Le cimetière, une histoire juive…
p. 181-192
Texte intégral
1L’histoire des cimetières juifs en Europe se heurte à l’absence de traces de sépultures avant le xie siècle bien que depuis des temps encore plus reculés les juifs aient pu, en Occident chrétien, enterrer leurs morts selon leurs coutumes et disposer du droit de posséder un lieu de sépulture séparé. Les terrains qui leur sont concédés sont souvent d’accès difficile ou situés dans des zones inondables, mais malgré ces difficultés, les juifs peuvent, sans entraves excessives, rester fidèles à leurs traditions funéraires. Déjà, dans le livre communal de Bohême (1330-1340), et il s’agit d’une disposition validée par le pape Innocent IX, le législateur condamne à mort un chrétien qui aurait profané un cimetière juif ou déterré une sépulture (mais peut-être était-ce une exception et telle condamnation n’a-t-elle été jamais exécutée ?). Cette mention, à elle seule, confirme l’importance conférée par les chrétiens aux nécropoles juives.
2Avant d’aborder la question du cimetière stricto sensu, nous nous interrogerons, sur le sens et le principe même de l’enterrement dans les sources juives.
I. Le rituel de l’enterrement et sa signification
3Pourquoi devrait-on ensevelir les défunts se demandent les maîtres du Talmud de Babylone1 ? Est-ce par simple respect pour les morts ou encore michoum kapara, c’est-à-dire dans une perspective de pardon ? En effet, nous dit en substance Rachi, le grand commentateur champenois du xie siècle, le fait d’ensevelir une personne montre qu’elle n’est rien. « Vanité des vanités » … l’être humain n’est que peu de chose et seule l’humilité atteste la sincérité de l’action humaine sur terre. En acceptant de se fondre dans le grand magma des origines, le défunt reconnaît humblement son statut de créature et peut alors prétendre au pardon divin.
4Plus prosaïquement, l’idée que la poussière des morts revienne à la terre est soulignée lors des funérailles en jetant les trois pelletées de terre rituelles sur le corps par le verset de la Bible2 :Tu viens de la poussière et tu retournes à la poussière. La poussière va à la terre, d’où elle est venue, et l’âme retourne vers Dieu qui l’a donnée », verset qui est rappelé à cette occasion. Cette forme reprend une thèse classique aux religions pour lesquelles la mort n’est pas une interruption du cycle de la vie, mais plutôt une autre forme de vie, spirituelle celle-ci. Cette idée du retour à la terre souligne avec plus de force encore que la manière juive d’enterrer les corps vise, non pas à les conserver en l’état, car le judaïsme n’a pas retenu le rituel de l’embaumement comme dans l’ancienne Égypte, mais de témoigner au mort tout le respect qui lui est dû en ne portant pas atteinte à son intégrité physique.
5L’important est de laisser le corps suivre « son destin » de chair périssable pour, par la suite, veiller au souvenir. Actuellement, en Israël, l’on a conservé l’antique usage d’enterrer dans un simple linceul à même la terre.
6Plus précisément, si la tombe individuelle est en usage depuis les temps bibliques, plus tard à l’époque romaine, les défunts sont déposés dans des nécropoles souterraines, logés dans des alvéoles à même la pierre, souvent en position verticale. Les corps, une fois décomposés, sont réunis dans des ossuaires où a lieu, un an plus tard, l’enterrement définitif.
7Depuis son apparition, le cimetière où se trouvent rassemblés tous les défunts juifs d’un lieu ou d’une contrée donnés, a pris une nouvelle dimension : il marque la réunion de tous les membres d’une communauté. Ainsi, au travers des allées s’impose l’idée d’une forte cohésion, par-delà les parcours de vie divers, voire opposés. Dans les textes gravés sur le grès des Vosges pour les anciennes stèles et sur le marbre ou le granit pour les plus récentes, s’inscrivent les histoires à la fois diverses, mais aussi fortement convergentes.
