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    Plan détaillé Texte intégral L’apprentissage au sein de L’Éphémère Les intuitions du Silence Le lieu dans C’est la langue Père et mère Chaînes de mots Dans la filiation de Paul Celan Notes de bas de page Auteur

    Alain Suied

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Alain Suied et la question du lieu

    Christine Dupouy

    p. 63-76

    Texte intégral L’apprentissage au sein de L’Éphémère Les intuitions du Silence Le lieu dans C’est la langue Père et mère Chaînes de mots Dans la filiation de Paul Celan Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    « Tous les poètes sont des juifs »
    Marina Tsvétaeva

    L’apprentissage au sein de L’Éphémère

    1Alain Suied a fait ses débuts dans la revue L’Éphémère, très précisément dans le no 12 daté de l’hiver 1969, associé à Blake – dont il deviendra le traducteur –, Celan – à la fois double et père rêvé, auquel il consacrera plusieurs essais –, et du Bouchet, à qui il avait adressé son manuscrit et qui l’a accueilli dans le groupe. Si nous revenons à ces premières années, c’est parce que cet environnement va jouer un rôle majeur dans la formation intellectuelle du jeune poète, et que c’est très vraisemblablement dans ce cadre qu’il s’est initié aux notions de « lieu » et de « r / Réel » qui seront si importantes au cours de son œuvre.

    2Pour Suied un des noms du lieu, comme pour les écrivains qu’il fréquente alors, est le terme de « réel », qu’il écrit tantôt avec une majuscule tantôt sans, nous verrons plus tard pourquoi. Ce mot qui renvoie à la chose (res) est pour lui abstrait, « construction / que la matière n’abrite pas », comme il l’écrit en 20071. Un texte majeur est consacré à la notion, à la fin d’Actes de présence publié en 1999. Le poème de la page 52 est encadré par ce mot, avec pour premier vers « Dans le même écart, le réel » et pour dernier, « une quête de réel ». Ce qui est dit du réel pourrait l’être de Dieu ou du dieu, termes qui n’apparaissent pas sous la plume de Suied :

    d’emblée inaccessible
    à l’instant où tu le nommes
    il a déjà disparu

    3Dans la postérité de Blanchot commentant les Présocratiques et René Char, Alain Suied parle de « neutre » pour dire l’Origine, selon une conception plutôt positive. Car si ce qu’il cherche à atteindre est « d’emblée inaccessible », aussitôt disparu que nommé, il n’en ressurgit pas moins. Avec confiance le poète proclame :

    … le réel
    a déjà disparu, non
    il respire sous un autre nom (ibid.).

    4Il serait vain de vouloir s’emparer de l’indéfinissable, pour transmettre il faut accepter de ne pas maîtriser, dans une fidélité à l’objet de sa parole :

    Tu prétends à transmettre
    non à définir
    – d’emblée dans l’Indéterminé –
    une quête du réel (ibid.)

    5Nous l’avions noté dans notre livre sur le lieu, à propos du collectif de L’Éphémère, nous appuyant sur une citation de Suied :

    Tous les poètes, et en particulier les moins connus, participent d’une même célébration du lieu, lointain qu’on ne saurait atteindre.

    6Ainsi Alain Suied, dans « Le fêlé, le troué, le sans-fond » :

    j’accueille mon pays
    l’inaliénable se fonde aussi dans la marche
    mais je m’arrête pour avancer
    ailleurs
    […] j’accueille plus de réalité
    ce nœud de la douleur mon pays2

    7En 1966, dans le premier numéro de la publication, le Prière d’insérer donne le ton, définissant par là la future démarche de Suied :

    L’ÉPHÉMÈRE a pour origine le sentiment qu’il existe une approche du réel dont l’œuvre poétique est seulement le moyen.

    8Pour qualifier la revue, ses fondateurs recourent à la métaphore du lieu (« Le but de L’ÉPHÉMÈRE c’est de créer un lieu où ce souci de la vraie fin poétique, d’être le seul accepté, pourrait se retrouver plus intense »), finement analysée par Alain Mascarou3, et le caractère majeur de la relation au lieu est mis en évidence par Jean-Michel Maulpoix, dans sa préface à l’étude de l’exégète. Le critique reprend tout d’abord le terme de « réel » dont nous avons vu qu’il était celui-là même employé par les fondateurs de la revue (« … la poésie ne saurait exister hors d’une “certaine expérience du réel” que tout à la fois elle “assume et consume” »4, et termine son analyse de façon heideggérienne, en évoquant la notion d’« habiter » : « … c’est à travers la question de son habitation que le poète interroge le langage et le lieu… »5. Suied était réticent vis-à-vis de la pensée du sol de Heidegger mais on ne peut s’empêcher de percevoir certains échos d’une pensée à l’autre, sans doute parce que tous deux se réclament de Hölderlin.

