Chapitre 1. Contexte historique d’écriture
p. 17-45
Texte intégral
1Marie de France ne saurait guère se comprendre hors contexte ni même, en quelque sorte, hors sol, tant il est vrai qu’une figure comme la sienne est hautement tributaire du temps et du lieu qui la vit naître. Bien plus, le relatif anonymat dans laquelle elle baigne encore de nos jours requiert avec plus d’acuité encore la lumière du contexte politique, de la société, des mouvements culturels pour permettre une juste appréciation et lecture des textes. Au milieu des quelque mille ans qui constituent la période dite du Moyen Âge, le XIIe siècle se détache avec éclat en ce qu’il est tout à la fois un temps de prospérité importante pour l’Occident et un moment de renaissance intellectuelle1 et de maturation politique. Non sans une discrétion qui leur est propre, les Lais n’ont de cesse de souligner leur inscription dans ce siècle singulier qui est le leur, et qui englobe alors l’entièreté de l’Europe dans une même dynamique2.
Cadre historico-littéraire
2Les Lais naissent ainsi dans un contexte historique et littéraire dense qui mérite d’être brièvement esquissé, sous peine de rester sourd à ce que les textes énoncent entre les lignes. Marqués par un tournant historique global qui remanie en profondeur les mentalités occidentales, ils sont également tributaires d’un espace spécifique, « l’empire anglo-normand3 », qui connaît alors des évolutions majeures sur le plan politique, administratif et judiciaire. Ces changements n’auraient pas d’intérêt pour l’étude littéraire s’ils ne s’étaient pas concrétisés, dans un dernier temps et cette fois de façon étroite, dans un milieu, une mentalité et parfois une idéologie précise qui appartiennent à la cour du roi Henri II de Plantagenêt.
3Marie de France est fille de la Renaissance du XIIe siècle et le premier prologue en cela est une profession de foi tout à fait explicite :
Ki Deus a duné escïence
E de parler bone loquence
Ne s’en deit taisir ne celer,
Ainz se deit voluntiers mustrer (vers 1-3, p. 162).
4On retrouve là en effet un vocabulaire qui est celui d’une époque d’ébullition intellectuelle, marquée par le retour aux textes antiques et par leur traduction : la science naturelle d’un Platon, dans le Timée par exemple, l’éloquence d’un Cicéron. L’accent mis sur la parole rappelle la place centrale que s’arroge le discours à l’époque d’un saint Bernard, personnalité à la fois rigoureusement orthodoxe et littéraire et dont on a pu dire qu’il a « renoncé à tout, sauf à l’art de bien écrire4 ». On y perçoit aussi la croyance en une alliance positive entre la transcendance, Dieu pourvoyeur de dons, et l’homme gratifié de capacités intellectuelles et rationnelles qu’il se doit de mettre à profit pour participer à l’œuvre divine. Enfin, l’accent est mis à travers un doublet synonymique et la construction adversative « ne taisir / ne celer / ainz mustrer » sur l’impératif de la diffusion qui innerve alors les mentalités intellectuelles, mais aussi, dans un tout autre domaine, les considérations religieuses. Encore ne s’agit-il là que de la fine pointe d’une époque, ciselée en quelques vers. Il convient, pour mieux la comprendre, de replacer cette affirmation dans un cadre plus large qui embrasse l’agriculture, l’urbanisme, la religion ou encore le climat.
5Le temps est en effet clément du fait du « petit optimum médiéval5 » avec des températures annuelles propices à l’agriculture. Cette dernière a pu s’enrichir du développement patient de nouvelles techniques, d’un accroissement des surfaces cultivées, d’où de meilleurs rendements, facteurs de prospérité économique. Celle-ci bénéficie d’abord à l’élite aristocratique. Elle provoque néanmoins, par effet d’entraînement, un accroissement pour d’autres catégories : plus riches, plus instruits aussi, les seigneurs entretiennent désormais des cours plus nombreuses à la vie culturelle dynamique. L’essor des campagnes soutient le développement des villes, par exemple Paris, où de nouvelles catégories sociales apparaissent, ainsi que de nouvelles richesses. Des écoles se créent, qui accroissent, relativement, la mobilité sociale sur la base du talent. Parallèlement la mobilité géographique augmente, qu’il s’agisse des routes des foires commerciales ou des chemins du savoir allant de Paris en l’Italie en passant par Chartres. Les Lais se font l’écho de ce dynamisme avec des personnages qui sillonnent sans relâche le vaste espace anglo-normand qu’il s’agisse de Guigemar, de Milon ou encore du jeune héros des « Deus Amanz » qui va chercher un remède-philtre à Salerne, dont l’école de médecine est réputée6.
6La prospérité économique ne saurait expliquer ni épuiser le sens de l’essor culturel qui marque l’époque. On assiste tout d’abord à l’épanouissement et la floraison de la vie de la pensée, qui, tout en atteignant une sorte d’akmè dans la continuité des siècles passés, produit quelque chose de radicalement novateur. Ainsi en est-il de la pensée qui se développe à Chartres, dite école chartraine, dans la lignée de Bernard et Tierry de Chartres, Guillaume de Conche et Bernard Silvestre. Ces auteurs prennent ainsi appui sur la tradition de l’integumentum, l’exégèse allégorique des textes, déjà bien présente dans l’Antiquité. Ils s’en servent néanmoins pour développer une vision neuve de l’interprétation qui postule, non sans audace, que les textes profanes, notamment païens, ou bibliques peuvent donner accès à la connaissance du divin :
Custume fu as ancïens,
Ceo testimoine Precïens,
Es livres ke jadis feseient,
Assez oscurement diseient
Pur ceus ki a venir esteient
E ki aprendre les deveient,
K’i peüssent gloser la lettre
E de lur sen le surplus mettre (Prologue, vers 9-16, p. 164).
7Dans cette perspective, l’obscurité du texte devient positive, de façon très novatrice ainsi que le souligne Roger Dragonetti : « Il y a là […] une conception très remarquable de l’obscurité en tant qu’elle implique l’idée d’un sens virtuel à venir. Lorsque le sens est doué d’intensité, n’est-ce pas qu’il contient, en son obscurité même, toujours aussi une promesse de sens7 ? » L’entrelacement du sémantisme de l’interprétation (« apprendre », « gloser », « la lettre », « le surplus ») et de l’ancienneté (« Precïens », « jadis »« ancïens ») souligne l’inscription du discours, fût-elle de façade, dans cet horizon d’attente façonné par l’allégorie chartraine8. Ces nouvelles interprétations sont nourries par un mouvement dynamique de traduction, soutenu par des évolutions politiques qui mettent en contact avec de nouveaux textes : reconquista en Espagne, première croisade à Jérusalem, reconquête de l’Italie byzantine. De nouveau, Marie de France revendique sa participation au mouvement du siècle :
Pur ceo començai a penser
D’aukune bone estoire faire
E de latin en romaunz traire (Prologue, vers 28-30, p. 164).
8Elle se hisse ce faisant, non sans ambition, au même niveau que les lettrés masculins.
9Le renouveau du XIIe siècle n’est néanmoins pas uniquement intellectuel : il concerne tout autant la pensée religieuse qui envisage différemment la relation de l’homme à Dieu9. L’époque est en effet marquée par un mouvement initié depuis le XIe siècle, la réforme grégorienne, et qui culminera en 1215 avec le concile de Latran IV. Il est évidemment hasardeux de résumer un phénomène d’une telle complexité, mais il est tout de même possible de mettre en évidence quelques lignes de force en vue de la lecture littéraire10. Un premier aspect réside dans l’autonomie de l’Église vis-à-vis des pouvoirs temporels, la libertas ecclesiae, la « liberté de l’Église », par la constitution d’un corpus juridique dédié, le droit canon. Elle s’accompagne d’une réforme en profondeur du clergé, qui est progressivement plus lettré et mieux formé aux charges pastorales. Il est surtout astreint à des normes morales plus strictes, dont le respect du célibat et de la chasteté. Ce mouvement clérical peut transparaître par endroits dans une œuvre laïque comme celle de Marie de France qui ironise ainsi sur la moralité du prêtre chargé de garder la dame dans « Guigemar » :
Uns vielz prestres blancs e floriz
Guardout la clef de cel postiz ;
Les plus bas membres out perduz,
Autrement ne fust pas creüz (vers 255-257, p. 188).