8L’usage depuis des temps très anciens d’introduire un sachet de terre d’Israël sous la tête du défunt rappelle une fois de plus, si besoin est, l’importance de la Terre promise comme lieu de référence pour le peuple juif. C’est ce lien intense que le petit sachet de terre du pays des patriarches vient symboliquement matérialiser.
9Dès les premiers temps de la Diaspora, les juifs se sont tournés pour prier vers Jérusalem marquant ainsi leur désir d’y revenir pour y être présents ne serait-ce que lors de la venue du Messie annonçant la résurrection des morts. Il y a dans ce geste comme une anticipation messianique de la résurrection et le vœu d’un retour fortement désiré dans ce lieu idéalisé qu’est la terre d’Israël où se constituerait, selon la tradition juive, une société, juste et pieuse, fidèle à la Thora. Les textes talmudiques considèrent le fait d’être enterré à l’extérieur d’Israël comme quelque chose de très négatif, prédisant aux corps des souffrances importantes pendant le voyage de retour, affres associées à l’angoisse de manquer la venue du Messie et le moment de la résurrection. De ce point de vue, le Deutéronome dit en effet :La terre apportera le pardon à son peuple3. » Il est par conséquent permis de déterrer des corps pour les transférer en Israël. Mais il reste interdit de déterrer qui que ce soit pour des raisons de convenances.
10La pierre tombale a pris elle aussi avec le temps plus d’importance.
II. Les pierres tombales
11L’on a retrouvé depuis l’époque romaine des tombes individuelles, chaque défunt ayant droit à une pierre tombale ou encore un sarcophage pour les personnes importantes. Il faut cependant rappeler que cet usage ne s’est pas facilement imposé, puisque nous trouvons à l’époque talmudique de fortes oppositions à ce sujet, comme en témoignent les propos de « Rabbi Chimone ben Gamliel [qui] dit : On n’élève pas de monuments pour les Justes, ce sont leurs actes qui font mémoire. Mais alors, pourquoi élever d’imposantes pierres tombales ? Cela n’ajoute rien au Juste, une belle pierre ne profitera point au méchant ! Pourquoi érige-t-on des monuments aussi importants4 ? »
12C’est bien pourquoi seul un simple tas de pierres marque à l’origine la place d’une sépulture. Avec le temps sont apparues les pierres tombales orientées vers Jérusalem. Ce monument s’appelle en hébreu Matséva, qui vient du verbe lehatsiv et signifie établir, renforcer. La pierre marque l’emplacement de la tombe et permet de s’y recueillir. Bien que d’usage rabbinique, le monument funéraire personnalisé est attesté depuis l’époque talmudique bien sûr, et même depuis plus longtemps, en tout cas pour les dignitaires royaux et les hauts fonctionnaires.
13L’habitude d’inscrire les noms des disparus est attestée dès l’Antiquité. Au fil des siècles, l’art funéraire se perfectionne et les inscriptions prennent de l’importance : on rajoute alors la date de décès selon le calendrier hébraïque au nom du disparu. Puis, avec le temps, la biographie du simple défunt se précise et il n’est pas rare de voir, dès le xviiie siècle des poèmes acrostiches relater sa vie, la taille des pierres augmentant alors en conséquence. Ces stèles constituent aujourd’hui un gisement particulièrement important de données historiques sur les communautés juives.
14On trouve par ailleurs depuis la Renaissance des monuments plus importants sans parler des tombes de personnages célèbres enjolivées de symboles animaux ou végétaux. Mais dès le milieu du xixe siècle les textes hébraïques sont associés à la langue nationale et de nos jours les inscriptions hébraïques disparaissent petit à petit, il ne reste plus alors que des motifs marquants l’origine juive du défunt : l’étoile de David, un chandelier ou encore d’autres symboles.
III. Le cimetière juif, un espace sacré ?
15En préambule, rappelons que le cimetière cristallise les croyances des êtres qui y reposent. L’idée de fin de vie terrestre ouvre sur un monde totalement inconnu dont les contours imprécis sont dessinés par chaque groupe humain en fonction de ses doctrines, de son histoire particulière et de ses traditions.
