Anthologie critique
p. 135-142
Texte intégral
L’Art de Marie de France
1Joseph Bédier, « Les lais de Marie de France », Revue des deux mondes, n° 107, 1891, p. 835-863, ici p. 857-858.
2Marie de France nous dit qu’elle a composé ses lais pour être lus, et lus en collection. C’est bien une femme qui devait, l’une des premières, écrire ces légendes. Marie l’a fait avec charme, sans grand talent. Il faut le dire, sa valeur poétique est médiocre, et sa maîtresse forme est, auprès d’une certaine grâce sobre, la sécheresse d’imagination. Sent-elle toujours l’intérêt des récits qu’elle répète ? On en pourrait en douter ; car elle prend de toutes mains, sans choix : l’un de ses contes, Équitan, est un vilain fait-divers, qui serait répugnant, s’il était moins sot. Elle raconte les scènes les plus violentes ou les plus tendres, du même ton placide, sans en paraître touchée : c’est d’ailleurs une garantie que ses poèmes doivent être infiniment proches des originaux, de ces contes oraux qu’elle a reçus des jongleurs bretons ; elle est trop peu artiste, trop peu imaginative pour y avoir beaucoup ajouté. Elle aligne avec calme ses petits octosyllabes, dont les rimes plates semblent n’avoir d’autre valeur que celle d’un procédé mnémotechnique. Aucune splendeur dans le style, aucune passion dans le récit, rien que la grâce d’une émotion très faible, à fleur de peau. Mais aussi, nul bavardage, nulle rhétorique : une langue habile et fine, dont la gracilité même n’est pas sans charme. Elle s’arrête sur le seuil de l’art. Elle verse une délicate petite source de poésie limpide et menue comme ces fontaines où se baignent les fées de ses contes :
La fontaine est et claire et belle ;
D’or et d’argent est la gravelle…
3Oui, cette littérature est proprement féminine. Denys Pyramus nous atteste que les lais de Marie « soleient aus dames plaire ; volentiers les oënt, et de gré ».
L’inspiration bretonne
4Charles Foulon, « Marie de France et la Bretagne », Annales de Bretagne, vol. 60, n° 2, 1953. p. 243-258, ici p. 248-249.
5Ne nous étonnons plus, dans ce cas, si en ce pays on a trouvé des loups-garous ; si, en dehors des navigations apparemment régulières entre Southampton, ou Totness, et « Barbefluet », il y a aussi, entre la Bretagne mineure et la Grande-Bretagne, des services non moins réguliers assurés par des barques sans pilote, dont les voiles sont de soie et dont les coques sont faites d’un « ebenus » qui n’a besoin ni de cheville ni de clôture. Trois fois nous apercevons cette barque qui transporte le héros d’abord (aller et retour) l’héroïne ensuite, à travers la Manche ; ce qui est étrange, mais féerique ; on trouve, dans ses forêts de Petite-Bretagne, des biches qui parlent ; et dans le ciel de cette contrée qui est celle de la féerie, des oiseaux qui se changent en chevaliers ; sur son sol, après avoir traversé de merveilleux souterrains, on découvre des villes extraordinaires […]. Cette Bretagne, c’est le pays des merveilles ; les éléments n’en sont pas pris dans la géographie, et M. Hoepffner a pu démontrer que beaucoup d’entre eux venaient probablement du roman de Brut, et de l’Énéas. Ils viennent aussi, nous le voyons bien, quelquefois des mythes celtiques. Et au moment même où nous protestons contre l’irréalité du décor, nous devons y reconnaître des thèmes mythologiques irlandais, comme la navigation mystérieuse.
6Allons-nous rejeter en bloc cette Bretagne ?
La biche aux bois de cerf et le faon en trop
7Francis Dubost, « “Jeo devienc bisclavret” : les motifs merveilleux dans les Lais de Marie de France », dans La merveille médiévale, Paris, Honoré Champion, 2016, ici p. 236-237
8C’est donc au prix de beaucoup d’incertitudes, voire de contradictions, que se construit l’image de la « biche aux bois de cerf accompagnée de son faon ». Cette bête énigmatique résulte peut-être de la déconstruction du motif d’autrefois dans lequel on suppose qu’une biche blanche était un avatar de la fée. […]. Toutes ces ambiguïtés nous conduisent à nuancer l’image d’un animal hermaphrodite à la fois cerf et biche, car bise dit un peu plus que « femelle du cerf », sens que le mot cerve eût cerné plus exactement. Il paraît également difficile de maintenir les interprétations qui se fondent sur le thème de l’animal bisexué sans tenir compte de la polysémie qui caractérise les trois mots [bise ; esclot ; foün] que nous venons d’examiner.
