Gastrosophie, gastroscience, gastropoésie : les estomacs de Charles Fourier

Thomas Bouchet

p. 132-147

Résumé

Penseur des passions, Charles Fourier (1772-1837) élabore une réflexion multiforme sur un modèle de vie associée qu’il baptise « harmonie », opposé en tous points à l’ordre « civilisé » de son temps. Les estomacs sont l’une des innombrables contrées inattendues que ses écrits permettent d’explorer. Ils occupent une place suffisamment centrale pour qu’on puisse les étudier selon diverses perspectives : la gastrosophie, la gastroscience, la gastropoésie. Pour s’engager à la suite de Fourier dans ces trois univers complémentaires, il convient d’abord de mesurer l’abîme qu’il creuse entre les splendeurs des estomacs en harmonie et les misères des estomacs civilisés ; de décrire ensuite une sagesse et une science de l’estomac ; de souligner enfin que Fourier invite à choyer cette partie du corps – selon lui l’estomac n’est pas un organe gargouillant et plutôt dégoûtant cantonné en partie basse mais l’un des lieux d’une vertigineuse et poétique réhabilitation du corps et de la chair.


Texte intégral

1Dans l’histoire des idées en général et dans l’histoire de l’écriture de l’estomac en particulier, Charles Fourier (1772-1837) a tout d’un « météore inclassable1 ». Penseur des passions – « Le bonheur consiste [écrit-il] à avoir beaucoup de passions et beaucoup de moyens de les satisfaire2 » –, il élabore inlassablement une réflexion sur un modèle de vie associée qu’il baptise du nom d’« harmonie », opposé en tous points à l’ordre civilisé de son temps, et fondé sur ce qu’il qualifie d’« attractions passionnées selon les groupes et les séries3 ».

2Ses écrits situés à l’orée du xixe siècle portent la trace d’influences multiples aux origines très variées (écrivains ou philosophes, journalistes ou auteurs d’opéras-ballets). Ils permettent également d’explorer des contrées nouvelles. Parmi elles : diverses parties du corps, du talon jusqu’à la bouche, et notamment les « estomacs ». Le mot est employé ici au pluriel car il existe plusieurs façons d’être estomac chez Fourier. D’abord, on ne trouve pour ainsi dire aucun point commun entre estomacs en harmonie et estomacs en civilisation. Ensuite, la question des estomacs éclaire à de nombreux égards le mouvement général d’une pensée qui donne à un organe souvent négligé ses lettres de noblesse.

3Les estomacs de Fourier occupent une place suffisamment centrale pour qu’il soit possible de les étudier avec trois perspectives en tête : la gastrosophie, la gastroscience, la gastropoésie. Le mot « gastrosophie » figure dans les écrits de Fourier, qui l’emploie souvent et en fait l’un des points d’application les plus éclatants de ce qu’il appelle l’écart absolu4. La part de mystère qui nimbe aujourd’hui le terme pour ainsi dire inusité de « gastrosophie » prouve qu’il n’a connu pour ainsi dire aucune postérité dans l’histoire des idées. C’est dommage, car la gastrosophie porte une très forte charge évocatrice et stimule à la fois la réflexion et l’imagination. Les deux autres mots (gastroscience et gastropoésie), absents de l’œuvre de Fourier, ont l’intérêt de transposer l’idée maîtresse dans deux autres domaines ; ce qu’ils évoquent permet d’ouvrir des perspectives complémentaires sur la grandeur et la puissance des estomacs.

Aperçus sur les splendeurs des estomacs en harmonie

4Depuis quelques années les lecteurs ont la possibilité d’apprivoiser l’œuvre de Fourier grâce à un manuscrit récemment édité sous le titre Le Réveil d’Épiménide5. Cet écrit non daté et inachevé a sans doute été rédigé dans les six à dix ans qui ont suivi la parution de Théorie des Quatre mouvements et des destinées générales (1808), le premier grand traité signé par Fourier : il y a dans la Théorie l’annonce d’un « Épiménide » à venir6 ; Le Réveil fait directement écho à certains passages de la Théorie.