16La mort reste très liée, dans le langage courant, au sacré : ne parle-t-on pas, en effet de l’exécution des dernières volontés du mort comme d’un devoir sacré ? En outre, il y a lieu de se demander si le cimetière juif peut, du point de vue de la loi rituelle, être considéré comme un « espace sacré ». Nous répondrons ici par l’affirmative dans la mesure où pratiques et usages concourent à l’entourer d’un respect bien particulier.
17Bien que pour les juifs, le lieu du « sacré » par excellence soit la synagogue ou la maison d’étude, le cimetière se voit conféré un statut presque à part. En effet, cet espace étant, qu’on le veuille ou non, la dernière demeure terrestre de l’être humain, il sera considéré comme proche du monde céleste c’est-à-dire « du lieu idéal ». Or, comme le judaïsme traditionnel accepte l’idée d’une survie de l’âme après la disparition physique et qu’il adhère à la croyance en la résurrection des morts, le cimetière devient le lieu marquant le passage entre le monde d’ici-bas et le monde d’en haut, espace lui aussi habité et animé. Les lois et les coutumes traduisant ces convictions confèrent à cet endroit sa vocation particulière et son caractère sacré.
18Comment définir ici la notion de sacré ? Le mot Kadoch traduit par « sacré » ou « saint » veut dire aussi en hébreu séparé, distingué. Pour ce qui nous concerne, nous parlerons d’abord du terrain où sont ensevelis les défunts puis des corps ou des objets qui l’entourent et de leur degré de sainteté. Le cimetière, comme d’autres éléments au contact du défunt, est frappé de issour hanaa, c’est-à-dire de l’interdiction de tirer profit de cet espace ou même de l’utiliser à d’autres fins, voire à des fins personnelles. Il est donc interdit d’y manger, d’y faire paître des animaux, de les nourrir d’herbe coupée à proximité des tombes, ou encore d’utiliser le cimetière comme raccourci pour éviter de le contourner5.
19Cependant il est permis de manger des fruits d’un arbre qui a poussé dans une allée d’un cimetière à une distance de deux mètres des tombes au minimum.
20De la même façon, la pierre des monuments funéraires comme le bois du cercueil sont interdits de profit : on ne peut les réutiliser pour un autre usage ni pour un autre défunt. Par extension, tout ce qui est utilisé pour la protection du corps est frappé de issour hanaa : on ne se repose pas sur une tombe et on ne s’y assoie pas. La terre du cimetière elle-même ne prend pas ce caractère, car c’est un élément naturel. Cependant, par respect pour les défunts, il est « très détestable » – terme utilisé par les sages – de réutiliser la terre qui a servi à recouvrir les morts à d’autres fins que l’enterrement lui-même.
21Plus généralement le issour hanaa s’applique également au corps que l’on ne maniera qu’avec d’infinies précautions. Tout ce qui sera utilisé pour son habillement ne pourra plus être réutilisé. Dans la même perspective, le corps est entouré d’un infini respect : même les membres de la Hévra Kadicha, la sainte confrérie, c’est-à-dire la société du dernier devoir dont les membres lavent, habillent les défunts et procèdent à la mise en bière, ne toucheront pas le corps sans raison ni le découvriront. La toilette mortuaire sera faite à l’aveuglette sous un drap.
22Cependant, les mêmes sages qui ont interdit la crémation ont permis, à titre exceptionnel, de détruire un corps comme par exemple de verser de la chaux vive sur un défunt en état de décomposition avancée, circonstances qui auraient empêché tout enterrement digne de ce nom. Ainsi, la tradition juive reste attachée au rituel de l’enterrement du corps dans son intégralité, le corps étant l’objet d’un scrupuleux respect qui confine au sacré6.
