Section I. Clément Marot, de Cahors en Quercy (1496-1544)
p. 11-24
Texte intégral
Enfance en Quercy
1Né en 1496 à Cahors, mort en exil à Turin en 1544, Clément Marot est par excellence le poète de la première Renaissance1. Sa carrière poétique coïncide avec le règne de François Ier (1515-1547), que son mécénat généreux a fait surnommer « l’Apollon gaulois ». Marot, du reste, n’a pas peu contribué à la formation du « François Ier imaginaire », ce mythe tout à la fois politique et littéraire qui a fait du « Franc Roy de France et des François » le restaurateur des arts et des lettres, et de son règne de trente-deux ans une sorte de printemps perpétuel, fort éloigné, en vérité, de la réalité historique. « — Ô roi heureux, sous lequel sont entrés / (Presque péris) les lettres et lettrés ! », chante Marot dans L’Enfer, longue épître en forme d’apologie personnelle, écrite en 1526 à l’issue de son emprisonnement au Châtelet de Paris pour avoir mangé le lard en carême2.
2Le peu que nous savons de la vie de Marot relève du mythe littéraire plutôt que de la confidence biographique. Du côté du père, le grand rhétoriqueur Jean Marot, qui fut d’abord chapelier, puis, une fois révoqué par sa corporation, poète du roi Louis XII, avant de passer au service de François Ier, les origines sont normandes et caennaises, mais c’est à Cahors que Clément est né. Il a exprimé une fois au moins, dans L’Enfer, sa nostalgie du Quercy, qu’il peint à l’égal d’un second paradis terrestre, une contrée agreste et pacifique :
Entends après (quant au point de mon être)
Que vers midi les hauts Dieux m’ont fait naître :
Où le Soleil non trop excessif est ;
Parquoi la terre avec honneur s’y vêt
De mille fruits, de mainte fleur et plante ;
Bacchus aussi sa bonne vigne y plante
Par art subtil sur montagnes pierreuses
Rendant liqueurs fortes et savoureuses.
Mainte fontaine y murmure et ondoie,
Et en tous temps le Laurier y verdoie
Près de la vigne ; ainsi comme dessus
Le double mont des Muses, Parnassus ;
Dont s’ébahit la mienne fantaisie
Que plus d’esprits de noble Poésie
N’en sont issus. Au lieu que je déclaire,
Le fleuve Lot coule son eau peu claire,
Qui maints rochers transverse et environne,
Pour s’aller joindre au droit fil de Garonne.
À bref parler, c’est Cahors en Quercy,
Que je laissai pour venir querre icy
Mille malheurs auxquels ma destinée
M’avait soumis. Car une matinée,
N’ayant dix ans, en France fus mené :
Là où depuis me suis tant pourmené,
Que j’oubliai ma langue maternelle,
Et grossement appris la paternelle :
Langue française ès grands cours estimée :
Laquelle enfin quelque peu s’est limée,
Suivant le Roi François premier du nom,
Dont le savoir excède le renom3.
3Que Marot n’est-il resté au pays de son enfance bénie, au lieu de monter en « France », c’est-à-dire en France du Nord où l’on parle oïl, et non plus la langue d’oc que lui a apprise sa mère, et qu’il a d’abord parlée !
4Certes, c’est en France qu’il a obtenu tout à la fois la faveur du roi et la gloire, mais aussi que se sont abattus sur lui tous les malheurs, la maladie, trois emprisonnements et deux exils. Au contraire d’une France qui rime, en une rime équivoquée, avec « souffrance », le pays d’oc représente le paradis perdu des origines. Il reste qu’en échangeant sa langue maternelle pour « la paternelle », et le Quercy pour la France, Marot est enfin devenu lui-même. C’est avant ses dix ans qu’il a quitté son quartier des Badernes et sa maison de l’impasse Hébrard, à Cahors, pour suivre son père à la cour, une cour alors itinérante qui, au lieu de résider à Paris, parcourait l’Île de France et le val de Loire, d’un château l’autre, Saint-Germain-en-Laye, Fontainebleau, Blois, Amboise et plus tard Chambord.