5Le Réveil d’Épiménide a pour matrice un mythe littéraire attesté depuis l’Antiquité, adapté à de nombreuses reprises au tournant du xviiie et du xixe siècle7. Dans la version écrite par Fourier, Épiménide et son compagnon Jafar ont quitté Paris en avril 1806 puis ils se sont engagés dans une traversée en Méditerranée ; leur navire a essuyé une tempête, ils ont fait naufrage, ils ont survécu et ils ont plongé dans un lourd sommeil au fond d’une grotte ; ils se réveillent en l’an 2000 à 5 heures du soir dans cette même grotte.

6Les premiers humains qu’ils découvrent sont des géants et géantes de respectivement 7 pieds et 6,5 pieds de haut, qui leur inspirent grande inquiétude. Puis ils s’extasient face au paysage luxuriant qui s’offre à leurs yeux. Ils admirent « de belles pièces de blés et de vignes […] et des groupes qui paraissent être de vigoureux mortels occupés à charger des récoltes et arroser les campagnes à force de pomper ». S’avance ensuite « un convoi de subsistances, des chars suspendus et chargés d’ortolages, rangés en pyramides, en gerbes ou autres formes. À cet aspect, Épiménide commence à croire que ces géants ne sont pas des Dieux mais des mortels amis de la bonne chère ». Un long dialogue s’engage alors avec l’un des géants, Hipparque :

— Et vous dites [s’enquiert Épiménide], que les cuisiniers sont des gens importants chez vous ?
— Parbleu [répond Hipparque], ils sont la base de l’édifice social.
— […] Voilà un escadron de cuisinières dodues fort appétissantes, mais elles sont vêtues plus richement que ne l’étaient nos grandes dames de Paris.
— Je vous ai dit que c’est une troupe d’élite. Ce sont des fameuses cuisinières de Palestine qui se rendent à Gnide où il y aura demain grande fête et grande chère. Ces artistes vous feront manger des ragoûts de tous les pays et de tous les siècles, depuis le plat de Vitellius jusqu’au brouet noir des Spartiates. Ce sont des gens profonds qui ont fait de grandes études sur la cuisine et renouvelé les lumières de tous les temps et de tous les lieux8.

7La gloire que recueillent les cuisinières pour des mets qui contentent l’estomac est l’une des caractéristiques de l’état d’harmonie dans lequel Épiménide et Jafar se retrouvent immergés après leur long sommeil.

8Des scènes comparables ponctuent Le Nouveau Monde amoureux, un texte lui aussi inachevé, composé sans doute dans les mêmes années que Le Réveil. Le lecteur découvre au fil des pages de réjouissants festins qui résultent de préparatifs méticuleux : ici, les « fours de bataille » sont sur le point de « vomir des torrents de petits pâtés9 » ; un peu plus loin, Pantagruel est désigné comme le « plus fort mangeur du globe10 ». On trouve aussi dans Le Nouveau Monde amoureux quelques affirmations qui permettent de s’assurer de la centralité de l’estomac dans l’ordre corporel en temps d’harmonie. Lorsque l’état de civilisation ne sera plus qu’un mauvais souvenir, tout le genre humain sera pourvu d’« estomacs d’autruches11 ».

9Ces évocations sont d’autant plus marquantes qu’elles contrastent radicalement avec ce que Fourier martèle par ailleurs sur l’état lamentable des estomacs dans la société française de son temps, et plus précisément dans le Paris que fréquentait Épidémide avant son endormissement.

Les misères des estomacs civilisés

10Un petit détour d’ordre biographique permet de se faire une première idée des malheurs que peuvent éprouver des estomacs civilisés. Fourier était semble-t-il affligé de problèmes stomacaux récurrents. La bataille des petits pâtés rapidement évoquée plus haut lui fournit le prétexte d’une remarque qui renvoie à des motivations d’ordre personnel. « Je choisis ce mets, étant fondé à reprocher aux civilisés leur impéritie en ce genre ; je les aime beaucoup et suis obligé de m’en priver faute de pouvoir les digérer, ce qui n’arriverait pas si nos cuisiniers savaient les composer pour divers tempéraments, y faire intervenir dans certaines espèces des aromates et vinaigres favorables à tous genres d’estomac12. »

11Il est attesté que Fourier avait l’occasion de fréquenter des restaurants parisiens modestes et les tables dans les villes et les bourgs où le conduisaient ses activités de commis voyageur13. Les mets, l’eau et le vin n’y étaient pas toujours de bonne qualité. Bien d’autres estomacs que le sien, même mieux armés contre l’adversité, ont eu l’occasion d’en souffrir ; la mort par intoxication et empoisonnement alimentaires n’était pas chose rare.