23La notion de respect apparaît aussi de manière assez surprenante au travers de l’interdiction d’entrer dans l’enceinte d’un cimetière avec un livre de Thora, car on semble montrer une certaine supériorité sur les morts en faisant preuve d’une liberté dont les morts ne peuvent plus jouir. Confrontées aux disparus qui ne sont plus nos interlocuteurs, discrétion et humilité sont de rigueur. Au cimetière le recueillement s’impose : il faut s’abstenir d’engager une conversation à proximité des tombes. C’est pourquoi les cimetières juifs n’ont jamais été ni des asiles pour les fuyards ni des lieux publics où l’on rendait la justice comme au Moyen Âge en Occident chrétien, sans oublier la question de l’impureté rituelle, autre élément important de la question du cimetière au regard de la tradition juive.
IV. L’impureté rituelle
24Les égards dus aux morts ne peuvent être séparés, dans notre réflexion, de la notion d’impureté qui a toujours la mort pour origine. Tout contact avec un défunt obligeait le juif, dans l’antique Israël, à se purifier dans un bain rituel avant de recouvrer sa pureté et pouvoir à nouveau pénétrer dans le Temple de Jérusalem. Ces notions de pureté et d’impureté n’ont plus cours depuis sa destruction en l’an 70, pour l’ensemble des juifs. La règle énoncée comporte une exception : en effet de nos jours encore, les cohanim – les descendants directs d’Aaron, frère de Moïse, c’est-à-dire des prêtres servant dans le Temple de Jérusalem – ne peuvent pénétrer dans une nécropole sauf pour l’enterrement d’un de leurs proches.
25Pour la tradition juive, la mort est source d’impureté parce qu’elle sème le doute devant une fin souvent vécue comme absurde, et génère du même coup une certaine angoisse devant l’inconnu du jugement divin. Dans le même temps, les sacrifices avaient pour vocation de promouvoir un retour vers Dieu, donc un accès nouveau à la vie et à toutes ses richesses sous le regard bienveillant du Créateur. Ce rituel – Aboda en hébreu – se déroulait avec la participation active du Cohen. Pour conserver sa force de soutien et son enthousiasme le Cohen, dont la fonction était d’entourer et d’accueillir les juifs arrivant au Temple pour offrir les sacrifices et exprimer leur attachement à Dieu, devait donc éviter le contact avec la mort en général. On comprend alors pourquoi les cimetières juifs n’ont pas été édifiés à proximité d’une synagogue d’autant plus que, déjà à l’époque du Temple, le cimetière était relégué à l’extérieur des murs de Jérusalem. Il y a néanmoins quelques exceptions : les tombeaux des rois et de la prophétesse Houlda qui se trouvaient au sud de la ville sainte. Rappelons aussi, à la suite de Philippe Ariès, qu’» à Rome, la loi des Douze Tables interdisait d’enterrer in urbe, à l’intérieur de la ville7 ».
V. Visites et pèlerinages
26Nous parlions des visites au cimetière : il est à noter que dans l’aire aschkenaze occidentale on ne se rend pas au cimetière pendant toute l’année de deuil avant le jour du yahrtseit – c’est-à-dire le jour anniversaire du décès où l’on inaugurera la pierre tombale. Plus généralement, on se rend sur les tombes avant les grandes fêtes de Roch Hachana, le Nouvel An juif, et de Yom Kipour, le jour du pardon, et lors de l’anniversaire de deuil dans le calendrier hébraïque. À cette occasion, on allume chez soi une lampe pendant vingt-quatre heures et l’on récite le Kaddish, la prière de la séparation, lors des offices du jour. Cette commémoration commence comme toutes les solennités juives la veille au soir. Dans les communautés sépharades, on se rend très souvent au cimetière et particulièrement pendant l’année de deuil et l’on allume des lumières à même les tombes.
27Cependant, la mort exerçant toujours une certaine fascination sur les esprits, certains maîtres du judaïsme européen de l’ouest, se méfiant des excès liés à la fréquentation de ces lieux comme, par exemple, les nuits passées dans les nécropoles ou autres attitudes de ce genre, ont pris quelques distances vis-à-vis d’une fréquentation excessive des cimetières.