    Les intuitions du Silence

    9Alain Suied, dont le premier recueil, assez paradoxalement intitulé Le Silence alors qu’il s’agit d’une prise de parole, date de 1970, a réuni tous ses textes, de 1973 à 1983, en 1988 sous le titre La Lumière de l’origine. Ceci suggère qu’il ne reconnaît pas pleinement son volume initial – très jeune, il n’avait alors que dix-sept ans, et devait faire encore son apprentissage poétique. Cependant même dans ce livre pas totalement abouti, d’emblée dans son premier poème il se présente comme « sans-lieu », formule qui encadre le texte :

    Le sans-lieu inaugure le délire
    qui va enfler son corps6

    10Un peu plus loin Suied dira le lien entre écriture et exil :

    J’écris parce que je ne suis pas chez moi où j’écris7

    11Dans ces pages il est question du lieu, mais le terme principal est la notion d’« Ouvert », héritée de Rilke : « place nette pour l’Ouvert », proclame le poète8. Bien plus tard, en 1998, Suied publiera un recueil intitulé L’Ouvert, l’Imprononçable et s’expliquera sur ce qu’il entend par là dans « Hébreux et pharaons ». « Lieu » et « Ouvert » sont proches, l’Ouvert étant plus vaste – condition de l’autre :

    Il y a un lieu

    mais il est suspendu
    dans l’Ouvert

    un lieu proche, secret,
    chaleureux

    […] un lieu disparu, souvenu
    morcelé9

    12Un troisième terme se fait jour, rare chez Suied mais pourtant essentiel – si l’on ose dire, puisqu’il s’agit de l’être. Comme souvent chez l’écrivain, la formule est répétée, ce qui marque son importance :

    Ta parole
    doit sommer l’être.10

    13Suied peut avoir des accents mystiques – ce n’est pas un hasard s’il sera principalement publié chez Arfuyen, maison à orientation spirituelle. Dans une formule gnomique, rappelant l’engagement religieux, mais il s’agit alors du « lieu » et non de « dieu », le poète énonce :

    Qui cherche un lieu
    meurt au monde…11

    14Une première intuition apparaît, le rapport lieu / corps (« J’inaugure le lieu où ma vue interroge le rien / […] j’inaugure le corps »12) que l’on retrouvera en 1991, dans un texte intitulé « Le seul lieu », qui commence par ce vers : « Le corps est le seul lieu »13. Cette déclaration est d’autant plus remarquable que le lieu chez Suied est généralement désincarné, n’est en tout cas pas le pays concret qui nous entoure mais l’origine du Souffle :

    c’est l’Espace
    qui chante en nous, peut-être14

    15Il arrive toutefois à Suied d’évoquer le monde environnant, tout en n’oubliant pas le caractère initialement physique, charnel, de la parole ; et c’est ainsi qu’il déclare au début de Face au mur de la Loi :

    Ce n’est que la respiration
    du monde en nous
    ce n’est qu’un pays dans le souffle
    ce n’est que l’espace
    résumé dans un cri
    ce n’est qu’une phrase
    de sang et de bronches
    ce n’est que l’envergure
    du souffle, notre lieu.15

    16Mais quand il parle du monde dans son premier recueil, c’est pour en dire aussitôt le caractère verbal. Le vocable « mot » est inscrit dans celui du « monde » :

    Je prétends à un monde, paysage du mot.16

    17C’est donc tout naturellement que le lieu est parole :

    J’ai parlé jusqu’ à
    parler le lieu qui parle

    18Il y a toutefois une spécificité de la conception du lieu dans le premier recueil qui ne sera que rarement reprise par la suite, par exemple dans « Adam », poème entièrement interrogatif de Sur le seuil invisible, dont le ton est donné par le vers qui l’encadre : « Homme, où es-tu ? »17. Le lieu est question (« la question est de lieu », « lieu de question »18), ce qui n’est pas sans nous interpeller, nous qui avons écrit un essai sur La Question du lieu. De cela il découle que l’autre nom du lieu dans ce recueil est le pronom interrogatif « où », comme à la fin du livre, associé cette fois-ci à la notion d’« être » : « Où quelque part trouver à être19 ? »