10Cette moralisation du clergé a pour pendant l’approfondissement de la christianisation des laïcs : les pratiques de la pénitence et de la confession évoluent vers une intériorisation du sentiment religieux et le mariage devient un sacrement11. Ce dernier aspect est une évolution majeure qui ouvre une voie d’accès à la sainteté pour ceux et celles qui ne sont ni moines ni religieuses. Le dépassement de l’amour humain par l’amour divin dans le lai d’Eliduc, mais aussi la valorisation d’un mariage monogame peut à l’évidence s’inscrire dans ce contexte spirituel global. Plus largement, un vaste courant réhabilite l’amour humain, en puisant notamment à la source antique : Aristote (sur l’amitié) ou encore Ovide, que l’on retrouve de façon conséquente dans « Guigemar », sur les fresques qui ornent la tour de la dame (vers 234-244, p. 186). La fin’amor, le commentaire sur le Cantique des cantiques de saint Bernard, ou la correspondance d’Héloïse et d’Abélard, enfin les Lais de Marie de France offrent quelques exemples de cette sensibilité amoureuse de l’Occident médiéval12. On peut en outre éclairer sous ce jour le motif récurrent de la femme assujettie à un mauvais mariage (« Guigemar », « Yonec », « Milun », « Laüstic »)13 : nul doute qu’il n’ait résonné pour les lecteurs d’alors avec une force toute particulière.
11Marie de France participe donc du vaste mouvement qui anime alors l’Occident ; elle s’inscrit toutefois également dans un espace géographique et culturel spécifique, à savoir l’Angleterre anglo-normande. L’histoire qui a conduit Henri II, héritier d’une lignée normande et angevine, à la tête d’un vaste territoire, allant des Pyrénées jusqu’aux limites de l’Écosse, est complexe. Elle intéresse néanmoins la compréhension des enjeux littéraires, à commencer par l’insistance de Marie à égrener les toponymes qui jalonnent le parcours de ses héros. Au Xe siècle, Richard Ier, duc de Normandie, commande à Dudon de Saint Quentin une chronique à visée apologétique qui fait remonter les origines des Normands aux Troyens selon le mythe de la translatio studii et imperii. Son petit-fils, Guillaume le Conquérant a soin lui aussi de se ménager des soutiens littéraires, Guillaume de Poitiers et Baudri de Bourgueil, pour asseoir au plan idéologique la conquête de l’Angleterre, réalisée en 1066. Au XIIe siècle, en 1133 quand naît Henri II (l’arrière-petit-fils de Guillaume le Conquérant), la situation politique de l’Angleterre et de la Normandie est passablement troublée et il faudra toute une jeunesse de combats pour que le duc réunisse à nouveau Normandie, Angleterre et Bretagne. Il y adjoint en 1152 l’Aquitaine avec son mariage avec Aliénor d’Aquitaine, mais perd la paix diplomatique avec le roi de France Louis VII, l’ancien époux d’Aliénor. L’homme d’action conserve le goût des lettres de ses aïeux, puisque son tuteur et oncle, Robert de Gloucester, était vraisemblablement le commanditaire de L’Historia Regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth, qui transfère le mythe troyen aux Bretons. Bien plus, son éducation fut prise en charge par Guillaume de Conche, de l’école chartraine. Aliénor quant à elle, est la descendante de Guillaume IX, grand seigneur et troubadour, et héritière de l’immense patrimoine de la lyrique occitane. Cette ascendance du duc et ce mariage favorisent l’éclosion d’un milieu culturel dynamique à la cour, aussi a-t-on coutume de lire comme lui étant destinée la dédicace de Marie de France dans son Prologue :
En l’honur de vus, nobles reis,
Ki tant estes pruz e curteis,
[…]
M’entremis des lais assembler,
Par rime faire e reconter (vers 43-48, p. 166).
12Comme chez ses ancêtres toutefois, cette sensibilité est réinvestie dans le champ politique. Le pouvoir anglo-normand est en effet confronté à un territoire immense, relativement disparate et difficile à agencer. Henri II met donc sur pied une importante administration, notamment judiciaire, qui quadrille le territoire et en fait un proto-État, pionnier pour l’époque. Les lettrés, maîtrisant l’écrit et le calcul, sont les fers de lance de cette réforme, non sans regrets14 : une importante littérature, ainsi le De nugis curialium de Gautier (ou Walter) Map, dénonce la cour comme un lieu grouillant de vices et de parvenus, rythmé par des disgrâces aussi soudaines qu’arbitraires. La figure de Tomas Becket, archevêque de Cantorbéry, en offre une illustration saisissante : fils d’un riche commerçant rouennais ayant fait fortune à Londres, il obtient la faveur royale et devient un proche d’Henri II avant d’être contraint à l’exil puis assassiné en 1170 à cause de ses positions en faveur de l’Église (la libertas ecclesiae). L’écume de cette époque troublée affleure discrètement dans l’écriture délicate des lais : « Lanval » s’ouvre ainsi sur la perte de la faveur royale, de même que c’est une disgrâce incompréhensible d’Eliduc qui amorce le récit :
Pur l’envie del bien de lui,
Si cum avient sovent d’autrui,
Esteit a sun seignur medlez
E empeiriez e encusez,
Que de la curt le cungea
Sanz ceo qu’il ne l’areisuna (vers 41-46, p. 546).
13L’alliance de la chevalerie et de la clergie va plus loin encore puisque les clercs deviennent aussi des idéologues au service de la cohésion du pouvoir. Henri II poursuit en effet le programme historiographique de ses ancêtres et commande à Wace le Roman de Rou et le Roman de Brut, avant de le remplacer par Benoît de Sainte Maure. La veine littéraire antique, avec notamment le Roman d’Enéas, ou arthurienne15 doit donc s’apprécier à cette lumière toute politique, sans toutefois y être réduite. Ainsi, l’insistance sur les termes bretons chez Marie de France s’inscrit-elle aussi dans un contexte qui associe dans un même mythe étatique origine troyenne et héritage celte. La culture est le fruit d’une rencontre, plus ou moins heureuse à en croire les intellectuels, entre les lettres et le pouvoir.
14Les textes en langue d’oïl participent plus largement d’un contexte linguistique spécifique. En effet, si l’élite aristocratique de la cour anglo-normande constitue un public majoritairement francophone, elle cohabite avec des lettrés qui pratiquent massivement le latin ainsi qu’avec une population essentiellement anglophone. La conquête de l’Angleterre en 1066 a en effet relégué l’ancien anglo-saxon écrit d’apparat, qui s’illustrait dans une littérature spécifique et cohabitait avec le latin, pour ne laisser qu’un anglo-saxon oral et communicationnel. Les mariages mixtes ont été encouragés entre l’ancienne élite anglaise et la nouvelle élite française, mais le bilinguisme reste relatif (il concerne environ 20 % de la population16). Le français s’impose progressivement en revanche, dans sa version anglo-normande, comme langue littéraire, mais aussi comme langue politique ou comme langue des affaires avant de connaître une certaine dépréciation à la toute fin du XIIe siècle. Le latin conserve toutefois une indéniable suprématie : la palette de ses registres stylistiques demeure plus vaste, de même que l’étendue du vocabulaire littéraire offert à l’expression. Le choix du français revendiqué par Marie de France dans le Prologue s’inscrit donc dans ce cadre et ne renvoie pas nécessairement, ou pas seulement, à une origine géographique corrélée à une langue maternelle. Langue de l’élite, le français était un levier de promotion sociale et pouvait être appris dans une perspective de carrière. Au-delà de la question biographique, le contexte socio-linguistique invite donc à lire, aussi, le choix du roman comme une stratégie littéraire associé à un horizon d’attente et à un public précis.
