L’exil de la marquise de La Rochejaquelein : un concours de circonstances (1797)
p. 61--64
Texte intégral
1Après une longue errance à la suite de la journée du 23 décembre 17931, une amnistie est proclamée le 3 janvier 1795 permettant à Mme de la Rochejaquelein de retourner à Clisson. Cette paix est de courte durée. En effet, à cette période, les royalistes constituaient une véritable menace pour la république. Des dissensions au sein du Directoire aboutissent à la tentative des triumvirs2, un premier coup de force manqué, puis au coup d’État du 18 fructidor3. L’État somme alors les émigrés de quitter la France sous peine de mort. L’extrait ci-dessous traite des circonstances de cet exil de la marquise et de son séjour en Espagne.
2Pendant les conflits de la révolution, au contraire de beaucoup de royalistes ayant émigré, Victoire de Donnissan reste aux côtés des armées vendéennes et de son premier mari le marquis de Lescure. Même après la défaite des Vendéens, la marquise parvient à rester sur le territoire en se cachant. Au lendemain du 18 fructidor an V, elle est donc surprise de voir son nom sur la liste des émigrés sommés de quitter le pays. Sa mère, à l’inverse, n’est pas concernée et use de tous les moyens possibles pour que sa fille soit rayée de la liste. Elle obtient finalement gain de cause après que le Directoire a limité la proscription et en a exclu les femmes.
3Sa fille revient en France après huit mois d’exil à la frontière espagnole mais doit repartir presque immédiatement après qu’une partie de son dossier a été perdue. Ses biens sont mis en vente conformément à la loi sur les biens nationaux, étendue aux biens des émigrés considérés comme ennemis de la république en décembre 17934. Sa mère l’accompagne cette fois en Espagne et son séjour en Pays basque l’amène à croiser des personnalités royalistes émigrées – l’Espagne étant une terre de refuge pour les émigrés dès le début des années 1790. Parmi eux on peut citer Richer-Serisy, journaliste royaliste, et François de Borda, chef d’escadron sous la Restauration, dont la fuite en Espagne rappelle les pratiques de clandestinité auxquelles sont contraints les exilés pour échapper à la répression.
4Cet extrait montre à quel point il est difficile d’échapper à l’exil, malgré toutes les efforts fournis par sa mère pour s’appuyer sur la législation et la faire jouer en faveur de la marquise de La Rochejaquelein. Il montre également l’importance des sociabilités et des relations dans l’exil.
Lorsque la crise du 18 fructidor arriva, on s’aperçut que j’étais sur la liste des émigrés ; il me fallut sortir de France, sous peine de mort, comme les autres émigrés non rayés ; il était cependant bien clair que je n’avais jamais quitté la France. Je m’en allai en Espagne avec mon oncle de Courcy5, inscrit aussi sur la liste, où ma mère ne se trouvait pas. Je restai sur la frontière d’Espagne ; je rencontrai dans les habitants de ce pays des sentiments nobles et élevés, qui m’y attachèrent sincèrement ; depuis, je n’ai point été surprise de leur héroïque résistance contre Bonaparte.
Au bout de huit mois, ma mère obtint qu’on appliquât la loi de la pacification, en envoyant au département de la Gironde la lettre circulaire adressée aux départements de l’Ouest le 18 fructidor6. On décida enfin que je n’aurais pas dû partir, on me rappela. Mon fidèle et vieux Lefèvre vint me chercher ; je me mis en route pour Bayonne où nous reprîmes le cabriolet qui m’avait amenée avec mon oncle de Courcy. […]
En 1799 le département de la Gironde me raya enfin de la liste : il fallait que cette décision fût confirmée à Paris, il paraissait qu’elle le serait sans difficulté ; mais des ennemis inconnus ou de trop zélés républicains dérobèrent dans les bureaux la moitié des pièces, et je fus maintenue. Aussitôt je reçus un nouvel ordre de sortir de France dans le délai de vingt jours, tous mes biens furent mis en vente. Je retournai chez les bons Espagnols qui m’avaient déjà donné asile, j’y passai dix mois, et c’est là que j’ai commencé à écrire ces Mémoires.
Ma mère avait eu la permission de m’accompagner dans mon second exil et de passer quelque temps avec moi. Nous vîmes à Oyarzun le fameux Richer-Serisy7, directeur de l’Accusateur public, qui, s’étant sauvé des prisons de Rochefort, était caché à deux lieues des frontières, dans le Pays basque. La maison où il était avait une cour commune avec celle d’un patriote, qui le dénonça ; une vingtaine de gendarmes arrivent à l’aube du jour, Richer-Serisy se sauve en chemise, et, quoique persuadé que c’est le voisin qui l’a trahi, il va frapper à sa porte et lui dit avec ce ton doux et persuasif qui le caractérisait : « Monsieur je sais nos opinions diffèrent, mais je vous crois trop honnête homme pour ne pas désirer sauver un de vos semblables, qui remet sa vie entre vos mains. » Cet homme confondu le fait entrer et le cache dans son propre lit, s’habille et va se mêler aux gens qui faisaient la fouille.
