Chapitre IV. Intertextualité
p. 163-174
Texte intégral
Paratexte
1Dans cette volonté de lire les signes du monde dans leur intensité, Bouvier met en place une posture d’écrivain empruntée à d’autres1. Une éthique de l’écriture comme tissage de textes, et reconnaissance de compagnonnages littéraires est perceptible à tout moment. Le passage géographique et le vagabondage culturel que constitue le voyage sont donc également aussi une lecture des livres, même si Bouvier n’emporte pas de livres en voyage.
2Le titre du récit vient des Essais de Montaigne2. L’épigraphe est shakespearienne, prise dans Roméo et Juliette. Ces deux éléments paratextuels placent délibérément l’ouvrage dans une tradition occidentale3. Il pourra donc s’agir, au cours de voyage, d’orientaliser les références. Montaigne, en particulier, sera orientalisé comme un personnage4. De même, la citation de Shakespeare, tirée d’une histoire d’amour (Roméo risquant la mort s’il ne quitte pas Juliette5), se trouve détournée dans l’ensemble du récit, pour faire du départ et de la route le principe de la vie, et par sa position en exergue, le principe du livre. Le récit de voyage permet donc une appropriation de ces hypertextes que constituent les grandes œuvres occidentales. Bouvier établit, tout au long de la route, un contrat de lecture sans cesse renouvelé, qui s’articulerait selon les attentes culturelles du lecteur. Mais il s’agit aussi de transformer ces hypertextes occidentaux pour en montrer la puissance de métamorphose par le voyage. La route vers l’Orient ouvre les textes de référence à de nouvelles interprétations. Le lecteur est invité à relire à l’aune du voyage la littérature canonique. Comme le jeune voyageur, il doit abandonner la « culture en pot », pour revitaliser au contact du réel les grandes figures de référence. On pourrait aller jusqu’à poser la question de l’architextualité de ces mentions paratextuelles. Le titre et la référence shakespearienne de l’exergue proposent non seulement un horizon d’attente qui renforce la dimension pragmatique du texte, mais aussi une « relation muette6 » qui engage le genre auquel le lecteur peut rattacher le récit. Il s’agit pour Bouvier d’articuler la proposition d’un genre (le récit de voyage à la suite de Marco Polo) et d’une éthique (les propositions montaigniennes). Sous l’égide de Montaigne, le récit du voyage sera aussi un récit de soi et de la relation qu’entretiennent le soi et le monde. Plus qu’un récit de soi, l’éthique montaignienne est même exactement respectée par Bouvier dans sa volonté que le monde le traverse comme une eau. L’Usage du monde peut alors être lu comme le récit de « la mise à l’épreuve de soi7 ». Or, de manière tout à fait contraire à Montaigne, l’exergue shakespearienne place cet « usage du monde » sous l’égide d’une passion amoureuse vitale, une question de vie et de mort. L’Usage du monde, même s’il est montaignien, sera donc aussi le récit d’un désir passionnel – quasi érotique – qui peut être mortifère.