Enjeux génériques
15Marie semble parfois renvoyer à ses textes sous le nom de « lais » :
Puis que des lais ai comencié,
Ja n’iert pur mun travail laissié (« Yonec », vers 1-2, p. 408),
16et la tradition littéraire a appliqué le mot à l’ensemble de son œuvre. C’est néanmoins une autre acception du terme que l’on rencontre le plus fréquemment sous sa plume :
Issi avint cum dit vus ai.
Li Bretun en firent un lai,
D’Equitan, cument il fina ?
E la dame ki tant l’ama (« Equitan », vers 311-314, p. 264).
17Il est d’ailleurs possible que, dans la première occurrence, Marie de France renvoie d’abord à son matériau source celte qu’elle travaille et rassemble, mais avec une formulation polysémique qui étend la désignation à ses textes eux-mêmes. Le statut générique du lai ne manque donc pas d’être complexe, et ce, au sein même du recueil.
18L’origine du terme est en premier lieu sujet à débat, puisque les lais des anciens Bretons dont se réclame Marie de France n’ont été conservés dans aucun écrit connu à ce jour17. Le terme est vraisemblablement breton et apparenté à l’ancien irlandais láid18. Il est introduit en français pour la première fois par Wace19, fervent partisan de la culture celtique et bien attesté dans plusieurs contextes littéraires, français et anglais20. Il se peut par ailleurs que des textes ecclésiaux tels que le concile de Vannes, en 463, y fassent référence. Les textes littéraires transmettent quant à eux une même représentation topique21 : un personnage exécute un morceau à la harpe et la composition musicale est associée à un événement dont il s’agit de faire mémoire :
Pur la joie qu’il ot eüe
De s’amie qu’il ot veüe
E pur ceo k’il aveit escrit,
Si cum la reïne l’ot dit,
Pur les paroles remembrer,
Tristram, ki bien saveit harper,
En aveit fet un nuvel lai (« Chievrefoil », vers 107-113, p. 542).
19La technique musicale semble parfois associée à un savoir-faire breton, mais rien n’indique avec certitude qu’un prélude récité ne le précède pas.
20Marie de France renvoie donc fréquemment à cette acception du mot lai pour s’en réclamer : la mention joue en ce sens une fonction de légitimation d’une parole qui s’autorise de son ancrage originel et mémoriel. Au commencement serait donc le lai musical, lui-même né du « conte », auquel Marie de France renvoie très fréquemment :
Ki divers cuntes veut traitier,
Diversement deit comencier
E parler si rainablement
K’il seit pleisibles a la gent (« Milun », vers 1-4, p. 470).
21Le conte désignerait donc le matériau oral élémentaire, la première élaboration discursive d’un événement, un proto-récit servant de matrice pour l’élaboration musicale. Toutefois, il s’agit également du matériau offert au travail concret de l’écriture, Marie y insiste longuement dans le Prologue :
Plusurs en ai oï conter,
Nes voil laissier ne oblier.
Rimé en ai e fait ditié,
Soventes feiz en ai veillié ! (vers 39-42, p. 166).
22Se dessine une hiérarchisation subtile depuis l’aventure, l’événement surprenant qui est arrivé, le conte, sa première mise en forme pour la mémoire collective, et le lai, sa réélaboration musicale.
23Que Marie de France se soit inspirée de récits et de compositions musicales aujourd’hui perdus est plausible22 : son public, en partie breton aurait sans doute pu désavouer des affabulations trop fantaisistes23. Réduire la question du lai breton à celle d’une source perdue et inaccessible est néanmoins limité : c’est perdre de vue le rôle que joue cette mention dans l’économie générale des textes. Le public de Marie comportait en effet certainement des Irlandais, des Gallois ou des Bretons et, à ce titre, ils pouvaient connaître certains des récits traditionnels qu’elle mettait en vers. Ils étaient néanmoins membres de la cour d’Henri II et appartenaient de ce fait une élite sociale qui n’était peut-être plus en lien de façon étroite avec une pratique orale vivante et le fait que Marie veuille sauver les lais de l’oubli peut précisément être lié à l’extinction d’une tradition. La référence au lai breton renvoie donc d’une part à une réalité historique aujourd’hui hors d’atteinte, mais qu’il n’y a guère lieu de contester, d’autre part, il inscrit dans le texte une antériorité fictive, indice d’une « autre parole » et par là, de façon réflexive, « métaphore de l’inspiration24 ».
24Toutefois, dès le XIIe siècle, le terme de lai en vient à désigner un type précis de texte écrit25, très vraisemblablement à la suite Marie de France. Quoique les contours de ce genre littéraire continuent d’être discutés, un premier trait distinctif peut être souligné, à savoir, la brièveté du récit, moyennant une certaine souplesse comme le montre la comparaison des lais « Chievrefoil » et « Eliduc ». Elle est d’ailleurs invoquée par Marie en plusieurs endroits, soit explicitement :
Les contes que jo sai verrais
[…]
Vos conterai assez briefment (« Guigemar », vers 19 et 21, p. 168),
25soit dans la conduite du récit qui est la sienne :
Cest afere les ore ester :
Del Bisclavret vus voil cunter (« Bisclavret », vers 13-14, p. 310).
26Cette brièveté n’est pourtant pas sans paradoxes : elle se donne en effet pour une amplification littéraire d’une composition musicale et déjoue presque systématiquement la clôture de la fin, ouvrant à l’infini sur la pluralité des interprétations26. C’est que la longueur n’est un critère quantitatif qu’en apparence : elle induit au contraire une esthétique singulière, l’art de faire bref qui privilégie l’abreviatio plutôt que l’amplificatio et crée un « effet de condensation27 ». On assiste dans ce cadre à une épure de l’écriture qui laisse de côté descriptions et discours dès lors qu’ils ne sont pas signifiants. Elle est également liée, cette fois au plan thématique, à l’idée de surgissement, à l’aventure ou plus modestement à la péripétie qui advient et imprime un traitement propre de la temporalité. Au-delà de l’économie du récit, le surgissement est aussi celui du récit en qui se confondent l’immémorial du temps jadis et le présent du discours narratif. Faire court ne se résume donc pas à une contrainte extrinsèque, au contraire : la norme esthétique a partie liée dans les Lais avec le mystère gisant au cœur de l’intrigue selon Nathalie Koble et Mirelle Séguy, amour, identité ou expérience subjective que les récits s’efforcent de mettre en lumière, sans jamais les résoudre. In fine, l’enjeu du genre semble donc de proposer une « brièveté en clair-obscur28 » qui prolonge le mystère de la merveille en une absence de clôture herméneutique.