5Dans l’« Églogue au Roy, sous les noms de Pan et Robin », de 1539, Marot évoquera les jeux de son âge tendre, lorsque, « quasi enfant », au printemps de sa vie, il grimpait aux arbres pour dénicher la pie ou le geai, ou dévalait aux fossés, « Pour trouver là les griffes des fouines, / Des hérissons ou des blanches hermines ». Pas à pas il battait les buissons, « cherchant les nids des chardonnets / Ou des serins, des pinsons ou linottes ». Déjà surtout, à l’exemple des bergers de Virgile, il modulait des vers sur son pipeau, à l’ombre des ormeaux. Nul ne sait si c’était dans son Quercy natal ou dans le Blésois ou la Touraine de ses apprentissages.
Les étapes d’une carrière poétique
6En 1519, Marot entre au service de Marguerite d’Angoulême, bientôt duchesse d’Alençon et future reine de Navarre, la sœur aînée du roi François Ier, aux gages de 95 livres. Son nom figure parmi les « autres pensionnaires » et non pas comme secrétaire, alors que le poète se nomme à plusieurs reprises « secrétaire de la reine de Navarre4 ». Tout au long de son œuvre, Marot se dit valet de chambre du roi François Ier et secrétaire de sa sœur Marguerite d’Angoulême. Toutefois, on ne saurait dire quelles étaient au juste les fonctions du poète auprès de Marguerite. Simple sinécure ou poste de secrétaire ? Le fait est que sur l’état de la maison de Marguerite, son nom figure parmi les « autres pensionnaires », sans autre précision. C’est se débarrasser à bon compte d’un titre, réel ou supposé, auquel le poète paraît avoir été attaché sa vie durant - un titre qui emportait avec lui la notion de secret. Marot ou le secret. Le secret de Clément Marot.
7La protection de Marguerite sur Marot est déterminante. Celle-ci a publié en français certains traités de Luther, et tout en ne rejoignant pas la Réforme, gardant au fond d’elle-même une piété toute catholique, elle protège le groupe des Évangéliques de Meaux, dont l’évêque Guillaume Briçonnet, l’helléniste Jacques Lefèvre d’Étaples et l’hébraïsant Vatable. De cette expérience évangélique, qui n’est pas rupture avec l’Église établie, mais réforme intérieure, Marot va garder l’empreinte profonde, qui l’amènera plus tard à traduire les Psaumes de David.
8En juin 1520, dans la suite de Marguerite, il assiste à la fastueuse entrevue du camp du Drap d’or, entre François Ier et Henri VIII d’Angleterre, qu’évoquent la ballade VIII et le rondeau XXXII (AC, p. 254-256 et 309-310). C’est au cours des années suivantes que Marot devient valet de chambre de François Ier.
9Après la défaite de Pavie, le 24 février 1525, où François Ier est fait prisonnier par Charles Quint, la faculté de théologie de la Sorbonne profite de l’absence du roi, retenu toute une année à Madrid, pour décréter l’interdiction des traductions de la Bible en langue vernaculaire. Marot est inquiété, tout comme les Évangéliques de Meaux, protégés par Marguerite d’Alençon, qui s’est rendue auprès de son frère malade à Madrid et se trouve donc absente de France. En février 1526, alors que François Ier n’est pas encore rentré de captivité, Marot est emprisonné au Châtelet à Paris, « pour avoir mangé le lard » en Carême. À la demande de Louis Guillard, évêque de Chartres, il est transféré dans cette ville, où il est assigné à résidence. Il est élargi le 1er mai. C’est de cette époque que datent L’Enfer, les épîtres X et XI, les rondeaux LXVI et LXVII, et la ballade XIV de L’Adolescence clémentine. En août 1526, Marot lit L’Enfer devant le roi à Amboise, en même temps que le premier livre des Métamorphoses d’Ovide, traduit par lui en décasyllabes. Cette même année 1526, est publiée son édition du Roman de la Rose de Guillaume de Lorris et Jean de Meun, où son nom n’apparaît pas5.
10En juin 1528, à l’occasion du mariage de Renée, fille de Louis XII, cousine et belle-sœur de François Ier, Marot compose son Chant nuptial du mariage de madame Renée, fille de France, avec le duc de Ferrare. Le dimanche 28 juin, le mariage est célébré en grande pompe à la Sainte-Chapelle de Paris. Marot est absent lui-même des réjouissances où son épithalame est lu, lors du festin nocturne du dimanche soir. Les incidents qui ont troublé Paris dans la nuit du 1er au 2 juin en sont peut-être la cause : une Vierge a été décapitée, ainsi qu’une statue de l’enfant Jésus, derrière l’église du petit Saint-Antoine. Processions et prières publiques se succèdent pendant dix jours. Le 11 juin, jour de la Fête-Dieu, le roi, tête nue, un cierge de cire blanche à la main, escorté du clergé et de la noblesse, vient faire ses dévotions devant la Vierge mutilée6. On notera que Marot, dans son épithalame, s’est inspiré de Catulle, mais aussi d’un colloque d’Érasme, « Le soupirant et la jeune fille », apologie du mariage chrétien doublée d’une vigoureuse dénonciation du célibat monastique.
