Introduction
p. 7-13
Texte intégral
1Depuis quelques décennies l’intérêt porté à la théologie universitaire s’est sensiblement accru en Europe notamment parmi des acteurs politiques et sociaux confrontés au radicalisme et au communautarisme religieux. Un discours théologique distancié et rationnel en capacité de nourrir l’esprit d’une tradition religieuse favoriserait selon eux l'élaboration d'un système de pensée contemporain adapté aux différents contextes nationaux et permettrait de résister aux pressions des intégrismes et des fondamentalismes. Cette position était partagée en France par François Baroin1. Cet ancien ministre qu'on ne peut suspecter de vouloir saboter le « pacte laïque », plaide, dans les seize propositions de son rapport sur la laïcité, en faveur de la création d'une faculté de théologie musulmane qui devrait permettre « d'ancrer l'Islam dans la modernité en fédérant le travail d'un certain nombre de savants qui ont engagé un travail critique sur le texte coranique ». De même le rapport remis au ministre de l'Intérieur en 2006 sur les relations des cultes avec les pouvoirs publics, publié en 2006, promeut le modèle particulier de formation des personnels religieux dans les départements du Rhin et de la Moselle et appelle à la création d'un cursus diplômant en théologie musulmane. Enfin, le rapport d'information fait au nom de la Mission d'information sur la pratique du port du voile intégral sur le territoire national du 26 janvier 2010 préconise la création d'une École nationale d'études sur l'islam2. Mais ces demandes considérées comme pertinentes par la plupart des acteurs concernés y compris les responsables religieux musulmans, tout comme par le grand public n’ont jamais été suivies d’effet en France. Nombre de déclarations et de considérations ne font souvent que refléter parfois brutalement la méconnaissance des caractéristiques de la théologie universitaire. Les frontières entre théologie et sciences des religions ne sont pas toujours clairement distinguées et les méthodes et approches particulières mises en œuvre pour « fabriquer » de la théologie dans les différentes traditions religieuses sont peu connues.
2En Allemagne3 au contraire, les cadres cultuels, les enseignants de religion et les ministres des religions les plus représentatives (catholiques, protestants, juifs, vieux-catholiques, orthodoxes), sont dans leur quasi-totalité formés dans des facultés de théologie composantes4 d’universités publiques. Leur financement est pris en charge par les ministères de l'Enseignement supérieur et de la Recherche des États fédérés/Länder qui exercent leurs compétences dans le domaine de l’éducation et de l’organisation des religions.
3Confronté à l’évolution d’un paysage religieux marqué par la sécularisation, le communautarisme et un retour des fondamentalismes et prenant acte de l’implantation et de l’institutionnalisation de l’islam, le ministère fédéral de l'Enseignement supérieur a constitué un groupe d’experts qui lui a remis un « Rapport sur le développement de la théologie et des sciences de la religion dans les universités publiques allemandes »5. Le gouvernement fédéral a suivi les préconisations des experts et s’est par voie de conséquence engagé à financer pendant 5 ans des supports de postes de professeurs de départements de théologie et de pédagogie religieuse islamique dans cinq universités publiques. Les universités de Tübingen, Munster, Osnabrück, Francfort-sur-le-Main et Giessen qui ont créé des instituts de théologie islamique ont bénéficié de ce soutien spécifique à partir de 2011. Les Länder ont depuis pris le relais. Le Conseil des sciences/Wissenschaftsrat qui conseille l'État fédéral et les États fédérés pour toutes les questions relatives à la recherche et à l'enseignement supérieur estime en effet que l'établissement de facultés de théologie musulmane dans les universités publiques garantit la qualité de l'enseignement et de la recherche de cette discipline ; permet la confrontation avec d'autres formes de pensée ; fournit les bases conceptuelles pour le dialogue interreligieux.
4De manière générale le souhait ou la volonté des pouvoirs publics et des acteurs sociaux de promouvoir une réflexion théologique en consonance avec les approches universitaires et adapté au contexte contemporain du pays concerné est actuellement battu en brèche. Ainsi en France on assiste à une démultiplication des lieux de formation dont le principal souci est de maintenir des formes de pensée liés à des traditions nationales, à des courants religieux littéralistes ou encore au génie spirituel supposé ou à l’exaltation parfois douteuse d’un fondateur de communautés dites nouvelles. Ces groupements ont actuellement un indéniable pouvoir d’attraction sur une fraction de la population. Par ailleurs le diocèse de Metz refuse depuis 2018 de former les futurs prêtres et laïcs en pastorale dans le département de théologie catholique de l’université de Lorraine et a créé de concert avec d’autres diocèses un institut privé de théologie.