27À un niveau plus formel, les lais se distinguent une structuration commune que l’on peut appréhender selon les catégories de la rhétorique antique, bien connue des auteurs médiévaux : l’inventio, la dispositio et l’elocutio29. De ce point de vue, le lai se distingue par une matière puisée dans un temps immémorial, par son agencement fondé sur l’aventure et par une écriture évitant dans une certaine mesure le dialogue direct, tout en faisant une place à la voix du narrateur30. Ainsi, Marie n’a de cesse à un premier niveau de mobiliser comme trait distinctif l’enracinement légendaire de ses récits. Sur un second plan, ses textes égrènent avec entêtement le paradigme sémantique de l’aventure31 et de la merveille comme marqueur générique et balise de l’action narrative. Même dans des lais moins marqués par le merveilleux breton comme « Le Chaitivel » et « Equitan », un événement imprévu advient qui provoque une rupture dans le cours linéaire du temps (« L’aventure vus en dirai », « Le Chaitivel », vers 3, p. 512) comme dans « Equitan » (vers 5, p. 240). Dans la plupart des lais, elle est toutefois marquée par l’irruption concomitante du merveilleux au sens strict, qui fait basculer le récit dans un autre monde. Certes, Jean Frappier le rappelle, il ne s’agit sans doute plus vraiment chez Marie de France de l’autre monde des Celtes, associé à l’au-delà, mais bien plutôt d’un état singulier dans lequel fait entrer l’amour et qui induit un autre rapport à la réalité. Ce basculement des héros dans une existence à part emblématisée par la féerie, qu’elle soit positive ou négative, est bien ce qui unit au fond un ensemble de textes que les critères exclusivement formels n’épuisent pas. Ce faisant, ces éléments de convergences entre les textes permettent d’esquisser quelques considérations quant à la structuration du recueil.
28Cet ensemble de critères ne permet toutefois pas toujours de distinguer le lai de son jumeau le fabliau. Il convient donc de mobiliser un dernier élément, le registre32, pour distinguer ces deux types de textes brefs : alors que le fabliau peint des intrigues amoureuses triviales, mettant en scène des bourgeois ou des vilains et appelant un rire scabreux, le lai relate des amours de personnages aristocratiques, courtois, faisant appel à des émotions raffinées33. La frontière peut néanmoins être mince entre les deux genres et quelques textes du recueil se situent dans une zone intermédiaire. Tout dans l’intrigue du lai d’Equitan pervertit ainsi les codes de l’amour aristocratique. Le non-respect des allégeances de la féodalité, le motif de la ruse des amants, mais aussi le retournement du piège final :
Li reis garda, sil vit venir ;
Pur sa vileinie covrir
Dedenz la cuve saut joinz piez ;
E il fu nuz e despuillez ?
Unques garde ne s’en dona
Ileoc murut et escauda (vers 293-298, p. 262-264).
29Le terme explicite de « vileinie », la mention de la nudité, la mort par ébouillantement font de cette scène une chute éminemment prosaïque qui s’apparente au fabliau. Des indices au début du texte laissaient d’ailleurs pressentir ce dévoiement : le roi ne congédie-t-il pas les doutes de la femme du sénéchal en opposant précisément les deux classes sociales emblématiques des genres :
« Dame, merci ! Nel dites mes !
Cil ne sunt mie fin curteis,
Ainz est bargaine de burgeis
[…] » (vers 150-153, p. 252).
30Un flottement analogue pourrait être perçu dans « Le Chaitivel » dont l’intrigue, une femme hésite entre quatre hommes dont trois finalement meurent au combat tandis que le dernier perd toute possibilité de s’adonner à l’amour du fait de sa blessure34. Pourtant, dans les deux cas, le lai ne verse jamais dans le fabliau, car le rire et le lexique qui lui est lié sont à chaque fois soigneusement éludés : dans « Equitan », par la conclusion à tonalité morale, dans « Le Chaitivel », par la convocation continue du pathos qui rétablit une tonalité en accord avec le genre.
Éléments d’architecture textuelle
31La question d’une éventuelle cohérence du recueil de Marie de France, plus largement le classement et le repérage d’une organisation des lais se révèle problématiques à plus d’un titre et a suscité l’embarras des chercheurs35. La question se situe en effet sur plusieurs plans : les textes en eux-mêmes et les modalités de leur transmission. Ainsi, quoique les récits de Marie paraissent être proches à lecture, notamment en raison de leur thématique commune, l’amour, il n’est guère aisé de dégager des effets de structuration évidents, la pluralité semblant être le seul mot d’ordre qui tienne. Les éléments récurrents, figure de la mal mariée, amour tragique, dévoilement/trahison d’un secret, abandon d’enfant, n’offrent pas à première vue de solution de continuité évidente et sont mus par un phénomène récurrent de rupture : si « Guigemar », « Yonec » et « Laüstic » mettent tous trois en scène une femme cloîtrée et mal mariée, le motif ne permet pas à première vue de dessiner une progression. « Guigemar » offre une résolution positive, alors qu’« Yonec » se clôt sur la double mort des amants, tandis que « Laüstic » se termine sur une rupture tragique de la communication entre les amants. Bien plus, la tradition manuscrite des lais rend très délicat de postuler que Marie ait pensé une organisation de ses textes et ce en dépit de ce qu’elle affirme : « Quant de lais faire m’entremet… » (« Bisclavret », vers 1, p. 308). En effet, l’ordre dans lequel sont diffusés de nos jours les lais reflète l’organisation d’un seul manuscrit qu’on ne retrouve aucunement dans d’autres copies. Il n’y a donc pas de tradition stable quant au nombre et à l’ordre des lais et un témoin unique peut difficilement être tenu pour exhaustif et représentatif, quelle que soit sa qualité. Si Marie a pensé un ordre, ce qui est tout à fait vraisemblable, sa reconstruction ne peut être appréhendée qu’avec nuance et circonspection.
32L’on pourra retenir comme premier essai de mise en évidence d’une cohérence la proposition de Philippe Ménard qui se fonde sur quelques critères formels de maniement plus maniable que les critères thématiques36. La situation initiale dessine quelques convergences : « Guigemar », « Yonec », mais aussi « Laüstic » et, de là, « Chievrefoil » sont caractérisés par l’enfermement de la femme par un mari jaloux et la rencontre des amants se vit sous un signe de relative évidence. D’autres textes débutent avec une situation amoureuse sans réel problème, mais faisant l’objet de menaces sourdes, ainsi « Le Fresne », « Milun » et « Lanval ». Une autre série enfin est marquée par des débuts difficiles, ainsi « Les Deus Amanz »« Le Chaitivel » et « Eliduc ». « Le Bisclavret » résiste quant à lui à toute forme d’intégration selon Philippe Ménard, sauf à le rapprocher de la deuxième catégorie. Le dénouement offre quant à lui une autre répartition, agencée autour de la question centrale de la séparation des amants. Certains lais proposent une fin heureuse où la séparation est finalement surmontée, ainsi « Lanval », « Guigemar », « Milun », « Le Fresne », « Eliduc » et « Le Bisclavret ». La prudence est de mise toutefois, car la fin de « Lanval » est-elle si heureuse ? Laurence Harf-Lancner rappelle bien que l’échappée finale en Avalon avec l’amante reste, quoiqu’euphémisée, une mort à la fois sociale (Lanval quitte le monde des hommes) et symbolique (Lanval rejoint l’autre monde). Les six autres lais se caractérisent par une fin négative et dont le caractère tragique va croissant, de « Chievrefoil », peignant la séparation de Tristan et d’Iseult, à « Yonec » qui voit successivement mourir l’amant et l’amant (et le mari jaloux). Si des convergences se dessinent, Marie de France semble néanmoins privilégier une esthétique où le recueil est une sorte de kaléidoscope réagençant sans cesse différemment des motifs proches. Philippe Ménard lui-même conclut qu’il « faut se hâter d’ajouter que les différences l’emportent » : « Le lecteur qui parcourt les lais à la suite n’a nullement le sentiment du déjà-vu. Il éprouve, au contraire, une impression de perpétuel renouvellement. Même si la charpente des œuvres présente parfois quelques analogies, tout le reste diffère : décor, personnages, péripéties. Les similitudes ne vont jamais très loin, mais les dissemblances fourmillent37. »
33Margaret Boland propose quant à elle une structuration ambitieuse et exhaustive du recueil dans l’ordre légué par le manuscrit Harley 978 qui comprend les douze lais et le prologue général. Il convient toutefois de rappeler que cette configuration n’est pas représentative de l’ensemble de la tradition manuscrite et donc de la première réception de l’œuvre. L’auteure propose une formalisation juxtaposant trois types de structures, bipartite, sans fin et circulaire. Certains rapprochements apparaissent féconds et signifiants, d’autres, plus formels, laissent en revanche sceptique à cause de la ténuité des indices sur lesquels ils se fondent. Bien plus, le postulat général selon lequel Marie viserait à « se conformer à un dessein théologique, à savoir raconter l’aventure à-garder-en-mémoire de l’amour continu de Dieu pour l’homme et par suite la Rédemption et retour à Dieu de l’homme38 » appelle des nuances. Que les lais témoignent du souci d’un salut, on ne le niera pas au vu de la clôture qu’imprime au recueil « Eliduc ». Il convient toutefois de faire la part entre une christianisation finale du recueil qui peut revêtir un caractère superficiel et un propos de nature proprement théologique.