12On ferait fausse route si on érigeait les mésaventures de Fourier en cause principale de l’intérêt qu’il éprouve pour cet organe : l’affaire dépasse de beaucoup le stade de l’anecdote. C’est avant tout aux estomacs des pauvres, aux estomacs du peuple que la nourriture ou la boisson font selon lui violence. Dans ses écrits il rêve tout haut de la fin des privations pour les Français plongés dans la misère. Il les observe de près et leur destinée attise la haine qu’il éprouve contre son temps. Il dénonce non seulement les quantités insuffisantes, mais aussi et peut-être surtout une qualité indigne d’un être humain. Il évoque pour Paris l’infâme pain, la « colle rance qu’on appelle vermichelli », ou encore les vins « fabriqués avec bois de teinture, potasse, litharge, lie, esprit 3/6, vin cuit, mélasse, réglisse, miel alun, iris et autres poisons mercantiles14 ». Il insiste sur divers dérèglements qui expliquent les ravages alimentaires d’alors : vente de produits frelatés, modes de conservation déplorables. Il dénonce la spéculation qui fait flamber les prix, procure aux intermédiaires de scandaleux profits, place les consommateurs dans des situations invivables.

13Les estomacs des plus riches sont-ils beaucoup mieux lotis ? Rien n’est moins sûr, pense Fourier : ceux qui peuvent payer grassement leurs repas sont eux aussi, à un degré moindre, non seulement victimes mais aussi bourreaux de leurs estomacs. Ils ne savent que « jouer des mâchoires15 ». Fourier raconte avec cette idée en tête l’histoire d’une riche princesse qui rêve de rompre avec son régime habituel : placée un jour « à une table somptueusement garnie par les soins des préfets et des maires », elle formule une requête qui montre combien ennui et lassitude règnent aux tables les mieux garnies : « Tout cela est bien beau, mais je préférerais des pommes de terre. » Mais son désir est beaucoup moins facile à assouvir qu’elle aurait pu l’espérer : il n’est pas aisé, glisse Fourier, d’en trouver dans Paris « où ce légume est si maladroitement cultivé et recueilli16 ». Quant aux rois drapés dans leur toute-puissance, ils sont à table « tristes comme des hiboux17 » : ce qu’ils mangent et boivent ne procure aucun plaisir à leurs augustes estomacs.

14Fourier tient pour négligeables de remarquables évolutions qui lui sont contemporaines dans l’art de cuisiner, de contenter les papilles et de bien nourrir les estomacs. Il connaît la réputation des grands restaurateurs du Palais-Royal – un quartier de Paris qu’il fréquente souvent à partir des années 1820. Là officient Meunier-Véry (« dès qu’un estomac étranger débarque à Paris, c’est la première table qu’il va visiter18 ») ou Les Frères provençaux, ou Chatelain ; ou bien encore les moins luxueux Pollet ou Urbain, sans oublier des « magasins d’alimentation » (Corcellet, Chevet), des confiseurs, des chocolatiers à la mode.

15Fourier ne daigne pas commenter les créations culinaires de Grimod de la Reynière, dont l’Almanach des gourmands commence à paraître en 180319. Il n’a que souverain mépris pour Joseph Berchoux qui signe, également en 1803, La Gastronomie, ou l’Homme des champs à table. La théorie que développe Brillat-Savarin dans sa Physiologie du goût, ou Méditations de gastronomie transcendante, 1825 – daté de 1826 – ne trouve pas grâce à ses yeux : elle est « simpliste20 ». Or, dans ce domaine comme dans tous les autres, Fourier vante la supériorité du mode composé sur le mode simple.