9On se dit pourtant que, s’il y a eu reconstruction d’un motif d’autrefois, on devrait retrouver dans cette construction nouvelle une nouvelle cohérence. Cette cohérence se laisse entrevoir si l’on tient compte que le récit passe d’une référence à une autre, d’une chasse réelle à une chasse mythique, sans solution de continuité. Dans la chasse réelle les choses sont assez claires : Guigemar poursuit un grand cerf, et ses armes, symboles de la fonction érotique, sont déjà prêtes à entrer en action. Lorsque l’animal mythique apparaît, en position de second médiateur, le premier disparaît, mais pas totalement. L’action s’est déplacée sur une autre scène et s’organise à présent selon de nouvelles références qui doivent intégrer les indices du merveilleux. Mais, comme dans la technique moderne dite du « fondu enchaîné », subsistent encore quelques éléments de la scène précédente. C’est ainsi que les perches de cerf, prolongeant l’image du premier cerf, viennent se superposer à l’image de la bête blanche. Cette rémanence donne naissance à une figure hybride, indéchiffrable dans l’instant. Ni cerf, ni biche, mais un composé incertain qui tient des deux et d’autre chose encore, et qui peut figurer le tumulte de l’inconscient. Au lieu de figer l’image dans une seule de ses expressions symboliques, il convient d’en accepter la plasticité signifiante. Loin d’être inutile, le faon en tiers impose de considérer que la biche aux bois de cerf peut aussi représenter une synthèse du couple formé par la mère et le père, que le faon n’est plus nécessairement « leur » enfant, ainsi que le suggère le flottement des versions manuscrites, et que l’enfant ou l’adolescent qu’il représente en est arrivé au stade où il doit se découvrir dans la rupture.
Le merveilleux et le réel
10Laurence Harf-Lancner, « La reine ou la fée : l’itinéraire du héros dans les Lais de Marie de France », dans Amour et merveille. Les Lais de Marie de France, Jean Dufournet (dir.), Paris, Champion, 1995, p. 81-108, ici p. 108.
11Le lai de Lanval et les innombrables récits qui, dans la littérature narrative du Moyen Âge, narrent les amours d’un mortel et d’une fée, offrent autant de variations d’un conte-type présent dans le folklore universel : « L’homme en quête de son épouse disparue1. » Mais la morale du conte veut que le héros retrouve, à la fin de l’histoire, son épouse disparue. Après avoir, comme Lanval, commis une faute qui lui vaut la disparition de la fée, il part à sa recherche dans l’autre monde, surmonte toutes les épreuves et la ramène victorieusement. Lanval et la fée ne vivront pas heureux en ce monde. C’est que les contes populaires obéissent à la « morale naïve » définie par A. Jolles et que le récit, évoluant dans un univers abstrait, n’a pas à tenir compte des réalités sociales. Les lais sont au contraire centrés sur la confrontation des pouvoirs en place et des contre-pouvoirs que l’imagination leur oppose. Quand les pouvoirs sociaux l’emportent, l’imaginaire offre un refuge aux valeurs individuelles ; quand triomphent les valeurs individuelles, le triomphe est imaginaire.
L’amour, bien suprême
12Philippe Ménard, Les Lais de Marie de France, Paris, PUF, 1979, p. 137.
13D’abord, il est bien évident que pour les individus l’amour représente le bien suprême, le vrai bonheur, la valeur absolue. On le voit bien pour les femmes. Mais même les hommes trouvent dans l’amour des raisons de vivre. Chez Marie les chevaliers ne recherchent guère l’aventure et la gloire. Par goût, ils resteraient sédentaires pour savourer à loisir de paisibles amours. Quand ils se déplacent, comme Eliduc, et mettent leur épée au service d’un prince, c’est parce qu’ils sont obligés de trouver à l’étranger des moyens de subsistance. Milon, qui court, en partie, pour son plaisir les tournois et les combats, reste une exception. D’ordinaire, les héros des lais ne sont pas des chevaliers errants. L’amour suffit à combler les cœurs.