34Un premier découpage est formé par six binômes qui accolent par paires chacun des douze lais : « Guigemar » (1) et « Yonec » (7) ; « Equitan » (2) et « Laüstic » (8) ; « Le Fresne » (3) et « Milun » (9) ; « Le Bisclavret » (4) et « Le Chaitivel » (10) ; « Lanval » (5) et « Chievrefoil » (11) ; « Les Deus Amanz » (6) et « Eliduc » (12). L’auteure propose de voir dans le passage d’une série à une autre un mouvement de transmutation qui transcende différentes formes de négativités. Ainsi, de « Guigemar » à « Yonec », l’acquiescement à l’amour passerait d’une argumentation préalable :
– Dame, fet il, pur Deu merci !
Ne vus ennoit si jol vus dit :
[…]
Bele dame, finum cest plait ! » (« Guigemar », vers 513-526, p. 208),
35au don immédiat et spontané :
Le chevalier ad respundu
E dit qu’ele en ferat sun dru (« Yonec », vers 137-138, p. 420),
36et passerait de la rationalité à la cohérence intérieure. On assisterait également à un mouvement de dépassement d’une peur réciproque des amants, l’inquiétude de la femme dans le « Bisclavret », la confiance touchant les relations entre hommes et femmes dans le « Chaitivel ». Cette dernière analyse peut être critiquée, puisque, aimant chacun, la femme ne fait finalement crédit à personne. La première série montrerait en outre des personnages punis pour une faute négative ainsi, le roi dans « Equitan » pour sa liaison inappropriée, au contraire du rossignol dans la deuxième série, tué pour la joie (positive) qu’il procure. Ces différents recoupements dessinent des continuités et des ruptures entre les lais et soulignent les jeux de reprises thématiques. Les textes résistent pourtant à une systématicité par trop construite : certes, dans « Bisclavret », la femme craint de perdre son amant, quand dans « Le Chaitivel » la femme craint de perdre trois amants si elle en élit un quatrième. Certes, le loup garou vit dans la demeure du roi et aime le roi, tandis que le chevalier blessé est soigné chez la dame et aime la dame. Pourtant, ces parallèles sont fondés sur des indices ténus qui ne recoupent pas toujours la signification globale du récit.
37Les autres propositions de structuration présentent les mêmes écueils et limites. La deuxième structure proposée fait alterner lais impairs et lais pairs. Aux premiers, la quête amoureuse accomplie après la séparation, la fidélité dans l’épreuve et la récompense finale par le mariage ou une naissance ; aux seconds, l’excès, les machinations et l’absence de rétribution. Ainsi Guigemar (1) est atteint d’une incapacité à aimer qui se résoudra positivement dans l’union avec son amie alors qu’Equitan (2) est marqué par l’excès dans sa conduite amoureuse et meurt ébouillanté. De nouveau, peut-on néanmoins lire « Lanval » comme un lai qui finit bien puisqu’Avalon désigne l’au-delà dans la pensée celte ? La proposition d’herméneutique tripartite de l’auteure rencontre de semblables difficultés : un premier ensemble, « Guigemar », « Equitan », « Le Fresne », « Bisclavret » et « Lanval » rassemblerait des héros qui ne savent pas aimer. C’est effectivement le cas dans « Guigemar », « Equitan » ainsi que dans « Bisclavret » si l’on s’attache au personnage de la femme. Mais l’interprétation est beaucoup délicate concernant « Le Fresne », lai dans lequel c’est la mère, personnage qui n’est placé au centre de l’intrigue, qui est concernée. Les textes échappent ainsi à une signification toute tracée, quelle que soit la complexité de l’enchâssement proposé. Leur esthétique, foncièrement discontinue, est faite d’intermittences et de redites à la fois semblables et différentes.
38La question du salut et de la transcendance peut toutefois être relue dans une perspective plus littéraire qui fait justice à l’orientation générale du recueil. Roger Dragonetti propose ainsi une lecture globale qui articule différents éléments, dont le premier prologue et la clôture finale d’« Eliduc », autour de la volonté de dépasser le tragique de l’existence humaine (l’amour) par l’inscription de la parole poétique (les lais) dans une transcendance (la dédicace au roi, la consécration à Dieu). L’auteure constate tout d’abord que les lais peignent de façon systématique un amour impossible qui met à mal la figure royale, plus largement l’autorité et la loi : Guigemar prend la femme d’un seigneur, Equitan se fourvoie dans une liaison indigne, etc. Toutefois quelques lais émergent du milieu de ces existences tumultueuses pour faire entendre une autre voie, en faisant signe vers une parole transcendante. « Bisclavret » montre ainsi le dépassement d’une nature humaine clivée par la reconnaissance qu’accorde un roi tout amour. Ce faisant, le loup-garou s’humiliant :
Des quë il ad le rei choisi,
Vers lui curut quere merci.
Il l’aveit pris par sun estrié,
La jambe li baise e le pié (vers 145-148, p. 318)
39fait écho au geste liminaire de l’auteure qui remet son texte au roi avec humilité :
Se vos plaist a receveir,
Mult me ferez grant joie aveir (Prologue, vers 51-52, p. 166).
40« Le Chaitivel » quant à lui fait entendre le désir d’une transmutation de l’aventure par la parole poétique, le héros survivant s’effaçant au profit du texte qui en résume le destin dans son titre. Le salut par la parole vient toutefois de la dame qui agrée le titre (« Par fei, fet ele, ceo m’est bel », vers 229, p. 530) et non du roi. « Chievrefoil » poursuit donc cette même dynamique en offrant, fugitivement et de façon encore ambigüe, la possibilité « d’un rétablissement de l’ordre fondamental qui réunit les trois figures poétiques du récit : le roi, la reine et l’amant, c’est-à-dire la racine de la parole, l’inspiration et le poète39 ». Un vers elliptique ouvre en effet vers un dépassement du tragique humain, à savoir la séparation des amants et le bannissement (« si cum la reïne l’ot dit », vers 110, p. 542). Auparavant, la reine a en effet expliqué à Tristan comment regagner la faveur du roi40 :
Puis li mustra cumfaitement
Del rei avra acordement (vers 97-98, p. 540),
41et elle est donnée ensuite comme la source de l’inspiration :
Tristram, ki bien saveit harper
En aveit fet un nuvel lai (vers 112-113, p. 542).
42La loi (le roi) et l’amour tendent dès lors vers une forme de réconciliation par la parole poétique. « Eliduc » accomplit ce que les autres lais laissaient inachevé : renonçant à son amour impossible et tragique, il le sauve en l’offrant à Dieu, roi par excellence, et s’affranchit de l’ordre terrestre pour accéder à la transcendance. Dès lors, l’existence peut fonder la parole poétique :
De l’aventure de ces treis
Li auncïen Bretun curteis
Firent le lai pur remembrer,
Qu’hum nel deüst pas oblïer (vers 1181-1184, p. 634).
