Chapitre II. Poétique des corps
p. 145-150
Texte intégral
1L’allègement et le mouvement qui modifient le réel au cours du voyage et de son écriture ne sont pas extérieurs à la matérialité des voyageurs. C’est au contraire en passant par le corps que la quête de la légèreté et de l’essentiel se rend efficiente. Dès Prilep, Bouvier avoue que le voyage, mettant en jeu la santé du voyageur, rend attentif à « la musique du corps » (p. 70). Le voyage est non seulement une traversée de l’espace du monde, mais aussi une traversée de l’espace des corps. Dans L’Usage du monde, la mise en scène corporelle est omniprésente, et rien n’est caché. Le voyage permet cette mise à nu de besoins vitaux, il la justifie même dans les relations traditionnelles de voyage, dans un souci de véracité. Mais Bouvier utilise cette nécessité pour mettre en place sa progression « vers le moins ».
2Cette progression est visible dans les nombreuses descriptions des corps malades des voyageurs. Dès Istanbul, ces corps se trouvent mis en situation d’échec, tout autant que le séjour dans la ville est difficile. Ce qui est décrit, c’est alors un rétrécissement progressif de l’horizon des pensées, et une déchéance corporelle qui force à « gagner le lit, d’où, pendant une semaine, on va compter les fleurs du papier en cherchant à retrouver dans sa mémoire l’assiette qui vous empoisonné » (p. 83). L’autoportrait est peu flatteur : « D’abord la tête vous brûle, puis un jaune pisseux monte du foie jusqu’aux yeux, puis viennent les vomissements interminables et la fièvre » (ibid.). C’est le moment, à Istanbul, où le « je » se défait au point qu’il est remplacé dans la maladie par ce « vous » qui n’est, ici, pas tant la marque de la conversation, que le signe d’une parole qui tient toute seule au moment où le corps n’est plus là pour la soutenir. Istanbul n’est qu’une première étape. À Prilep, le corps malade sera décrit de manière plus précise encore, et plus inattendue : « on paie un radis douteux ou une gorgée d’eau polluée par des journées de coliques-cyclones qui nous précipitent, la sueur au front, vers les cabinets à la turque où bientôt on se résigne à s’installer tout à fait, malgré les poings qui martèlent la porte » (p. 71). À Tabriz, c’est l’hiver, le froid et la faim, et « une sorte de croup » qui réduisent le corps des voyageurs. À Mahabad, ils sont privés de liberté et quasiment de leur identité de voyageur, et sont soumis à la fonction de prisonnier « au statut d’hôte-prisonnier d’ailleurs incertain » (p. 176). Dans les déserts, les changements de perspective leur font prendre conscience de leur petitesse, de la fragilité de leur humanité : deux coureurs entourent une petite voiture pour grimper le col du Cop (p. 102), et la jeune bergère voit en eux « deux morts mal rasés » (p. 96). La rencontre des Qasqâi leur fait frôler un vrai danger de mise à mort. L’accident de camion confirme cette proximité incessante avec une disparition probable du corps. Ils sortent de l’accident couverts de sang. ÀKandahar, Bouvier est atteint de malaria. Paradoxalement, et de manière cocasse, c’est le médecin qui rapproche les deux amis de la mort, en leur annonçant son suicide prochain quand il aura fini d’écrire son roman. On ne saurait être plus explicite, sur cette proximité entre le soin des corps, l’écriture et la mort. D’autant que la souffrance et la maladie dont sont atteints les corps des voyageurs ne sont pas toujours inévitables. Le récit montre qu’il s’agit souvent de la responsabilité des deux jeunes gens. Les interrogations lors des empoisonnements d’Istanbul et de Prilep (« il ne vous reste plus qu’à vous interroger sur… » – nous soulignons) fonctionnent sur ce point comme des indices. Dans le désert de Yezd, l’insouciance des voyageurs est explicite : « Le casque et les lunettes fumées ne suffisent plus ; il faudrait encore s’emmitoufler comme le font les bédouins. Mais nous roulons, la chemise ouverte, les bras nus, et dans la journée le soleil et le vent nous tirent en douce plusieurs litres d’eau » (p. 256). Ce qui advient alors, c’est non seulement un dessèchement de tout le corps (« tout l’organisme brame, s’affole, et [dans la nuit] on se retrouve debout, le souffle court, le nez bourré de foin, les doigts en parchemin », p. 256), mais aussi cet affaiblissement que le récit qualifie ensuite de « panique ». Il semble que cette panique soit presque recherchée par les voyageurs. Gilles Louÿs analyse cette recherche comme l’une des raisons de ce qu’il nomme la réactivité du corps dans les textes de Nicolas Bouvier1. Certes, tout récit de voyage met en scène une réceptivité sensorielle particulière. Il s’agit pour le voyageur de donner à voir, à entendre, à