11Le 12 août 1532 paraît L’Adolescence clémentine, qui rencontre un succès immédiat et durable ; des réimpressions ont lieu en octobre et novembre, puis en février, juin et juillet 1533, à Paris et à Lyon. L’édition de Jehan Steels en 1539 se fait à l’insu de Marot, de même que celle de Dolet en 1542, avec qui le poète s’est brouillé. Une version augmentée de L’Adolescence clémentine paraît en 1538 ; prolongée dans une Suite de l’adolescence, qui comprend notamment l’ample Déploration de Florimond Robertet, des épîtres et des élégies. Les treize épitaphes d’origine s’élargissent désormais en un « Cimetière ».
12Jamais François Ier ne prend le parti des évangéliques ; encore moins la tête d’une Église réformée selon les principes de la primitive Église. En octobre 1534, éclate l’affaire des Placards contre la messe, des affiches imprimées qui dénoncent, en termes très violents, la prétendue messe papale, présentée comme une idolâtrie. Ces affiches, placardées jusque dans la chambre du roi à Amboise, entraînent la réaction foudroyante de celui-ci. Autodafés et processions expiatoires répriment le scandale dans le sang et les cendres7. Marot est l’un des premiers sur la liste des suspects, et ne doit son salut qu’à la fuite, à Nérac tout d’abord auprès de Marguerite de Navarre, puis en Italie, à Ferrare et enfin à Venise.
13Exilé à Ferrare en avril 1535, à la suite de l’affaire des Placards contre la messe, Marot est inscrit sur l’état de Renée de France, duchesse de Ferrare, comme secrétaire aux gages de deux cents livres tournois. En fait, le registre de la cour de Ferrare porte : « À Maistre Clement Marot valet de chambre du Roy et secrétaire des Roy et Reine de Navarre, la somme de cent cinquante livres tournois [200 livres en 1536], auquel Madame l’a donnée et ordonnée pour s’entretenir en son service durant trois quartiers commençant au premier jour d’avril MDXXXV et finissant le dernier jour de décembre8. » À Ferrare, en 1536, Marot rencontre Jean Calvin qui l’incite à poursuivre sa traduction des Psaumes. Marot est en effet le premier traducteur des Psaumes de David en vers français, qui dotera l’Église réformée de son premier monument littéraire et d’une arme idéologique d’une extraordinaire efficacité. Aidé par un hébraïsant, qui lui prépare le travail, il traduit très exactement 49 psaumes sur 150, n’hésitant pas à revoir sa copie pour obtenir la version la plus exacte possible en même temps que la plus coulante. En juin 1536, Marot, en butte aux persécutions, quitte Ferrare pour Venise. Après un passage par Genève, où il revoit Calvin, il se rend à Lyon, où, en décembre, il abjure en chemise, une corde au cou, devant le cardinal de Tournon et une nombreuse assemblée.
14En dépit de l’hostilité du rhétoriqueur François Sagon, qui a orchestré la cabale contre lui, déversant à son encontre une cohorte de pamphlets, et soutenu par ses « petits maroteaux », jeunes poètes et disciples comme Charles Fontaine ou Bonaventure Des Périers, Marot retrouve la cour de France pour une dernière période de faveur. Selon ses propres termes, la cour fut et reste sa « maîtresse d’école ». Ce qui ne l’empêche pas d’être le poète le plus populaire de son temps, dont chacun, dans la rue ou aux champs, dans l’échoppe ou sur la grand route, fredonne les chansons, non seulement la quarantaine de chansons réunies dans L’Adolescence clémentine, mais une bonne vingtaine de rondeaux et quelques ballades. L’influence de Marot défie les modes et les générations. Les éditions de son œuvre tout au long du xvie siècle dépassent la centaine, laissant loin derrière les plus grands succès des poètes de la Pléiade, et de Ronsard en particulier. Poète préféré du public, chansonnier su par cœur, maître incontesté de l’épître en vers et de l’épigramme, c’est aussi, lors de son exil à Ferrare, l’initiateur du concours des blasons du corps féminin. On sait que Marot écrivit d’enthousiasme un blason du Beau Tétin, qui eut bientôt son antithèse, le contreblason du Laid Tétin tout avachi, tout décrépit. L’un et l’autre suscitèrent pendant une quinzaine d’années des blasons de toutes les parties du corps féminin dans la France entière et bien au-delà.