43« Eliduc » rejoint le prologue et les lais apparaîtraient dans cette perspective comme « une quête des origines authentiques de la parole d’amour et donc de l’authenticité de l’Amour lui-même en tant qu’il apparaît comme seul et unique fondement de la loi » : « Ce message dévoile, sur le plan métaphysique, que l’ultime exigence éthique de la forme narrative est l’ouverture à la transcendance divine de la parole, et, sur le plan de la fiction poétique, l’ouverture du lai narratif à l’espace musical du lai breton41. »
La question de l’auteur
44Les Lais résistent ainsi à l’intégration dans une totalité close et synthétique, qu’il s’agisse d’une structuration ou de leur définition. Leur transmission manuscrite les rapproche en effet plus de « l’œuvre ouverte » théorisée par Umberto Eco que de l’œuvre décrite par Jean Rousset42. Ils résistent également à l’assignation à une figure auctoriale telle que l’a théorisée la modernité, articulant biographie, individualité stylistique et propriété intellectuelle43. De leur auteure en effet, nous ne connaissons rien, si ce n’est un prénom, Marie, passablement répandu à l’époque médiévale. Sa reformulation en « Marie de France », plus conforme aux normes modernes régissant l’auctorialité est née au xvie siècle sous la plume de Claude Fauchet (1530-1601), premier critique humaniste à s’être intéressé à l’œuvre : il a ainsi associé le prénom connu de l’auteure au vers 4 de l’épilogue des Fables. Plusieurs siècles plus tard nous n’en savons guère plus que Joseph Bédier, qui écrit au XIXe siècle : « Voilà le plus clair des renseignements que Marie nous donne sur sa personne. Sa signature, et c’est à peu près tout. Où vivait-elle ? En quel temps ? Ce sont questions obscures, et ont fait verser beaucoup d’encre. Les traits de sa physionomie se sont effacés, comme, au portail d’une église romane, le visage fruste d’une statue, usée par la pluie de sept siècles44. » Bien plus, le nom de « Marie » n’apparaît dans les Lais que dans le prologue de « Guigemar » (« Oëz seignurs, ke dit Marie », vers 3, p. 168) : il est donc absent du premier Prologue45. Il faut encore relativiser cette unique occurrence puisque, selon les différentes copies manuscrites, le prologue de « Guigemar » peut inclure, ou pas, le passage comprenant la nomination. L’attribution à Marie de l’ensemble des douze lais, parfois transmis dans des recueils séparés, est donc d’ores et déjà le fruit d’une reconstitution philologique, remontant notamment au xviiie siècle46. De telles remarques ne doivent pas conduire à une négation complète de l’existence d’une seule auteure pour les lais, mais elles invitent à une appréhension nuancée de la question auctoriale. Les auteurs médiévaux attestent de l’existence d’une Marie écrivain47, ainsi Denis Pyramus l’appelle « Dame Marie » ; mais il paraît délicat d’en inférer un quelconque statut social ou ancrage biographique. Face à des Lais qui semblent ne mener qu’à une aporie, la critique a tenté de conférer une forme d’épaisseur à la figure auctoriale par la mise en relation avec d’autres textes se revendiquant eux aussi d’une auteure appelée Marie, à savoir un ensemble de Fables s’inscrivant dans la tradition ésopique (écrites entre 1173 et 1177), un Espurgatoire seint Patriz traduit du latin (vers 1173) et puisant dans la veine des voyages dans l’au-delà christianisé, enfin, dans des recherches très récentes, une Vie seinte Audree qui nous ramène à l’hagiographie (après 1173)48. L’articulation de la mention « Marie » présente dans chacune de ces œuvres en une signature unique ne va pas de soi : elle est néanmoins vraisemblable et s’appuie en outre sur une chronologie des œuvres cohérente qui esquisse une carrière littéraire possible. Malgré tout, le cas « Marie » doit, pour devenir intelligible et donc pour fournir une auctorialité lisible, être replacé dans la perspective plus large de l’auteur médiéval, radicalement différente de celle que nous connaissons.
45Le terme en effet doit être entendu dans un sens double, lié à l’étymologie que les hommes du Moyen Âge lui attribuent et qui détermine son sémantisme49. L’auctor est en effet lié d’une part au verbe augere, « augmenter », « accroître », « produire (un livre) » et à agere, « faire » : de l’un et l’autre terme découlent actor et auctor, distincts à l’origine, mais rapidement confondus, dès l’Antiquité tardive. La collusion des deux paradigmes amène à de nouvelles orientations sémantiques : l’auctor c’est tout d’abord celui qui fait autorité, notamment du point de vue de la bibliographie scolaire, celui qui peut être cité et sur lequel on peut s’appuyer. C’est également, celui qui accroît le savoir, le sens, mais aussi, de façon plus surprenante, les livres. Le fait de prolonger un roman, d’en remanier le texte, d’adjoindre de nouveaux lais à un corpus s’inscrit donc dans l’esprit des hommes du Moyen Âge, dans une démarche positive et fructueuse d’accroissement du sens et de la respectabilité de l’auteur. D’où le peu d’intérêt pour un auteur appréhendé dans sa dimension biographique, mais aussi l’absence de stabilité des textes ou des corpus textuels au cours du Moyen Âge50. La notion d’auctoritas apparaît plus féconde en revanche puisqu’elle souligne que l’assemblage en recueil de différents lais, certains attribués par la critique moderne à Marie, d’autres à présent rejetés, a pu obéir à une logique d’attraction. Une auteure, Marie, s’étant rendue célèbre par l’écriture de plusieurs textes appelés lais, d’autres auteurs, ou copistes ont pu se réclamer de sa figure pour asseoir la légitimité de leur propre production. Dans tous les cas, on retiendra que l’auctorialité relève d’une posture selon le concept mobilisé par la récente critique littéraire impliquant un savant jeu de signatures et d’ethos51.
46Au-delà des apports reconstructifs de la philologie, la matière textuelle offre en effet un second angle d’approche pour aborder la question auctoriale. Muette sur son identité historique et biographique, l’auteure n’en est pas moins bien présente au fil des textes. Ce faisant, les préoccupations qu’elle laisse affleurer permettent de consolider attributions et rapprochements théoriques. On pourra ainsi se montrer attentif à la récurrence de deux points au fil des lais, qui dessinent une personnalité d’auteure : le souci de la mémoire et l’attention à l’origine. La crainte de l’oubli s’invite en effet régulièrement dans les Lais, mais aussi les autres œuvres, Fables, Espurgatoire et Vie seinte Audree selon des modalités voisines. L’oubli menace en premier lieu l’aventure et relève donc de la mémoire collective :
Cil ki ceste aventure oïrent
Lunc tens aprés un lai en firent
De la pitié de la dolur
Que cil suffrirent pur amur (« Yonec », vers 555-558, p. 454),
47mais son ombre a tôt fait de planer sur les lais des anciens Bretons :
Plusurs en ai oïz conter,
Nes voil laissier ne oblier (Prologue, vers 39-40, p. 166).
48L’accent est mis cette fois sur une mémoire plus littéraire, impliquant un patrimoine culturel, vraisemblablement en partie oral. Le souci du souvenir s’étend enfin dans un dernier temps à la persona de l’auteure elle-même, qui risque tout autant de tomber sous le coup de la mémoire oublieuse des générations :
Oëz, seignurs, ke dit Marie,
Ki en sun tens pas ne s’oblie (« Guigemar », vers 3-4, p. 168).
49De la même manière, l’attention à l’origine traverse le recueil de part en part sous des formes diverses. La plus flagrante se manifeste assurément dans l’invocation de la source bretonne, mais aussi dans la présentation de l’auteure comme témoin privilégié du conte :
Le lai del Freisne vus dirai
Sulunc le cunte que jeo sai (« Le Fresne », vers 1-2, p. 266)
Talent me prist de remembrer
Un lai dunt jo oï parler (« Le Chaitivel », vers 1-2, p. 512).