16Si les plus réputés des spécialistes en gastronomie eux-mêmes n’ont pas selon lui la moindre idée des ressorts profonds de la satisfaction stomacale, c’est pour une raison d’ordre très général : nul (sauf lui) n’est apte en vérité à mettre en relation mécanismes alimentaires, mécanismes naturels et mécanismes sociaux. Les dérèglements qui affectent les estomacs en civilisation tiennent à plusieurs causes concordantes : l’inadaptation de la nourriture aux besoins et aux désirs, quels que soient les mangeurs ; le mépris dont l’acte de se nourrir est trop souvent attaché (ingérer, ce serait satisfaire de basses fonctions) ; l’impuissance enfin à décrypter ce qu’est l’humain. Il n’est pas possible de penser sérieusement la question de l’estomac sans s’appuyer sur un savoir débarrassé des incohérences et aberrations qui règnent en civilisation. Ainsi le triste état des estomacs peut-il révéler à lui seul, pour qui sait lire le « grimoire de la nature21 », le triste état de la vie en société. Fourier diagnostique par là un gigantesque et inutile gâchis alors qu’à rebours de toutes les croyances de son temps, une sagesse et une science de l’estomac sont possibles.

Sagesse et science de l’estomac

17Une sagesse de l’estomac ? Fourier la baptise du nom de « gastrosophie ». Elle englobe et surclasse gourmandise et gastronomie. D’après la Théorie de l’unité universelle, elle est « haute sagesse gastronomique, profonde et sublime théorie d’équilibre social22 ». D’après Le Nouveau Monde industriel et sociétaire, elle est la « gourmandise équilibrée par la variété qui satisfait à la fois le goût, l’imagination et l’estomac, bien plus fort en facultés digestives, quand on le soutient par une échelle de variétés adaptées au tempérament23 ». D’après Le Nouveau Monde amoureux, elle permet « d’adapter les aliments à chacun des huit cent dix tempéraments, de les présenter en série graduée selon les âges, saisons, climats et autres circonstances à combiner dans le régime journalier24 ».

18Indice probant de l’extrême originalité de Fourier dans le paysage de la pensée de son temps, la gastrosophie permet de se faire une idée de l’ensemble du système car elle assure et révèle à la fois les équilibres et les harmonies. C’est là une forme de sagesse mais aussi une « nouvelle science », une « science de premier rang ». Il est hors de question que les estomacs soient livrés à l’improvisation et au bricolage. Ils méritent des aliments adaptés et des soins attentifs arrimés à un ensemble de connaissances certaines : sur les corps humains, leurs besoins, leurs capacités ; sur la composition et les vertus des aliments ; sur les circuits de production et de distribution. « on doit compter comme science de premier rang celle qui est boussole du régime hygiénique et gage de santé pour chacun des 810 tempéraments et gage de consommation d’un immense produit pour l’absorption duquel il faudra créer des estomacs d’autruches à tout le genre humain. Tel est le rapport sous lequel j’ai envisagé la nouvelle science que je nomme gastrosophie25. »

19Au croisement de la chimie, de l’agronomie, de la médecine et de la pharmacie, etc., la gastroscience occupe une position stratégique dans un ensemble qui englobe les activités de production, de préparation et de conservation. Mais elle est scientifique pour une autre raison encore : elle s’harmonise naturellement avec la science des passions, pierre de touche de la pensée de Fourier. Les passions sont selon lui au nombre de douze – ou plutôt de douze plus une, puisqu’aux cinq sensitives (le goût, la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher), aux quatre affectives (amitié, amour, ambition, familisme) et aux trois mécanisantes (cabaliste, papillonne, distributive) s’ajoute l’unitéisme. Elles entrent en composition pour produire une gamme de grosso modo huit cent dix caractères. Il ne fait aucun doute, écrit Fourier, que pour bien se nourrir, il faut activer non seulement les cinq passions sensuelles – pratiquer la sagesse de l’estomac c’est les exercer les unes et les autres – mais aussi les affectives et les mécanisantes. Voici par exemple ce qu’il en est pour « la papillonne » ou passion du mouvement, de l’alternance, du changement. Comment ne pas remarquer que cette passion, qui contribue à rendre désirable la vie en société, peut aussi être stomacale ? « Les estomacs ont également besoin de ce papillonnage : une variété périodique de mets aiguise l’appétit et facilite les digestions26. »

20Ainsi l’harmonie favorise-t-elle discussions et débats toujours profonds et mémorables à propos de ce qui convient à l’estomac en fonction des agencements passionnels. Fourier répète que son système est la science sociale par excellence. L’association composée et toujours recommencée des êtres en phalanges ne peut faire l’économie de l’extraordinaire diversité des agencements possibles. Les estomacs obtiennent dans ces conditions le statut de personnages à part entière.