14Cette représentation si marquée, qui néglige les ambitions et les rêves de puissance des hommes, a peut-être quelque chose de féminin. Elle tranche assez nettement avec ce que l’on trouve dans les lais anonymes et surtout dans les romans arthuriens. Mais ce parti-pris donne à l’amour un haut degré d’incandescence, sans qu’il soit chargé, pour autant, de la folle ivresse, de l’exaltation frénétique et du déséquilibre congénital de la passion. Tout en étant absolu et exclusif, l’amour semble avoir assez de santé et de vitalité pour échapper aux pulsions malsaines et morbides. Les amants peuvent avoir des faiblesses passagères. Ils ignorent les dépressions persistantes et les dérèglements gravement pathologiques. Quand l’amour est satisfait, il apporte naturellement la plénitude.
Séduction des personnages, séduction d’auteure
15Bernard Guidot, « Pouvoirs et séductions, pouvoir de séduction dans les Lais de Marie de France », Romanische Forschungen, vol. 102, n° 4, 1990, p. 425-433, ici p. 433
16Le monde littéraire des Lais est révélateur des idées de Marie, très féminine mais non féministe. Elle vibre de toute son âme au contact de ses personnages, s’inquiète pour le chevalier-oiseau, pour Goron, comprend le désespoir de Lanval, pousse un soupir de soulagement à la fin de Guigemar. Avec une pudeur et une délicatesse bien féminines, elle s’insinue au cœur de son récit, approuve ce qui est juste et naturel, réserve surtout sa compassion aux figures féminines. La fermeté calculée de Marie apparaît dans l’aspiration au bonheur qu’elle revendique pour les femmes. Elle suggère avec les hommes des relations souples, sans excès d’artifice, fondées sur un accord rapide, quasi implicite, la séduction féminine donnant sa pleine mesure dans la fraîcheur et le naturel. Comme femme, Marie voit un danger pour le monde féminin dans la fin’amor. Elle relève certaines conséquences sournoises : hissée sur un piédestal, la dame est en fait enfermée dans un cercle culturel qui l’étouffe et dont elle ne saurait s’évader. Marie condamne chacune de ses semblables qui, jouant de l’artifice, retarde son aveu d’amour. Approuvant pleinement un mariage équilibré, l’auteur fait des « maumariées » une peinture tendre et chaleureuse. […] Marie a surtout pleinement conscience du peu de considération dont bénéficie le monde féminin à son époque. Comme femme et comme artiste, elle pèse de toutes ses qualités – détermination, habileté, finesse – pour rétablir l’équilibre.
17Par sa personnalité au magnétisme impérieux, Marie de France est parvenue à réconcilier deux mondes naturellement antagonistes. Celui des multiples pouvoirs masculins de l’environnement médiéval, qu’ils soient privés ou publics, englués dans une raideur et un immobilisme dépourvus d’imagination, mais dotés d’une évidente force structurante, et celui des séductions variées, de nature féminine, nées d’une attirance physique, d’affinités électives tendres, de rêves subtilement érotiques, d’appels à un bonheur aux contours diffus ou d’aspirations irraisonnées à un Au-delà rédempteur. Par sa sensibilité, son imagination, ses qualités stylistiques, Marie est pouvoir de séduction. Subtilité et frénésie de la domination par le charme : il semble que notre artiste finisse par se séduire elle-même.
Un discours du féminin ?
18Yasmina Foehr-Janssens, « La discorde du langage amoureux : paroles d’amour, paroles de femmes dans les lais et les fabliaux (XIIe-XIIIe siècles) », dans « La discorde des deux langages : représentations des discours masculins et féminins du Moyen Âge à l’âge classique », Chantal Liaroutzos et Anne Paupert (dir.), Textuel, vol. 49, 2006, p. 125-141.
L’auteure revient sur l’écriture féminine chez Marie de France à la lumière du fabliau « Le chevalier qui faisait parler les cons » qui renverse le discours misogyne par des effets burlesques.