50L’auteure peut également attester d’éléments liés au conte :
Veritez est ke en Neustrie,
Que nus apelum Normendie,
Ad un haut munt merveilles grant (« Les Deus Amanz », vers 7-9, p. 388).
51Ce souci peut également renvoyer à une source écrite, à laquelle l’auteure aurait eu accès :
El chief de cest comencement,
Sulunc la lettre et l’escriture,
Vos mosterai une aventure
Ki en Bretaigne la Menur
Avint al tens ancïenur (« Guigemar », vers 22-26, p. 168).
52Si la réalité et la nature de cette source écrite reste à ce jour non élucidée, son invocation, elle, s’inscrit harmonieusement dans la configuration mémorielle des textes. L’origine s’invite enfin avec insistance dans les doublets voire triplets linguistiques que l’auteure convoque pour les titres de ses lais : ils témoignent avec force de la volonté d’enraciner le discours dans un patrimoine culturel, oral ou écrit, bien précis.
53Dotée d’une personnalité littéraire bien identifiable, l’auteure Marie de France n’en a pas moins fait l’objet de nombreuses investigations visant à la rattacher à une figure historique précise. Cinq hypothèses se sont succédé et il serait sans doute fastidieux d’énumérer les failles dont elles font montre, rendant de fait une identification exacte impossible52. On retiendra en revanche que toutes ont tenté de rattacher l’auteure à des figures féminines issues de la noblesse ou de la cour, ayant reçu, éventuellement dans un couvent, une éducation soignée. Dans plusieurs cas, les personnalités retenues ont eu la charge d’un monastère féminin en tant qu’abbesse, ce qui en fait des femmes jouissant d’un statut certain dans la société. Il vaut la peine toutefois de résumer brièvement la dernière hypothèse en date formulée par Carla Rossi, étayée par un dossier documentaire étoffé : elle permet en effet d’inclure la figure de Marie dans un contexte socio-culturel suggestif. Pour la chercheuse en effet, Marie de France pourrait être la sœur de Tomas Becket, archevêque de Cantorbéry assassiné en 1171 dans la cathédrale de la ville, après un long conflit entre le pouvoir royal et l’Église. Elle est nommée en 1173 par Henri II, dans une perspective pénitentielle, abbesse du monastère de Barking. Sa généalogie est plutôt bien documentée : fille d’un bourgeois rouennais, donc « de France », ayant fait fortune à Londres, elle a pu, comme son frère, bénéficier du dynamisme culturel de la cour du temps où son frère avait les faveurs du roi. En contact avec les milieux lettrés, francophone, son éducation a dû être soignée et au fait des enjeux littéraires d’alors (traduction, etc.). Elle fut mariée, puis veuve tôt, et eut au moins deux fils avant de devenir abbesse, d’où la possibilité d’une sensibilité à la fois laïque (les Lais) et religieuse (Le Purgatoire de saint Patrick). Bien plus, deux manuscrits transmettent le texte des lais53 à côté de textes évoquant la mémoire de Tomas Becket, entre temps canonisé. Or la composition des manuscrits, si elle peut apparaître hétéroclite de prime abord pour un regard moderne, obéit souvent à des logiques d’anthologies soigneusement agencées visant un but précis. Cette hypothèse d’identification n’a pas force de certitude pour le moment54 : elle a le mérite toutefois de faire entrapercevoir un possible biographique pour Marie de France, précieux pour la lecture des textes.
Notes de bas de page
1 Jacques Verger, La Renaissance du xiie siècle, Paris, Cerf, 1996.
2 Il va de soi qu’une telle présentation générale ne saurait entrer dans les détails et les spécificités qui caractérisent, nécessairement, les différents espaces européens. Néanmoins, on s’accordera pour considérer de façon relativement homogène l’ensemble constitué par l’Europe occidentale, à savoir la France, de langue d’oïl et de langue d’oc, l’Angleterre, l’Italie et, pour partie, l’Espagne. On laissera de côté dans ce regard synthétique les espaces correspondant à l’actuelle Belgique, dont l’essor, avec les cités drapières, sera un tout petit peu plus tardif, de même que, toutes proportions gardées, l’Allemagne. L’Europe centrale et orientale suit quant à elle à une temporalité distincte qu’on ne prendra pas en considération ici.
3 L’expression « l’empire Plantagenêt » est communément utilisée : il s’agit toutefois d’un raccourci commode pour désigner une entité politique unifiée, mais distincte d’un empire au sens moderne ou antique.
4 L’expression, connue, est d’Étienne Gilson dans La théologie mystique de saint Bernard (Paris, Vrin, 1986).
5 Celui-ci culmine au XIIIe siècle. Par la suite, à partir du xive siècle, l’Europe connaîtra un « petit âge glaciaire » caractérisé par des hivers très rigoureux, et ce jusqu’au XIXe siècle.
6 L’Italie n’est pas si lointaine, quand on sait que le Sud sera repris aux Byzantins (considérés comme des chrétiens schismatiques, voire hérétiques) par la même dynastie anglo-normande.
7 Roger Dragonetti, « Le lai narratif de Marie de France. Pur quei fu fez, coment et dunt », Littérature, histoire, linguistique. Recueil d’études offert à Bernard Gagnebin, Lausanne, L’Âge d’homme, 1973, p. 31-53, ici p. 34.
8 Sur l’école chartraine voir Francine Mora-Lebrun, L’Énéide médiévale et la naissance du roman, Paris, PUF, 1994.
9 Il est bon de préciser que l’horizon religieux est incontournable pour la mentalité médiévale et que la littérature, même profane et de divertissement, se déploie dans ce cadre. Ce premier élément posé, il convient de nuancer la force idéologique et le caractère contraignant de ce même christianisme : toujours présent certes, il peut accueillir des pensées qui, dans l’espace théologique, sont à la limite du panthéisme (l’école de Chartres, l’est parfois), ou encore cohabiter avec des pratiques bien vivantes héritées du paganisme tout en s’accommodant d’aménagements du sacré fort commodes (le célibat du clergé n’est toujours pas systématique).
10 Pour plus de détails, on se reportera à Jacques Verger, La Renaissance, op. cit.
11 L’adoubement est également l’objet d’une ritualisation importante qui en fait presque une liturgie, sans toutefois devenir un sacrement.
12 On renverra sur ces questions à l’ouvrage classique de Denis de Rougement, L’amour et l’Occident (Paris, Plon, 1972).
13 C’est sans compter les autres lais où la question de la conjugalité est présente, sans qu’il constitue forcément l’obstacle majeur de l’intrigue : « Bisclavret », « Equitan », « Les Deus Amanz », « Guigemar », mais aussi « Le Fresne », montrent néanmoins que les pratiques résistent à la norme maritale : Goron prend Frêne comme concubine et Mériaduc fait sienne la dame en vertu d’un droit coutumier « Il la saisist par le mantel, / Od lui l’en meine en sun chastel » (« Guiguemar », vers 705-706, p. 222).
14 Voir, sur ce point, Laurence Harf-Lancner, « Les malheurs des intellectuels à la cour : les clercs curiaux d’Henri II Plantagenêt », dans Courtly Literature and Clerical Culture, Christophe Huber et Henrike Lähnemann (dir.), Tübingen, Attempto, 2002, p. 3-18 ; et, de la même, « L’enfer de la cour : la cour d’Henri II Plantagenêt et la Mesnie Hellequin », dans Philippe Contamine (dir.), L’État et les aristocraties : xiie-xviie siècle, France, Angleterre, Écosse, Paris, Presses de l’ENS, 1989, p. 27-50.
