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Section III. « Marot à son livre »
p. 45-52
Texte intégral
1Dans l’épître liminaire à son imprimeur et un temps ami Étienne Dolet, Marot se plaint du tort que lui ont fait ceux qui « par ci-devant » ont imprimé ses œuvres. Car, explique-t-il, « par avare convoitise de vendre plus cher, et plus tôt, ce qui se vendait assez », ils ont ajouté « à icelles miennes œuvres plusieurs autres, qui ne me sont rien » (AC, p. 61). En conséquence de quoi, il a procédé à un profond nettoyage ou lessivage : « Si ai jeté hors de mon Livre non seulement les mauvaises, mais les bonnes choses, qui ne sont à moi, ne de moi : me contentant de celles, que notre Muse nous produit » (AC, p. 63). Ajoutant, au rebours, « douze fois autant d’œuvres miennes, par ci-devant non imprimées : mêmement deux livres de Épigrammes ».
2D’où sa réplique cinglante, exprimée dans le douzain liminaire qui suit, intitulé « Marot à son Livre » :
Racler je veux (approche-toi mon Livre)
Un tas d’écrits, qui par d’autres sont faits (AC, p. 67).
3« De manière assez inouïe en 1538 », écrit Jean-Charles Monferran, « Marot revendique un véritable statut d’auteur. La pièce poétique porte fièrement son nom : “Marot à son livre”. Le premier verbe conjugué, qui se trouve être le premier terme sous l’accent du décasyllabe, est un “je veux”, qui revendique le droit de dire “ceci est de moi” (et pas d’un autre). » Monferran ajoute : « Il n’est peut-être pas tout à fait paradoxal qu’au moment où l’on croit percevoir chez Marot les traces d’une première revendication quant au droit d’un auteur sur le livre imprimé, ce dernier ait finalement recours au vocabulaire et à l’image du manuscrit. Le premier mot du poème, racler, rappelle la technique du palimpseste consistant à effacer, au moyen d’un polissoir ou d’un racloir, des parchemins déjà écrits pour récrire dessus1. »
4« Racler », le terme est fort et radical : Marot racle, gratte et enlève jusqu’aux racines de ce qu’on a pu écrire sur lui, malgré lui, contre lui. Il racle et fait place nette pour ses propres écrits, du moins pour ceux qu’il reconnaît pour siens. Pour une nouvelle écriture ancienne, il fait place nette et lisse. Telle est très exactement L’Adolescence clémentine, une écriture ancienne « nouvelle », c’est-à-dire renouvelée. Un air de familiarité, qui se reconnaît au premier mot, qui a tout de l’authenticité, et qui n’ennuie pas. Qui mérite donc d’être revendiqué et publié, « sous le bel et ample privilège » du roi « pour dix ans » (AC, p. 63-64).
[Opuscules]
5Le titre d’opuscules – ou « petit œuvre » au pluriel –, qui désigne parfois la première section de L’Adolescence clémentine, n’est pas de Marot, et n’apparaît que dans une publication antérieure à la première Adolescence clémentine, ainsi que dans l’édition posthume d’Antoine Constantin en 1544. On le conserve ici par commodité.
6La première section du recueil, qui ne comporte pas de titre particulier, n’en est pas vraiment une2. Elle rassemble des pièces hétérogènes, quatre de ces pièces constituant des traductions plus ou moins fidèles, mais « Le Temple de Cupido » est de l’invention de Marot. Ce sont en tout cas des textes longs : « Le Temple de Cupido », qui est le plus étendu, comprend 538 vers ; « Les Tristes Vers de Philippe Béroalde » et l’« Oraison contemplative devant le Crucifix », qui sont les plus courts, 168 vers. Seules les deux premières épîtres de L’Adolescence clémentine, à savoir l’« Épître de Maguelonne » (224 vers) et l’« Épître du dépourvu » (195 vers), seront plus développées que ces deux modestes « opuscules ».