    Le lieu dans C’est la langue

    19Les poèmes du temps de L’Éphémère sont constitués de longues coulées verbales, alors que plus tard Suied privilégiera le dépouillement et la maîtrise. Le poème liminaire de C’est la langue est une sorte de « départ » rimbaldien « dans l’affection et le bruit neufs »20, à la manière du « Bateau ivre » ou du « Voyage » de Baudelaire qui, sur la fin des Fleurs du mal et non au commencement comme Suied, s’exclame : « il est temps ! levons l’ancre ! »21 Les deux derniers vers du poème de Suied disent toute l’ambiguïté de la démarche – au sens strict – de l’auteur, à la fois départ, dans la force de l’origine, et fuite – déjà :

    C’est pour ce signe bref, le départ
    parce qu’on ne peut quitter sans fuir.22

    20Les mots clefs, que l’on retrouvera dans tout le reste de l’œuvre, sont ici ceux de « chemin » et de « route » :

    Tout chemin est le dernier
    la parole y prend source… (CL, 18)

    21Il est aussi question de « seuil » – terme que le poète partage avec Bonnefoy, qui publiera deux ans plus tard Dans le leurre du seuil chez le même éditeur, Le Mercure de France (le recueil posthume de Suied, paru en 2013 chez Arfuyen, s’intitulera Sur le seuil invisible) –, mais aussi déjà de « lieu » comme objet d’une quête :

    Lieu d’un souffle, non d’un cri
    inaccessible lieu de son être propre (CL, 15)

    22On sait l’importance de la notion de « lieu » pour Bonnefoy, et ce terme apparaît dès le quatrième vers de Dans le leurre du seuil23. Suied, sans doute parce qu’il est juif, dans la filiation de Celan, dit le manque originel, « sans lieu » hanté par la question du lieu :

    En mon lieu par l’ici récalcitrant
    le manque des fondations m’attache
    à la représentation sommaire
    de mon propre évanouissement
    dans mon réveil. (CL, 25)

    23Le mot de lieu, qui dans la langue courante s’est usé par un emploi abusif, a chez Suied toujours un sens fort. Ainsi dans « Parole de l’inauguré », il s’agit véritablement de s’inscrire en un point limité de l’espace – « prendre lieu », comme on dit « prendre racine », trouver où s’appuyer pour se développer :

    Or dans le calcul le souffle
    qui prend lieu. (CL, 25)

    24Et à partir de là, en quête de son verbe naissant, Suied peut s’exclamer, un peu à la manière d’un Saint-John Perse :

    Espace ! Espace est dans ma parole !
    Espace dans mon pouvoir ! (CL, 27)

    25Sous sa plume de jeune poète, le lieu lui permet d’accéder à une sensation rare chez lui, celle de joie, répétée, scandée – la joie d’écrire :

    Mon désir en hôte
    de tes lieux d’entente
    toute joie proclamant
    et la joie célébrant !
    […] ta joie où j’inaugure ! (CL, 30)

    26La langue de Suied est très abstraite, il ne faut pas chercher de référent chez lui : on ne trouve rien par exemple sur sa Tunisie natale, qu’il a quittée à l’âge de huit ans. Le lieu est une notion théorique :

    (je demande le lieu de
    ma pensée mais c’est ma pensée, le lieu) (CL, 35)

    27De toute façon, comme chez René Char, il ne s’agit surtout pas de s’y attarder :

    je pense le lieu
    sans reposer
    je cours
    au-dessus de toute
    terre, à hauteur de cerveau (CL, 35)

    28Le « vieux pays » de Frénaud devient « pays ancien » et dans un registre emprunté au Moyen-Âge, où il était question du « Val sans retour », Suied évoque le « pays de nul retour » (CL, 121). Enfin, Suied convoque la notion de « trace » (« Lieu pour rejoindre sa trace », ibid.), faisant écho à Char selon qui « Un poète laisse des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver24. »

    Père et mère

    29Comme chez Frénaud qu’il admire et auquel il emprunte le terme de « pays » – mais à Bonnefoy tout aussi bien – le lieu a quelque chose à voir avec le rapport problématique au père :

    [..] le plus âgé c’est lui, […] le temps
    c’est idée avançant un lieu qu’elle barre
    mais lieu lui aussi alors… (CL, 39)

    30Le fils peut-il avoir un lieu ? La malédiction de la mort ne l’en empêche-t-elle pas ?

    les regards sont morts des lieux des hommes
    quand lieux ils étaient acquis
    au fils, toute pensée en parole
    comme un lieu que la transparence
    de pensée
    révèle (CL, 41)

    31Il y a rivalité entre le fils et le père pour cette question du lieu – du phallus ?

