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    Plan détaillé Texte intégral Essai littéraire et prix à un concours académiquePoésie et grands genresLes « recueils » des œuvresUn membre exemplaire de la République des lettres Notes de bas de page Auteur

    Forma Venus, arte Minerva

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Une carrière exemplaire

    François Bessire

    p. 21-32

    Texte intégral Essai littéraire et prix à un concours académiquePoésie et grands genresLes « recueils » des œuvresUn membre exemplaire de la République des lettres Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Anne-Marie Du Bocage, malgré l’oubli dans lequel son œuvre est rapidement tombée, n’est pas un auteur marginal. Elle ne s’est pas limitée aux genres mondains qu’on abandonne aux femmes, vers de circonstances, lettres ou romans, elle s’est au contraire construit une carrière littéraire ambitieuse, exemplaire des valeurs alors partagées dans le monde des belles-lettres. Suivant les plus grands exemples, et en particulier celui de Voltaire, elle affronte les grands genres, choisit les formes considérées comme les plus complexes et les plus inaccessibles. Et elle produit effectivement des œuvres majeures dans les plus grands genres. Sa carrière est à la fois paradigmatique et unique, parce que sans équivalent pour une femme.

    Essai littéraire et prix à un concours académique

    2Le premier écrit connu de Mme Du Bocage, qui date de 1745, est une brochure anonyme de 44 pages intitulée Lettre de Madame*** à une de ses amies sur les spectacles, et principalement sur l’Opéra-comique. C’est l’équivalent d’un article de critique théâtrale, écrit avec soin et mêlant satire et considérations sur le théâtre. La forme épistolaire, forme originaire de la presse, permet de passer de la dénonciation des parodies à l’éloge des comédies de La Chaussée et du théâtre sérieux, sans oublier une réflexion sur les « règles » et sur la place de l’amour au théâtre. Il dénote une connaissance du théâtre contemporain et des débats qui le traversent et constitue l’essai d’une plume plutôt élégante, entre satire des mœurs et considérations sur les belles-lettres. On ne sait pas par qui ni pourquoi il fut publié, il est clair toutefois qu’il constitue un véritable « essai » d’écriture.

    3Il précède de peu sa véritable entrée publique dans la carrière que constitue en 1746 l’attribution du prix de l’Académie de Rouen. Le poème primé connaît les honneurs de la presse1 et attire l’attention de la « république des lettres » sur son auteur. On lit par exemple dans le Journal des savants :

    France

    De Rouen

    On vient d’imprimer le poème qui a remporté le prix de l’Académie des belles-lettres et des sciences établie depuis peu en cette ville, et qui a été distribué pour la première fois le 12 juillet 1745. Le sujet proposé était la fondation même de ce prix alternatif entre les belles-lettres et les sciences, par M. le duc de Luxembourg, gouverneur de la Province et protecteur de l’Académie. Ce poème qui a réuni les suffrages et mérité les premiers honneurs de l’Académie, est l’ouvrage d’une dame ; madame Du Bocage. La même chose arriva en 1671, à la première distribution du prix de poésie de l’Académie française, qui fut remporté par mademoiselle de Scudéry : cette singularité fait sans doute beaucoup d’honneur aux dames en général, mais celles de Rouen en tirent d’autant plus de gloire, que madame Du Bocage est leur concitoyenne, et que si mademoiselle de Scudéry n’était pas de Rouen même, elle était du moins de la Province, et née au Havre de Grace, qui n’en est éloigné que de 17 à 18 lieues.

    Madame Du Bocage en produisant au grand jour un talent qu’elle n’avait encore exercé qu’en secret, ne manque pas d’en faire honneur aux excellents modèles qu’elle a trouvés dans le sein même de sa patrie, et ce morceau, que la reconnaissance a intimement lié au sujet, est trop beau pour ne pas le transcrire ici.

    La Neustrie est fertile en excellents modèles,

    Devenons de leur marche observateurs fidèles ;

    Des Champs Éliséens évoquons leurs esprits2…

    4Mme Du Bocage sera très présente jusqu’à la fin du siècle dans tous les périodiques. Ils rendent compte abondamment de ses ouvrages et en impriment des extraits. Par exemple, La Colombiade y est résumée, avec de larges extraits, dans deux livraisons successives du Mercure en mars et avril 1757. Ils publient aussi des vers fugitifs qui complimentent notre auteur sur ses grâces et son talent, des stances de Voltaire en son honneur et une épître que lui adresse Nicolas-Thomas Barthe.