Au fait, certains estomacs sont affadis par la volaille grasse, et se plaignent qu’elle leur soulève le cœur. Ils préfèrent un coq mariné de trois ans, ou une poule âgée et macérée. Ces viandes faites ont beaucoup de saveur ; elles s’attendrissent et deviennent toniques à l’aide de sauces et apprêts qui les mortifient.

Si, dans un banquet, chez quelque Sybarite, l’un des convives paraît désirer ce chétif régal d’une vieille poule, on lui répondra que c’est un mets si commun, qu’on ne se serait pas douté qu’il pût plaire à personne. Cependant sur 50 individus, il s’en rencontre au moins un qui a ce goût bizarre : on en trouvera donc 24 dans une Phalange contenant 1200 sociétaires au-dessus de l’âge de 15 ans, y compris les femmes27.

Choyer les estomacs

21Les « viandes faites » aussi bien que les viandes fraîches trouvent toujours preneur en harmonie. Il suffit pour cela que chacun éduque ses sens pour jouir de ses préférences. Dans ces conditions, l’éducation à la gastrosophie tient une place de choix dans le processus d’éducation globale. En harmonie les estomacs sont choyés dès le plus jeune âge. Plus globalement, les enfants sont initiés à tous les aspects de l’art du bien manger. « Éloigner l’enfant de cet atelier qu’on nomme cuisine, ce serait lui enlever le plus fort de tous les stimulants. Rien n’est plus propre à intriguer les groupes d’enfants dans leurs travaux que de les allier avec la gourmandise, leur passion dominante28. »

22La curiosité et l’enthousiasme enfantins sont selon Fourier les plus sûres garanties d’une diffusion à l’ensemble du corps social.

Quelle est [la] passion dominante [des enfants] ? Est-ce l’amitié, la gloire ? Non, c’est la gourmandise ; elle paraît faible chez les jeunes filles : c’est que la civilisation ne leur fournit pas les mets qui conviennent à leur âge et leur sexe. Observez les penchants de cent petits garçons. Vous les verrez tous enclins à faire un Dieu de leur estomac et combien de pères sur ce point sont émules des enfants. Dès lors, si l’harmonie établit pour les enfants un culte de la gourmandise on peut présumer que les pères s’enrôleront volontiers sous les deux bannières et qu’ils joindront au culte de l’amour celui de la bonne chère qui sera exclusif pour les enfants29.

23L’attention déférente accordée aux estomacs pourrait fort bien être l’indice d’autre chose encore : une gastroreligion ou un gastroculte. Plusieurs descriptions de cérémonies où la bonne chère figure en majesté donnent envie de creuser cette piste, via notamment une lecture très attentive du Nouveau Monde amoureux. Une enquête sur ce terrain conduirait sans doute trop loin. On s’en tient donc à quelques remarques, qui pourraient orienter la recherche : primo, il faut rappeler que Le Nouveau Monde amoureux a une dimension humoristique et satirique très marquée, de sorte que la divinisation de l’estomac redouble les railleries de Fourier contre toutes les autorités constituées (l’Église catholique, mais aussi l’État, l’armée, etc.) ; secundo, les écrits de Fourier ne consistent jamais en une réfutation de l’existence d’un dieu qu’il a tendance à identifier avec la nature ; tertio, ce dieu qui n’exige ni « frugalité, sobriété et autres arlequinades », ni « intempérance », est celui qui sait « établir la balance dans toutes les jouissances30 ».