28Néanmoins, force est de constater qu’à la suite de l’arrivée des juifs sépharades en Occident la notion de pèlerinage sur les tombes de « Saints Rabbis » en usage sur tout le pourtour de la Méditerranée en terre d’Islam essentiellement, est revenue au goût du jour. Des pèlerinages sont de nos jours organisés dans certains cimetières du Maroc, de Tunisie ou d’Égypte à partir des pays européens et d’Israël le jour anniversaire du décès de tel ou tel rabbin célèbre. S’y ajoute aussi toute une dimension folklorique permettant de raviver les traditions linguistiques, musicales ou tout simplement culinaires de ces communautés aujourd’hui coupées de leurs racines culturelles originelles et des contrées qui les ont vues naître.
29Cependant, au sein du judaïsme d’Europe de l’Est et particulièrement dans les communautés de tradition hassidique8, il était également courant d’allumer au cimetière même des bougies au jour de yahrtseit c’est-à-dire lors de l’anniversaire de deuil, sur la tombe de ces maîtres. Cette pratique est restée vivace surtout en Israël ; celle-ci s’est installée du fait de la concentration de fidèles dans des proportions très importantes. Et, paradoxe des paradoxes, sous l’effet conjugué de ces deux traditions, l’on voit apparaître dans certains cimetières alsaciens des lumières allumées, posées sur les tombes de sages réputés alors que ces rabbins eux-mêmes se seraient sans aucun doute opposés à de telles pratiques !
30Plus généralement, un des grands pèlerinages annuels, et peut-être celui qui reste le plus emblématique parce qu’il est le plus ancien, est l’immense rassemblement de Mérone près de Safed en Israël, haut lieu du renouveau de la Kabale au xvie siècle sur la tombe de Rabbi Chim’one bar Yo’haï un des maîtres célèbres du Talmud (iie siècle en Palestine) dont l’enseignement est à l’origine du livre de la splendeur, le Zohar, maître livre de la Kabale juive. Le trente-troisième jour de la période de l’Omer qui sépare Pessa’h (Pâques) de Chavouoth (Pentecôte), des milliers de gens convergent vers Mérone à côté de Safed pour y prier et demander au saint rabbi d’intercéder auprès de Dieu pour qu’il soulage les souffrances des fidèles. Le cimetière juif reste donc avant tout, comme pour les autres confessions, un lieu de recueillement propice à la méditation, mais il a ceci de particulier que l’histoire des communautés y revit au travers des stèles, qui de siècle en siècle en restituent la mémoire.
VI. Les cimetières juifs : la pratique en France
31De nos jours, les communautés juives des trois départements français de l’Est connaissant un régime de droit local des cultes bénéficient d’une situation favorable : les anciennes nécropoles ouvertes encore au Moyen Âge ou à la Renaissance ont été agrandies, d’autres ont été créées au xixe ou au tout début du xxe siècle et de nombreux cimetières d’Alsace et de Moselle peuvent accorder des concessions perpétuelles en accord avec la loi religieuse. Rappelons qu’il existe ailleurs, en France métropolitaine, d’autres très vieux cimetières juifs, comme, par exemple, dans les anciennes communautés juives du Comtat Venaissin et du Sud-Ouest. En région parisienne, on trouve des nécropoles juives datant de l’Ancien Régime comme à Versailles et à Paris9 : il s’agit là aussi de cimetières, propriétés intégrales des consistoires ou des associations cultuelles. Cependant, après la Révolution, les responsables civils ont autorisé l’établissement de véritables cimetières juifs autonomes ou l’aménagement de carrés spécifiques dans ou à proximité des cimetières communaux. De nos jours, à l’exception des deux départements alsaciens et de la Moselle, ces espaces sont souvent pleins et de nouvelles solutions doivent être trouvées.
32Bien que les communes n’aient aucune obligation légale de concéder des terrains aux communautés religieuses dans leur cimetière pour permettre l’installation des sépultures particulières, on peut constater que la création de carrés confessionnels s’est généralisée au fil des années depuis la fin du xixe siècle10.