    5Le poème imprimé aux frais de l’Académie est envoyé aux personnalités influentes du monde des lettres. Voltaire par exemple y répond aimablement, comme il en rend compte à Cideville, qui lui a demandé de le promouvoir ou de le transmettre à quelque grand :

    […] Le poème de madame du Boccage que vous m’avez envoyé, a eu une meilleure fortune. Je lui en ai fait, quoique très tard, les remerciements les plus sincères. C’est une belle époque pour les belles-lettres, et pour votre académie. J’ai trouvé son poème écrit facilement et avec naturel. Ce n’est pas là un petit mérite, puisque c’est avoir surmonté la plus grande des difficultés.

    […] J’ai exécuté tous vos ordres sur le poème de la Sapho de Normandie3…

    6Mme Du Châtelet répond le même jour dans une lettre à Cideville :

    7J’ai bien des grâces à vous rendre, monsieur, de l’attention que vous avez eue de me procurer l’ouvrage de Mme Du Bocage. Je crois ne pouvoir choisir personne de plus propre que vous, monsieur, pour lui marquer combien j’en ai été contente et combien je suis reconnaissante de ce qu’elle a bien voulu m’en envoyer un exemplaire. Je m’intéresse trop à la gloire de mon sexe pour n’avoir pas pris beaucoup de part à la sienne. Je suis ravie qu’une académie fondée dans un pays si rempli de talents et d’esprit ait commencé sa carrière par nous rendre justice. Il faudrait que l’académie de Rouen fît pour Mme Du Bocage ce que l’institut de Bologne a bien voulu faire pour moi, qu’elle l’agrégeât à son corps, et assurément ce serait à bien meilleur titre4…

    Poésie et grands genres

    8Une fois entrée dans la carrière, Mme Du Bocage bâtit très vite une œuvre ambitieuse dans les genres qu’une hiérarchie partagée place au plus haut, parce qu’ils sont les plus exigeants et les plus savants. Elle choisit non seulement le discours « mesuré » et le « style élevé5 » de la poésie, mais, dans la poésie elle-même, les genres les plus nobles, l’épique et le dramatique.

    9Sa première œuvre à part entière, qui paraît dès 1748, commence par une épître dédicatoire « À messieurs de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen ». Elle atteste que le prix est une sorte d’autorisation, de légitimation de l’amateur en auteur, et explique la succession rapide des œuvres, commencées dans le secret : « Le suffrage que vous avez bien voulu m’accorder à mon premier essai m’a encouragée à finir et à vous présenter cet ouvrage, que je n’avais commencé que pour mon amusement » (PT, p. [3]). Le volume se termine significativement par la reproduction du poème primé par l’Académie. Ce Paradis terrestre, poème imité de Milton en six chants est significatif de la volonté de se situer d’emblée au sommet de l’art littéraire, que constitue l’épopée : « La première idée qui se présente à un poète qui veut entreprendre cet ouvrage [un poème épique], c’est d’immortaliser son génie, c’est la fin de l’ouvrier ; cette idée le conduit naturellement au choix d’un sujet qui intéresse un grand nombre d’hommes, et qui soit en même temps capable de porter le merveilleux », lit-on par exemple dans l’Encyclopédie, qui constitue dans ce domaine une synthèse des conceptions du temps6. Le choix de Milton, que Voltaire place au nombre des grands auteurs épiques modernes et qui est la gloire de l’Angleterre, et du sujet, l’Écriture paraphrasée et amplifiée, montre, au-delà d’une grande ambition, une parfaite connaissance de la théorie de l’épopée, que confirme l’épître dédicatoire. Le livre lui-même est prestigieux : un grand in-8 imprimé à Rouen, une planche superbe en frontispice et des médaillons dessinés par Gravelot et Jean-Baptiste-Marie Pierre, parmi les meilleurs artistes de leur temps7. Le succès en est attesté par la publication d’une contrefaçon encadrée en 1760.

    Le poème est salué par une stance de Voltaire :

    En vain Milton, dont vous suivez les traces,

    Peint l’âge d’or comme un songe effacé ;

    Dans vos écrits, embellis par les Grâces,

    On croit revoir un temps trop tôt passé.

    Vivre avec vous dans le temple des muses,

    Lire vos vers, et les voir applaudis,

    Malgré l’enfer, le serpent et ses ruses,

    Charmante Églé, voilà le Paradis.

