Anthologie de textes critiques

p. 173-179


Texte intégral

1 N.B. : Ce rapide parcours critique complète la « Note sur la réception critique » (AC, p. 452-456).

2Nicolas Boileau, L’Art poétique, dans Œuvres diverses, Paris, Denys Thierry, 1674, p. 106-107, chant I, vers 95-102 et 117-132.

3 Ce texte permet de mesurer le crédit dont dispose encore Marot, un siècle et demi après sa mort. Boileau, doctrinaire du classicisme et plus tard l’un des tenants des Anciens contre les Modernes, reste fidèle à Marot qu’il cite avec éloge, mais qu’il connaît assez mal, lui prêtant triolets et mascarades, qu’il n’écrivit pas. De manière symptomatique, c’est le poète de la Renaissance qu’il préfère, au détriment de l’érudit et trop savant Ronsard, auteur quant à lui d’authentiques mascarades ! Si l’on en croit L’Art poétique, Marot précèderait donc à peu près directement Malherbe : « Enfin Malherbe vint… » Il fait oublier en tout cas les poètes pédants qui l’ont suivi.

Que ce style jamais ne souille votre ouvrage.
Imitons de Marot l’élégant badinage,
Et laissons le burlesque aux plaisants du Pont-Neuf1.
Mais n’allez point aussi, sur les pas de Brébeuf2,
Même en une Pharsale, entasser sur les rives

« De morts et de mourants cent montagnes plaintives3 ».
Prenez mieux votre ton. Soyez simple avec art,
Sublime sans orgueil, agréable sans fard.
[…]
Villon sut le premier, dans ces siècles grossiers,
Débrouiller l’art confus de nos vieux romanciers.
Marot bientôt après fit fleurir les ballades ;
Tourna des triolets, rima des mascarades,
À des refrains réglés asservit les rondeaux,
Et montra pour rimer des chemins tout nouveaux.
Ronsard, qui le suivit, par une autre méthode,
Réglant tout, brouilla tout, fit un art à la mode,
Et toutefois longtemps eut un heureux destin.
Mais sa muse, en français parlant grec et latin,
Vit dans l’âge suivant, par un retour grotesque,
Tomber de ses grands mots le faste pédantesque.
Ce poète orgueilleux, trébuché de si haut,
Rendit plus retenus Desportes et Bertaut.
Enfin Malherbe vint, et, le premier en France,
Fit sentir dans les vers une juste cadence […].

4Charles-Augustin Sainte-Beuve, Tableau historique et critique de la poésie française et du théâtre français au xvie siècle, Paris, A. Sautelet, 1828, t. I, p. 21 et 39.

5 Bien après Boileau, le romantisme redécouvre la poésie de la Renaissance, en majeure partie à peu près oubliée. Sainte-Beuve, en particulier, accorde à Marot quelques pages, tout en consacrant l’essentiel de son Tableau historique et critique à la Pléiade, sans oublier ses émules jusqu’à Agrippa d’Aubigné, le poète des Tragiques. D’où le sentiment un peu mêlé de ce jugement sur Marot, où l’éloge se tempère d’une sensible condescendance. Sainte-Beuve, au passage, retient de Boileau le « badinage ».

6 Gardons-nous pourtant d’exagérer. Maître Clément n’était pas un poète de génie ; il n’avait pas un de ces talents vigoureux qui devancent les âges et se créent des ailes pour les franchir. Une causerie facile, semée par intervalles de mots vifs et fins, est presque le seul mérite qui le distingue, le seul auquel il faille attribuer sa longue gloire, et demander compte de son immortalité […]. La sensibilité chez lui n’a qu’un éclair, et une larme est à peine venue que déjà le badinage recommence […]. Cette sympathie si vive qui unit Marot aux poètes de son âge s’explique par la merveilleuse opportunité de son talent, non moins que par l’excellence de son humeur : il était trop naïvement de son siècle pour n’en être pas goûté.

7Marie-Madeleine Fontaine, « Marot Clément (1496-1544) », dans Dictionnaire des littératures de langue française, Jean-Pierre de Beaumarchais, Alain Couty et Alain Rey (dir.), Paris, Bordas, 1984, t. II, p. 1422 et 1424.