Transformations et métamorphoses des hypotextes
3Cette invitation à la relecture permanente des grands textes occidentaux est l’une des constantes du récit et du voyage. Dans la prison de Mahabad, Bouvier lit une Bible anglaise. Le livre est dès l’abord présenté comme merveilleux : il s’agit d’un volume confié au capitaine de police par un condamné à mort chrétien, la veille de son exécution, sur lequel le prisonnier, demandant la permission de sortir « en ville » le dernier soir, avait juré de revenir, et était effectivement revenu pour être pendu le lendemain matin (p. 182). La dimension sacrée et sacrificielle du livre, de la parole et des récits bibliques est donc mise en situation, d’autant plus que Bouvier et Vernet sont eux-mêmes emprisonnés. Bouvier commente sa lecture en montrant la métamorphose d’un texte trop connu et trop institutionnalisé en Europe en un texte véritablement sacré mettant concrètement en jeu la vie et la mort. Ses commentaires reprennent les composantes d’un réel biblique que l’Occident a édulcoré et oublié. L’Ancien Testament, « avec ses prophéties tonnantes, son amertume, ses saisons lyriques, ses querelles de puits, de tentes, de bétail, et ses généalogies qui tombent comme grêle, était à sa place ici » (p. 183). « Quant aux Évangiles, ils retrouvaient dans ce contexte la vertigineuse témérité dont nous les avons si bien dépouillés » (ibid.). Il s’agit donc bien d’une relecture, qui semble même proposer un retour aux enjeux premiers des textes. Dans la plus pure tradition nervalienne, le voyage vers l’Orient sert à dépoussiérer les grands textes religieux de leur modération vulgarisatrice et des commentaires qui ont pu les édulcorer au cours des siècles. Il s’agit, dans cette pratique de l’intertextualité, de redonner une efficacité concrète aux textes. Cet usage des textes peut alors être inattendu. À Tabriz, l’élève de Bouvier, qui donne des leçons pour gagner sa vie, murmure en lisant Perrault : « j’aime Perrault, c’est si doux » (p. 124). Par effet de contraste, le commentaire des contes de Perrault donne des informations sur la dureté de l’atmosphère à Tabriz. L’écriture de Bouvier est alors à la limite du lien que Genette propose entre l’hypertexte et l’hypotexte8. Il s’agit de réécrire Perrault, la Bible ou les Évangiles, et non pas de les commenter. Le voyage, par sa force diégétique et la nécessité des descriptions de l’ailleurs qu’il comporte comme genre, permet alors de mettre en scène ces textes anciens et de les transformer. La transformation peut faire naître d’autres péripéties. Ainsi, pour les Évangiles, Bouvier précise que « Tendre la joue gauche à qui frappe la droite n’est pas l’usage à Mahabad où pareille méthode ne peut mener qu’à une fin misérable » : « Si le Christ revenait ici, certainement, comme en Galilée, les vieillards garniraient la fourche des arbres pour le regarder passer, parce que les Kurdes ont le respect du courage… puis les ennuis surgiraient sans tarder. Il en irait d’ailleurs partout de même : recrucifié, et promptement » (p. 183-184). Le lien entre hypotexte et hypertexte peut être construit dans un ordre différent. Le texte de référence (hypotexte) est en place de clausule, et par contraste prend la fonction ironique d’un commentaire. Ainsi des enlèvements des Arméniennes par les Kurdes, qui passent de mode à Tabriz. Le commentaire est ensuite celui d’Hérodote : « Enlever les femmes, évidemment, c’est malhonnête ; mais prendre les choses à cœur au point de vouloir les venger, quelle folie ! Les gens sérieux ont autre chose à faire » (p. 150). Ce qui est perceptible ici, c’est une lecture verticale du monde, dans laquelle s’inversent les temporalités de l’aventure (celle des Arméniennes à Tabriz en 1953-1954 et celles du commentaire d’Hérodote au Ve siècle avant J.-C.).