    10En 1749, Mme Du Bocage occupe l’espace littéraire. Elle publie d’abord un travail de jeunesse : la traduction en vers rimés du Temple de la renommée de Pope. C’est un produit d’atelier : un exercice de traduction (qu’elle pratique avec l’abbé Du Resnel et partage avec son mari) et un exercice de prosodie noble, tout en alexandrins. La préface montre une lecture critique acérée, à la fois du modèle anglais et du processus de traduction. Le texte choisi n’est évidemment pas anodin : il s’agit de se placer dans la continuité des grands anciens, tout en cultivant la filiation avec un « philosophe ».

    11Une autre de ses œuvres, de la poésie dramatique cette fois, occupe les esprits la même année. C’est en effet avec une œuvre appartenant à un des genres les plus complexes et les plus nobles, la tragédie en cinq actes en vers à sujet antique, que Mme Du Bocage poursuit son exemplaire et ambitieuse carrière. « La tragédie partage avec l’épopée la grandeur et l’importance de l’action », rappelle le chevalier de Jaucourt8. Il s’agit en l’occurrence d’un grand sujet mythologique, traité par les plus grands, notamment Houdart de La Motte en 1699 à Fontainebleau. On est loin des alexandrins écrits au coin du feu : Les Amazones sont jouées par les comédiens français, le texte approuvé et imprimé. Les hommages sont nombreux, dont celui qui a le plus de valeur, celui de Voltaire.

    12Dans cette lettre du 21 août 1749, où Voltaire complimente Mme Du Bocage sur sa tragédie, il fait allusion à une ode à laquelle il travaille : « C’est une terrible affaire qu’une ode9 », écrit-il. Émulation ? Souci de toucher à tous les genres nobles (ici une forme d’origine antique, où s’est notamment illustré Horace) ? Toujours est-il que paraît en 1750, avec l’approbation de Crébillon, une ode de quelque 200 octosyllabes, recourant abondamment à l’antique, à l’allégorie et comprenant de multiples allusions au répertoire récent, intitulée L’Opéra10. Vers, éloge des arts, discours critique : Mme Du Bocage assoit sa position dans les grands genres.

    13En 1756, une étape est encore franchie avec la publication d’une épopée dans les règles : un sujet poétique, religieux, historique, planétaire, dix chants d’alexandrins savants accompagnés de notes, dédiés au pape (quand Voltaire avait dédié sa Henriade à la reine d’Angleterre), des vers très virgiliens, comme en témoigne l’envoi :

    Je chante ce Génois, conduit par Uranie,

    Combattu par l’Enfer, attaqué par l’Envie ;

    Ce nocher qui, du Tage abandonnant les ports,

    De l’Inde le premier découvrit les trésors :

    De l’aurore au couchant, son art vainqueur de l’onde,

    Pour y porter la foi, conquit un Nouveau Monde (chant I, vers 1-6).

    14De nouveau un beau livre, imprimé à Paris, avec privilège royal, portrait de l’auteur en frontispice, avec devise latine, des planches gravées (une par chant) qui évoquent un imaginaire de l’utopie et des voyages exotiques.

    15L’accueil du Mercure est significatif : il signale le franchissement d’une nouvelle étape dans le gradus ad Parnassum.

    Madame Du Bocage, par ce nouveau poème, illustre son sexe autant qu’elle honore sa patrie. Le Paradis perdu si heureusement imité, lui avait donné un rang distingué dans l’empire des Lettres ; la Colombiade qu’elle vient de créer l’élève aujourd’hui a un nouveau degré de gloire, et la rend la digne émule des plus grands poètes. C’est ce que nous avons tâché d’exprimer par ces vers que nous insérons ici, comme un juste mais faible hommage, que nous nous empressons de lui rendre.

    Qui tira le vieux Univers

    Des ombres d’une nuit profonde,

    Pouvait seule peindre en ses vers

    La conquête du Nouveau Monde.

    Illustre Du Bocage, après de si grands traits,

    Milton à peine obtient sur toi la préférence.

    Calliope a marqué ta place déformais,

    Entre11 l’Homère portugais

    Et le Virgile de la France.

    16L’analyse que nous donnerons le mois prochain de son poème, et surtout les beautés que nous aurons soin d’en extraire, prouveront la vérité de cet éloge. Nous recevons dans ce moment des vers de M. Tanevot sur le même sujet. S’ils nous étaient parvenus plutôt, nous les aurions placés les premiers12.