24Choyés, préservés du manque, apprivoisés par des préludes raffinés, satisfaits par des mets choisis et variés, les estomacs connaissent en harmonie un état de grand bien-être. S’ils n’éprouvent plus la sensation du vide ni la sensation du trop-plein, c’est en particulier parce que la digestion s’effectue dans des conditions très favorables. Fourier est d’avis qu’une bonne digestion est l’une des clés de la qualité de la vie en société. Stimulée par divers toniques aux vertus reconnues, elle permet de relancer jour après jour, repas après repas, le plaisir. Elle préserve de deux menaces – la béance, l’engorgement –, deux des formes d’une immobilité qui rime avec la maladie et avec la mort. L’engorgement, par exemple, est selon Fourier remarquable pour ses effets délétères.

Lequel sait le mieux jouir, ou de ces goinfres [civilisés], qui se gorgent jusqu’à se rendre malades, ou d’un gastronome sensé qui ne mange que dose convenable à son tempérament et qui se croirait de loin plus dupe en se disposant à l’indigestion, se fatiguant l’estomac, qu’en laissant intacts quelques mets qui sont payés ? Assurément, celui-là sait mieux jouir que les rustres qui ont pour loi de tout manger parce que tout est payé31.

25Très loin des souffrances qui tenaillent les civilisés aux estomacs épuisés, fatigués, usés, le système alimentaire des harmoniens a pour but « d’accélérer la digestion, soutenir l’appétit, le reproduire sans cesse32 ». Ils vivent dans un luxe partagé, condition indispensable pour l’épanouissement des esprits et des corps : « en vain aurait-on bon estomac et brillant appétit si l’on manque d’un écu pour dîner33 ».

 

26Fourier est persuadé d’avoir fait dans tous les domaines des découvertes décisives. Ses idées sur l’estomac – comme ses idées sur la plupart des questions qu’il aborde – ne lui valent pourtant, le plus souvent, qu’indifférence voire ironie et sarcasmes. Le ton adopté par exemple le 10 juillet 1834 dans le journal Le Constitutionnel pour rendre compte de ses idées sur l’estomac le mortifient : « [Selon ce journal] les tables de la 5e classe, tables du peuple, seront, au bout de dix ans, lors du plein essor d’industrie, servies d’une quarantaine de variétés de mets, et une dizaine de boissons : […] il faudrait, par chaque tête d’homme, trois estomacs de rechange, pour un tel régime34. »

27L’auteur du compte rendu qui paraît dans Le Constitutionnel ne perçoit effectivement dans les écrits de Fourier sur la question – et notamment la Théorie des quatre mouvements – ni sagesse, ni science ; il est également insensible à la gastropoésie qui affleure dans ses textes, aux surgissements verbaux qui les rythment puisqu’il ne concède à Fourier qu’une « poésie d’idées » fantaisiste dans une veine fantastique très risible. Pour un lecteur d’aujourd’hui la gastrosophie, la papillonne des estomacs, les réjouissants effets du très digeste vin mousseux de la côte du Tigre, le chétif régal d’une vieille poule ou encore les estomacs d’autruches sont autant d’invitations à la rêverie. Le mouvement culmine peut-être dans un morceau de bravoure du Nouveau Monde amoureux, feu d’artifice verbal, ode à la bonne chère et au bonheur en société qu’il vaut la peine de citer longuement :

Pendant la séance du concile on préludait de toute part ; les uns par des punchs cordiaux et salaisons, les autres par des potages délayant limonades et orangeades. Enfin le signal est donné à l’heure par une 1re bordée de 600.000 petits pâtés. Les 300.000 convives s’arment de 300.000 bouteilles de vin mousseux de la côte du Tigre. On ébranle tous les bouchons et au moment où la tour de Babylone fait signe de feu d’armée les 300.000 bouchons partent à la fois et leur pétarade immense retentit avec fracas dans les antres des montagnes voisines. On s’asseoit, on attaque de toutes parts le majestueux édifice et toutes les légions font des prodiges d’appétit. On remarque, par-dessus tout, le magnanime Pantagruel, grand [mot illisible] de la croisade et pour le plus fort mangeur du globe.