4Mais le plus souvent, plus qu’une transformation par inversion, Bouvier met en place un décalage entre ce que propose le livre et le réel. La lecture verticale n’est pas annihilée, mais elle subit une distorsion supplémentaire qui organise un espace de connivence avec le lecteur9. Il s’agit pour l’écrivain de partager cet espace intérieur auquel le voyage lui donne souvent accès. Les livres et les citations transformés se déroulent alors sur plusieurs niveaux. Ils sont la référence explicite au réel du voyage : à Mahabad, outre cette Bible anglaise, le prisonnier Hassan fait référence, dans ses récits, à la localité de Rézaïé, que le capitaine traduit aussitôt : « Rézaïé, c’est Canaan ». Ils sont aussi cette référence implicite au texte compris par le lecteur et le narrateur : création d’un espace commun dans lequel la complicité intellectuelle, l’ironie et l’autodérision font partie de l’acte d’énonciation. Ainsi la lecture des Évangiles, qui promettait au Christ d’être recrucifié « et promptement » à Mahabad, offre une lecture ironique de cet Occident dont sont originaires le voyageur et son lecteur : le Christ, « peut-être, dans nos pays raisonnables qui redoutent autant les martyrs que les prophètes, se contenterait-on de l’enfermer ; peut-être même tolérerait-on qu’il subsiste, parlant dans les jardins publics ou publiant à grand-peine et dans l’indifférence un tout petit journal » (p. 184). D’une manière plus immédiate, à Tabriz, la référence à L’Empire des steppes de René Grousset est le lieu d’une modification totale du sens proposé par l’historien. Ce ne sont pas seulement les codes des discours occidentaux qui sont pris en défaut. C’est la fiabilité même de ces discours. À travers ces citations qui mettent en jeu un hypotexte qu’il réinterprète, le jeune voyageur participe ainsi à une remise en cause des canons occidentaux. Sans doute fait-il partie, sur ce plan, à la fois de la conscience du voyageur suisse éloigné d’une conscience coloniale10. Mais surtout, pour le jeune érudit, lecteur assidu de Montesquieu11, il s’agit de trouver au cours du voyage l’angle mort de la culture occidentale, les failles qui mettent en question, non seulement la culture dont sont issus les deux jeunes bourgeois lettrés, mais aussi les fondations de cette culture. L’utilisation décalée ou inversée des hypotextes dans l’hypertexte que constitue L’Usage du monde propose, en creux, une image de la fragilité de l’écrivain-voyageur : à la fois pétri de culture judéo-chrétienne et occidentale, et confronté à l’effondrement possible, permanent, de cette culture12.
Citations littérales : coprésence
5Bouvier trouve appui sur d’autres systèmes textuels pour amarrer son texte dans un partage avec son destinataire : le récit de voyage cite en effet littéralement un certain nombre de textes, et s’inscrit ainsi dans ce que Gérard Genette analyse comme la coprésence de deux textes dans un seul. Il ne s’agit pas ici d’allusions, ou d’un mécanisme d’influence, mais de « figures ponctuelles13 ». Nous prendrons trois exemples majeurs de ce travail de citation, sans suivre forcément l’ordre chronologique de leurs apparitions. La citation la plus importante sur le plan du voyage dans son déroulement, et sur le plan macrostructuel du récit, est ce quatrain du poète iranien Hafiz inscrit en persan sur la portière de la Topolino : « Même si l’abri de ta nuit est peu sûr / et ton but encore lointain / sache qu’il n’existe pas / de chemin sans terme / Ne sois pas triste » (p. 223). Son utilisation dans le récit est singulière. Le lecteur ne découvre l’existence de cette inscription qu’au milieu du séjour à Téhéran, à propos d’un épisode assez anodin sur les « jeunes déguenillés » de rues iraniennes qui s’offrent à garder la voiture. Il est repris un peu plus loin, sur la route d’Ispahan, sous une forme itérative, et dans une allusion qui donne à penser que ce quatrain accompagne les voyageurs depuis leur entrée en Iran : « Retrouvé, aux étapes, ces meutes de curieux serrés autour de la voiture, et le flic qui déchiffre laborieusement sur notre portière cette inscription qui pourrait être subversive. Dès le second vers, le public enchaîne en chœur, l’exercice se transforme en récitations murmurantes, les visages grêlés s’éclairent ; et les verres de thé qu’il était, tout à l’heure, impossible d’obtenir surgissent comme par enchantement » (p. 231). Le verbe « retrouver » indique que le quatrain de Hafiz a été déchiffré à toutes les étapes. Véritable viatique, donc, qui suggère que les deux voyageurs ont trouvé dans ces vers une véritable poétique du voyage, qui suggère un ethos de la vie nomade dans une acceptation fataliste à la fois du