    17Parmi les réactions nombreuses à la parution de La Colombiade, c’est certainement le rédacteur du Journal des savants qui situe le mieux l’épopée dans le spectre des belles-lettres : après avoir défini le genre épique comme « le genre le plus difficile et le plus sublime », après avoir qualifié le poème épique de « l’un des plus grands efforts de l’esprit humain », il résume les dix chants en montrant leur ampleur, leur diversité, leur ambition. Encore une fois, Mme Du Bocage a bien lu Voltaire et son Essai sur la poésie épique et elle a réalisé l’épopée moderne, exotique, chrétienne, historique, scientifique et philosophique qu’il y appelle de ses vœux.

    18Cela n’est pas passé inaperçu des contemporains. Mme de Pompadour répond ainsi à l’envoi de La Colombiade en soulignant la singularité de cette épopée écrite par une femme, à égalité avec Voltaire :

    J’ai reçu avec beaucoup de plaisir et de reconnaissance le beau poème que vous m’avez envoyé. Si la découverte de Christophe Colomb n’avait déjà éternisé sa mémoire, vos vers le rendraient immortel. Vous le rendez amoureux, comme Énée le fut de sa Didon : cela est galant et naturel : l’amour est la passion des grands hommes, et leur fait mériter la gloire, pourvu qu’il ne leur tourne pas la tête. Je crois que jamais Colomb n’a été si bien chanté, ni par une plus belle bouche : vous en faites d’ailleurs un excellent chrétien : ainsi il ne lui manque aucun mérite. Je ne sais ce que dira notre bon ami Voltaire : il a écrit quelque part que les femmes sont capables de faire tout ce que font les hommes, et que la seule différence qui soit entre les deux sexes est que le nôtre est plus aimable. Je suis tenté de croire qu’il a raison, surtout après avoir lu votre Colombiade ; et je m’imagine qu’il en est un peu jaloux, car j’y ai remarqué plus de mille vers qu’il voudrait sans doute avoir faits13…

    19Parcours exemplaire dans les grands genres, grandes œuvres et beaux livres : l’étape suivante de la consécration, c’est la réunion des textes et leur constitution en œuvre.

    Les « recueils » des œuvres

    20La consécration d’un auteur passe par une forme de publication qui est en train de se codifier en cette deuxième moitié du XVIIIe siècle : le regroupement de ses textes publiés auparavant séparément, complété parfois d’inédits, sous des titres divers, « collection », « œuvres diverses », « œuvres complètes », etc. L’affichage du nom de l’auteur, qui peut être complété par un portrait, le classement des textes, en font une sorte de monument qui constitue l’œuvre pour la postérité. Sur ce point encore, le cas de Mme Du Bocage est à la fois exemplaire et singulier.

    21Apparemment, c’est un libraire qui est à l’origine du projet. « Au retour de mon voyage de Rome, écrit Mme Du Bocage, MM. Périsse de Lyon me mandèrent qu’ils faisaient un recueil de mes ouvrages » (LA, p. [3]). La correspondance permet de nuancer l’affirmation : l’auteure avait déjà revu ses textes, comme elle le confie à Francesco Algarotti : « Une révision générale de mes ouvrages a pris tous mes moments cet hiver : un libraire de Lyon s’est avisé d’en vouloir faire un recueil ; il a eu le bon sens de m’en demander la permission. Justement j’avais fait bien des changements à mes poèmes sans projet prochain ; mais puisqu’on les réimprime, il vaut mieux qu’ils soient tels que j’ai cru les devoir mettre14. » Elle ajoute dans la même lettre qu’elle « retouche de temps en temps des lettres écrites dans [s]es voyages ». Elle annonce en effet l’année suivante son intervention dans la composition des volumes du recueil : « J’ai pris le parti de faire imprimer mes lettres écrites à ma sœur, d’Angleterre, de Hollande, et d’Italie dans un recueil de mes ouvrages que les frères Périsse font à Lyon15. » La même lettre signale l’intervention d’un tiers : « M. Bordes16 a la bonté d’y veiller. » Le processus apparaît plus complexe qu’annoncé : au moins un collaborateur, un travail important de la part de l’auteure, et bien sûr l’investissement du libraire.

