L’académie de Rouen et Madame du Bocage
p. 33-40
Texte intégral
1Forma Venus, arte Minerva : la suggestive devise qu’au siècle des fêtes galantes on devait composer pour Mme Du Bocage montre on ne peut mieux comment, loin de ce qu’en pensera plus tard un Baudelaire, on pouvait alors apprécier l’intelligence du beau sexe. J’ignore si l’auteur de ce compliment qu’on jugera peut-être aujourd’hui sexiste était membre d’une académie, mais c’est bien, là encore, par l’accueil d’une femme de lettres dans de telles compagnies que le xviiie siècle fit preuve de son ouverture par rapport au xixe, sinon même au xxe. Faut-il rappeler en effet que c’est seulement en 1980 que l’Académie française franchit le pas, consentant à admettre parmi les Quarante Marguerite Yourcenar ?
2Ayant vu le jour, comme on sait, à Rouen en 17101, Marie-Anne Du Bocage – ce sont les prénoms attestés par ses actes de baptême ou de mariage – a déjà 34 ans lorsque est fondée, assez tardivement, l’académie des sciences, belles-lettres et arts de sa ville natale. D’un côté, donc, une jeune femme qui s’est déjà fait un nom dans le monde à défaut d’être encore connue comme poétesse, de l’autre une compagnie naissante en quête des talents susceptibles de donner du lustre à sa ville et à sa province. Situons le milieu d’origine de notre femme de lettres. Issue d’une famille aisée du négoce rouennais, les Le Page qui figurent parmi les principaux « consuls » de la Chambre de commerce de Normandie2, elle a bénéficié d’une éducation très soignée au couvent parisien de l’Assomption, incluant, peut-on penser, l’apprentissage de langues étrangères comme l’anglais ou l’italien, qu’elle saura plus tard remarquablement traduire ou parler, et toute une culture antique et mythologique dont elle devait user largement dans ses vers. Elle en gardera un goût prononcé pour les belles-lettres, goût fort heureusement partagé par son mari, Pierre-Joseph Fiquet Du Bocage (1697-1767), qu’elle épouse à 17 ans. Ce dernier appartient à un lignage issu du monde rural cauchois dont l’achat d’offices rémunérateurs avait permis l’ascension sociale3. En effet Jean Fiquet, son père, avait acquis diverses charges anoblissantes de receveur des tailles que devaient se partager ses deux fils. Devenu conseiller secrétaire du roi, il avait fait bâtir un bel hôtel particulier que l’on peut voir encore près de l’abbatiale Saint-Ouen4 et dont devait hériter son aîné, Jean (II) Fiquet (1694-1775), bientôt connu sous le nom de sa seigneurie de Normanville, le cadet adoptant de même celui de « Du Bocage ». On aura une idée de leur niveau de fortune en sachant que Pierre-Joseph Fiquet Du Bocage vendit en 1755 à un de ses neveux ses charges de receveur des tailles de l’élection d’Arques pour un montant de 220 000 livres, son épouse Marie recevant en cadeau à cette occasion « quatre carrés de diamants montés en collier d’un prix de 3 000 livres5. »
3Si l’office en question nécessite des séjours à Dieppe, le couple Du Bocage vit surtout à Rouen où il a l’occasion de fréquenter d’autres esprits distingués, l’abbé Yart, Cideville qu’on retrouvera aux origines de l’académie locale, ou encore cette oubliée des commémorations de cette année qu’est Jeanne-Marie Leprince, plus tard épouse de Beaumont, auteur du célèbre conte La Belle et la Bête, née précisément ici en 1711 : autre exemple, presque exactement contemporain, de talent littéraire féminin issu de la capitale rouennaise6. En 1733, M. et Mme Du Bocage s’établissent à Paris. Cela va leur permettre de mener une vie plus mondaine et notamment d’ouvrir un salon, dont le charme et l’esprit d’Anne-Marie constitueront un des premiers attraits. Le succès en sera indéniable puisque, parmi les invités de marque, y seraient venus Montesquieu, Marivaux, Goldoni, D’Alembert, Diderot, Helvétius, Buffon ou Condorcet.