    […] dans son éloignement
    j’ai atteint
    son lieu, détruit la chair qui livrait son rire
    […] et l’objet d’amour qu’ hors
    de lui je désigne
    sont lieux d’ errance
    car sinon tous nos signes seraient vains
    lieux d’absence soudain rendant
    pure de lieu la sangle (CL, 45)

    32Le lieu est-il le fait du père ou de la mère ? En tout cas il est clair que la notion de « chemin » est indissociable de celle de « lieu » ; si l’on pérégrine c’est pour parvenir à un lieu, en rapport avec l’origine familiale, père ou mère :

    car l’errance alors c’est d’arriver
    où atteindre au père est en aborder
    de vive parole le domaine
    la mère l’excès du lieu (CL, 46)

    33Bien plus tard, en 2004, dans L’Éveillée, livre consacré à sa mère qui vient de mourir, Suied fait le lien entre celle-ci et la terre – mais la terre, ce n’est pas exactement le lieu, notion beaucoup plus abstraite alors que la terre est matière que l’on peut toucher, palper. En une formule héritée de Frénaud – mais c’est son père qu’évoquait celui-ci, dans une paternité inversée : « Mon père, depuis que tu es mort / c’est toi qui es devenu mon petit enfant »25 – Suied s’exclame :

    ma mère, ma petite enfant !
    […] c’est comme si la terre
    sous nos pas
    résonnait de toi26

    34Dans « Le fêlé, le troué, le sans-fond », Suied évoquait clairement la terre de façon maternelle ; c’est elle qui donne naissance :

    Et je me souviens dans le monde
    De la terre
    Qui me donna mémoire matière et sang (CL, 66)

    35Le M (mémoire matière) inscrit le maternel, et les deux substantifs qui assonent sont féminins (la mère / la terre).

    36Le lieu semble être une notion positive, sinon pourquoi tant le chercher ? « Les lieux sauvent aussi » (CL, 50), note Suied, mais la précision « aussi » pourrait bien être de type restrictif, suggérant qu’il n’en est pas nécessairement ainsi. Dans Laisser partir, un des derniers recueils puisqu’il date de 2007, l’absence de lieu se présente comme une bénédiction :

    Nuit et source : ô pur instant
    sans lieu et sans espace !27

    37Mais en même temps « la nuit sans lieu / où les signes se confondent au néant »28 semble être une sorte de cauchemar. En tant que juif, Suied est celui qui n’a pas de lieu mais ce dernier tantôt est souhaitable tantôt ne l’est pas.

    38Pour le jeune poète, l’accession au lieu est la condition de la parole : « lieu inauguré, parole proférée » (CL, 59), parole inséparable de son contraire qui avait donné son titre au premier recueil, le silence :

    tel silence situe, appose la parole
    en son objet s’avérant lieu –
    l’objet se suffit-il en moyen
    lieu traversé de halte (CL, 60)

    39Dans « Le fêlé, le troué, le sans-fond », où Suied célèbre son « pays », le poète fait intervenir une nouvelle notion, celle de « non-lieu », qui semble, comme le silence et la parole, indissociable de son opposé, le lieu : « car le lieu est la parole du non-lieu » (CL, 66). Cette formule énigmatique peut se mieux comprendre si l’on lit la suite. « La parole du non-lieu » est peut-être une non-parole, empêchée par le père, auquel se référait tout ce qui précédait :

    parole écartée
    avant le tutoiement glacial du départ (CL, 66)

    40Parler est une transgression, tel n’était pas le souhait du père :

    c’est pourquoi je parle
    lorsque parler n’est pas permis
    ne sachant suivre la voie du fils
    mais situant qui m’y précède (CL, 67)

    41Le père est celui qui se tait :

    immobilité d’un rythme
    dont j’ai bousculé la loi
    pour rejoindre un père sans parole
    muet dans les larmes de sa force (CL, 69)

    42Il est encore celui qui « détruit », mais malgré sa négativité, il ne saurait empêcher toute expression. La perte du lieu – du « pays » plus exactement ici – peut être source de parole : « l’exil parle encore » (CL, 82), proclame le poète. Le « sacrifice de la parenté » permettra à la parole de se déployer :

    la parole
    espace ouvert alors (CL, 70)

    Chaînes de mots

    43Conformément aux anciennes traditions – selon un Mircea Eliade par exemple –, le lieu est « centre » et c’est ce qu’il faut rejoindre, faire revivre :

    car un lieu c’est pour rejoindre
    arpent de la terre
    et non les restes du jour
    arpent de ce qui est mort du centre (CL, 76-77)

    44On peut alors jouer sur les mots et glisser de « voix » à « voie » ou inversement, mais il ne faut surtout pas comme Orphée se retourner. La marche ne doit jamais s’interrompre :

    Si la parole de la terre, les surfaces
    nous attache
    à la voix, seuil franchi qui embrasse
    mais retourner parfois peut franchir
    la mort (CL, 77)

    45Le lieu est parole, et inversement la parole se fait lieu pour l’objet : « la parole / est le lieu de l’objet » (CL, 93). Les termes sont interchangeables, comme dans ces vers : « L’espace est la parole / la parole l’espace » (CL, 100).