    22Deux premiers volumes paraissent en 1762, suivis d’un troisième en 1764. Ces volumes portent un titre différent de l’usage habituel (c’en est même à notre connaissance dans tout le siècle le seul emploi) : Recueil des œuvres de Madame Du Bocage. Si les « œuvres complètes » ne s’imposent que dans les dernières décennies du siècle, ce sont le plus souvent des « œuvres » tout court, des « œuvres diverses », des « œuvres mêlées », ou la « collection des œuvres ». Le terme de « recueil » apparaît parfois en sous-titre, plutôt pour des textes brefs et disparates. Pourtant le Recueil des œuvres correspond en tous points au rituel qui couronne la carrière d’un auteur17. Il affirme d’abord de façon très visible l’auteure : son nom (plus d’étoiles ni d’abréviations, mais un « Madame Du Bocage » en capitales au centre de la page de titre des volumes) et son portrait, dans la forme la plus canonique – portant les attributs de la renommée (le laurier), inscrit dans un médaillon ovale reposant sur une stèle qui porte encore une fois le nom, accompagné d’une devise en latin. Il est ensuite soigneusement composé. Les œuvres font l’objet d’un classement, à la fois générique et chronologique ici : les deux premiers volumes regroupent chronologiquement les grandes œuvres (épopées et tragédie), un ensemble de poésies diverses complétant le premier volume ; le troisième est constitué de prose : les lettres familières revues pour constituer un récit de voyage. Le recueil de 1762-1764 est dans la logique des choix faits par Mme Du Bocage : constituer une « grande » œuvre de « grand » auteur.

    23La construction de l’œuvre continue après ce premier recueil. En 1770, paraît une nouvelle édition des œuvres de Mme Du Bocage. La correspondance donne un indice sur son élaboration : Jean-Simon Lévesque de Pouilly a participé au classement et au choix des œuvres18. Cette nouvelle édition est en effet partiellement réorganisée et complétée ; en disparaissent aussi certaines pièces. Il s’agit bien de parfaire le monument. Les « poésies diverses » sont à la fois retranchées (de quatre pièces) et augmentées (de six pièces assez volumineuses, notamment les traductions de deux « idylles » et des stances) : elles occupent désormais toute la fin du premier volume. L’addition la plus importante est celle de l’adaptation française de Der Tod Abels de Salomon Gessner (1758), présenté comme « une suite du Paradis terrestre » (IP, p. [100]).

    24Nous manquons d’informations sur les circonstances dans lesquelles paraissent les Œuvres poétiques de Madame Du Boccage en 1788 à Paris chez Nyon l’aîné. Elles font place à des pièces nouvelles, postérieures à 1770, placées à la fin du deuxième volume sans souci d’ordre et il est vraisemblable que l’auteure n’est guère intervenue dans sa conception.

    Un membre exemplaire de la République des lettres

    25Œuvres ambitieuses, grands genres, « œuvres complètes » soigneusement élaborées, la carrière littéraire de Mme Du Bocage est un modèle. Elle participe en outre pleinement à la vie de la « république des lettres » : traductrice et voyageuse, elle contribue à son cosmopolitisme. Épistolière, académicienne et salonnière, elle en active les réseaux.

    26Mme Du Bocage se joue des frontières. D’abord par une activité de traduction et d’adaptation, le plus souvent en vers français. La traduction est une de ses premières pratiques littéraires, avec l’abbé Du Resnel et son mari, traducteur lui-même de comédies anglaises. Elle n’est certes pas la seule à traduire ainsi, mais son activité est constante et étendue, et sans doute la partie publiée ne rend-elle compte que partiellement de son activité dans ce domaine. Elle traduit du grec ancien des idylles de Moschus et de Bion (PD, p. 307-309), l’histoire d’Atalante d’Élien19 ; du latin, des vers de compliment (PD, p. 335) ; de l’anglais, comme on l’a vu, le Paradis perdu de Milton, le Temple de la renommée et une épître (PD, p. 301-303) de Pope ; de l’allemand, le poème de Gessner sur la mort d’Abel ; de l’italien, l’oraison funèbre du prince Eugène de Savoie par le cardinal Passionei (OF, p. 233-290) ; du chinois, quatre poèmes traditionnels20. Plus singulier, elle traduit et publie en italien La Conspiration de Valstein contre l’empereur de Jean-François Sarrasin sous le titre La Congiura di Valstein (CV, p. 291-351). On sait qu’elle écrit des lettres en italien : il en reste trois dans la correspondance qui figure en annexe (lettres 13, 16 et 18). L’utopique « république des lettres » n’a pas de frontières : Mme Du Bocage a contribué par ses traductions à faire circuler les œuvres et à y donner accès. Elle est aussi une voyageuse, l’une des rares parmi les Français de son temps à avoir fait le « grand tour », de l’Angleterre à l’Italie. Ses lettres de voyage publiées en 1764 ont contribué, avec d’autres récits, à faire connaître l’Europe, sa diversité et ses richesses. C’est toujours une des parties les plus lues de son œuvre.