Après la première fougue apaisée, la conversation s’établit sur la sagesse ou gastronomie et chacun admire la profondeur, l’érudition des jeunes croisés, leur dissertation judicieuse sur les mets et les vins, la finesse de leurs critiques sur les apprêts des cuisiniers d’Orient. Les vétérans des corps sybillins déclarent qu’ils croient voir en eux non pas des élèves mais des Nestors de sagesse, des colonnes de la vraie philosophie et que les nations les plus célèbres ont sujet de s’alarmer si toute la jeunesse des 5 empires latins égale la perfection qui brille dans cette croisade de savetiers philosophes.

Entre-temps on a servi outre la 1re bordée 120.000 petits pâtés qui ont été l’objet des plus savants débats comme centre de la ligne d’attaque et, le premier acte étant fini, tous les convives se lèvent un instant pour faciliter le changement de service tandis que les tables se couvrent de desserts et de pièces légères.

Sur ces entrefaites on voit arriver une nuée de petites hordes (12 hordes) du voisinage qui se sont réunies pour venir saluer le magnanime Pantagruel Archi [mot illisible] de [espace blanc] d’Europe et désigné par les sacripans de tous les empires pour être promu l’année suivante au rang de Proto [mot illisible] suprême de l’Argot du globe. Les petites hordes, après avoir offert à Pantagruel la couronne de chêne, démasquent un brillant monument qu’entourait leur cavalerie et dont ils font présent à la croisade. Ce sont deux croquantes énormes, représentant fidèlement l’ancien temple de Jérusalem avec les tours et fortifications. On conduit l’une des deux croquantes sur un tertre du voisinage préparé à cet effet et l’on pointe contre elle 4 pieux de petite artillerie qui la font voler en éclat. Les débris de la forteresse recueillis avec soin sont servis aux chefs de la croisade et aux tables voisines de là. La seconde reste pour être exposée aux regards des armées avant d’être mangée. Les petites hordes se rendent à une table qui leur est préparée et où elles reçoivent les visites successives de divers coeres et coeresses de la croisade à qui elles annoncent pour le lendemain une visite générale des petites hordes de la province35.

28Dans ces quelques lignes Fourier bouscule les hiérarchies établies. Les images mettent à mal l’ordonnancement classique du monde. Le corps dans sa splendeur, le corps glorieux et poétique n’est plus le siège de la vile dégradation organique. L’estomac cesse d’apparaître comme un organe gargouillant et plutôt dégoûtant, cantonné en partie vulgaire du corps. Il devient l’un des lieux d’une vertigineuse réhabilitation du corps et de la chair, au même titre que le talon érigé en mystérieux objet de désir ou que cet étonnant « archibras » dont, sensibles à la poésie de Fourier, les surréalistes ont dit la troublante beauté :

Au temps de l’harmonie, quand plus rien ne restreindra nos projets vivants nous pousserons de notre être un membre puissant et sensible, comme la trompe de l’éléphant et qui pourra servir de parachute, l’archibras. On s’est bien moqué de cette image fantastique : « Preuve que ne savent rien inventer, dit Fourier. Prennent figures à la lettre » et il formule sans peur les images de l’homme fidèle à son mouvement original, réintégré à la nature et capable de prendre partout l’initiative contre le « désordre des climatures », les bêtes malfaisantes, le mal sous toutes ses formes36.

Notes de bas de page

1 L’expression est employée par Alain Corbin à propos de l’écriture des manières de jouir chez Fourier (Corbin Alain, L’harmonie des plaisirs, Paris, Perrin, 2008, p. 447).

2 Fourier Charles, Théorie des quatre mouvements et des destinées générales (référence désormais abrégée TQM), dans Debout-Oleszkiewicz Simone, Œuvres complètes de Charles Fourier, vol. 1, Paris, Anthropos, 1971, p. 92.

3 La meilleure synthèse sur la vie et la pensée de Fourier est la biographie écrite par Jonathan Beecher : Beecher Jonathan, Fourier. Le visionnaire et son monde, Paris, Fayard, 1993 [1986].

4 Sur cette question, voir Bonnain-Moerdijk Rolande, « Fourier gastrosophe », dans Lefebvre Henri (dir.), Actualité de Fourier, Paris, Éditions Anthropos, 1975, p. 145-180 ; Bouchet Thomas, « Tables d’harmonie. Gourmandise, gastronomie et gastrosophie chez Charles Fourier », dans Weest-Sooby John (dir.), Consuming Culture: The Arts of the French Table, Newark, University of Delaware Press, 2004, p. 42-51.

