs collègues masculins. Face au mécontentement, le tsar Nicolas II permet en 1903 la création d’une Assemblée de travailleurs à Saint-Pétersbourg, exclusivement réservée aux hommes. Les émeutes ne faiblissent pas, et rythment les années 1903 à 1905, où la colère des femmes se mêle à la colère ouvrière et paysanne. Cet engagement des femmes, qui deviennent des actrices à part entière des mouvements révolutionnaires, conduit au développement du mouvement féministe russe.
2Alexandra Kollontaï, l’une des figures les plus connues de ces militantes féminines, tente d’orienter son parti, le POSDR (Parti ouvrier social-démocrate de Russie), parti socialiste divisé entre bolcheviks et mencheviks, vers ce combat féministe, mais malgré son réseau de connaissances, elle ne trouve que peu d’échos auprès de ses camarades1. Sa conviction, que l’émancipation des femmes ne peut advenir que par une révolution sociale plus large mais qu’à l’inverse les socialistes se condamnent à l’impuissance en ne prenant pas la question de la condition féminine à bras-le-corps, lui vaut en effet des critiques de la part des membres du POSDR, qui y voient une façon de diviser le mouvement ouvrier. Son action se déroule dès lors hors des cadres du parti et au sein du monde du travail, en particulier à partir de 1907.
3Âgée de trente-trois ans en 1905, elle jouit alors déjà d’une certaine réputation lorsque survient la « première révolution », qui voit la remise en cause de l’autocratie tsariste et la mise en place de la première Constitution et de la première Douma en Russie. C’est pour elle l’occasion de développer et défendre son combat pour l’émancipation des femmes et le respect de leurs droits, y compris après la fin de l’expérience constitutionnelle en 1907. Durant les années mouvementées qui suivent, elle expose dans cet extrait les difficultés auxquelles elle fait face, critiquant autant le gouvernement en place que ses camarades de parti, qui n’acceptent pas l’articulation entre socialisme et féminisme au cœur de son combat. Son projet d’une section féminine au POSDR est ainsi rejeté par les autres membres masculins2. Parallèlement à ce combat qui l’amène à participer avec les membres de son « club de l’ouvrière » au premier congrès de la Ligue pan-russe pour l’égalité des femmes, elle s’engage en faveur de la Finlande, qui fait alors partie de l’Empire russe. Elle exhorte la Finlande à la révolution et à conquérir son indépendance, dans une brochure de 1906 : Finlande et Socialisme. C’est cette publication qui la contraint en 1908 à l’exil, dont elle ne revient qu’en 1917.
En 1905, au moment où ce que l’on appelle la première Révolution en Russie éclata, après le fameux dimanche sanglant3, j’avais déjà acquis une réputation en Économie et en Littérature sociale. Dans cette période agitée, où toutes les énergies étaient au service de la révolte qui faisait rage, il s’avéra que j’étais devenue une oratrice très populaire. C’est aussi à ce moment-là que je compris pour la première fois à quel point notre parti4 était peu concerné par le sort des femmes de la classe ouvrière, et à quel point il s’intéressait peu à la libération des femmes5. J’accorde qu’il existait déjà en Russie un mouvement puissant de femmes bourgeoises, mais mes convictions marxistes me montraient avec une clarté lumineuse que la libération des femmes ne pouvait avoir lieu qu’à la suite de la victoire d’un nouvel ordre social et d’un système économique différent. Pour cette raison, je me jetai à corps perdu dans la lutte au milieu des suffragettes russes6 et de toutes mes forces j’essayai d’amener le mouvement ouvrier à inclure dans son programme la question des femmes comme l’un des buts de la lutte. Il était très difficile de gagner mes camarades membres du parti à cette idée. J’étais relativement isolée avec mes idées et mes exigences. Néanmoins, dans les années 1906-1908, je gagnai à mes projets un petit groupe de femmes, camarades du parti. J’ai écrit un article publié dans la presse illégale en 1906, dans lequel pour la première fois j’exigeai qu’un mouvement d’ouvrières soit créé en Russie à partir d’un travail méthodique du parti. À l’automne 1907, nous ouvrîmes le premier club de l’ouvrière7. De nombreux membres de ce club, qui étaient alors de très jeunes ouvrières, occupent maintenant des postes importants dans la Russie nouvelle et dans le parti communiste russe (K. Nicolaieva8, Maria Burko, etc). La constitution de procédures légales contre moi qui m’offraient la sinistre chance de passer quelques années en prison fut l’un des résultats de mes activités avec les ouvrières. Mais surtout ce furent mes écrits qui contribuèrent largement à cette mesure (parmi lesquels une brochure sur la Finlande, appelant aux armes contre la Douma Tsariste). […] Je devins « clandestine9 ». Ce fut l’époque d’un travail sans relâche.
