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    Plan détaillé Texte intégral UN PACTE DE LECTURE « CE N’EST PAS RAISON » L’INDIVIDUEL EST L’UNIVERSEL Notes de bas de page

    « Je suis moi-même la matière de mon livre »

    Ce livre est recensé par

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    Pour ne pas conclure

    p. 171-174

    Texte intégral UN PACTE DE LECTURE « CE N’EST PAS RAISON » L’INDIVIDUEL EST L’UNIVERSEL Notes de bas de page

    Texte intégral

    1On pourrait tenter d’appliquer au livre III des Essais cette formule que Montaigne destine « Au Lecteur » au tout début de son livre :

    Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. A Dieu donc, de Montaigne, ce premier de Mars mille cinq cent quatre-vingt.

    2Montaigne, conformément à une habitude de pensée qui lui est chère, recourt à un énoncé paradoxal. Ce paradoxe, qui comporte une part d’autoironie, peut être pris à trois niveaux distincts :

    • La formule est à entendre d’abord au pied de la lettre : effectivement le « moi » est un sujet frivole et vain. Le lecteur sérieux aurait tort de s’y attarder. La lecture des Essais suppose du loisir et que l’on s’abaisse à un sujet humble, bas, très « terre-à-terre » en définitive.
    • Ensuite, en tenant compte de la forte ironie de la formule. Il faut donc, à ce stade, retourner la proposition : le « moi » est un sujet fort sérieux, car parler de soi, c’est parler de tous les hommes.
    • En troisième lieu, se dégagera le sens implicite de cet énoncé paradoxal.

    UN PACTE DE LECTURE

    3Il convient tout d’abord de préciser le genre où s’insère la réflexion de Montaigne. C’est le genre de l’épître dédicatoire ou de l’avis au lecteur, qui suppose proximité et familiarité.

    4La seconde personne est de règle quand on s’adresse au lecteur : « mon semblable, mon frère », dira Baudelaire au seuil des Fleurs du mal. Le lecteur, pour Montaigne, est un alter ego.

    5L’épître familière n’exclut pas le jeu. Bien au contraire, elle le postule. On plaisante entre amis.

    6L’avis au lecteur a fonction enfin de captatio benevolentiae : il s’agit de capter et de retenir l’attention et la bienveillance du lecteur.

    7D’où l’ironie très subtile de cet avis liminaire, qui se présente à première vue comme une invite à la séparation, alors qu’il constitue très exactement le contraire : c’est une recommandation par prétérition.

    8On ajoutera que l’un n’exclut pas l’autre : retenir le bon lecteur, c’est aussi écarter le mauvais, celui qui prendrait les choses trop au sérieux et ferait tout passer par l’étamine de la raison. De sorte que dans cet avis « Au lecteur », Montaigne parvient exactement à ses fins : il sélectionne son auditoire et lui propose un pacte de lecture, fondé sur une connivence badine et grave en même temps. Le « suffisant lecteur » est celui qui d’emblée accepte de se prêter au jeu des Essais, une enquête dont le sujet est familier, qui suppose du loisir et dont le ton est celui de la conversation. En d’autres termes, le lecteur est invité par Montaigne à se prêter à une sorte d’expérience, à un « essai » de conversation débridée qui passerait par le truchement du livre. La première épreuve de cette expérience, c’est d’entrée de jeu cet avis au lecteur, que ce dernier est libre de recevoir, avec toutes les conséquences qu’il implique, ou de refuser.

    « CE N’EST PAS RAISON »

    9L’homme, pour Montaigne, n’est pas un être de raison. De sorte que la restriction « n’est pas raison » n’en est pas une véritablement. Tant il est vrai que de toutes les créatures, « il n’en est une seule si vide et nécessiteuse que [l’homme], qui embrasse l’univers » (III, 9, p. 314). « Le sujet si frivole et si vain », ce n’est pas seulement la personne de Michel de Montaigne, c’est tout homme, donc c’est aussi le lecteur. L’autodénigrement apparent ramène en fait le lecteur au niveau de Montaigne, l’engage vis-à-vis de lui dans un rapport de proximité immédiate et établit entre eux une sorte de plain-pied. « Ce n’est pas raison. » Si ! Justement ! Cette déraison est le sujet même du livre. On peut illustrer cette vérité par toute la fin du chapitre « De la vanité » : « Tu es le scrutateur sans connaissance, le magistrat sans juridiction, et après tout, le badin de la farce » (p. 314).