    46Le poète devient un escargot portant sa maison ; comme pour ce dernier tout lieu est son lieu, condition de la parole. Comme l’énonce fièrement le poète, « j’ai porté ma maison à travers la ville, ici je parle » (CL, 102). Il est à noter toutefois que contrairement à la perception courante la maison n’est pas d’emblée un lieu propice, accueillant. Tout au contraire le premier contact est négatif et il faut l’apprivoiser. Elle est le fruit de la douleur, et bâtir est souffrir :

    la maison est le lieu hostile
    que nos regards habituent
    puis le dehors l’imprime de notre audace
    chaleur ce lieu miroite
    que la douleur a créé de soi
    mais souffrir n’est que de bâtir
    dans les personnes chères notre image (CL, 132)

    47Le lieu, même s’il n’en est pas fait mention, n’est jamais loin, toujours prêt à ressurgir : par exemple tout le début d’« Objet muet, compacité » est dépourvu de références au lieu. Mais on a vu plus haut le rapport lieu / objet et ce dernier mot suscite l’autre, tous deux étant associés de surcroît à la notion essentielle de parole ; il ne faudrait enfin pas oublier la route :

    la parole énonce le plus haut
    l’a-t-elle atteint pour autant
    je considère l’abandon où est conduit
    son objet : j’aime ce lieu
    qui par un signe se dénoue
    un vent l’emporte
    aux cendres de nulle route (CL, 119 ; nous soulignons)

    48Le lieu et le temps sont les deux catégories fondamentales de l’esprit, et le terme de lieu appelle encore celui de temps : « quel est le secret / du temps », se demande Suied quelques vers plus bas dans le même poème. Et on retrouve un rapprochement identique par exemple dans Laisser partir, où le poète évoque « une sorte de reflet, un souvenir / d’un temps ou d’un lieu oublié »29.

    49C’est sur une réconciliation entre les mots et les choses – les « lieux », dit Suied – que s’achève le recueil. La pensée ne fait pas violence aux lieux, elle se contente de les enregistrer, d’autant plus qu’ils ne lui sont pas étrangers mais semblent émaner d’elle-même :

    la pensée
    sous son masque de poussière enregistre les lieux
    que la parole regarde en soi-même
    et le mot, le visage et le lieu
    rassemblent un même murmure (CL, 134)

    Dans la filiation de Paul Celan

    50Avec le temps, de plus en plus le lieu deviendra « le pays perdu », pour reprendre le titre d’un recueil de 1997. Mais l’exil est moins subi qu’assumé – revendiqué. Faisant tout d’abord écho à « Zone » d’Apollinaire (« À la fin tu es las de ce monde ancien »30), Suied revendique comme « vrai lieu » non le lieu mais la route, le chemin, au sens du Devenir héraclitéen :

    Un jour, il faut quitter
    l’espace ancien
    qui te servait de repère
    signe et deuil
    lieu et absence de lieu.
    Et toujours s’ouvre la route
    et toujours plus large :
    la route du Devenir.31

    51Frénaud de son côté disait, dans « L’auberge dans le sanctuaire », qu’à la halte réparatrice devait succéder l’en-avant :

    Allons, les chemins nous attendent… Ici, ailleurs nous sommes des routiers. Ça va mieux… Nous devons repartir.32

    52La parole « reconstruit le pays perdu », mais cette démarche est vaine, « Le temps n’est plus / où fusait la parole d’origine », la langue est « oubliée », « Nous cherchons, comme en vain / les indices du pays perdu »33. C’est parce que l’on se tourne vers le futur que paradoxalement on va retrouver ce qui était perdu :

    Le manque du pays, lui aussi
    est ton pays – en devenir.

