Présentation
p. 9
Texte intégral
1« Tout ce qu’elle saura et pourra faire1 » : cette curieuse expression, rencontrée dans un document rouennais du XIVe siècle, nous ouvre d’emblée un monde de femmes actives et protagonistes de la vie sociale et économique, mais toujours dans les limites de ce que lois, coutumes et traditions, différentes à chaque époque, leur permettent de faire et d’être.
2Dans ce domaine, les sociétés européennes du passé différaient les unes des autres, mais aucune n’accordait les mêmes droits aux femmes et aux hommes. Dans beaucoup de cas, notamment dans les régions du sud de l’Europe, les femmes recevaient une dot de la part de leur famille d’origine, mais n’avaient pas le droit de la gérer pendant le temps du mariage. Dans d’autres, comme en Angleterre, les femmes mariées perdaient tout droit à la propriété, ce qui a conduit une historienne à formuler l’hypothèse que la possibilité, donnée aux maris anglais, de disposer librement des biens de leurs femmes, stimula la spéculation financière et accéléra l’évolution de l’Angleterre vers le capitalisme2. En général, les femmes pouvaient accéder à certains corps de métier, mais leur présence était soumise à un certain nombre de restrictions et limites. Dans beaucoup de cas, les femmes étaient exclues des corps de métier quand la croissance démographique ou les conjonctures du marché et de la production en faisaient des concurrentes redoutables pour la main d’œuvre masculine. Elles avaient moins de possibilités que les hommes de se former à un travail qualifié et leur accès à l’éducation a été plus lent et plus tardif que celui des hommes. Dans toutes les sociétés, les règles de comportement et les codes d’honneur étaient plus rigides et punitifs pour les femmes que pour les hommes.
3Encore aujourd’hui, nous voyons dans le monde contemporain trop d’exemples de sociétés qui ne reconnaissent pas aux femmes le droit à l’éducation, au travail, à une vie digne et libre et des économistes des pays en voie de développement, tels que le prix Nobel Amartya Sen, de même que des philosophes, comme Martha Nussbaum, ont mis l’accent sur le lien fondamental qui existe entre le développement d’une société et les droits que cette société accorde à sa partie féminine3. Mais la plus belle démonstration de la validité de ces analyses et de l’importance de ce combat est bien sûr le prix Nobel de la paix 2014, Malala Yousoufzai, la jeune Pakistanaise qui a risqué – et risque encore – sa vie pour défendre les droits des femmes à l’instruction.
4Il y a quelques années, l’historienne Daryl M. Hafter avait identifié un « paradoxe rouennais », car, alors que la coutume normande accordait très peu de droits économiques aux femmes, à Rouen, depuis le Moyen Âge, les maîtresses de métier, qualifiées de « marchandes publiques », pouvaient gérer leurs entreprises, à égalité avec les hommes4. Nous sommes parties de ce « paradoxe » pour lancer, en 2012, un projet de recherche dans le cadre du Grand Réseau de recherche Culture et société en Normandie, qui a été financé par la région Haute-Normandie et les Archives départementales de Seine-Maritime. Ce volume de recherche, qui constitue aussi le catalogue de l’exposition Femmes au travail en Seine-Maritime guerre mondiale, est le résultat de ce parcours, qui a vu la participation d’historiennes et d’historiens de la société et du droit et d’archivistes, et qui espère surtout stimuler l’intérêt des jeunes générations pour une histoire attentive aux rôles des hommes et des femmes dans la société et à leurs droits respectifs.
Notes de bas de page
1 ADSM, 2 E 1/155, fo 144, 26 avril 1395, cité dans l’article de Jean-Louis Roch.
2 Amy L. Erickson, « Coverture and capitalism », History Workshop Journal, 59, printemps 2005, p. 1-16.
3 Voir, au moins, Martha Nussbaum et Amartya Sen, The Quality of Life, Oxford-New York, Clarendon Press-Oxford University Press, 1993; Martha Nussbaum, Women and Human Development: the Capabilities Approach, Cambridge-New York, Cambridge University Press, 2000.
4 Daryl M. Hafter, Women at Work in Preindustrial France, University Park, Pennsylvania State University, 2007.
Auteur
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Orientation et parcours des filles et des garçons dans l'enseignement supérieur
Christine Fontanini
2016
Formation, qualification, éducation, emploi
La construction du genre
Thierry Dezalay, Emmanuelle Annoot et Sophie Devineau (dir.)
2014
« Tout ce qu'elle saura et pourra faire »
Femmes, droits, travail en Normandie du Moyen Âge à la Grande Guerre
Beatrice Zucca Micheletto, Virginie Lemmonier-Lesage, Virginie Jourdain et al. (dir.)
2015
Genre, images et représentations dans les sphères de l’éducation, de la formation et du travail
Sophie Devineau et Nassira Hedjerassi (dir.)
2019
L'art est une arme de combat féministe
France, Argentine, Honduras et Salvador, regards pluridisciplinaires croisés
Samantha Faubert et Fanny Jedlicki (dir.)
2020
Spectacles du crime féminin en Europe
Théâtre, musique, cinéma
Ariane Ferry, Judith le Blanc et Gwénaëlle Le Gras (dir.)
2025