voyage et de la vie : abri peu sûr, but lointain, chemin, gaité « malgré tout » (songeons au personnage du petit vieillard crotté pris en stop aux abords de Mahabad, p. 168). Cette référence redoublée (et même démultipliée par allusion si on tient compte, dans la structure du texte, de la lecture par le policier, puis de la reprise par la foule) met en place une certaine manière de voir le monde, sous l’égide d’un rythme, de sonorités et d’une littérarité qui sont celles du poème persan. On comprend dès lors la nécessité structurelle et poétique de cette coprésence incessante de ces deux éléments textuels : le récit de voyage d’une part, et la poésie persane, d’autre part. Il n’est pas seulement question de citations pour placer le voyage dans l’atmosphère du pays hôte ; il s’agit aussi de multiplier les textes et leur jointure fragile, exactement comme sont multipliées les péripéties du voyage et les rencontres. Les mendiants de Tabriz sont comme des images déformées du jeune voyageur désargenté : « moi qui croyais vivre frugalement, j’avais l’impression que mon bonnet miteux, ma veste râpée, mes bottes beuglaient l’aisance et le ventre plein » (p. 155). Ces hommes aux « visages sans âge, tellement nus, patinés, usés qu’ils laissaient passer la lumière, se mettaient à briller comme de vieux chaudron » (ibid.), sont aussi des maîtres en poésie persane. Leurs interventions forment pour le voyageur une sorte d’initiation à l’usage et l’amour de la Perse : « Parfois [ils] dévidaient entre deux quintes de toux une de ces strophes illuminées qui sont ce que la Perse a réussi de mieux depuis mille ans » (ibid.). Cette initiation permet, pour Bouvier, une captation plus nette, plus aiguë, de cette légèreté dont il est en quête : « Le soleil d’hiver sur les murs bleus, la fine odeur du thé, le choc des pions sur le damier, tout était d’une légèreté si étrange qu’on se demandait si cette poignée de vieux séraphins calleux n’allait pas s’envoler avec toute la boutique dans un grand bruit de plumes » (p. 156). Les vers ont une influence éthique, également. Cette allusion à la poésie persane, renvoie à un certain comportement moral, proche du quatrain de Hafiz : « C’était admirable, et bien persan, cette manière de se tailler au cœur d’une vie perdue […] un petit morceau de bon temps » (ibid.).
6En Serbie, cette coprésence sera assurée par la transcription du Petit Manuel de conversation franco-serbe, dans lequel la conversation-modèle entièrement retranscrire est, pour Bouvier, une manière de mettre face à face deux langues, et d’inscrire le voyage dans l’entre-deux béant et comique de la traduction (p. 31). Chez les Tziganes, ce sont les paroles de chansons qui sont traduites (p. 39-42). En pays turc, la juxtaposition mystérieuse de plusieurs textes est assurée par la transcription, dans le récit du séjour à Constantinople, des pancartes de boutiques stambouliotes. En pays kurde, l’effet est donné par la transcription des proverbes : « le poignard est un frère, le fusil, un cousin » (p. 185), ou par des anciennes chroniques et contes (p. 164). Dans le désert, la coprésence est assurée par la reprise des anciennes formules des messages envoyés de Faragh au Roi des Rois (p. 266). Dans les rues de Quetta, ce sont, comme à Istanbul, par les écriteaux et les injonctions publiques « hors de propos » : « Cornflakes… be happy… Smoke Capstan… keep left… Dead slow… » (p. 280). Quetta offre aussi la transcription de la chanson érotique chantée par le cuisinier du Saki Bar : « Un jeune homme traverse la rivière / son visage est comme une fleur / son derrière est comme une pêche / Ah ! que ne sais-je nager… » (p. 290). Enfin, à Kaboul, c’est le texte des Mémoires de l’empereur Babour, qui ouvre la description de la ville. Ces citations de textes rencontrés au cours du voyage jouent comme des contrepoints aux « choses vues », et transforment les descriptions d’itinéraire, de visages ou de paysages en « choses lues ». Il s’agit pour le voyageur de modifier constamment son point de vue, d’où les chutes souvent cocasses ou les détails étonnants, comme ces « trente-trois sortes de tulipes sauvages sur les collines qui entourent la ville » dans le texte de Babour (p. 332). Il s’agit aussi de modifier les perspectives subjectives pour présenter les multiples facettes de la perception du réel. Ce faisant, Bouvier donne plus de force à ces épiphanies qui étaient présentes dans chaque portrait. Les citations directes donnent une voix au voyage vertical, culturel, historique, et rendent audible et lisible les voix de chaque personnage et de chaque paysage. Le voyage devient ainsi multiplicateur de présences presque transcendantes au réel.