8 Marot au xxe siècle est la proie des érudits souvent partisans, la question de son évangélisme passant au premier plan, au détriment bien souvent de sa poésie. Réagissant contre cette tendance, Marie-Madeleine Fontaine remet en avant le poète, à la fois sincère et étonnamment mobile, engendrant les lectures et les imitations les plus contradictoires.

9L’un des plus grands mystères de Marot, ce poète dont les grâces ont charmé près de trois siècles après avoir séduit le sien, est de n’avoir pu rester dans ce rôle de poète de cour, mais d’avoir affronté, comme par mégarde, tous les dangers de son époque tourmentée. Les pesanteurs, les haines qu’il rencontrait ont été telles qu’elles se perpétuent dans la critique contemporaine, héritière plus souvent de ses adversaires que de son art. Il semble bien, pourtant, que la plus grande provocation de Marot fut de jouer et d’avouer ses peurs, non de cacher ou de mentir ; mais sans doute la langue est trop facile, l’aveu des faiblesses trop simple ! Devant un personnage aussi mobile, plus soucieux de « faire des amis » que de fixer quoi que ce soit, tout adversaire qui lui donne une étiquette – celle, particulièrement, de « luthérien » – semble, dogmatiquement, avoir raison […].

10 Le sort de son œuvre est très particulier, puisqu’il y a eu deux écoles « marotiques » avouées : l’une du temps des Précieux, l’autre qui a duré jusqu’aux années 1770, et qui s’est illustrée dans Le Mercure galant et le Mercure de France, pour finir dans les gazettes helvétiques […]. Ce que l’on goûte chez Marot, c’est cette apparente facilité, cette galanterie fine et sentimentale, ce fameux et bien réel « badinage » ainsi que la naïveté que l’on prête à son époque […]. Et toujours, on imite ses tours, sa syntaxe, son vocabulaire, confondant les archaïsmes de sa langue et son style pour les mêler dans de bien amusants pastiches. Mais on ne pastiche vraiment que les créateurs inimitables. Marot est de ceux-là.

11Gérard Defaux, « Introduction », OP, t. I, p. cii-ciii.

12 « Enfin Gérard Defaux vint », serait-on tenté d’écrire en paraphrasant Boileau. Le fait est que par son édition critique des Œuvres poétiques de Marot en 1990 et 1993, et les colloques internationaux qu’il a réunis ensuite de part et d’autre de l’Atlantique, il a su, avec verve et talent, relancer les études marotiques, et les ouvrir enfin à l’actualité critique la plus diverse et la plus foisonnante. S’agissant en particulier des « épîtres », il pose le problème de la transparence trompeuse du texte de Marot, décourageant apparemment le commentaire, et déclenchant, au-delà du plaisir de retrouver un texte familier, une secrète inquiétude.

13Tous ceux qui ont eu l’occasion de s’essayer à un commentaire des épîtres de Marot le savent : ils se trouvent très vite réduits au silence ou, ce qui est encore pire, à l’insignifiance de la paraphrase, confrontés, avec l’épître marotique, à un objet dont la transparence est telle qu’il échappe à toute tentative critique, à un message d’une telle efficacité, d’une telle perfection littérale, que son sens s’épuise tout entier dans l’acte même de sa communication. Dans son « naturel » et son « esprit », son « élégance » et sa « simplicité » d’écriture, l’épître marotique offre si peu de résistance à l’exploration que tout commentaire digne de ce nom en devient pratiquement impossible […]. Le regard la parcourt avec cette sorte de plaisir que procure la vue d’un paysage familier. Il y cherche en vain des raisons de retarder l’annexion à laquelle, déjà, il se livre sans même y penser, une aspérité, une épaisseur, une densité capables, ne serait-ce qu’un instant, de le retenir. N’en découvrant aucune, il la traverse. Et en ressort tout à la fois charmé, dépourvu et inquiet. Charmé, parce que le fameux « badinage » est une réalité qui ne saurait laisser quiconque indifférent. Dépourvu, parce que Boileau a fait depuis longtemps le voyage, et qu’il lui a suffi d’une formule pour exprimer l’essentiel. Inquiet, parce que la facilité même de sa lecture le conduit à s’interroger.

14François Rigolot, « Introduction », dans Clément Marot, Recueil inédit offert au connétable de Montmorency en mars 1538, Genève, Droz, « Textes littéraires français », 2010, « Introduction », p. 177-178.