5L’Allemagne, toute proportion gardée, n’échappe pas totalement à cette évolution. En effet la création de deux séminaires de formation6 pour les futurs prêtres sous la tutelle exclusive de l’autorité religieuse (Lantershoffen et Regensburg) a été considérée par les auteurs du rapport sur le développement de la théologie dans les universités publiques de 2010 comme une dérive susceptible de remettre en cause le niveau des études théologiques. Cet affaiblissement serait notamment attesté par les critères retenus pour recruter les enseignants de ces deux établissements.
6En réponse à ces différentes interrogations et demandes sociales, cet ouvrage collectif sur le statut de la théologie universitaire a l’ambition de présenter dans un premier temps les spécificités dans la conception et l’élaboration des théologies universitaires dans les traditions catholique, protestante, musulmane, juive et bouddhique. Ces expositions mettent l’accent sur les cohérences d’ensemble, le choix des matières enseignées, le public étudiant visé et sur les mécanismes mis en œuvre aux fins de concilier la méthodologie universitaire avec les exigences imposées ou non par les institutions religieuses pour des raisons doctrinales ou de formation « professionnelle » et pastorale.
7La question de la distinction entre la théologie et la science des religions se pose fort logiquement dans le contexte académique actuel qui insiste sur leur complémentarité. Si théologie et science des religions sont censées utiliser les mêmes méthodes et approches, comment comprendre et justifier le traitement distinct de ces deux disciplines ? Le développement des sciences des religions s’interprétait comme le résultat d’une émancipation de l’emprise du magistère, donc de l’autorité religieuse sur la théologie au xixe siècle. Actuellement, la théologie, certes ancrée dans une tradition particulière, vient le plus souvent en complémentarité des sciences des religions.
8La théologie lorsqu’elle accepte les méthodes universitaires est une discipline ordinaire. En effet toutes les dimensions de l'existence humaine y compris la « vérité religieuse » subjective peuvent faire l'objet d'un traitement académique. Mais dans l'explicitation du croire, la théologie universitaire ne peut pas faire abstraction de l'apport des diverses sciences de l'homme. Elle doit faire connaître les postulats de sa propre critique. Certaines matières comme la dogmatique et l’herméneutique semblent à première vue incompatibles avec une approche historico-critique. Elles jouent pourtant un rôle important à la fois pour les religions et pour la société. Leur rôle n’est pas de conserver un empilement de doctrines mais de les transmettre de manière argumentée et intelligible au monde contemporain. Cette démarche est partagée par l’ensemble des traditions religieuses. Les lieux de dialogue entre la théologie et les sciences humaines et sociales ont toujours existé y compris lors des périodes de tension.
9Si les facultés publiques de théologie des pays nordiques n’ont jamais eu de liens institutionnels avec les autorités religieuses, des évolutions liées à la sécularisation de la société occidentale ont entraîné un changement de statut de certaines facultés de théologie confessionnelles. Ainsi en Suisse, à l'université de Lausanne, des enseignants de la faculté de théologie ont sollicité leur rattachement à la faculté de sciences sociales. De même au Canada, dans la province du Québec, les anciennes facultés de théologie ont sauf exception perdu ou renoncé à leur statut canonique. Ces évolutions au Canada ont renforcé la théologie universitaire dans un nombre réduit de facultés canoniques et ont ainsi permis de répondre aux demandes d’un nouveau public et de relever les défis posés par les nouvelles conceptions de la religion portées par les individus. Enfin le département de théologie catholique de l’université de Lorraine situé à Metz et qui relève du droit local alsacien-mosellan a désormais un statut incertain. En effet suite à des tensions avec les autorités universitaires l’évêque de Metz a sollicité auprès de la Secrétairerie d’État du Saint-Siège la dénonciation de la convention de 1974 portant création de ce département. Le prélat mosellan a parallèlement fait savoir au président de l’université de Lorraine qu’il n’interviendra désormais plus dans la procédure de nomination des enseignants-chercheurs du département de théologie. Les enseignants-chercheurs du département de théologie estiment quant à eux que cette nouvelle donne a un caractère positif en tant qu’elle est susceptible selon eux de favoriser une plus grande liberté dans la recherche et l’enseignement avec un « élargissement du champ théologique aux trois monothéismes ». L’objectif est dans cette hypothèse d’analyser la manière dont un groupe humain se fédère dans une expérience commune autour d’une révélation en développant une théologie non confessionnelle.