15 Voir Amaury Chauou, L’idéologie Plantagenêt, royauté arthurienne et monarchie politique dans l’espace Plantagenêt, xiie-xiiie siècle, Presses universitaires de Rennes, 2001 ; Reto Raduolf Bezzola, Les origines et la formation de la littérature courtoise en Occident (500-1200). La société féodale et la transformation de la littérature de cour, Paris, Honoré Champion, 1960.
16 Juliette Dor, « Langues française et anglaise, et multilinguisme à l’époque d’Henri II Plantagenêt », dans « Henri II Plantagenêt et son temps », Cahiers de civilisation médiévale, vol. 37, n° 1-2, 1994, p. 61-72.
17 Constance Bullock-Davies, « Te form of the breton lay », Medium Aevum, vol. 42, p. 18-40.
18 Bernard Sergent, L’origine celtique…, op. cit.
19 Voir, dans le Brut de Wace, les vers 3765 et 9338-9339.
20 Voir à titre d’exemple le « Lay Le Freine », vers 1-18 (The Breton Lays in Middle English, Tomas C. Rumble éd., Détroit, Wayne State University Press, 1965).
21 Voir Constance Bullock-Davies, art. cité.
22 Cet aspect est par ailleurs corroboré par le fait que nombre de lais sont proches de structures types de contes répertoriées que l’on retrouve dans le folklore celte (Antti Aarne et Stith Tompson, The Types of the Folktale : A Classification and Bibliography, Helsinki, Suomalainen Tiedeakatemia, 1987). Voir, sur l’inspiration bretonne de Marie, l’argumentation de Charles Foulon (« Marie de France et la Bretagne », Annales de Bretagne, vol. 60, no 2, 1953, p. 243-258, plus précisément p. 248-250, https://www.persee.fr/doc/abpo_0003-391x_1953_num_60_2_1933).
23 C’est ainsi l’opinion que Bernard Sergent défend.
24 Pour approfondir ce point, voir Roger Dragonetti « Le lai narratif de Marie de France », art. cité, p. 31-53.
25 La question des genres littéraires médiévaux est complexe et mérite d’être abordée avec nuances. Le Moyen Âge n’a pas eu autant à cœur que d’autres époques de produire un système de théorisation globale du discours et des faits textuels. Les entreprises de formalisation existent néanmoins (différents types de traités, des artes), mais elles ne sont guère exhaustives et livrent un regard ponctuel. La terminologie en outre est souvent ambiguë, un même terme pouvant recouvrir des acceptions variées. Sur ces sujets, voir Hans Robert Jauss, « Littérature médiévale et théorie des genres », dans Gérard Genette, Hans Robert Jauss et al., Théorie des genres, Paris, Seuil, 1986, p. 37-76 ; et Danièle James-Raoul, « La poétique des genres dans les arts poétiques médiolatins (XIIe-XIIIe siècle) », dans « Les genres littéraires en question au Moyen Âge », Danièle James-Raoul (dir.), Eidôlon, n° 97, 2011, p. 169-186.
26 Nathalie Koble et Mireille Séguy rappellent ainsi le propos de Paul Zumthor pour qui la brièveté va de pair avec une « fin [qui] est une fin absolue » (« Nous sommes tuit enfantosmé ! L’effet de (dé) saisissement des lais narratifs bretons », dans Faire court. L’esthétique de la brièveté dans la littérature au Moyen Âge, Catherine Croizy-Naquet, Laurence Harf-Lancner et Michelle Szkilnik dir., Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2011, p. 181-202, ici p. 182).
27 Pierre-Yves Badel, « La brièveté comme esthétique et comme éthique dans les Lais de Marie de France », dans Amour et merveille : les Lais de Marie de France, Jean Dufournet (dir.). Paris, Champion, 1995, p. 25-40.
28 Nathalie Koble et Mireille Séguy, art. cité, p. 197.
29 Voir, sur ce point, Jean-Charles Payen, « Lai, fabliau, exemplum, roman court : pour une typologie du récit bref aux XIIe et XIIIe siècle », dans Le récit bref au Moyen Âge, Danielle Buschinger (dir.), Amiens, Université de Picardie, Centre d’études médiévales, 1980, p. 7-25.
30 Le lai est donc faiblement dramatisé à l’inverse du fabliau qui, pour Jean-Charles Payen, entretient des affinités plus étroites avec la farce et le théâtre.
31 Sur la fonction structurante de l’aventure pour le récit, voir Jean Frappier, « Remarques sur la structure du lai : essai de définition et de classement », dans La littérature d’imagination. Des genres littéraires aux techniques d’expression, Paris, PUF, 1961, p. 23-39.
32 Voir Jean-Charles Payen, art. cité.
33 Jean Frappier rappelle à ce titre que les deux genres doivent certainement être envisagés de façon conjointe, l’un étant l’antithèse de l’autre (art. cité). Tous deux se destinent néanmoins au même public, la noblesse qui, dans un cas, s’adonne à un imaginaire conforme à ses valeurs, dans l’autre cas, dénigre les autres classes sociales.
34 La blessure à la cuisse, que l’on retrouve dans « Guigemar », mais aussi chez le personnage du roi Pêcheur dans la Quête du saint Graal, est symbolique et associée à l’impuissance sexuelle.
35 Philippe Ménard le souligne très explicitement en exergue du développement qu’il consacre à cette question dans Les Lais de Marie de France (Paris, PUF, 1979, p. 59 et suiv.)
36 On pourra ce faisant se reporter à son ouvrage afin d’avoir un bref aperçu de catégorisations antérieures proposées par Ernest Hoepffner et S. Foster Damon (Les Lais de Marie de France, op. cit., p. 60 et suiv.)
37 Philippe Ménard, ibid., p. 68.
38 Margaret M. Bolan Architectural structure in the Lais of Marie de France, New York, Peter Lang, 1995, p. 2.
39 Roger Dragonetti, art. cité, p. 48.
40 On se rappellera que le motif de la faveur royale perdue se rencontre aussi dans « Lanval » et « Eliduc ».
41 Roger Dragonetti, art. cité, p. 52.
42 Jean Rousset, Forme et signification. Essais sur les structures littéraires de Corneille à Claudel, Paris, José Corti, 1962.
43 Michel Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? » [1969], dans Dits et écrits, Paris, Gallimard, 1994, t. I, p. 817-849.
44 Joseph Bédier, « Les lais de Marie de France », Revue des deux mondes, n° 107, 1891, p. 835-863, ici p. 839.
45 Par ailleurs, ce prologue n’a pas fait l’objet d’une transmission systématique dans les manuscrits.
46 Pour plus de détails, voir Richard Baum, Recherches sur les œuvres attribuées à Marie de France, Heidelberg, Winter, 1968, p. 61-92.
47 Pour un rappel des différentes hypothèses concernant Marie de France, voir Carla Rossi, op. cit., p. 117-142.
48 Pour les questions précises de datation relative des œuvres de Marie, voir ibid.
49 Marie-Dominique Chenu, « Auctor, actor, autor », Bulletin du Cange, n° 3, 1927, p. 81-86.
50 Pour approfondir le concept de variance du texte médiéval, voir Bernard Cerquiglini, Éloge de la variante. Histoire critique de la philologie, Paris, Seuil, 1989.
51 Sur ces questions, voir Jérôme Meizoz, Postures littéraires. Mises en scène modernes de l’auteur, Genève, Slatkine, 2007.
52 Carla Rossi, op. cit., p. 81-116.
53 Voir ibid., p. 193-198. Il s’agit des mss Harley 978 et Cotton Vespasian B. XIVERS (Londres, British Library).
54 Elle est toutefois bien étayée du point de vue de la démonstration philologique, ainsi que le souligne Walter Meliga dans la recension qu’il fait de l’ouvrage (Perspectives médiévales, n° 36, 2015, http://journals.openedition.org/peme/9117).
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