4Pendant ce temps, à Rouen, cité certes avant tout marchande mais aussi, ne l’oublions pas, capitale provinciale et siège du parlement de Normandie, un petit nombre de lettrés et surtout de savants cherchaient à jeter les bases d’une de ces académies dont de bien moindres villes – Arles, Soissons dès le xviie siècle, puis Caen, l’« Athènes normande », en 1705 – avaient déjà vu la naissance7. Une première tentative, en 1716, n’avait pas eu de suite, limitée à un groupe d’amis travaillant de concert mais sans aucun statut. Vingt ans plus tard, c’est autour d’un jardin botanique, dans le faubourg Bouvreuil, que s’amorce un nouvel essai, associant l’amour des lettres à celui des plantes, avec une participation notable de médecins ou de chirurgiens, les Dufay, Moyancourt ou Le Cat. « Le jardin fut son berceau », écrira plus tard le Dr Gosseaume, relatant dans son Précis les débuts de l’Académie de Rouen8. Un début édénique où l’on imagine les pères fondateurs dissertant dans la serre au milieu des lavandes et du romarin… Dans la pratique, on allait vite préférer se réunir dans la bibliothèque du chapitre, à la Cathédrale, et surtout devait se poser la question d’un statut officialisant ce groupe informel. Une demande adressée à la Ville, en 1741, arguant du legs resté sans emploi d’un abbé Legendre – 1 100 livres de rentes pour fonder à Rouen des Jeux floraux comme à Toulouse, ou des prix de beaux-arts, de mathématiques ou autres –, reçoit un accueil favorable des échevins. Dès lors on peut engager les démarches plus délicates visant à obtenir l’autorisation du roi. L’artisan en sera surtout le conseiller au parlement Pierre-Robert Le Cornier de Cideville, personnage influent qui s’affaire en ce sens dans la capitale durant l’hiver 1743. L’appui de Fontenelle dont l’ombre tutélaire est vivement sollicitée, l’approbation de l’intendant de Rouen La Bourdonnaye et du gouverneur de la province, le duc de Luxembourg qui se posera en « protecteur de l’académie », permettent d’obtenir les indispensables lettres patentes, délivrées à Versailles en juin 1744 et enregistrées le 12 août par le parlement de Normandie.
5Les premiers « statuts et règlements9 » dont Fontenelle, nous dit-on, avait inspiré la rédaction, fixaient la composition de la nouvelle compagnie : douze membres honoraires (le Premier Président du parlement, l’intendant, etc.), vingt-six « académiciens de fonction » (dont dix-huit pour les sciences ou arts, et huit seulement pour les lettres), douze associés ou correspondants – parmi lesquels les premières listes citent Fontenelle lui-même, Jussieu, Descroizilles « pharmacien à Dieppe » et un sieur « Dubocage homme de lettres » qu’on pourrait croire être l’époux d’Anne-Marie mais qui s’avère être le Havrais Dubocage de Bléville, aux travaux en réalité surtout scientifiques10 – ; enfin douze « adjoints ou élèves », jeunes gens au talent jugé prometteur. Notons, mais alors sans doute cela allait-il de soi, qu’aucune de ces catégories de membres n’est conçue autrement qu’au masculin. Il est précisé (article xxiii) que « Nul ne pourra être reçu à l’Académie s’il n’est de bonnes mœurs et de probité reconnue », une élection étant prévue « à la pluralité des voix ». Les membres se réuniront chaque semaine, à l’hôtel de ville, pour « la lecture des ouvrages importants dans les sciences, les belles lettres et les arts », « pour l’examen des découvertes et des expériences faites par des savants » ainsi que des travaux des académiciens eux-mêmes. Ceux-ci rendent compte de leurs lectures par des extraits, et de leur production par des mémoires (article xvii).