Pendant ce temps, les gendarmes couraient après M. de Borda8, émigré ; celui-ci était grand comme Richer-Serisy, il était caché dans la même maison ou à côté, mais on l’ignorait ; comme la fouille se faisait à cause de Richer-Serisy, partout excepté chez son dénonciateur, M. de Borda fut obligé de se sauver […] ; il prend un chemin au hasard, voit un petit cordonnier qui ouvrait sa boutique pour savoir d’où venait le bruit, le saisit au collet, l’entraine plus mort que vif dans un bois voisin et lui dit : « Je ne veux te faire aucun mal, j’ignore les routes, je suis émigré, on me poursuit conduis-moi en Espagne. » C’est ainsi qu’il se sauva. […]
MM. de Borda et Serisy arrivèrent à Oyarzun deux jours après, et nous racontèrent cette aventure, qui fait assurément grand honneur à l’un et à l’autre. Nous n’avions jamais vu Richer-Serisy : c’était un grand homme pâle, avec des dents superbes ; sa figure noble et mélancolique s’embellissait et s’animait en parlant, d’une manière extraordinaire. Après plusieurs conférences avec ma mère, il partit à Madrid avec le comte Alexandre de Saluces9, c’était au moment de la loi des otages10. La supériorité de son esprit et le charme de son éloquence séduisirent le Prince de la Paix11 ; mais les conseillers de ce ministre vinrent à bout de changer ses projets, et Richer-Serisy partit pour l’Angleterre, où il est mort de la poitrine, honoré des pleurs de Louis XVIII et de Monsieur.
Je restai plus de six mois à Pampelune, voyant sans cesse un capitaine du régiment d’Angoulême, M. Durant12 : c’était un excellent homme et très loyal.La Rochejaquelein Marie-Louise-Victoire de Donnissan, marquise de, Mémoires de Mme la marquise de la Rochejaquelein. Édition originale publiée sur son manuscrit autographe par son petit-fils, Paris, Bourloton, 1889, p. 451-454.
5Notice révisée par Alexandre Dupont
Notes de bas de page
1 Appelé aussi déroute de Savenay, elle marque la dernière journée de la Vendée. Une nouvelle étape très dure s’annonce ainsi dans la vie de la marquise. Après cette déroute, la marquise est abattue et débute une recherche d’asile permanente. Marquée par l’impossibilité de faire le deuil de son époux Lescure, la perte de son enfant et ses maladies, cette période de souffrance dure jusqu’à l’amnistie générale.
2 Biard Michel, Bourdin Philippe, Marzagalli Silvia, Révolution, Consulat, Empire (1789-1815), Paris, Belin, 2014, p. 139.
3 Le 18 fructidor an V (4 septembre 1797), les directeurs républicains opèrent un coup d’État, sous prétexte de la découverte d’une conspiration royaliste, ce qui permet à l’exécutif de reprendre la main face au Parlement, à majorité royaliste depuis le printemps. L’opération se traduit par des poursuites contre un certain nombre de figures royalistes qui se retrouvent contraintes à l’exil. Voir Brown Howard G., « Mythes et massacres : reconsidérer la “terreur directoriale” », Annales historiques de la Révolution française, vol. 325, no 3, 2001, p. 23-52.
4 Gain André, « La Restauration et les biens des émigrés », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 4, no 24, 1929, p. 431-434.
5 Voir la note p. 72 de l’ouvrage cité : « Louis-Jacques de Courcy d’Herville, né le 26 décembre 1740, à Chataincourt, dans l’élection de Verneuil en Normandie. Capitaine au régiment de Languedoc-Infanterie, chevalier de Saint-Louis, il avait fait campagne au Canada et en Corse, il mourut au château de Citran, le 25 septembre 1805 ».
6 L’allusion n’est pas très claire, mais le Directoire décide d’exclure les femmes des mesures de proscription peu après le 18 fructidor, ce qui explique peut-être que la marquise ait pu rentrer.
7 Jean Richer de Sérisy (1759-1803), écrivain et publiciste royaliste, rédacteur en chef du journal L’Accusateur public, proscrit après le 18 fructidor.
8 « François de Borda, seigneur de Josse, né à Dax le 27 mars 1763, officier de carabiniers en 1782, chef d’escadrons sous la Restauration, chevalier de Saint-Louis, mort à Dax le 22 septembre 1841 », La Rochejaquelein Marie-Louise-Victoire de Donnissan, marquise de, Mémoires de Mme la marquise de la Rochejaquelein. Édition originale publiée sur son manuscrit autographe par son petit-fils, Paris, Bourloton, 1889, p. 453.
9 « Louis-Alexandre de Lur, né à Paris en 1774, vicomte d’Uza, dans les Landes, puis comte de Saluces, servit pendant l’émigration à l’armée des princes, ensuite en Espagne. Breveté en 1814 colonel de cavalerie et chevalier de Saint-Louis, il fut élu député en 1815 et 1820, et mourut en 1842 », ibid., p. 454.
10 La loi du 24 messidor an VII (12 juillet 1799) assimile notamment les parents d’émigrés à des royalistes et donc à des bandits, autorise les administrations locales à en faire des otages et éventuellement à les déporter. Voir Roman Bruno, « Lutter contre le brigandage à la fin du Directoire : la loi des otages (messidor an VII – brumaire an VIII) », Annales historiques de la Révolution française, vol. 406, no 4, 2021, p. 29-54.
11 Manuel Godoy (1767-1851), important homme politique espagnol de la fin du xviiie siècle et favori du roi Charles IV. Il est à la tête du gouvernement espagnol pendant les années 1790 et 1800.
12 « Guy-François-Annet-Louis-de-Gonzague Durant, né à Clermont-Ferrand, le 10 janvier 1763, cadet gentilhomme au régiment d’Angoumois en 1779, lieutenant en 1790, démissionnaire le 12 juillet 1792. », La Rochejaquelein Marie-Louise-Victoire de Donnissan, marquise de, Mémoires de Mme la marquise de la Rochejaquelein, op. cit., p. 454.
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