19Si la parole des fabliaux s’avère ici comme équivalent à la parole des cons, ne pourrait-on pas élargir cette proposition et se lancer tout à coup dans cette hypothèse que dans une certaine mesure, c’est toute la littérature qui est, dans sa confrontation à la violence et au discours de la norme, un langage des cons ? Le phallus a bien des occasions de prendre la parole, pourquoi ne pas penser la littérature, ou peut-être, plus modestement, le récit littéraire comme un discours du con ? Le récit, conte, lai, fabliau ou nouvelle, ne se laisse pas soumettre à une lecture unique, il détourne la norme, la contourne, invite à la prendre à rebrousse-poil. Comme la parole apaisante de la dame de Rutebeuf, il offre une paix qu’il sait illusoire dans un monde de conflits. Pourtant, il trouve son efficace dans ce qu’il offre à la dame la possibilité de faire face à l’offense. En ce sens, vous me permettrez peut-être de conclure par une hypothèse dont je mesure la précarité, mais qui me réjouit : si Marie de France est un grand auteur, pourquoi ne pas considérer que ce ne serait pas en dépit de son appartenance au sexe faible, mais en raison même de celle-ci ? Si les douze lais du recueil Harley jettent encore de nos jours un tel éclat et sont unanimement reconnus comme des chefs d’œuvre, ne serait-ce pas parce que, comme le monologue de la malmariée de Yonec en fait la démonstration, une conscience de femme a su prendre appui sur les contraintes exercées sur elle pour créer, susciter le merveilleux comme une réponse et une victoire de l’imaginaire sur le fond de violence qui caractérise les rapports de pouvoir ? Et de sexe ?
L’écriture entre coupure et jointure
20Milena Mikhaïlova-Makarius, Le présent de Marie, Paris, Diderot Arts et sciences, « Mémoire », 1996, p. 60-63.
21L’univers des lais est un monde de l’amour, de la « druerie », de la féerie, mais il est aussi très nettement un monde où règnent la déchirure, les séparations, la mort. On y compte onze morts, dont deux brûlés vifs, la mort d’un oiseau, une fausse morte, plusieurs blessés, des êtres scindés en deux : l’homme-animal et ses métamorphoses. Les blessures sont de vraies plaies qui initient à l’amour ou l’interdisent, autour desquelles se nouent ou se dénouent des plaintes et des aventures : la blessure mortelle de la biche et la blessure près de la cuisse de Guigemar ; le nez arraché de la femme du Bisclavret ; la plaie mortelle de Yonec […]. L’espace est aussi marqué par la coupure : le monde réel de la féodalité, du mariage malheureux semble s’opposer brutalement à celui de l’union libre, de l’aventure, de la féérie, de l’Autre monde.
22En même temps la coupure (celle de l’espace, mais aussi la séparation) n’est pas sans ambiguïtés. Marie ne veut pas nier ou dévaloriser les coupures – le monde du rêve lui est cher, ainsi que la plaie-punition lui paraît juste – pour valoriser un monde continu et uniforme, aussi stérile que celui des quatre amants indifférenciés du Chaitivel. Que ce soient les dons-objets, les dons-gestes, le pardon ou le châtiment, il s’agit toujours de surmonter la déchirure par une jointure qui assure la continuité en sauvegardant l’individualité ou de faire vibrer et rendre sensibles les fissures du monde, afin de revaloriser la coupure comme différence, seule source possible du sens. […]
23À la présence de tant de malheurs, Marie de France est loin de donner des solutions systématiques ; elle explore une série de possibilités, de jointures, dont certaines sont liées à l’écriture comme issue.
24Il ne suffit pas de s’échapper dans l’Avalon, dans le monde du rêve, il faut, avant cela, investir le monde de la féodalité, lui reconnaître et lui redonner une certaine intégrité en instaurant des différences. Les amants dans les deux lais qui s’achèvent sur une fin heureuse, Guigemar et Lanval, connaissent un premier temps de bonheur, mais c’est un bonheur avec sursis. Avant l’union finale, ils doivent se séparer et se retrouver dans le monde féodal.
25[…] Effectuer une jointure là où il y avait déchirure n’est donc pas, pour Marie, effectuer une fusion où les deux parties perdent leur identité, où l’intégrité se fait au prix de l’effacement des différences. Il s’agit de proposer une jointure qui confère au monde une intégrité, donc un sens, tout en le distinguant d’un lieu autre, d’un dehors possible et différent. Car le sens n’est désirable que dans la différence.
Notes de bas de page
1 A. Aarne et S. Tompson, The Types of the Folktale, Helsinki, 1961 (rééd. 1973), conte-type 400.
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