    La parole du devenir
    traduit, transmet le pays
    perdu, la langue oubliée.34

    53Et ce pays perdu / retrouvé a bien à voir avec la malédiction du peuple juif, comme cela apparaît dans ce poème dédié à Claude Vigée :

    Dans la profondeur du cri
    un pays revient.
    […] La terre promise en rêve
    est dans nos mains.
    Dans la profondeur de la cendre
    un pays survient.
    C’est le lieu insurmontable
    du lointain.35

    54Cependant le poète juif dont Suied est le plus proche est Paul Celan, brièvement rencontré à L’Éphémère avant son suicide en 1970, et auquel il ne cessera de consacrer des textes théoriques (Kaddish pour Paul Celan. Essais, notes, traductions, Obsidiane 1989 ; Paul Celan et le corps juif, William Blake & Co, 1996). Avant tout, il s’agit de se démarquer de Heidegger, « penseur du terroir et de l’élite »36. Suied frôle la pensée de Heidegger mais c’est pour aussitôt prendre ses distances. C’est ainsi qu’il écrit, dans Face au mur de la Loi : « Nous habitons ce qui est – mais / ce qui est n’a pas de lieu. »37 Il n’est pas restrictif de se revendiquer comme poète juif puisque, comme l’a dit Marina Tsvétaeva : « En ce monde-ci hyperchrétien / Tous les poètes sont des juifs. »38 À la grande différence de Heidegger et de la plupart des poètes du lieu – au sens où nous avons pu l’entendre dans notre essai sur ce sujet – Suied, au moins en théorie, ne perd pas de vue l’humanité (Paysages avec figures absentes, titrait Jaccottet) : « La poésie du réel plonge au cœur de l’humain », note-t-il à la fin de son Kaddish, cette poésie est écrite « pour l’autre » (K., 43).

    Le poète et le juif ont ceci en commun – de dire – […] la douleur d’être au monde – dans une différence absolue – qui est l’humanité de l’homme dans sa perception du Réel. (K., 7)

    55Le Réel – cette fois-ci avec une majuscule, qui en dit l’enjeu quasi métaphysique – est langage, mais ce langage ne coïncide pas forcément avec la parole du poète, ce qui provoque un douloureux éclatement entre le Même et l’Autre :

    Le poète cherche l’Informulable – c’est-à-dire l’objet de la parole mais situé dans un autre langage : celui du Réel ! Autre dont l’expérience intime est abîme du sens, interrogation de l’objet déjà là, Même dont l’expérience rêvée est abîme d’impossible, épreuve de la parole déjà trop tardive – qui voudrait le nommer, le cerner – et vit de cette non-rencontre sans fin désirée (ibid.).

    56Confusion entre le Même et l’Autre, Suied se réfère à Rimbaud pour expliciter le rapport du poète au monde : « Si ’je’ est un autre, le monde peut dire ’je’. Perdant ’mon’ identité, je rends la parole au monde » (K., 20). Le lieu est une notion heideggérienne, mais dans la mesure où il est insituable, lieu non-lieu, le juif Alain Suied peut se le réapproprier, d’abord de manière plus vague, générale, puis en renvoyant explicitement à l’Holocauste, origine de tout :

    Celan nous parle de cela qui… fait parler, du lieu insituable, impossible, où toute parole, toute idéologie se veulent originelles tandis qu’elles ne sont que conséquences, contingences, produits incongrus des silences et des ombres du vivant.

    Le lieu de la parole – c’est, justement, la disparition, l’exclusion mêmes. (K, 13)

    57Et un peu plus bas cela se fait plus précis :

    Au « lieu » de l’Imaginaire, Celan a choisi d’inscrire – à la source du poème – le Réel en sa forme la plus dérangeante, la plus extrême (l’Holocauste) – comme le lieu d’où ça parle, le lieu originaire de l’acte poétique (ibid.).

    58Donc non seulement, contrairement à ce que pensait Adorno, il est possible d’écrire après Auschwitz, mais bien plus c’est là que la parole a sa racine. Pour ne pas oublier, il faut dire à partir de l’Holocauste, fondement d’une poésie nouvelle :

    C’est son nouvel Objet qui renouvelle la Poésie. Il ne s’agit plus désormais d’évoquer un thème ou de déployer un rythme : il s’agit de donner à entendre (à l’interlocuteur, devenu instance primordiale du poème) le Réel disparu, la mort à l’œuvre dans le discours occidental. (K., 14)

    59« Il est temps de faire passer la Poésie du stade du Moi au stade du Réel », note Suied (K., 40), et ce qu’il appelle par ailleurs « le pays perdu » n’est peut-être pas autre chose que le monde d’avant la Shoah. Selon le poète :

    Notre seul lien au monde perdu, au lieu maternel détruit – c’est cela, justement, rien que cela, tout cela, une quête poétique. (K., 17)

    60Pays d’amont et d’aval, pour s’exprimer en termes charriens, l’origine est à la fois passé et futur. Le plus neuf est au commencement et de ce fait, pour l’accompagner, c’est de l’avant qu’il faut aller : « Poésie des racines et des sources de la langue et de la lumière retrouvée de l’objet natif » (K., 43).