    27En bonne citoyenne de la fameuse république, Mme Du Bocage a facilité la compréhension et la circulation des œuvres et des idées, elle a aussi multiplié les rencontres et attiré à elle les nombreux « étrangers » de Paris. Elle a en effet tenu salon, sur une très longue durée, depuis 1733 jusqu’à une date tardive dans le siècle si l’on en croit les témoignages. Un salon qui se distingue du « modèle » qu’est devenu celui de Mme Geoffrin. Éloigné de la mondanité aristocratique, plus « littéraire », plus « bel esprit », comme on le qualifie pour le critiquer21, il est largement ouvert aux hommes de lettres, aux savants et aux politiques de tous les pays : beaucoup d’Anglais, et des plus fameux (lord Chesterfield, Samuel Johnson, Horace Walpole, lady Montague, Benjamin Franklin, etc.), beaucoup d’Italiens (des prélats, Pietro Verri, Francesco Algarotti, Carlo Goldoni, l’abbé Galiani, etc.), des provinciaux et notamment des Normands, et plusieurs générations d’hommes de lettres français, de Fontenelle et Marivaux à Condorcet, en passant par Helvétius et Condillac, sans oublier les savants de l’Académie des sciences comme Clairault ou La Lande22.

    28La république des lettres est aussi celle des académies, réseau qui se développe et se densifie au cours du siècle et auquel participe activement Mme Du Bocage. Toute sa carrière est placée sous le signe des académies, depuis celle de Rouen, toute récente à l’époque, qui par son prix la fait entrer, comme on l’a vu, en littérature. Elle sera ensuite membre associée, correspondante, membre à part entière, selon ce que les statuts de ces différentes institutions permettent aux femmes, des académies de Lyon et de Rouen, et aussi de Bologne, de Castello, de Padoue, des Arcades de Rome, et la liste n’est pas exhaustive. Ces distinctions sont rares pour les femmes et donnent la mesure à la fois de sa notoriété singulière et de son engagement dans les sociabilités savantes. Chaque distinction, assortie de discours, de vers, d’échanges d’ouvrages et de portraits, est préparée par toute une correspondance : recommandation, envoi de pièces, visites.

    29Grâce à la longévité de son salon, à la multiplicité de ses appartenances académiques, au caractère international de ses relations, Mme Du Bocage dispose d’un réseau de correspondants très exceptionnel dans sa diversité et dans sa qualité. Il ne reste malheureusement, sauf découvertes toujours possibles, que peu de chose de sa correspondance. Les lettres reproduites dans ce volume donnent cependant une idée de sa présence et de son action dans la « république des lettres ». Sa correspondance avec Francesco Algarotti, conservée et publiée dès la fin du XVIIIe siècle, est significative. Non seulement elle fournit son correspondant de nouvelles littéraires, le tenant informé de l’actualité parisienne, mais elle lui sert aussi d’agent, le conseillant et plaçant ses textes dans divers périodiques. De son côté, il la met en contact avec des traducteurs et lui propose des textes à traduire. Mme Du Bocage y apparaît encore une fois comme une professionnelle des lettres dans toutes les dimensions.

    30À bien des égards, le parcours de Mme Du Bocage est exceptionnel. Elle cumule en effet une carrière littéraire « masculine », au sens où ses œuvres appartiennent aux « grands » genres, traitent de « grands » sujets – carrière parfaite, répondant en tous points, et en connaissance de cause, aux normes les plus savantes et les plus exigeantes, jusqu’aux honneurs académiques – et une activité « féminine », recevant en maîtresse de maison dans son salon, rédigeant pour ses correspondants des nouvelles littéraires et servant d’intermédiaire dans des affaires de librairie. Faute de travaux sur une œuvre et une vie trop vite oubliées parce que trop atypiques, bien des interrogations demeurent, notamment sur les causes de la brièveté du temps des grandes œuvres (de 1748 à 1756, si l’on excepte les lettres de voyage) par rapport à la très longue activité de salonnière ou d’épistolière. Mme Du Bocage paraît, dans les rares textes un peu « personnels » qui nous sont accessibles pour l’instant, tenir toujours un discours de maîtrise (du langage, des normes sociales, des situations), mais on peut imaginer que l’exposition publique que suppose la publication d’œuvres et leur représentation en particulier n’est pas si facile à maîtriser dans un contexte où les femmes restent soumises « aux bienséances extérieures de l’ignorance » selon la formule de Fontenelle23. Les propos de Grimm, toujours très hostile, dans La Correspondance littéraire le rappellent : « Mme Du Bocage n’avait pas besoin de cette manie [de faire des vers par milliers] pour se faire un état agréable à Paris. Elle était d’une figure aimable ; elle est bonne femme ; elle est riche ; elle pouvait fixer chez elle les gens d’esprit et de bonne compagnie, sans les mettre dans l’embarras de lui parler avec peu de sincérité de sa Colombiade ou de ses Amazones24. »