33Par ailleurs, la question des tombes en déshérence du fait de la disparition en déportation des descendants des défunts s’est posée dans les cimetières parisiens. En effet, l’administration peut, dans ce cas, ordonner le transfert des restes d’un défunt vers un ossuaire ou procéder à leur crémation avant de récupérer l’emplacement de ces concessions. Il s’ensuit alors une situation de contradiction entre ce qu’indique la législation d’un côté et une prescription religieuse de l’autre.
34En 2006, le rapport Machelon11 avait évoqué la possibilité de créer des cimetières confessionnels privés. Si cette suggestion, qui à ce jour n’a pas connu de suites, devait être un jour retenue, elle satisferait grandement la communauté juive.
Conclusion
35Enfin, il est encore trop tôt pour mesurer l’influence du rapport du Conseil de l’Europe sur les cimetières juifs qui souligne les difficultés auxquelles sont confrontées les communautés pour enterrer leurs défunts selon leurs traditions tout en rappelant l’apport historique inestimable des cimetières juifs de l’espace européen de l’Est totalement laissés à l’abandon depuis plus de trois quarts de siècle12. Une telle résolution ouvre, à n’en pas douter, de nouvelles perspectives pour les cimetières juifs en Europe, qu’il nous est difficile aujourd’hui d’apprécier.
Bibliographie
Conseil de l’Europe, Assemblée parlementaire, Les cimetières juifs, résolution 1883, 25 mai 2012.
Conseil de l’Europe, Commission de la culture, de la science, de l’éducation et des médias, Les cimetières juifs, rapport, doc. 12 930, 10 mai 2012.
Goldberg H.B., « Peneï Baroukh. Lois sur le deuil », Jérusalem, 1986.
Goldberg Sylvie-Anne, Les Deux rives du Yabbok. La maladie et la mort dans le judaïsme ashkénaze, Prague xvie-xixe siècle, Paris, éditions du Cerf, 1989.
Heymann Claude, « De l’urgence de l’enterrement et du deuil dans le judaïsme », dans Thiel Marie-Jo (dir.), Les rites autour du mourir, Strasbourg, PUS, 2008.
Heymann Claude, « Édifices cultuels », dans Francis Messner (dir.), Dictionnaire du droit des religions, Paris, CNRS Éditions, 2011.
Machelon Jean-Pierre, Les relations des cultes avec les pouvoirs publics : rapport au ministre de l’Intérieur, Paris, La Documentation française, 2006.
Tokastinki Y. M., « Guésher Ha’hayim », Jérusalem, 1960.
Notes de bas de page
1 Traité Sanhédrin 46b.
2 Genèse 3,19.
3 Deutéronome 3,43.
4 Bereichit Rabba, chap. 48.
5 Talmud de Babylone Meguila 33a.
6 Rabbi Shlomo ben Aderet (1235-1310), Responsa, chéélot ou-téchouvot, t. I, 369.
7 Ariès Philippe, Essais sur l’histoire de la mort en Occident : du Moyen Âge à nos jours, Paris, Points, « Points histoire », 2014, p. 25.
8 Mouvement né au xviiie siècle formant des communautés de fidèles réunis autour d’un rabbi ou maître et portant de nos jours encore un costume traditionnel de couleur noire.
9 Il s’agit de l’ancien cimetière juif portugais, situé rue de Flandre dans le 19e arrondissement de Paris.
10 Les mairies ne peuvent, cependant, octroyer de concession à une communauté donnée, mais simplement favoriser, à leur demande, le regroupement de personnes de même religion possédant des concessions de caractère privé.
11 Machelon Jean-Pierre, Les relations des cultes avec les pouvoirs publics : rapport au ministre de l’Intérieur, Paris, La Documentation française, 2006, p. 64.
12 Conseil de l’Europe, Commission de la culture, de la science, de l’éducation et des médias, Les cimetières juifs, rapport, doc. 12 930, 10 mai 2012. Voir aussi Conseil de l’Europe, Assemblée parlementaire, Les cimetières juifs, résolution 1883, 25 mai 2012.
Auteur
-
Claude Heymann
Rabbin.
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