Le cas Henri Michaux
7Bouvier ne se contente pas, cependant, de trouver des voix accompagnatrices dans les pays traversés. Il existe aussi des rencontres, par citation directe interposée, qui sont en fait des retrouvailles entre le jeune écrivain Bouvier et des auteurs qui l’ont accompagné et l’accompagneront toute sa vie. Nous avons pu voir à quel point Montaigne, dans un système d’architextualité, est l’une des fondations intertextuelles de L’Usage du monde. Henri Michaux est l’un des autres écrivains que Bouvier retrouve explicitement dans L’Usage du monde, et dans des circonstances que le récit met en valeur. À Téhéran, c’est par le truchement des mots de Michaux que Bouvier rencontre Sorab. L’amitié qui se développe entre le jeune Iranien et les deux voyageurs naît donc sous l’égide d’un texte énigmatique qui est d’une mélancolie appartenant à un mouvement tronqué, celui de l’ailleurs. « Tu t’en vas sans moi ma vie, / tu roules, / et moi j’attends encore de faire un pas / tu portes ailleurs la bataille… » (p. 219). Deux dimensions sont analysables dans cet épisode. La première est celle de l’intertextualité ponctuelle et formelle. Cette intertextualité est une coprésence de deux textes, des deux langues et des deux pays : L’Usage du monde et La nuit remue, persan et français, Téhéran et Paris. Elle est aussi, une coprésence de la narration et du poème. Le récit de voyage se situe ainsi dans l’entre-deux des langues et des textes. La rencontre avec la jeunesse iranienne, dans le récit, est la dynamique qui jaillit de cette juxtaposition textuelle. Selon une seconde dimension, plus sémantique, la voix récitante de Sorab met en place un rapprochement, concomitant et contrasté, entre la sédentarisation momentanée des deux voyageurs à Téhéran, et l’invitation au départ que proposent les vers de Michaux. Sédentarisation/mouvement : la dialectique de la vie nomade est sauvegardée au sein d’une ville millénaire qui va attacher les deux voyageurs à une culture qui leur ressemble. (À Téhéran, ils seront confrontés à un Institut culturel franco-iranien, un couvent, des références à Stendhal, à Pascal.) Comme avec Montaigne, la relation avec Michaux est cependant plus profonde qu’une simple citation. Cette armature de la vie nomade, rester/partir, mise en valeur par la citation de Michaux, est essentielle pour l’écrivain et le voyageur, nous l’avons vu. La poésie de Michaux fait également partie des « dettes » que l’écrivain avoue entretenir dans Le Hibou et la baleine. Il faut donc chercher, sur le plan symbolique, ce que signifie la présence de Michaux dans L’Usage du monde. La citation viendrait peut-être mettre en scène cette dichotomie de l’être si importante pour les jeunes voyageurs occidentaux, cherchant à fuir un Occident trop enfermant pour attraper une vie qui s’en irait en effet, ailleurs. Jean-Xavier Ridon suppose que c’est dans cette fuite que se situe l’une des quêtes essentielles de la modernité : il s’agit « tout en partant d’un point d’origine (point immobile), [d’] assister à la naissance d’un mouvement qui est à prendre pour lui-même dans le sens où il ne se donne pas de direction possible ». Jean-Xavier Ridon appelle ce mouvement une « dérive14 ». Michaux est l’un des initiateurs de ce mouvement, en particulier parce qu’il le lie au refus des langages et des représentations occidentales, et à la frustration de l’écrivain devant cette insuffisance des représentations occidentales pourtant dominantes. C’est face à ce dilemme culturel que Bouvier se trouve dans la ville très francophone et francophile de Téhéran en 1954. Ce que Bouvier ferait, donc, en plaçant ainsi Michaux à l’origine de ses rencontres avec les jeunes Téhéranais, c’est contrebalancer l’imprégnation culturelle occidentale institutionnalisée, pour ouvrir d’autres portes, ou montrer d’autres directions au langage.