    Notes de bas de page

    1Poème qui a remporté le prix de l’Académie de Rouen, distribué pour la première fois le 12 juillet 1746. Le sujet proposé était la fondation même du prix alternatif entre les belles lettres et les sciences, par M. le duc de Luxembourg, gouverneur de la province et protecteur de l’Academie, à Rouen, de l’imprimerie de Viret, imprimeur de la ville et de l’Académie, 1746.

    2Journal des savants, novembre 1746, p. 421-422.

    3Voltaire, Correspondence and related documents, Theodore Besterman (éd.), Les Œuvres complètes de Voltaire, Genève, Institut et Musée Voltaire-University of Toronto Press, puis Oxford, Voltaire Foundation, 1968-1977, lettre à Pierre-Robert Le Cornier de Cideville, 19 août 1746, D 3450.

    4Ibid., lettre de Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise Du Châtelet-Lomont, à Pierre-Robert Le Cornier de Cideville, 19 août 1746, D 3451.

    5Louis de Jaucourt, article « Style », Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Paris, Briasson et al., 1765, t. 15, p. 551.

    6Louis de Jaucourt, article « Poème épique », Encyclopédie, op. cit., t. 12, p. 815.

    7Le Paradis terrestre, poème imité de Milton : deux éditions en 1748, toutes deux anonymes (« par Madame D. B*** »), toutes deux sous fausse adresse (Londres, puis Amsterdam), toutes deux imprimées à Rouen par Jacques-Nicolas Besongne.

    8Article « Poème dramatique », Encyclopédie, ibid.

    9Voltaire, Correspondence and related documents, op. cit., lettre à Mme Du Bocage, 21 août 1749, D 3991.

    10L’Opéra, ode, par Madame D. B…, Paris, Delaguette, 1750.

    11« Le Camoens » (note du rédacteur du Mercure).

    12Ils sont imprimés à la suite. Mercure de France, janvier 1757, p. 110-111.

    13Lettres de Madame la marquise de Pompadour, depuis 1753 jusqu’à 1762, inclusivement, Londres, G. Owen, 1771, t. 1, p. 46-47.

    14Lettre du 1er mai 1761, no 42, infra.

    15Lettre à Francesco Algarotti du 30 mars 1762, no 46, infra.

    16Charles Bordes, homme de lettres, correspondant de Voltaire et auteur d’une Profession de foi philosophique, membre de l’Académie de Lyon depuis 1745.

    17Voir Jean Sgard, « Des collections aux œuvres complètes, 1756-1798 », dans La notion d’œuvres complètes, Jean Sgard et Catherine Volpilhac-Auger (dir.), Oxford, Voltaire Foundation, 1999, p. 1-12.

    18Lettre de 1766 à Jean-Simon Lévesque de Pouilly, no 58 dans la correspondance, infra.

    19Œuvres poétiques de Madame Du Boccage, Paris, Nyon, 1788, t. 2, p. 256-262.

    20Ibid., p. 235-251. Voir aussi la lettre 72 de la correspondance, infra.

    21Voir les analyses d’Antoine Lilti, qui oppose précisément les deux modèles, dans Le monde des salons : sociabilité et mondanité à Paris au xviiie siècle, Paris, Fayard, 2005.

    22Une telle liste a nécessairement un caractère arbitraire, l’étude approfondie du salon de Mme Du Bocage restant à faire.

    23« Éloge de M. Carré », dans Œuvres de Monsieur de Fontenelle, Paris, Michel Brunet, 1752, t. 5, p. 306.

    24Correspondance littéraire, philosophique et critique, Maurice Tourneux (éd.), Paris, Garnier frères, 1878, t. 6, p. 112.

    Auteur

    • François Bessire

      Professeur à l’université de Rouen et membre de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen.

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    1Poème qui a remporté le prix de l’Académie de Rouen, distribué pour la première fois le 12 juillet 1746. Le sujet proposé était la fondation même du prix alternatif entre les belles lettres et les sciences, par M. le duc de Luxembourg, gouverneur de la province et protecteur de l’Academie, à Rouen, de l’imprimerie de Viret, imprimeur de la ville et de l’Académie, 1746.