Le recueil offert au connétable de Montmorency
15Arrêtons-nous un instant sur le recueil manuscrit riche de 140 pièces, offert au connétable de Montmorency en mars 1538, aujourd’hui conservé au musée Condé à Chantilly9. La couverture montre l’allure un tantinet revêche d’Anne de Montmorency, de barbe brune, jeune encore mais déjà rogue, amateur de nouvelletés italiennes mais de mauvais caractère et grand pourfendeur d’hérétiques. Face à lui, Marot fait humble et rieuse figure, alors même que son destin terrestre n’est pas joué. Dans les poèmes d’exil ou de retour d’exil offerts au Connétable, l’ancien fugitif, qui parvient à gommer du passé les éléments les plus gênants, s’exprime avec une aisance qui fait oublier toute sympathie hérétique. La comparaison s’impose avec les divers états du texte conservés par ailleurs, souvent plus libres et plus francs d’allure, professant une foi évangélique ouvertement déclarée, comme l’épître sur l’« Avant-naissance du troisième enfant de Madame, Madame la Duchesse de Ferrare », contenant une diatribe contre le Pape à triple crête. Dans le recueil de mars 1538, le poème adressé à Renée de France, duchesse de Ferrare, ne contient plus la strophe de tonalité très luthérienne, contenant cet appel : « Viens voir de Christ le règne commencé », mais à la place un éloge du siècle d’or déjà réalisé, « le plus fin que l’on trouve, / Dont la bonté sous un tel Roi s’éprouve ».
16Les 140 poèmes sont répartis en sept sections, les trois premières rassemblant des pièces composées à Ferrare et à Venise, les quatre dernières celles de la période qui suit immédiatement le retour en France. Les poèmes graves et même solennels, comme la « Complainte à la Reine de Navarre du mal traitement de Madame de Ferrare par le duc, son mari », sont tempérés par des pièces joyeuses, comme « Le Blason du beau tétin envoyé de Ferrare à la Cour de France », ou le contreblason antithétique « du laid tétin ». Même les poèmes les plus graves comme l’épître 20 « Au Roi », où il est question, en une paraphrase libre d’Ovide, du « mal que je sens, très haut Prince, / De plus ne voir la gallique province », ne peuvent atténuer ce plaisir inlassable de dire et de rimer.
17Le recueil évolue des pièces longues aux pièces courtes, les dizains et les huitains succédant aux épîtres, aux prières et aux sonnets. Parallèlement, le dialogue s’introduit dans les étrennes, les épitaphes, les épigrammes, le plus souvent pour jouer sur le nom ou blasonner le physique de celui ou de celle dont on parle. L’ensemble se conclut par un « cinquain », qui est une brève variation sur le thème du beau et du laid tétin. Raccourci surprenant sur la vie humaine, avec passage de la jeunesse à la vieillesse, du téton à la tétasse et de la verte Janeton à la replète Thomasse, en passant par Cathin, Martine et Oudette, variantes diversement décrépites de la femme. Cette « pauvreté », qui choquait les éditeurs d’il y a un siècle, reçoit ici sa justification. C’est le retour ironique sur le concours des blasons de Ferrare qui fit la gloire de Marot, lequel désormais peut se passer d’imiter Martial10. Dernière pièce, l’une des plus lestes et des plus réalistes du recueil, ce blason ou contreblason de cinq vers :
Janeton a du Teton,
Et Cathin, a du Tetin,
Martine, de la Tetine,
Et Oudette, de la tette ;
Thomasse, de la Tetasse.