7Deux de ces pièces sont des poèmes religieux (« Tristes Vers » et « Oraison contemplative »), deux autres sont destinées à l’origine à l’institution du roi (« Le Temple de Cupido » et le « Jugement de Minos »), et la dernière – ou plutôt la toute première du recueil – est la traduction d’une bucolique de Virgile, qui ouvre le volume. Il n’y a donc pas d’homogénéité thématique entre ces cinq pièces.
8Première œuvre du poète latin Virgile, la « Première Églogue des Bucoliques de Virgile » a été traduite, ou « translatée », comme le dit Marot, « en grande jeunesse », c’est-à-dire en 1512 au plus tard3. Voici donc le poète placé d’emblée sous le patronage de son presque homonyme latin, Publius Vergilius Maro, ce que L’Enfer, composé en 1526, dira plus tard explicitement :
Quant au surnom, aussi vrai qu’Évangile,
Il tire à cil du poète Virgile,
Jadis chéri de Mécénas à Rome :
Maro s’appelle, et Marot je me nomme,
Marot je suis, et Maro ne suis pas :
Il n’en fut onc depuis le sien trépas4.
9De plus, le dialogue des deux bergers, Tityre l’heureux et Mélibée l’exilé, annonce la tonalité pastorale de l’œuvre, en même temps qu’il traduit son antagonisme, ou plutôt sa diffraction intérieure, telle qu’elle dialoguera tout au long de L’Adolescence clémentine et notamment dans les rondeaux. Cette traduction fait le lien avec les deux pièces suivantes, « Le Temple de Cupido » et « Le Jugement de Minos », composées l’une et l’autre « en grande jeunesse », c’est-à-dire vers 1513 – Marot est alors âgé de seize ou dix-sept ans –, pour être offertes au jeune François d’Angoulême, appelé à régner en 1515 sous le nom de François Ier.
« Le Temple de Cupido »
10« Le Temple de Cupido » ou « la quête de Ferme Amour » (AC, p. 89) est une allégorie liturgique du mariage composée en 1514, et riche de 538 vers. Ce « petit livre », comme le veut l’épître liminaire au roi, dans la première édition du « Temple », parle de « trois sortes d’amours » : « l’une est ferme, l’autre légère : et la tierce vénérienne » (OP, t. I, p. 418). À l’origine, simple allégorie destinée à l’institution du prince, le « Temple de Cupido » acquiert une dimension nouvelle dès lors qu’il est repris en recueil. Il ne s’agit plus d’un timide essai adressé au souverain, et sa portée s’élargit. Alors même que le dédicataire est plus modeste, le chevalier Nicolas de Neufville, un simple secrétaire du roi et trésorier de l’ordinaire des guerres, « Le Temple de Cupido » devient une œuvre confirmée à la portée beaucoup plus ample. La dédicace originale défendait l’œuvre en tant que poème de jeunesse ; celle de 1538 déclare faire honneur au dédicataire en lui offrant la pièce.
11« Le Temple de Cupido » évoque la quête d’un jeune homme, « un adolescent », comme l’auteur de L’Adolescence clémentine, lequel, tel un Chevalier errant (vers 69), parcourt le monde à la recherche de Ferme Amour, qu’il pense trouver au temple de Cupido, avant de comprendre qu’il ne s’éprouve qu’au cœur (vers 537, AC, p. 118). Le poème déroule le discours de Ferme Amour, que l’on retrouvera tout au long du recueil. L’Adolescence clémentine tout entière serait à sa manière un vaste Temple du dieu de l’amour :
Où les amants font rondeaux et ballades :
L’un y est gai, l’autre mal y endure :
L’une maudit par angoisse très dure
Le jour auquel elle se maria :
L’autre se plaint que jaloux mari a (vers 385-389).