    61Ainsi la question du lieu est-elle chez Suied comme un arbre qui a ses racines dans la période de L’Éphémère et s’épanouit ensuite dans tout le reste de l’œuvre. La notion est centrale et Suied est sans doute le poète du groupe pour qui cela a le plus compté.

    Notes de bas de page

    1 Alain Suied, « Une seule matière », Sur le seuil invisible, Paris-Orbey, Arfuyen, 2013, p. 46.

    2 Christine Dupouy, La Question du lieu en poésie, du surréalisme jusqu’à nos jours, Amsterdam, Rodopi, 2006, p. 175. Le texte de Suied a été publié en 1970 dans le n ° 15 de L’Éphémère.

    3 Alain Mascarou, Les Cahiers de « L’Éphémère » 1967-1972. Tracés interrompus, L’Harmattan, 1998, p. 18.

    4 Jean-Michel Maulpoix, Préface, in Alain Mascarou, Les Cahiers de « L’Éphémère », op. cit., p. 7.

    5 Ibid., p. 8.

    6 Alain Suied, « parole la danse », Le Silence, Mercure de France, 1970, p. 9.

    7 Ibid., p. 21.

    8 Ibid., p. 15.

    9 Alain Suied, « Hébreux et pharaons », L’Ouvert, l’Imprononçable, Paris, Arfuyen, 1998, p. 32.

    10 Ibid., p. 32-33.

    11 Alain Suied, Le Silence, op. cit., p. 19.

    12 Ibid., p. 20.

    13 Alain Suied, Face au mur de la Loi, Paris, Arfuyen, 1991, p. 21.

    14 Ibid.

    15 Ibid., p. 6.

    16 Alain Suied, Le Silence, op. cit., p. 27.

    17 Alain Suied, Sur le seuil invisible, op. cit., p. 69.

    18 Alain Suied, Le Silence, op. cit., p. 44-45.

    19 Ibid., p. 59. On peut penser aussi à « Où est mon pays » de Frénaud (André Frénaud, Il n’y a pas de paradis, Poésie / Gallimard, 1967, p. 137). Frénaud de surcroît nomme fréquemment « l’être ».

    20 Arthur Rimbaud, « Départ », Illuminations, Œuvres complètes, édition d’Antoine Adam, La Pléiade, 1972, p. 129.

    21 Charles Baudelaire, « Le voyage », Les Fleurs du mal, Œuvres complètes, t. I, édition de Claude Pichois, La Pléiade, 1975, p. 134.

    22 Alain Suied, « Ce signe bref », in C’est la langue, Mercure de France, 1973, p. 21. Dans le développement qui suit, nous renverrons directement à cette édition notée CL.

    23 Yves Bonnefoy, « Le fleuve », Dans le leurre du seuil, Mercure de France, 1975, p. 11.

    24 René Char, « Les compagnons dans le jardin », La Parole en archipel, Œuvres complètes, La Pléiade, 1995, p. 383.

    25 André Frénaud, « Tombeau de mon père » (1939-1952), Il n’y a pas de paradis, op. cit., p. 195.

    26 Alain Suied, L’Éveillée, Arfuyen, 2004, p. 37.

    27 Alain Suied, Laisser partir, Arfuyen, 2007, p. 47.

    28 Ibid., p. 99.

    29 Alain Suied, Laisser partir, op. cit., p. 51.

    30 Guillaume Apollinaire, « Zone », Alcools et Calligrammes, texte présenté par Claude Debon, Imprimerie Nationale, 1991, p. 47.

    31 Alain Suied, Le Pays perdu, Arfuyen, 1997, p. 26.

    32 André Frénaud, « L’auberge dans le sanctuaire », Il n’y a pas de paradis, op. cit., p. 104.

    33 Alain Suied, Face au mur de la Loi, op. cit., p. 15.

    34 Ibid., p. 17.

    35 Ibid., p. 19.

    36 Alain Suied, Kaddish pour Paul Celan, op. cit., p. 10. Dans le développement qui suit nous renverrons directement à ce texte avec l’abréviation K.

    37 Alain Suied, Face au mur de la Loi, op. cit., p. 31.

    38 Cité par Alain Suied dans « La poésie et le réel », K., 7.

    Auteur

    • Christine Dupouy

      Université François Rabelais de Tours.

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    1 Alain Suied, « Une seule matière », Sur le seuil invisible, Paris-Orbey, Arfuyen, 2013, p. 46.

    2 Christine Dupouy, La Question du lieu en poésie, du surréalisme jusqu’à nos jours, Amsterdam, Rodopi, 2006, p. 175. Le texte de Suied a été publié en 1970 dans le n ° 15 de L’Éphémère.