Le premier congrès des femmes de toute la Russie10 appelé par les suffragettes bourgeoises était prévu pour décembre 1908. À cette époque la réaction atteignait son paroxysme, et, après la première victoire de 1905, le mouvement de la classe ouvrière était de nouveau au plus bas. De nombreux camarades du parti étaient en prison, d’autres s’étaient enfuis à l’étranger. La lutte violente qui divisait le parti des travailleurs russes en deux factions reprit : les Bolcheviques d’un côté, les Mencheviques de l’autre11. En 1908, j’appartenais à la faction menchevique, poussée par l’attitude hostile des Bolcheviques envers la Douma, un pseudo-parlement appelé par le tsar pour pacifier les esprits rebelles de l’époque. Avec les Mencheviques, j’étais d’accord pour penser que même un pseudo-parlement pouvait être utilisé comme une tribune pour notre parti, et qu’on devait utiliser les élections de la Douma comme un point de ralliement pour la classe ouvrière. Mais je ne suivais pas les Mencheviques sur la question de coordonner les forces des travailleurs et celles des libéraux dans le but d’accélérer la chute de l’absolutisme12. Sur ce point, en fait, j’étais radicalement à gauche, et même stigmatisée comme « syndicaliste » par les camarades du parti. Étant donnée mon attitude envers la Douma, il était logique que je considère d’exploiter dans l’intérêt de notre parti le premier congrès bourgeois des femmes. Je travaillai néanmoins de toutes mes forces pour permettre à nos ouvrières, qui participaient à ce congrès, d’apparaître comme un groupe distinct et indépendant. Je m’arrangeai pour mener à bien ce projet, mais non sans rencontrer d’opposition. Mes camarades du parti m’accusaient, ainsi que les autres camarades femmes qui partageaient mon point de vue, d’être féministes et d’accorder trop d’importance à des questions qui ne concernaient que les femmes. À cette époque, on ne comprenait absolument pas le rôle extraordinairement important de la lutte qui incombe aux ouvrières, ces femmes qui assument leurs vies elles-mêmes. Cependant notre volonté eut le dessus. Un groupe d’ouvrières intervint au congrès de Saint-Pétersbourg, avec son programme propre et tira une ligne de démarcation claire entre les suffragettes bourgeoises et le mouvement de libération des femmes de la classe ouvrière russe. Cependant, je fus forcée de me sauver avant la clôture du congrès parce que la police était sur ma piste13. Je me débrouillai pour passer la frontière allemande, et ainsi, en décembre 1908, commença une nouvelle période de ma vie : l’exil politique. »Kollontaï Alexandra, Autobiographie d’une femme sexuellement émancipée, [Paris], Git-Le-Cœur, 1973, p. 16-18.
4Notice révisée par Alexandre Dupont
Notes de bas de page
1 Studer Brigitte, « Communisme et féminisme », Clio. Femmes, genre, histoire, vol. 41, no 1, 2015, p. 144.
2 Bailes Kendall, Imbert Marie-José, « Alexandra Kollontaï et la Nouvelle Morale », Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 6, no 4, 1965, p. 476.
3 Le « dimanche sanglant » (ou dimanche rouge) est le premier acte de cette « première révolution » russe : le 9 janvier 1905, une manifestation populaire pacifique, sur fond de grèves ouvrières et de revendications de meilleures conditions de travail, est écrasée par l’armée impériale. Cet événement est le point culminant de tensions latentes remettant en question l’autocratie tsariste : de plus larges révoltes éclatent aux quatre coins de l’empire, les soviets s’érigent en contre-pouvoir influent. En octobre, le tsar Nicolas II crée la Douma, une assemblée législative, mettant un terme à la révolution, mais aussi à la monarchie absolue.
4 Kollontaï est alors au Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) depuis 1899. Fondé en 1898, ce parti politique s’illustre lors de la révolution russe de 1905.
5 En 1907, Kollontaï essaye déjà de défendre la fondation d’une section féminine au sein du POSDR, projet auquel ses camarades masculins n’adhèrent pas.
6 L’« Union pan-russe pour l’égalité des femmes » est fondée en 1905 et disparaît progressivement quelques années plus tard.
7 En 1907, Kollontaï crée, avec le soutien de syndicats, un club des ouvrières qui rassemble bolcheviks et mencheviks et propose une bibliothèque et des conférences, malgré l’opposition du POSDR.
8 Klavdia Nikolaïeva (1893-1944), alors ouvrière plieuse, et qui devient plus tard une importante responsable bolchevik, membre du comité central du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS) puis du conseil exécutif central de l’URSS et du Soviet suprême.
9 Sa brochure Finlande et socialisme appelle le peuple finlandais à la révolte contre l’occupation de l’Empire russe, ce qui la rend hors-la-loi.
10 Ce congrès est organisé par la toute nouvelle ligue pan-russe pour l’égalité des femmes, fondée en 1907.
11 Le parti social-démocrate de Russie se scinde en deux en 1903 : d’un côté les bolcheviks, menés par Lénine, qui prônent un parti de cadres et une révolution immédiate ; de l’autre les mencheviks, menés par Martov, qui souhaitent un parti ouvert et une révolution progressive.
12 Les mencheviks s’allient avec la bourgeoisie progressiste pour tenter de faire grandir leur influence.
13 Elle est alors toujours recherchée pour sa brochure Finlande et socialisme.
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