6Révisés en 175611, où l’on supprime les membres « honoraires » pour ne plus avoir que des « titulaires », au nombre de quarante (dont quatorze pour les belles lettres), et des « associés », ces statuts régiront le fonctionnement de l’académie jusqu’au fatal décret du 8 août 1793, pris à l’instigation du peintre David et de l’abbé Grégoire12, qui la supprime comme toutes les autres compagnies savantes créées sous l’Ancien Régime. Au long du demi-siècle que représente ainsi sa première vie, l’académie de Rouen reste dominée par les sciences naturelles et, plus encore, la médecine, dix de ses membres pratiquant « quelque partie de l’art de guérir13 ». La personnalité la plus marquante y est sans aucun doute le chirurgien Le Cat, « passionné, nous dit-on, par tout genre de gloire […], s’identifiant avec l’Académie et la regardant peut-être un peu trop comme son patrimoine14 ». « Génie tout de flamme », écrira plus tard Gosseaume15, il multiplie expériences et communications en physique, en histoire naturelle, mais n’apprécie vraiment les arts que s’ils lui semblent « utiles », les lettres n’étant pas non plus son premier souci. L’Académie, qui en a fait son secrétaire perpétuel pour les sciences, crée ainsi une école de botanique ou un cabinet d’histoire naturelle, mais ne néglige cependant pas les arts grâce à la présence de Jean-Baptiste Descamps, fondateur d’une célèbre école de dessin. Quant aux lettres, dont le perpétuel sera bientôt l’aimable Maillet du Boullay, elles vont bénéficier de l’achat, pour 400 livres de rente viagère, de la riche bibliothèque de Cideville. Parmi les membres relevant de cette section, quelques-uns honorent personnellement « les muses françaises et latines », les autres se bornant à lire et sélectionner les œuvres dignes d’être présentées en séance.
7L’idée naît d’en faire un concours, le thème proposé étant « la fondation même du prix alternatif entre les belles lettres et les sciences par M. le duc de Luxembourg, gouverneur de la province ». Cela suscite divers envois. Lorsque, après classement, on lève l’anonymat des textes reçus, on découvre « avec autant de plaisir que de surprise16 » que celui qui a paru le meilleur est l’œuvre d’une dame et qui plus est d’une Rouennaise, Mme Du Bocage. En effet celle-ci qui, jusqu’alors n’écrivait que dans l’intimité, s’est hasardée à concourir dans sa ville natale. Son poème – quatre pages pleines d’allusions mythologiques – est jugé d’une forme noble mais sans enflure, avec de beaux vers et des expressions heureuses suggérant un esprit élevé et cultivé. « L’on admira, dira plus tard un biographe, avec quelle délicatesse et quelle vérité l’auteur traçait le portrait du protecteur de l’Académie ; l’on admira encore plus le talent avec lequel, en donnant d’utiles leçons aux littérateurs et aux savants qui devaient après lui entrer dans la carrière, le poète avait su leur offrir pour modèles et pour guides la plupart des hommes célèbres qu’avait produit cette cité17 ». Plus galamment, l’abbé Fontaine « dont les poésies ont fait, nous dit-on, plus d’une fois les délices et l’ornement de nos assemblées », tournera ce vers en l’honneur de la lauréate : « L’amour vint à sa voix s’asseoir sur nos gazons18… » Toujours, on le notera, cette référence au jardin primitif, que l’arrivée d’Ève, en quelque sorte, allait agrémenter.
8Couronné à la séance publique annuelle de 1746, le poème est publié chez Viret, imprimeur de la ville et de l’Académie, et annoncé en vente chez Nicolas Besongne fils, libraire. L’auteur, dont on n’indique pas le nom, est d’après une note discrète « une Dame née à Rouen ». Mais bien plus explicites sont les vers, eux aussi imprimés à cette occasion, qu’adresse à la lauréate le secrétaire, alors, de l’Académie, Boistard de Prémagny : « galanteries de circonstance », jugera plus tard Gosseaume. Aimable adresse, en tout cas « A Madame du Bocage, sur son poème qui a remporté le prix de l’Académie de Rouen », accompagnée d’une spirituelle réponse de la lauréate, suivie elle-même d’une réplique19 ! Par-delà cet assaut d’urbanité, retenons surtout que ce prix de l’Académie de Rouen consacre Mme Du Bocage comme poétesse. La Condamine ne devait-il pas comparer ce succès provincial à celui de Mademoiselle de Scudéry qui, naguère, avait remporté le prix que l’Académie française, elle aussi, distribuait pour la première fois ?
9Il ne m’appartient pas d’évoquer et moins encore de juger les œuvres plus importantes que la « Sapho de Normandie », comme devait la qualifier Voltaire, encouragée par ce premier succès, allait bientôt produire, de la traduction de Milton (1748) à la tragédie en vers Les Amazones (1749), sans oublier sa Colombiade. Notons seulement que, parmi les poésies lues à l’Académie de Rouen dans les années suivant son prix, on trouve des envois de « Madame Dubocage », extraits du Paradis perdu traduit en vers français qu’elle avait précisément dédié à la compagnie rouennaise. Elle composera plus tard une Églogue sur l’établissement de la Société royale d’agriculture de Rouen, groupement créé en 1761 dans l’esprit physiocratique du temps, mais dont le premier noyau était formé des membres « agricoles » de l’Académie provinciale.