    2Journal des savants, novembre 1746, p. 421-422.

    3Voltaire, Correspondence and related documents, Theodore Besterman (éd.), Les Œuvres complètes de Voltaire, Genève, Institut et Musée Voltaire-University of Toronto Press, puis Oxford, Voltaire Foundation, 1968-1977, lettre à Pierre-Robert Le Cornier de Cideville, 19 août 1746, D 3450.

    4Ibid., lettre de Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise Du Châtelet-Lomont, à Pierre-Robert Le Cornier de Cideville, 19 août 1746, D 3451.

    5Louis de Jaucourt, article « Style », Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Paris, Briasson et al., 1765, t. 15, p. 551.

    6Louis de Jaucourt, article « Poème épique », Encyclopédie, op. cit., t. 12, p. 815.

    7Le Paradis terrestre, poème imité de Milton : deux éditions en 1748, toutes deux anonymes (« par Madame D. B*** »), toutes deux sous fausse adresse (Londres, puis Amsterdam), toutes deux imprimées à Rouen par Jacques-Nicolas Besongne.

    8Article « Poème dramatique », Encyclopédie, ibid.

    9Voltaire, Correspondence and related documents, op. cit., lettre à Mme Du Bocage, 21 août 1749, D 3991.

    10L’Opéra, ode, par Madame D. B…, Paris, Delaguette, 1750.

    11« Le Camoens » (note du rédacteur du Mercure).

    12Ils sont imprimés à la suite. Mercure de France, janvier 1757, p. 110-111.

    13Lettres de Madame la marquise de Pompadour, depuis 1753 jusqu’à 1762, inclusivement, Londres, G. Owen, 1771, t. 1, p. 46-47.

    14Lettre du 1er mai 1761, no 42, infra.

    15Lettre à Francesco Algarotti du 30 mars 1762, no 46, infra.

    16Charles Bordes, homme de lettres, correspondant de Voltaire et auteur d’une Profession de foi philosophique, membre de l’Académie de Lyon depuis 1745.

    17Voir Jean Sgard, « Des collections aux œuvres complètes, 1756-1798 », dans La notion d’œuvres complètes, Jean Sgard et Catherine Volpilhac-Auger (dir.), Oxford, Voltaire Foundation, 1999, p. 1-12.

    18Lettre de 1766 à Jean-Simon Lévesque de Pouilly, no 58 dans la correspondance, infra.

    19Œuvres poétiques de Madame Du Boccage, Paris, Nyon, 1788, t. 2, p. 256-262.

    20Ibid., p. 235-251. Voir aussi la lettre 72 de la correspondance, infra.

    21Voir les analyses d’Antoine Lilti, qui oppose précisément les deux modèles, dans Le monde des salons : sociabilité et mondanité à Paris au xviiie siècle, Paris, Fayard, 2005.

    22Une telle liste a nécessairement un caractère arbitraire, l’étude approfondie du salon de Mme Du Bocage restant à faire.

    23« Éloge de M. Carré », dans Œuvres de Monsieur de Fontenelle, Paris, Michel Brunet, 1752, t. 5, p. 306.

    24Correspondance littéraire, philosophique et critique, Maurice Tourneux (éd.), Paris, Garnier frères, 1878, t. 6, p. 112.

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    Bessire, F. (2017). Une carrière exemplaire. In F. Bessire & M. Reid (éds.), Forma Venus, arte Minerva. Mont-Saint-Aignan: Presses universitaires de Rouen et du Havre. https://doi.org/10.4000/14iii
    Bessire, François. « Une carrière exemplaire ». In Forma Venus, arte Minerva, édité par François Bessire et Martine Reid. Mont-Saint-Aignan: Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2017. doi:10.4000/14iii.
    Bessire, François. « Une carrière exemplaire ». Forma Venus, arte Minerva, édité par François Bessire et Martine Reid, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2017, https://doi.org/10.4000/14iii.

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    Bessire, F., & Reid, M. (éds.). (2017). Forma Venus, arte Minerva. Mont-Saint-Aignan: Presses universitaires de Rouen et du Havre. https://doi.org/10.4000/14iju
    Bessire, François, et Martine Reid, éd. Forma Venus, arte Minerva. Mont-Saint-Aignan: Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2017. doi:10.4000/14iju.
    Bessire, François, et Martine Reid, éditeurs. Forma Venus, arte Minerva. Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2017, https://doi.org/10.4000/14iju.
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