10La deuxième partie de cet ouvrage collectif est consacrée aux formes de régulations normatives de la théologie. Elle s’ouvre avec une présentation des éléments de droits internes des religions c’est-à-dire les droits et disciplines propres aux confessions religieuses7 s’appliquant à l’enseignement de la théologie et au statut des établissements de formation théologique. Les disciplines de Églises protestantes, le droit canonique catholique et le droit musulman font l’objet d’une présentation qui détaille les exigences posées par chaque religion en matière de formation théologique. Elle est le plus souvent destinée aux futurs ministres du culte, aux enseignants de religion, aux cadres religieux et aux acteurs de la pastorale. L’insistance est mise depuis quelque temps sur leur capacité à répondre aux défis posés par la science et les transformations sociales. Les facultés de théologie protestantes sont en France libérale ou orthodoxe mais seules les premières peuvent être qualifiées d’universitaires. Les textes normatifs propres à l’Église catholique distinguent très nettement la théologie universitaire des autres types de formation théologique. Le Saint-Siège dispose d’universités pontificales sur son territoire et habilite des facultés ecclésiastiques dans les pays étrangers. Ces textes fixent de manière détaillée les conditions pour enseigner dans les facultés ecclésiastiques et précisent quels sont les diplômes délivrés par ces établissements.
11Ces règles posées par les droits internes des religions pèsent immanquablement sur le statut juridique de la théologie fixé par le droit étatique dans les universités publiques ou le cas échéant dans les facultés des universités privées appelées institut en France. L’organisation de l’enseignement de la théologie par les pouvoirs publics en France, en Allemagne, en Suisse et au Danemark fait l’objet d’une présentation permettant de saisir des ressemblances mais aussi d’importantes différences d’approche entre ces différents États. L’Allemagne met en place pour l’ensemble des confessions religieuses concernées des mécanismes juridiques aux fins de garantir un enseignement de la théologie dans les universités publiques respectant un équilibre entre le principe d’autonomie des religions et la liberté d’enseignement et de recherche qui ont valeur constitutionnelle. Au contraire, la Suisse et le Danemark marqués par le protestantisme traitent la théologie comme n’importe quelle autre discipline en écartant toute intervention formelle des autorités religieuses. La France a quant à elle une position de retrait par rapport à la théologie en Vieille-France/régime de séparation tout en continuant d’administrer pour des raisons historiques, trois facultés ou centre d’enseignement de théologie intégrés dans les universités de Strasbourg et de Lorraine. Mais la théologie enseignée dans des facultés publiques et des établissements supérieurs d’enseignement privé d’intérêt général n’est pas pour autant ignorée par les pouvoirs publics. Elle est évaluée par l’HCERES et peut faire l’objet de conventionnements avec l’État.
Notes de bas de page
1 Baroin François, Rapport à l’Assemblée nationale « Pour une nouvelle laïcité », 2003.
2 Préconisation reprise du Rapport sur l'application du principe de laïcité dans la République de Bernard Stasi de 2003.
3 Les ministres des cultes sont formés dans des facultés de théologie composantes d’universités publiques dans les pays nordiques, l’Autriche, la Suisse, le Royaume-Uni, la Grèce et la Finlande. Voir Messner Francis (dir.), La formation des cadres religieux en Europe, Grenade, Comares, 2015, 272 p.
4 19 facultés publiques de théologie protestante, 11 de théologie catholique, 1 facultés pour la formation des rabbins, un département de théologie orthodoxe à Münich et un séminaire de théologie vieille-catholique à Bonn ; 12 facultés privées de théologie (7 pour l'Église catholique, 4 pour les protestants et 1 pour les juifs) subventionnées par les pouvoirs publics et dont les diplômes sont reconnus par l'État complètent cet ensemble.
5 Empfehlungen zur Weiterentwicklung von Theologien und religionsbezogenen Wissenschaften an deutschen Hochschulen, 2010.
6 Seminar Lantershofen et Studium Rudolphinum in Regensburg. Dans ces deux séminaires les futurs prêtres ne fréquentent pas les facultés de théologie des universités d’État mais sont formés par des enseignants exclusivement recrutés par l’autorité ecclésiastique.
7 Le terme de droits internes des religions englobe les droits, statuts, règlements et disciplines élaborés par les Églises et religions aux fins d’organiser les confessions religieuses (statut des institutions et des activités, place et rôle du personnel d’encadrement et des membres). Ils relèvent à la fois du droit et de la théologie. L’accent est toutefois placé sur l’une ou l’autre de ces matières selon les religions concernées. Dans la plupart des cas l’imbrication est de règle. Ces droits internes des religions ou droits religieux comprennent notamment le droit canonique, les diverses disciplines des Églises protestantes, le droit hébraïque, le droit musulman ou islamique.
Auteur
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Francis Messner
Université de Strasbourg
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