15 Dans son introduction à un recueil inédit offert par Marot au très catholique connétable Anne de Montmorency, et conservé aujourd’hui au château de Chantilly, François Rigolot revient sur l’étonnante malléabilité d’un poète tour à tour bonimenteur et propagandiste de la Réforme la plus austère, amuseur fébrile et soudain poète retiré et presque mystique. Malléable et mouvant à l’extrême, Marot échappe définitivement à la prise.

16On s’est souvent demandé comment Clément Marot pouvait être à la fois un poète courtisan au ludisme frivole et un militant évangélique sérieusement convaincu. Y aurait-il chez lui une personnalité multiple, où se succèderaient les masques interchangeables du joyeux luron, du poète de cour et du fervent adepte de la Réforme ? Les contemporains d’Érasme en étaient convaincus : l’être humain est entièrement malléable, plus changeant que Protée, le dieu même de la mutabilité […]. Marot est de ces êtres protéens que l’on ne saurait ramener à un seul moule, de ces caméléons que l’on ne saurait contraindre à une seule couleur. Il est d’une époque où, comme le montrait Lucien Febvre, on reste voluptueusement aveugle à ce qui peut nous apparaître, à nous modernes, comme un tissu regrettable de contradictions […]. Si François Ier pouvait quitter le lit de sa maîtresse pour aller faire ses prières le plus sincèrement du monde, comment reprocher à Marot des attitudes en apparence si difficiles à concilier ? Chez ce dernier, d’ailleurs, on chercherait en vain la moindre hypocrisie. Les convictions évangéliques, certes, auront été fortes, au temps de Ferrare et surtout à Genève ; mais elles n’auront jamais été séparées d’un plein engagement dans des entreprises humaines, souvent trop humaines, que Paris lui inspirait. S’agissait-il de distraire le roi, de se concilier les bonnes grâces de sa sœur, de séduire le Connétable de France et se faire « coucher » sur les registres de la maison royale ? Alors tous les tours de l’amuseur sortaient de son sac ; tous les jeux du bonimenteur se déballaient sur le trottoir ; toutes les fantaisies du fils de rhétoriqueur se bousculaient sur l’écritoire. Peut-être le temps est-il venu de tempérer l’image d’un Marot « propagandiste pur et dur de l’Évangile » pour redonner une place, même aux heures les plus sombres, à la musique du langage avec son ludisme léger et voluptueux, autrement dit à l’« élégant badinage » du poète courtisan.

17Guillaume Berthon, L’intention du poète. Clément Marot « autheur », Paris, Classiques Garnier, 2014, p. 573-574.

18 Guillaume Berthon a enfin prêté attention à la manière dont Marot organise un recueil comme L’Adolescence clémentine, sélectionnant les poèmes, les plaçant de manière à créer tour à tour des continuités et des heurts, une fluidité générale et des contrastes. Le résultat paradoxalement obtenu est une unité variée, diverse et jamais redondante ou lassante.

19Le phénomène le plus visible […] est presque toujours le classement générique. Marot se fait une idée à la fois personnelle et souple du genre, idée qui évolue au fur et à mesure des rééditions, et qui est par ailleurs caractéristique d’une époque, où la notion de genre elle-même ne se constitue que lentement […]. Pour visible qu’il est, le critère générique ne fonctionne jamais seul : il est en effet mêlé à des divisions chronologiques : l’adolescence, la « suite », c’est-à-dire ce qui a été composé après l’« adolescence », les différentes étapes du séjour italien, ou encore, pour le cas de Villon, la vie du poète.

20Au-delà de ces deux grandes clés qui commandent le recueil, le poète est également attentif au détail de l’agencement des pièces et à leur enchaînement : une forte attention à l’élément thématique vient donc compléter l’application des deux critères dominants déjà dégagés, faisant de l’ordre marotique une subtile et variable alchimie de ces trois principes d’ordonnancement […]. Marot a été manifestement très attentif à ce que pouvait apporter une lecture cursive de ses textes, en favorisant de pièce à pièce des éléments de continuité thématique, et surtout des effets de contraste.

Notes de bas de page

1 Antoine Girard, dit Tabarin, composa farces et quolibets qu’il débitait sur le Pont-Neuf à Paris pour vendre ses drogues.

2 Georges de Brébeuf est l’auteur d’une imitation de La Pharsale de Lucain (1653), quelque peu emphatique parfois.

3 « Vers de Brébeuf » (N.D.A.)


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