12Le poème s’attache donc à montrer la difficulté de trouver le véritable amour, puis les joies qu’on en retire. L’amant, visitant le « temple cupidique » (vers 92), en décrit minutieusement les beautés, dans une suite d’allégories plaisantes, parfois discrètement ironiques. Le temple est un lieu ambigu, enfer et paradis tout ensemble, puisqu’on y éprouve joie et peine mêlés. Ferme Amour (vers 65) ne s’y livre point au premier regard. L’amant rencontrera enfin sa déesse dans le chœur du temple, assise entre les époux princiers : la récompense du pèlerin est de prendre place dans le « buisson » aux côtés de si nobles personnages. Marot se plaît aux évocations voluptueuses et tendres, et s’émerveille devant toute beauté. Le Roman de la Rose, le Joli Buisson de Jonece de Froissart et le « Temple de Vénus », décrit dans La Concorde des deux langages, de Jean Lemaire de Belges ont fourni le cadre et plus d’un détail du tableau. Quel badinage, pour pasticher Boileau, dans le « Temple de Cupido » ! C’est une allégorie alerte, toujours bien entendue, une diversité de vives peintures et d’images agréables. L’atmosphère langoureuse, sensuelle, reflète déjà l’esprit de la Renaissance florissante.
13Composé de décasyllabes (vers 1-142), puis de quatorze dizains de décasyllabes alternant avec quatorze dizains d’octosyllabes (vers 143-422), vingt-huit strophes au total, et enfin d’une suite de cent seize décasyllabes, « Le Temple de Cupido » a cette légèreté, que n’oblitère ni n’appesantit jamais la construction mythologique. Promenade dans un couvent ou dans une église, tout s’y ramène à l’amour. La « Description du Temple de Cupido » évoque tout d’abord un écusson sur le portail portant « de gueules à deux traits », c’est-à-dire les armes d’Amour, puis Cupido « tout nu » dressé sur le portail et tendant son arc, l’entrée dans la « maison amoureuse » en compagnie de Bel Accueil, personnage venu du Roman de la Rose, qui est ici le « premier portier » du Temple et le « portier du jardin précieux » (vers 182 et 194), « Faux Danger », variante de Faux Semblant, qui garde sur le derrière « Un portail fait d’épines et chardons » (vers 190), le Grand Autel, le diadème de Cupidon, les piliers de l’autel de Haute Renommée, le brandon de détresse, les saints et les saintes qui s’appellent Beau Parler, Bien Celer, Bon Rapport, Grâce, Merci, Bien Servir, Bien Aimer, les chandelles et les chantres, les vitraux et les très saintes reliques, les voûtes ouvragées « souverainement » et les pampres (vers 274), les cloches qui sont « tambourins, et doucines » (vers 283), les dames donnant aux malades « Ris, baisers, regards, et œillades, / Car ce sont d’amours les aumônes » (vers 295-296), les fonts du temple où se baigne « mainte dame hautaine / Le corps tout nu, montrant un dur tétin » (vers 305-306), le cimetière qui est « un vert bois » (vers 313), Ovide et Pétrarque, qui « sont les missel, bréviaire, et psautier / Qu’en ce saint temple on lit en rime, et prose » (vers 325-326), le bénitier et l’eau bénite, les fleurs, les moines, le requiem et le pater remplacés par « le babil, et le caquet des dames » (vers 392), les morisques et L’Art d’aimer, qui tiennent lieu respectivement de processions et d’Évangiles (vers 400), l’absence de « Paix » ou de patène sur l’autel, et pour finir la joie et le deuil « rempli de ire » (vers 413), si bien que l’on ne sait, en définitive, « Si c’est Enfer, ou Paradis ». Le tout se conclut fort raisonnablement et fort chastement :
Par quoi conclus en mon invention,
Que Ferme Amour est au cœur éprouvée.
Dire le puis, car je l’y ai trouvée (vers 536-538).
14Le « Temple de Cupido » est composé en vers alertes, légers, et ne dédaigne pas la rime équivoquée, sans en abuser pourtant : Flora / diverse fleur a, évente/ et vente (vers 3-4), et dits / édits (vers 23-24), mortel estre / le faire tel estre (vers 148-149), Bacchus / bas culs (vers 280-282), trépassé / Resquiescat in pace (vers 320-323), chansons / méchants sons (vers 333- 335), quand le vert dure / tout de verdure (vers 340-342), l’encens / le sens (vers 360-362), se maria / jaloux mari a / Ave Maria (vers 388, 389 et 391), alarmes / à larmes (vers 425-426), pour vu / pourvu (vers 437-438), étrange / être ange (vers 527-528).