Allusions et commentaires
8Ces autres directions à trouver pour le récit de voyage, et pour le langage tout court, sont sans doute l’une des ambitions de Bouvier rédigeant L’Usage du monde. Il avoue dans Le Hibou et la baleine, que les mots sont des « petites cuillers qui ont traîné dans toutes les bouches ». Il faut donc rénover, renouveler le langage, et l’écrivain est celui qui doit trouver l’ajustement exact entre les mots et le réel, sans jamais se contenter de ce que « l’espace de son langage premier » lui propose. Bouvier se revendique de cette recherche, et L’Usage du monde peut aussi être lu comme « une ouverture par rapport à la convention des mots et de langage ». Il s’agit de « repenser l’ensemble de nos rapports aux mots » : « L’écrivain ne se donne plus comme but de délivrer des vérités à son lecteur, mais bien plutôt de le placer dans une position […] qui tend à se créer un espace nouveau. » Il s’agit d’aider « la pensée à concevoir une réalité qui ne se base plus sur un rapport d’opposition15 ».
9Les allusions voilées à d’autres textes littéraires ouvrent un espace de dénomination à la fois complice et inédit. Elles renouvellent l’usage de certains mots en les réempruntant à de grands écrivains « ingérés » par l’écriture du voyage, et décantés par le récit. Les « yeux myosotis » du médecin de Chumadia (p. 47) sont bien ceux de la duchesse de Guermantes16. Le mot « fourbu » utilisé pour l’arrivée à Quetta (p. 278) est, de l’aveu de Bouvier17, également emprunté à Proust18. À Téhéran, les nuages sont « parisiens », comme ceux de Baudelaire19. Ces pratiques allusives ouvrent l’espace géographique, rapprochent Quetta de l’hôtel de Guermantes, et Téhéran du Paris baudelairien. Ce faisant, ils font du mouvement du voyage une ouverture vers une pensée non pas oppositionnelle, mais de juxtaposition des livres, des mots et de leurs connotations. La culture occidentale, comme la culture persane, « dérivent » sur place, et dans leur mouvement, elles deviennent plus fluides, plus hospitalières. À partir de leur rapprochement s’ouvre une brèche de langage et de culture dans laquelle le discours du voyageur trouve à la fois sa singularité et son efficacité.
10Enfin, à Téhéran, à propos de Stendhal, Bouvier recourt au commentaire, forme d’intertextualité que Genette appelle « métatextualité », et place dans la catégorie de « la relation critique20 ». Ce commentaire est cependant particulier chez Bouvier, puisqu’il s’organise sous la forme de plusieurs saynètes. Bouvier imagine Stendhal à Téhéran, et confronte le personnage de l’écrivain, auquel il donne ainsi chair et sentiments, à la réalité iranienne. Il ne s’agit donc pas tant d’une coprésence textuelle, que d’une présence charnelle. Cette incarnation est d’autant plus étonnante (et drôle par son contrepoint), que le nom de Stendhal intervient d’abord au cours d’une conversation avec la supérieure du couvent, qui considère Stendhal comme un mécréant, parce que ses œuvres sont à l’index. L’institution religieuse garde ainsi présente la dangerosité supposée d’un écrivain mort cent ans auparavant, exactement comme si l’homme était encore vivant. Le nom et l’être de Stendhal permettent donc un récit de quête cocasse, car le jeune voyageur, doit vérifier si les œuvres du romancier réaliste sont bien à l’index. L’évocation du romancier est l’occasion d’un commentaire des différents aspects « réalistes » de la ville de Téhéran, que Bouvier parcourt comme à l’occasion : « comme j’ai Stendhal en tête, j’en profite pour… » (p. 229). À nouveau, il s’agit de modifier les références et le point de départ d’un regard occidental, pour juxtaposer deux langages et deux réalités. Bouvier, tout en menant une réflexion d’érudit, mine en fait le discours occidental sur le monde. Il rapproche le système politique et social iranien de celui qui règne à la cour de Parme, dans La Chartreuse de Parme. Or, en dépit des principes réalistes et des pilotis chers à Stendhal, La Chartreuse demeure une des grandes fictions – avec la fantaisie débridée de la fiction – du xixe siècle occidental. Bouvier ouvre donc une brèche dans le discours forcément référentiel du récit de voyage, feignant de ne trouver les mots pour dire cette réalité iranienne que dans une fiction écrite à mille kilomètres de Téhéran, cent ans avant son voyage. Il s’agit donc ici de dire la réalité iranienne, et de montrer en quoi une autre pensée, un autre discours que ceux attendus par le lecteur occidental, sont nécessaires pour l’écriture du voyage. Le voyage devient donc une exploration des discours, un effacement volontaire des limites entre les genres, une errance lucide dans l’usage des mots, afin de trouver le meilleur langage possible pour dire le monde.