    10À rapprocher du chapitre I, 1 : « Certes c’est un sujet merveilleusement vain, divers, et ondoyant, que l’homme » (p. 124). Il ne faut donc pas se laisser prendre au mépris apparent de la proposition, qui concerne moins l’homme Montaigne que l’homme en général. À vrai dire, c’est la même chose.

    L’INDIVIDUEL EST L’UNIVERSEL

    11Pour Montaigne, il n’y a de vérité universelle que l’individuel. Telle est la position nominaliste, qu’Antoine Compagnon a mise en lumière : « Le nominalisme peut être schématiquement défini par deux axiomes : les universaux sont des mots, seuls les individus existent1. »

    12Tout discours général est un discours creux, vide, car sans objet. Il n’est de propos pertinent que celui qui se rapporte à une réalité individuelle. Or quelle réalité individuelle est plus immédiatement saisissable que le moi ? L’écriture du moi, ou l’écriture de soi est la meilleure manière de réduire l’écart entre le langage et le monde, le dire et le faire, et c’est pour ainsi dire la seule. Montaigne s’en explique dans un passage du chapitre « De la vanité » :

    Au pis aller, cette difforme liberté de se présenter à deux endroits, et les actions d’une façon, les discours de l’autre, soit loisible à ceux, qui disent les choses, Mais elle ne le peut être à ceux, qui se disent eux-mêmes, comme je fais. Il faut que j’aille de la plume comme des pieds (III, 9, p. 299-300).

    13« Aller de la plume comme des pieds », ce n’est pas seulement refuser toute forme de duplicité ou d’hypocrisie sociale, c’est plus profondément chercher à faire coïncider le langage et l’être. C’est un idéal à atteindre, plutôt qu’une réalité effective. Car la coïncidence est loin d’être parfaite entre le moi écrivant et le moi existant. Cette coïncidence, on le note, ne peut être atteinte qu’à titre transitoire, dans le mouvement et la fuite. Elle est impossible à immobiliser. Elle ne connaît pas d’état stable, arrêté ; elle passe par une série d’instants, toujours en rupture d’équilibre par rapport à elle-même, s’échappant sans cesse à soi : « Je ne peins pas l’être. Je peins le passage » (III, 2, p. 34). Seul le « passage » permet, sur le mode d’une transition perpétuelle, l’adhérence précaire du discours à l’action.

    14Des affirmations très voisines se rencontrent dans le livre III, et notamment au chapitre 2 : « Je propose une vie basse, et sans lustre : C’est tout un. On attache aussi bien toute la philosophie morale, à une vie populaire et privée, qu’à une vie de plus riche étoffe : Chaque homme porte la forme entière, de l’humaine condition » (p. 35).

    15Les Essais, c’est justement cette manière d’attacher « toute la philosophie morale » au registre d’une vie particulière, c’est-à-dire à son enregistrement, instant après instant. Mais par là même de lui donner la consistance de la réalité. Les Essais, dès lors, sont tout autre chose que des paroles en l’air, et qui retombent.

    Notes de bas de page

    1 Dans Nous, Michel de Montaigne, Paris, Seuil, 1980, p. 25.

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    Lestringant, F. (2016). Pour ne pas conclure. In « Je suis moi-même la matière de mon livre ». Mont-Saint-Aignan: Presses universitaires de Rouen et du Havre. https://doi.org/10.4000/books.purh.2865
    Lestringant, Frank. « Pour ne pas conclure ». In « Je suis moi-même la matière de mon livre ». Mont-Saint-Aignan: Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2016. doi:10.4000/books.purh.2865.
    Lestringant, Frank. « Pour ne pas conclure ». « Je suis moi-même la matière de mon livre », Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2016, https://doi.org/10.4000/books.purh.2865.

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    Lestringant, F. (2016). « Je suis moi-même la matière de mon livre ». Mont-Saint-Aignan: Presses universitaires de Rouen et du Havre, Centre national d’enseignement à distance. https://doi.org/10.4000/books.purh.2853
    Lestringant, Frank. « Je suis moi-même la matière de mon livre ». Mont-Saint-Aignan: Presses universitaires de Rouen et du Havre, Centre national d’enseignement à distance, 2016. doi:10.4000/books.purh.2853.
    Lestringant, Frank. « Je suis moi-même la matière de mon livre ». Presses universitaires de Rouen et du Havre, Centre national d’enseignement à distance, 2016, https://doi.org/10.4000/books.purh.2853.
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