10Ce lien maintenu avec la compagnie qui, la première, l’avait fait connaître n’allait pas empêcher notre poétesse de concourir aussi aux prix d’une autre institution littéraire rouennaise, l’antique « puy des palinods » né en 1486, mué au xviie siècle en « académie20 », mais toujours à la gloire de l’Immaculée Conception, dévotion anciennement développée en Normandie21. Une des lauréates, en 1640, n’avait-elle pas été Jacqueline Pascal, la sœur de Blaise, alors âgée de seulement quinze ans ? Les frères Corneille, puis Fontenelle lui-même et enfin Cideville y avaient également concouru. C’est ainsi que l’un des deux prix décernés en 1768 couronnera des stances dues à « Madame Le Page du Bocage22 ». Des vers, encore une fois, pleins de références mythologiques mais d’une pleine orthodoxie, opposant les fausses divinités païennes à l’Homme-Dieu et à sa mère. Sauf tout de même que l’auteur y paraît un peu confondre l’Immaculée Conception de Marie et la naissance virginale du Christ qui est tout autre chose…
11Si rien n’empêchait donc qu’une femme reçoive ainsi des prix de poésie, beaucoup plus difficile était qu’elle puisse être admise dans une académie. Nul n’était besoin qu’un article particulier l’interdise, tant les statuts et règlements s’en déclinaient, à l’évidence, au masculin. Pourtant la réputation flatteuse de Mme Du Bocage, dont Fontenelle ou Voltaire vantaient le talent, et plus encore peut-être la séduction qu’exerçait une beauté assortie d’un esprit aussi brillant qu’aimable, en quelque sorte une Pompadour, sans rien d’une Philaminthe, devaient constituer le sésame capable d’ouvrir les portes les plus sévèrement gardées.
12Reconnue, célébrée comme poétesse, Mme Du Bocage accompagnée de son mari voyage à travers l’Europe, dignement accueillie à la cour d’Angleterre ou en Hollande par le prince de Nassau. En Italie, surtout, son épopée La Colombiade, évoquant la christianisation de l’Amérique et dédiée au pape Benoît XIV, lui vaut d’être reçue avec honneur par le souverain pontife et d’être admise à l’Académie des Arcades en attendant d’entrer dans celle de Padoue. « Distinction plus flatteuse encore », dira l’auteur de sa notice nécrologique, « l’Institut » de Bologne se l’associe, faveur exceptionnelle dont avait bénéficié avant elle la marquise Du Châtelet. C’est à son retour par Lyon, en 1758, que l’académie de cette ville, selon sa jolie formule, « inscrivit son nom dans le temple des Muses ». Admise en effet comme « membre honoraire », elle y est présentée notamment par M. de Bory, qui fera avec l’impétrante assaut de politesse et de galanterie, célébrant dans ses vers la « divine Dubocage » qui réunit si bien « les trésors dispersés du Parnasse et de Cythère23 ».
13On pourra s’étonner dès lors que l’Académie de Rouen ait été la dernière à accueillir une aussi brillante enfant de la capitale normande. Au point que la documentation en ligne croit à tort devoir avancer d’une dizaine d’années cette admission jugée si naturelle24. Peut-être faut-il songer à certaine réticence chez les membres influents de la compagnie qu’étaient alors les scientifiques, et plus encore à une interprétation littérale des statuts. C’est en effet seulement la création en 1765, à l’instigation de Cideville, d’une classe nouvelle d’associés dits « libres », réservée nous dit-on « aux citoyens de la République des Lettres déjà décorés par des honneurs obtenus dans les principales académies de l’Europe », qui permet de lever l’obstacle. N’y voyons pas une catégorie inférieure, puisqu’au tableau des membres pour 1770, Mme Du Bocage y côtoie entre autres Marmontel, « historiographe de France », ou Cochin, « secrétaire perpétuel de l’académie de peinture ». En tout cas l’heureuse élue, au dire encore de son biographe, « en fut si flattée qu’elle en témoigna sa reconnaissance par un remerciement en vers, et qu’elle vint l’année suivante embellir de sa présence la séance publique dans laquelle elle lut la traduction en vers français de deux églogues grecques25 ».