Entre la cour et l’exil
18Dans son destin plus encore que dans son œuvre, Marot, en toute conscience, imite ses devanciers : maître François Villon qu’il admire et dont il édite et préface en 1533 les Œuvres, Charles d’Orléans, le prince prisonnier dont il prolonge en plein xvie siècle le lyrisme tendre et mélancolique. Comme Villon, Marot a connu la prison et la question ; comme lui encore, il a été trahi par une femme, qu’il nomme tour à tour Isabeau et Luna, la Lune inconstante, et s’il a échappé à la peine capitale, non sur le gibet mais sur le bûcher pour hérésie, c’est qu’il a pu fuir à temps pour le Béarn, puis l’Italie ; comme Charles d’Orléans, il a connu la captivité et l’exil, mais, moins heureux que lui, il est mort hors de France, loin de sa famille et de la cour, aux portes du royaume, à Turin.
19Pour comprendre la forme déconcertante qu’a revêtue, de son origine à son terme, l’existence de Marot, oscillant entre les honneurs et l’opprobre, la gloire du poète de cour adulé et fêté et le bannissement du proscrit, il faut remonter au modèle qu’expose le poète latin Virgile dans la première églogue de ses Bucoliques. Virgile y fait dialoguer deux bergers, le vieux Tityre et le jeune Mélibée, le premier sédentaire et jouissant en paix de son troupeau, le second chassé sur les routes de l’exil, en butte à une malédiction dont on ignore exactement la cause. Or Marot aborde la poésie par la traduction versifiée de La Première Églogue des Bucoliques de Virgile, qui ouvre L’Adolescence clémentine, le recueil de ses poésies de jeunesse (AC, p. 75-87). « De Paris à Ferrare, écrivait-on naguère, et de la cour des Valois, brillante des clartés de l’humanisme, aux étapes inquiètes des deux exils, en 1535 et en 1542, le destin de Marot a tour à tour modulé le chant idyllique et radieux de Tityre et la repartie élégiaque de Mélibée » (ACa, p. 12). D’un côté, le berger Tityre chante sous l’ormeau au milieu de ses brebis heureuses ; de l’autre, Mélibée se prépare à un douloureux départ, sitôt la nuit écoulée de son bref séjour chez Tityre. Le prince, en l’occurrence Auguste, est le troisième personnage de la Première Églogue de Virgile. Il est l’incarnation de la transcendance, dont l’action sur les hommes s’exerce sous les aspects contradictoires d’une Providence bienveillante et d’un destin aussi incompréhensible qu’impitoyable.
20C’est là le « coup d’essai » de Marot, et, par une sorte de mystérieuse prescience, le programme de toute sa vie. Un jour triomphant au milieu d’un banquet célébré en son honneur, et le lendemain fugitif, cherchant le salut dans la fuite, sous une identité d’emprunt. Ce balancement entre la cour et l’exil, c’est la forme paradoxale que prend chez Marot la souveraine liberté du poète, serviteur de son roi, mais plus encore au service d’une vocation impérieuse qui lui fait choisir le péril au détriment du confort, quand le salut de son âme est en jeu. Cette instabilité perpétuelle, c’est peut-être du Quercy qu’elle tient son origine, de cette enfance idéalisée et regrettée, interrompue dans son élan, trop tôt quittée pour l’avenue des rois et les séductions dangereuses de la cour.
21La vie de Marot, comme toute vie, se termine tristement : en 1542, menacé, dénoncé, jouant double jeu, Marot est obligé de s’enfuir derechef. Il est accueilli par Calvin à Genève, où il passe toute une année. C’est là qu’il publie en juin 1543 Vingt autres Psaumes. La même année sont publiés Cinquante Psaumes en vers françois de Clément Marot, en fait 49 psaumes très exactement. En décembre, Marot gagne la Savoie et cherche à rentrer en France. En avril 1544, il compose une Épître à Monsieur d’Enghien sur la victoire de Cérisoles, erre d’Annecy à Chambéry. Il meurt à Turin et est enterré en l’église Saint-Jean-Baptiste. Lyon Jamet compose son épitaphe. Aurait-il abjuré comme en décembre 1536, afin de rentrer une nouvelle fois en grâce ? Nul ne le sait. À Lyon, chez Constantin, paraissent les Œuvres de Clément Marot, de Cahors, valet de chambre du Roi. Plus amples, et en meilleur ordre que paravant. Nouvelles éditions de Marot en 1546 chez Jean de Tournes à Lyon et en 1550 chez Roville toujours à Lyon.