    3 Alain Mascarou, Les Cahiers de « L’Éphémère » 1967-1972. Tracés interrompus, L’Harmattan, 1998, p. 18.

    4 Jean-Michel Maulpoix, Préface, in Alain Mascarou, Les Cahiers de « L’Éphémère », op. cit., p. 7.

    5 Ibid., p. 8.

    6 Alain Suied, « parole la danse », Le Silence, Mercure de France, 1970, p. 9.

    7 Ibid., p. 21.

    8 Ibid., p. 15.

    9 Alain Suied, « Hébreux et pharaons », L’Ouvert, l’Imprononçable, Paris, Arfuyen, 1998, p. 32.

    10 Ibid., p. 32-33.

    11 Alain Suied, Le Silence, op. cit., p. 19.

    12 Ibid., p. 20.

    13 Alain Suied, Face au mur de la Loi, Paris, Arfuyen, 1991, p. 21.

    14 Ibid.

    15 Ibid., p. 6.

    16 Alain Suied, Le Silence, op. cit., p. 27.

    17 Alain Suied, Sur le seuil invisible, op. cit., p. 69.

    18 Alain Suied, Le Silence, op. cit., p. 44-45.

    19 Ibid., p. 59. On peut penser aussi à « Où est mon pays » de Frénaud (André Frénaud, Il n’y a pas de paradis, Poésie / Gallimard, 1967, p. 137). Frénaud de surcroît nomme fréquemment « l’être ».

    20 Arthur Rimbaud, « Départ », Illuminations, Œuvres complètes, édition d’Antoine Adam, La Pléiade, 1972, p. 129.

    21 Charles Baudelaire, « Le voyage », Les Fleurs du mal, Œuvres complètes, t. I, édition de Claude Pichois, La Pléiade, 1975, p. 134.

    22 Alain Suied, « Ce signe bref », in C’est la langue, Mercure de France, 1973, p. 21. Dans le développement qui suit, nous renverrons directement à cette édition notée CL.

    23 Yves Bonnefoy, « Le fleuve », Dans le leurre du seuil, Mercure de France, 1975, p. 11.

    24 René Char, « Les compagnons dans le jardin », La Parole en archipel, Œuvres complètes, La Pléiade, 1995, p. 383.

    25 André Frénaud, « Tombeau de mon père » (1939-1952), Il n’y a pas de paradis, op. cit., p. 195.

    26 Alain Suied, L’Éveillée, Arfuyen, 2004, p. 37.

    27 Alain Suied, Laisser partir, Arfuyen, 2007, p. 47.

    28 Ibid., p. 99.

    29 Alain Suied, Laisser partir, op. cit., p. 51.

    30 Guillaume Apollinaire, « Zone », Alcools et Calligrammes, texte présenté par Claude Debon, Imprimerie Nationale, 1991, p. 47.

    31 Alain Suied, Le Pays perdu, Arfuyen, 1997, p. 26.

    32 André Frénaud, « L’auberge dans le sanctuaire », Il n’y a pas de paradis, op. cit., p. 104.

    33 Alain Suied, Face au mur de la Loi, op. cit., p. 15.

    34 Ibid., p. 17.

    35 Ibid., p. 19.

    36 Alain Suied, Kaddish pour Paul Celan, op. cit., p. 10. Dans le développement qui suit nous renverrons directement à ce texte avec l’abréviation K.

    37 Alain Suied, Face au mur de la Loi, op. cit., p. 31.

    38 Cité par Alain Suied dans « La poésie et le réel », K., 7.

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    Dupouy, C. (2015). Alain Suied et la question du lieu. In M. Finck, P. Maillard, & P. Werly (éds.), Alain Suied. Strasbourg: Presses universitaires de Strasbourg. https://doi.org/10.4000/books.pus.3684
    Dupouy, Christine. « Alain Suied et la question du lieu ». In Alain Suied, édité par Michèle Finck, Pascal Maillard, et Patrick Werly. Strasbourg: Presses universitaires de Strasbourg, 2015. doi:10.4000/books.pus.3684.
    Dupouy, Christine. « Alain Suied et la question du lieu ». Alain Suied, édité par Michèle Finck et al., Presses universitaires de Strasbourg, 2015, https://doi.org/10.4000/books.pus.3684.

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    Finck, Michèle, Pascal Maillard, et Patrick Werly, éd. Alain Suied. Strasbourg: Presses universitaires de Strasbourg, 2015. doi:10.4000/books.pus.3636.
    Finck, Michèle, et al., éditeurs. Alain Suied. Presses universitaires de Strasbourg, 2015, https://doi.org/10.4000/books.pus.3636.
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