15Au passage, Marot rend hommage aux écrivains qui l’ont inspiré, et qu’il a traduits parfois :
Ovidius, maître Alain Charretier,
Pétrarque, aussi le Roman de la Rose,
Sont les missel, bréviaire, et psautier
Qu’en ce saint temple on lit en rime, et prose (vers 323-326).
16Ovide et Pétrarque, pour ce qui est des Latins et des Italiens, Alain Chartier et le Roman de la Rose pour ce qui est des Français, sans oublier, dans un autre registre, François Villon, on voit que Marot connaît tous ses modèles, anciens ou modernes, étrangers ou français. Ces modèles lui servent en particulier à déployer, au sujet de l’amour, tout un vocabulaire et tout un espace. Espace remarquable où les églises catholiques se métamorphosent instantanément en temples de l’amour, espace laïcisé surtout où le sacré n’a plus rien de terrifiant, mais se regarde et se fréquente avec plaisir et familiarité. Rien d’excessif dans ces reprises ou ces imitations du jeu des Grands Rhétoriqueurs, mais une souveraine liberté qui se dégage de toute contrainte, et s’amuse.
17On a longtemps attribué à Marot une édition du Roman de la Rose publiée en 1526. Même si l’on ne possède aucune certitude à cet égard, il reste qu’il connaissait fort bien l’œuvre de Guillaume de Lorris et de Jean de Meun. De toute L’Adolescence clémentine, « Le Temple de Cupido » est la seule pièce à faire explicitement mention de « Jehan de Mehun, plein de grand sagesse » (vers 237). Mais le vers que cite Marot est en fait de Guillaume de Lorris. Se conformant à la tradition dominante de son temps, Marot a dépossédé Guillaume, l’adepte de la fin amor, au profit de Jean, le clerc misogyne, qui est l’auteur de la majeure partie de l’œuvre (ACa, p. 347, note 25). Le « Brandon de Vénus rigoureux » (vers 239) est une expression de Guillaume de Lorris, qui avait écrit :
Ele tint un brandon flanbant
En sa main destre, dont la flame
a eschaufée mainte dame5.
18La trame narrative générale de l’allégorie marotique est relativement proche du Roman de la Rose : quête initiatique, qui mène le héros en un verger, où il rencontre l’objet de son désir, Rose ou Ferme Amour. Mais la fiction du songe est absente chez Marot, l’innamoramento lucide étant chez lui le déclencheur du voyage. Le refus de l’amour, d’un certain amour tout au moins, sur lequel s’ouvre le « Temple de Cupido », moins gaulois que son modèle et discrètement policé, est en contradiction avec l’apprentissage amoureux du Roman de la Rose. En fait, la construction générale du « Temple de Cupido » doit moins au Roman de la Rose qu’au « Temple de Vénus », qui forme la première partie de La Concorde des deux langages de Jean Lemaire de Belges6.
Notes de bas de page
1 Michel Jourde et al., « “Va, mon livre” : quelques jalons pour une histoire de la destination », Nouvelle Revue du xvie siècle, vol. 21, no 1, 2003, p. 121-151, et notamment p. 137-138.
2 Guillaume Berthon et Vân Dung Le Flanchec, Clément Marot, L’Adolescence clémentine, Paris, Atlande, 2006, p. 131.
3 AC, p. 71. La date est celle que propose Gérard Defaux dans OP, t. I, p. 413.
4 AC, p. 430, L’Enfer, vers 359-364.
5 Guillaume de Lorris et Jean de Meun, Le Roman de la Rose, Félix Lecoy (éd.), Paris, Champion, 1970, t. I, p. 105.
6 Guillaume Berthon et Vân Dung Le Flanchec, Clément Marot, op. cit., p. 83-84.
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« Ce sont œuvres de jeunesse, ce sont coups d’essai »
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