14Partout, donc, un concert de louanges sur sa grâce, le charme de ses propos, l’élégance de ses vers. De quoi perdre un peu la tête ? « Je crois que l’encens est une substance salutaire, écrit Mme Du Bocage à sa sœur, on m’en nourrit et je m’en trouve bien26… » À la vérité, aurait-on autant admiré ses poèmes s’ils avaient été ceux d’un laideron ? Nul doute que sa beauté, jointe à un caractère aimable, ait contribué à désarmer d’avance plus d’un critique et que la galanterie ait eu sa part dans la faveur de ses contemporains, même si, en définitive, on ne peut qu’approuver les académiciens du xviiie siècle d’avoir su par dérogation l’accueillir dans leur compagnie.
15Son brillant précédent devait ouvrir la voie, au moins à Lyon, à d’autres « dames de l’académie », à commencer par la comtesse Fanny de Beauharnais, parente par alliance de la future épouse Bonaparte, elle aussi femme de lettres au salon fréquenté, admise dans cette compagnie en 1790. C’est d’ailleurs à elle qu’après le décès de Mme Du Bocage en 1802, dans l’Académie de Rouen tout juste restaurée l’année suivante par le Premier Consul, le citoyen Gourdin, ci-devant moine de Saint-Ouen, devait emprunter les termes de son éloge funèbre, disant que la regrettée défunte « joignait la politesse majestueuse du siècle de Louis XIV » à l’amabilité du sien. Et de conclure : « Ses talents n’avaient rien pris sur ses vertus : elle ne cessa d’être aimable que quand elle cessa de vivre, à l’âge de 92 ans27. »
16L’Académie de Rouen fût-elle pour quelque chose dans la dénomination, plus tard, d’une « rue Marie-Dubocage » et du groupe scolaire attenant, dans le faubourg Saint-Sever ? Plus timorée, en tout cas, que sa consœur lyonnaise, elle devait attendre 115 ans avant d’oser accueillir à nouveau une femme parmi ses membres. Ce devait être, en 1917, Mme Huzard, née de Bergevin, romancière plus connue sous le nom de plume de Colette Yver. Cette fois encore, c’est un ecclésiastique, le chanoine Prudent, qu’on devait charger du discours. Citons pour terminer son exorde : « Madame, l’ombre de Marie Duboccage se lève pour vous accueillir, avec celle de Poussin, de Fontenelle, de Corneille28 […] C’est la seconde fois seulement depuis sa fondation que l’Académie se pare d’une académicienne. Mais exception si motivée ! Comment n’aurions-nous pas, pour vous, soudain compris que nos règlements pouvaient se lire au féminin29 ? »
Notes de bas de page
1Voir GM. N’oublions pas la riche notice de Théodore Lebreton dans sa Biographie rouennaise (Rouen, Lebrument, 1865, p. 110-112).
2Louis Le Page, son père, est procureur syndic en 1707 de la Chambre de commerce créée quatre ans auparavant, premier consul en 1708, prieur en 1709, puis plusieurs fois syndic jusqu’à sa mort en 1753. Voir, sur ce point : Henri Wallon, La Chambre de commerce de la province de Normandie (1703-1791), Rouen, impr. de L. Gy, 1903.
3Le cas des Fiquet est précisément présenté comme exemple d’ascension sociale par les offices dans : Olivier Chaline, La France au xviiie siècle, 1715-1787, Paris, Belin, 1996, p. 108.
4Les hôtels particuliers de Rouen, Olivier Chaline (dir.), Rouen, Amis des monuments rouennais, 2002 [rééd. : 2006].
5Le neveu de Pierre-Joseph, Jean-Louis Fiquet de Normanville, conseiller au parlement de Normandie où il devait soutenir la réforme contestée de Maupeou, sera admis comme membre de l’académie de Rouen. Voir : Fernand Gaudu, « Jean Louis Fiquet de Normanville et la réforme de Maupeou en Normandie », Bulletin des Antiquaires de Normandie, 1958-1959.
6Voir Histoire de Rouen, Michel Mollat (dir.), Toulouse, Privat, 1981.
7Daniel Roche, Le siècle des Lumières en province. Académies et académiciens provinciaux, 1680-1789, Paris-La Haye, Mouton, 1978, 2 vol.