Fortunes
22Théodore de Bèze, le successeur de Calvin à Genève, lui rendra ce singulier hommage dans son recueil des Vrais Pourtraits des hommes illustres en piété et doctrine : « cestui ci, lequel par une admirable felicité d’esprit, sans aucune cognoissance des langues, ni des sciences, surpassa tous les poëtes qui l’avoyent devancé : pource qu’estant sorti par deux fois hors du Royaume à cause de la Religion, il fit un notable service aux Eglises, et dont il sera memoire à jamais, traduisant en vers françois un tiers de Pseaumes de David11. » Malheureusement, comme il avait passé presque toute sa vie à la cour, il ne se soucia pas beaucoup de réformer sa vie peu chrétienne, ajoute Théodore de Bèze, même en sa vieillesse, où il se gouvernait à sa manière accoutumée12. Au tournant des Lumières, le sévère pasteur Pierre Jurieu renchérit sur cette intransigeance morale : « Marot était un esprit libre et libertin, qui s’était nourri de vanités dans une cour souverainement corrompue13… »
23La renommée de Marot dépasse la Renaissance et se prolonge durant tout l’âge classique. Au xviie siècle, il est toujours lu, admiré, imité. Pourtant Guez de Balzac aurait préféré qu’on l’oubliât : « Avoir recours à Marot pour plaire aux gens ici, c’est trop se défier de soi-même et ce n’est pas assez estimer son siècle. L’antiquité ne doit pas être imitée par cet endroit-là. » L’exemple de Marot ouvre pourtant des brèches dans la forteresse classique. Dans ses Fables aussi bien que dans ses Contes, La Fontaine se montre un « marotiste convaincu ». Dans son Art poétique, Boileau célèbre « de Marot l’élégant badinage ». Fontenelle constate que « Marot, par son tour et par son style, semble avoir écrit depuis Ronsard ». Dans son Dictionnaire historique et critique, Pierre Bayle renchérit : « L’incomparable La Fontaine, qui s’est reconnu son disciple, a contribué beaucoup à remettre en vogue les vers de cet ancien poète14. » Au début du xviiie siècle, six éditions des Œuvres complètes de Marot sont publiées entre 1700 et 1731. Voltaire l’imite dans ses poésies de jeunesse, Le Bourbier et La Bastille, mais ensuite, dans Le Temple du Goût, il réduit son œuvre entière à huit ou dix feuillets. À l’époque romantique enfin, Sainte-Beuve le regarde avec un soupçon de condescendance, dont hérite, au tout début du xxe siècle, Gustave Lanson, dans son Manuel de littérature, où l’on lit : « ce gentil poète a eu autant de gloire et d’influence que s’il eût été un grand poète15. » Avant que le xxe siècle déclinant ne le redécouvre, plus jeune et plus actuel que jamais.
« Coups d’essai »
24Après une brève note de « poétique » (section II), qui expose les différents genres et formes présents dans L’Adolescence clémentine, ce livre fera se succéder une série d’explications de textes disposées par genres, en commençant par les « Opuscules » (section III), en continuant tour à tour par les épîtres (section IV), les ballades et le chant royal (section V), les rondeaux (section VI), et en terminant par les « Chansons » (section VII). Cet ordre générique est l’ordre même de L’Adolescence clémentine, que l’on suivra ainsi de proche en proche. Sous le titre de « Gélodacrye » ou « rire-larmes », l’étude des complaintes et épitaphes constitue un intermède entre celle des épîtres et celle des ballades.
25Ce cours ne prétend pas étudier la totalité des pièces composant L’Adolescence, mais une sélection de ces pièces, notamment pour les opuscules, les épîtres, les épitaphes, les rondeaux et les chansons. On notera que la première épître, l’« Épître de Maguelonne à son ami Pierre de Provence », n’est pas une épître au sens strict, mais une héroïde à la manière d’Ovide, c’est-à-dire une lettre fictive d’une héroïne mythologique ou légendaire adressée à son amant absent. Cette héroïde de couleur médiévale est parfois rangée dans les opuscules16.
26Dans le cas des ballades, chacun des poèmes sera analysé en particulier, selon trois regroupements successifs, tout d’abord les quatre pièces de la basoche suivies des deux ballades de l’époque où Marot entre au service de Marguerite d’Alençon, ensuite la tétralogie politique constituée des ballades VII à X, enfin une trilogie christique composée des ballades XI à XIII, la dernière ballade, la XIV, plus personnelle, étant relative à l’affaire du lard. Tour à tour les poèmes constituant chaque section seront mis en rapport les uns avec les autres. Tantôt ils seront rapidement analysés, tantôt ils feront l’objet d’analyses plus développées et rayonnantes, comme la ballade VII, « De la naissance de Monseigneur le Dauphin », ou la ballade XIII, « De la Passion Notre Seigneur Jésus-Christ ».