5 Fourier Charles, Le Réveil d’Épiménide (référence désormais abrégée RÉ), Paris, Fata Morgana, 2014, avec de très utiles préfaces par René Schérer et Constantin Irodotou.

6 Fourier « annonce en 1808 un Épiménide destiné à se réveiller en l’an 2200 […]. À cette époque seulement s’achèvera la 8e période sociale qu’il prophétise. Il ne s’agit alors que d’une publicité pour une souscription » (Bologne Jean-Claude, « Le réveil d’Épiménide : fortune d’un mythe littéraire », Bruxelles, Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 2018, http://www.arllfb.be).

7 L’article de Jean-Claude Bologne cité dans la note précédente constitue une précieuse mise au point sur la fortune littéraire du mythe.

8 RÉ, p. 116 et suiv.

9 Fourier Charles, Le Nouveau Monde amoureux (référence désormais abrégée NMA), Paris, Anthropos, 1972, p. 367.

10 Ibid., p. 369.

11 Ibid, p. 144.

12 Ibid., p. 347.

13 Beecher Jonathan, Fourier. Le visionnaire et son monde, op. cit., passim.

14 Fourier Charles, Le Nouveau Monde industriel et sociétaire, ou invention du procédé d’industrie attrayante et nouvelle distribuée en séries passionnées (référence désormais abrégée NMIS), dans Debout-Oleszkiewicz Simone, Œuvres complètes de Charles Fourier, Paris, Anthropos, 1971, p. 256 (note).

15 Ibid., p. 309.

16 NMIS, p. 273.

17 TQM, p. 171.

18 Gardeton César, Le Nouveau Guide des dîneurs, Paris, Breauté, 1828. Cité par Aron Jean-Paul, Essai sur la sensibilité alimentaire à Paris au 19e siècle, Paris, Éditions EHESS, « Cahiers des Annales », 1967.

19 Grimod de La Reynière Alexandre-Balthazar-Laurent, Almanach des gourmands, ou Calendrier nutritif, servant de guide dans les moyens de faire excellente chère, Paris, Maradan, 1803-1812.

20 Fourier Charles, La Fausse Industrie morcelée, répugnante, mensongère, et l’antidote, l’industrie naturelle, combinée, attrayante, véridique, donnant quadruple produit (référence désormais abrégée FI), dans Debout-Oleszkiewicz Simone, Œuvres complètes de Charles Fourier, Paris, Anthropos, vol. 8-9, 1966-1968, p. 283.

21 TQM, p. 12.

22 Fourier Charles, Théorie de l’unité universelle (référence désormais abrégée TUU), dans Debout-Oleszkiewicz Simone, Œuvres complètes de Charles Fourier, Paris, Anthropos, vol. 2-5, p. 105.

23 NMIS, p. 285.

24 NMA, p. 137.

25 Ibid., p. 144.

26 TUU, vol. 2, p. 410.

27 Ibid., p. 136.

28 Fourier Charles, manuscrit daté de 1821, Archives nationales, cité dans Fourier Charles, Vers une enfance majeure, textes sur l’éducation réunis et présentés par René Schérer, Paris, La Fabrique, 2006, p. 123.

29 NMA, p. 139. Ou encore : les harmoniens sont « tous cuisiniers dès l’enfance » et « l’aptitude à préparer quelques mets est une des épreuves auxquelles on astreint les récipiendaires qui veulent grader dans les chœurs impubères » (Ibid., p. 131).

30 FI, p. 285.

31 NMA, p. 136. Cela va à l’encontre des interprétations hasardeuses que propose Michel Onfray à propos d’un Fourier adepte de l’excès, dans Onfray Michel, Le Ventre des philosophes, Paris, Grasset, 1989.

32 NMA, p. 134.

33 TQM, p. 77.

34 FI, p. 285.

35 NMA, p. 369 et suiv.

36 Extrait de l’article qui ouvre le premier numéro de L’archibras, no 1, Le surréalisme. Paris, Le Terrain Vague, avril 1967.


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