8Précis analytique des travaux de l’Académie des sciences, belles lettres et arts de Rouen, t. I, 1744-1750 (Rouen, 1814), volume rétrospectif réalisé par le Dr Gosseaume à partir des archives académiques. Sur ces dernières, voir le Répertoire des archives de l’Académie (1744-1990) établi par François Burckard et Claude Bouhier à l’occasion du 250e anniversaire de la compagnie (Luneray, 1994).
9Statuts cités dans le Précis…, op. cit.
10Le Précis (op. cit., t. II : 1751-1760), signale le décès en 1756 du savant havrais Dubocage de Bléville, « admis en 1740 dans notre société académique », donc avant sa reconnaissance officielle.
11Précis, op. cit., t. II.
12Voir Jean-Pierre Chaline, Sociabilité et érudition. Les sociétés savantes en France, xixe- xxe siècles, Paris, CTHS, 1995 [rééd. : 1999]. Y sont reproduits, p. 228-229 (d’après BNF, LE38-389-390) le rapport de Grégoire au Comité d’Instruction publique de la Convention ainsi que le rapport assassin de David concluant : « Détruisons, anéantissons les trop funestes académies, qui ne peuvent plus subsister sous un régime libre… »
13Répertoire, op. cit., Introduction, p. 9.
14Ibid., p. 10.
15Précis, op. cit., t. II, p.6.
16Tradition et modernité. 250e anniversaire de l’Académie des sciences, belles lettres et arts de Rouen, Rouen, 1994 : « L’Académie à travers ses archives », p. 130.
17« Notice biographique sur Madame du Bocage par M. Gourdin », Précis, op. cit., année 1804, p. 67.
18Ibid.
19Vers reproduits en fac-similé dans Tradition et modernité, op. cit., p. 131-134.
20Philippe Deschamps, « Les concours poétiques à Rouen », Connaître Rouen, t. V, 1984.
21Voir Marie et la « Fête aux Normands ». Dévotion, images, poésie, Françoise Thelamon (dir.), Rouen, Publications des universités de Rouen et du Havre, 2011.
22Vanessa Dottelonde-Rivoallan, Le concours de poésie de l’Académie de l’Immaculée Conception à Rouen, 1701-1789, Publications de l’université de Rouen, 2001. Le poème de Mme Du Bocage est reproduit p. 58.
23Roxane Scheibli, « Les Dames de l’Académie », suivi d’« Annexes » par Louis David, Compte rendu annuel de l’Académie de Lyon, 2010, p. 192.
24C’est ainsi que la notice de Wikipedia « Anne-Marie du Boccage » la fait entrer dès 1756 à l’Académie de Rouen : interversion de chiffres avec 1765 ? Confusion avec les nouveaux statuts de 1756 ? Le tableau des membres pour 1757 figurant dans le Précis ne laisse pourtant aucun doute, ignorant encore Mme Du Bocage et les « associés libres » pas encore créés.
25Notice citée, p. 70.
26Voir « Les dames de l’Académie », art. cité, p. 72.
27Notice citée, p. 72.
28C’est la triade tutélaire de l’Académie de Rouen, représentée sur son sceau et sur ses médailles.
29Précis, op. cit., années 1917-1918, p. 34-35.
Auteur
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Jean-Pierre Chaline
Université de la Sorbonne
Professeur émérite de l’université Paris-Sorbonne où il a longtemps dirigé l’UFR d’Histoire. Il est membre de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen et président de la Société de l’histoire de Normandie. Il est spécialiste d’histoire sociale et culturelle. À ce titre, il a notamment publié Sociabilité et érudition. Les sociétés savantes en France aux xixe et xxe siècles (CTHS ; 1995, rééd. au format de poche en 1998) et dirigé Les académies en Europe, xixe-xxe siècles (Société de l’histoire de Normandie, 2009).
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Le Concours de poésie de l’Académie de l’Immaculée Conception à Rouen, 1701-1789
Vanessa Dottelonde-Rivoallan
2001
Bernardin de Saint-Pierre : idées, réseaux, réception
Sonia Anton, Laurence Macé et Thibault Gabriel-Robert (dir.)
2016
Forma Venus, arte Minerva
Sur l’œuvre et la carrière d'Anne-Marie Du Bocage (1710-1802)
François Bessire et Martine Reid (dir.)
2017