Notes de bas de page
1 Le Hibou et la baleine, op. cit.
2 Jean-Yves Pouilloux, « Approche de l’écriture », dans Autour de Nicolas Bouvier. Résonances, op. cit., p. 99-119.
3 Anne-Marie Jaton, Nicolas Bouvier, op. cit., p. 37.
4 Voir par exemple le portrait de l’imam Djumé à Téhéran (p. 224). Sur ce point, voir Liouba Bischoff, « Nicolas Bouvier, lecteur de Montaigne », dans Usages de Nicolas Bouvier, op. cit., http://www.fabula.org/colloques/document4379.php.
5 On retrouve cependant une référence très exacte à l’histoire de Romeo et Juliette à propos du suicide de la fille des voisins à Tabriz, amoureuse d’un jeune musulman, qui « s’était pendu de son côté ». Bouvier commente : « Capulets et Montaigus » (p. 148).
6 Gérard Genette, Palimpsestes. La littérature au second degré, Paris, Seuil, 1982, p. 8.
7 Liouba Bischoff, art. cité.
8 Gérard Genette, op. cit., p. 9 : « hypertextualité : union d’un texte B (hypertexte) à un texte antérieur A (hypotexte). L’hypertexte se greffe sur l’hypotexte d’une manière qui n’est pas celle du commentaire : B parle de A, et B ne pourrait pas exister sans A. »
9 Nadine Laporte, « L’usage du monde, l’usage des livres », dans Nicolas Bouvier. Espace et écriture, op. cit., p. 167-183.
10 Sur ce sujet précis, voir les confirmations d’Éliane Bouvier, épouse de l’écrivain, et de Marlyse Pietri, son éditrice, dans Nadine Laporte, Nicolas Bouvier, passeur pour notre temps, op. cit., p. 219-226.
11 Jean Starobinski « Réponses à des questions », dans Nicolas Bouvier. Espace et écriture, op. cit., p. 239-247.
12 Dans Le Hibou et la baleine, Bouvier se décrit ainsi lors de son séjour à Ceylan (l’année qui suit le voyage Genève-Kaboul) : « petit lettré merdeux baisé par les tropiques. »
13 Gérard Genette, op. cit., p. 9.
14 Jean-Xavier Ridon, Henri Michaux, J.-M. G. Le Clézio : l’exil des mots, Paris, Kimé, 1995, p. 24.
15 Jean-Xavier Ridon, Henri Michaux…, op. cit., p. 22-23 pour les 3 citations successives.
16 « On ne peut pas ne pas se souvenir d’elle, ses yeux même nous disent : “ne m’oubliez pas”, puisque ce sont deux myosotis » (Charlus, dans La Prisonnière).
17 Le Hibou et la baleine, op. cit.
18 Il s’agit de la poitrine « comme un cheval fourbu » de la princesse d’Orvilliers descendant « en galopant » le grand escalier de l’hôtel de Guermantes (Sodome et Gomorrhe II, chap. 1). Voir notre analyse dans Nicolas Bouvier, passeur pour notre temps, op. cit., p. 206-207.
19 Dans le poème intitulé significativement « L’Étranger », dans Le Spleen de Paris. Petits Poèmes en prose, 1869.
20 Gérard Genette, op. cit., p. 11 : « la métatextualité ou commentaire unit un texte à un autre texte, dont il parle, sans nécessité de le citer. »
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