27Plus largement, et plus généralement, les rondeaux seront traités en diagonale, ou plutôt en groupe, en grappe, en constellation. Tour à tour sont évoqués les rondeaux religieux, les rondeaux érotiques et les rondeaux politiques, avec pour liant et pour lien entre eux, le tour, le cercle ou la ronde. Une ronde incessante et toujours à reprendre, en disant ou en chantant.
28Les chansons, poèmes strophiques d’une grande variété de dessin, achèvent et ouvrent tout à la fois L’Adolescence clémentine. Faite pour être mise en musique et chantée, la chanson est souvent la part la plus impersonnelle de l’œuvre de Marot, mais à l’époque la mieux connue, la plus souvent reprise, et toujours d’actualité.
Notes de bas de page
1 Voir Frank Lestringant, « Clément Marot de Cahors, en Quercy », Balade en Midi-Pyrénées, Rémi Soulié (dir.), Paris, Éditions alexandrines, 2011, p. 29-33.
2 Alexandre Eckhardt, « Marot et Dante. L’“Enfer” et l’“Inferno” », Revue du seizième siècle, 1926, p. 140-142. Écrivant L’Enfer, Marot se serait rappelé le début de l’Inferno, et notamment le premier cercle (III, 22), cette antichambre de l’Enfer où se trouvent reléguées les âmes indifférentes, dont la punition est d’être privées de la suprême béatitude, ce qui leur fait pousser une formidable clameur. D’où le « tumulte » qui résonne dans ce premier cercle et que l’on retrouve chez Marot (vers 35). Son gardien, le gros ministre du Châtelet, se transforme en guide, et répond à ses questions comme Virgile à celles de Dante. « La conception et le titre allégorique du poème de Marot lui auraient été suggérés par le grand modèle italien, qu’il pouvait connaître, comme il connaissait et imitait Pétrarque et les strambottistes de son époque. »
3 Clément Marot, L’Enfer, vers 377-406, AC, p. 431-432.
4 Claude A. Mayer, Clément Marot, Paris, A.-G. Nizet, 1972, p. 38.
5 Le Roman de la Rose, dans la version attribuée à Clément Marot, Silvio F. Baridon (éd.), Milano-Varese, Istituto Editoriale Cisalpino, 1957, t. I, p. 80. Baridon conclut ainsi, non sans prudence : « La source première de toute attribution de la révision du Roman de la Rose à Marot, autrement dit Étienne Pasquier, n’a trouvé jusqu’ici aucun document permettant de l’infirmer. »
6 Paulette Leblanc, « Les sources humanistes du Chant nuptial de Renée de France », Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français, vol. 100, 1954, p. 64-74.
7 Sur les circonstances et les modalités de cette répression, voir Robert Hari, « Les Placards de 1534 », dans Aspects de la propagande religieuse, G. Berthoud, G. Brasart de Groër et al., Genève, Droz, 1957, p. 79-142.
8 Claude A. Mayer, op. cit., p. 276.
9 Clément Marot, Recueil inédit offert au Connétable de Montmorency en mars 1538 (manuscrit de Chantilly), François Rigolot (éd.), Genève, Droz, « Textes littéraires français », 2010.
10 Ibid., p. 304, note 12.
11 Théodore de Bèze, Les Vrais Pourtraits des hommes illustres en piété et doctrine, du travail desquels Dieu s’est servi en ces derniers temps, pour remettre sus la vraye Religion en divers pays de la Chrestienté, Genève, Jean de Laon, 1581, p. 162.
12 Ibid. Théodore de Bèze, qui sans doute ne l’a pas connu directement, le fait mourir « en l’aage de soixante ans à Turin, où il s’estoit retiré sous la faveur du lieutenant du Roy ».
13 Walther de Lerber, L’influence de Clément Marot aux xviie et xviiie siècles, Paris, Champion, 1920, p. 3.
14 Ibid., p. 4, 5 et 13 pour les citations successives.
15 Gustave Lanson, Histoire de la littérature française, Paris, Hachette, 1908, p. 240.
16 Notamment dans ACa, p. 97-104.
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La clémence et la grâce
Étude de Cinna et de Polyeucte de Pierre Corneille
Myriam Dufour-Maître
2014