sentir, et éventuellement à toucher le monde qu’il traverse. La spécificité de l’écriture de Bouvier est de transformer cette réceptivité en réactivité. Il s’agit de devenir « souffle, écho » (PS, p. 748). Le corps est alors le filtre par lequel passe l’usage du monde, et ce filtre doit être sans cesse affiné et aminci. Gilles Louÿs souligne la fonction particulière de l’odorat et du goût dans cette réactivité du corps chez Bouvier. Il se réfère alors aux études anthropologiques pour montrer à quel point il s’agit, pour l’odorat et pour le goût, d’une sensorialité fusionnelle, aux messages parfois « subliminaux », qui provoque instinctivement chez le sujet vivant un réflexe d’adhésion totale (extase olfactif, ingestion) ou de rejet immédiat. Dans L’Usage du monde, le corps malade ou épuisé s’affine au point que les messages subliminaux deviennent clairs. Les fumets dans les rues de Tabriz, le goût du pain, le « manger gras » et les assiettes remplies par les bonnes âmes de Tabriz pendant l’hiver (p. 161), les cailles qui « se gonflent en chantant » en cuisant dans le vin blanc pour Noël (p. 152), les brochettes grillées et le café turc, le thé iranien et le melon afghan, le riz à la confiture, les pastèques craquantes et chuintantes : chaque élément sensoriel est nommé, signifié, imagé. Le voyage pourrait être lu en suivant la liste des menus proposés aux voyageurs (p. 48-50) : le repas chez Matt Jordan, où « l’assiette pue la mort à plein nez » (p. 60), le banquet des Turcs à Prilep (p. 65). Il s’agit de lire le monde à travers le corps, en laissant à ce corps le simple rôle de multiplicateur, ou de révélateur de l’essence des sensations : la civilisation musulmane à Prilep est une « civilisation du melon, du turban, de la fleur en papier d’argent, de la barbe, du gourdin, du respect filial, de l’aubépine, de l’échalote et du pet, avec un goût très vif pour leurs vergers de prunes où parfois un ours, la tête tournée par l’odeur des jeunes fruits, venait la nuit attraper de formidables coliques » (p. 66).
3 Cette lecture du monde propose le plus souvent implicitement un phénomène d’ingestion, comme si le monde devait être ingéré, humé, pour pouvoir traverser concrètement le corps sensible. Le chat sur le buffet de Mme Wanda est « moutarde », le ciel est « cannelle », la route est « safran », les autobus ont des couleurs de « sorbets », les montagnes iraniennes sont « couleur aubergine » (p. 231). Après Abaghou, un village sans nom, dans le désert, ressemble de loin à un « gâteau de terre » (p. 254). À l’approche d’Ispahan, les villages de terre ont « de douces arêtes rongées » (p. 232). À chaque péripétie, il est question de nourriture. S’il est certain que cette attention à l’alimentation fait partie de la nécessité du voyage, la précision avec laquelle Bouvier décrit la nourriture de l’équipage du camion qui les a jetés contre la muraille de la montagne en dit long sur la légèreté nécessaire au corps pour qu’il permette la jouissance de l’ingestion d’un monde simple. Après l’accident : « Du sang sur nous, la vitre, le bagage. […] On chercha des yeux l’équipage : adossés à un rocher, la moitié du crâne à l’ombre, les trois compères de la cabine pelaient et salaient un petit concombre […] Ils croquaient lentement, le visage plissé de plaisir » (p. 242). Plus loin, à la tchâikhane de Surmak, des Cadillacs transportent de riches arbabs mourants : « Des épouses en tchador […] entourent [le mourant] d’inutiles coups d’éventail pendant que le chauffeur et son aide engloutissent, impassibles, une portion de riz aux cerises » (p. 252). Voisinage étroit du corps souffrant et de la douceur du monde ingérée malgré tout. La structure phrastique, repoussant le « riz aux cerises » en fonction de clausule, suggère l’importance du détail alimentaire. Le rhème semble glisser de l’arbab mourant au riz aux cerises. C’est dans ce voisinage des événements et de la sensorialité vitale qu’ils nécessitent pour être reçus que, selon Bouvier, le voyage « multiplie le plaisir de vivre ». Ce corps réactif et fusionnel subit donc des processus d’amoindrissement, en testant sans cesse ses limites pour mieux percevoir les messages envoyés par le monde.
4L’exploration des limites du corps pour tenter de le réduire à l’essentiel n’est pas toujours liée à la maladie ou à la mort. Il existe une disparition heureuse. C’est même celle-ci qui est recherchée. Le dépouillement physique mène à cette disparition programmée. On pourrait voir comme un symbole cocasse de cet amoindrissement les scènes de barbiers et de coiffeurs qui ponctuent l’œuvre. Une ligne thématique pourrait même être dessinée a posteriori si on prend comme aboutissement de l’ensemble cette scène du Poisson-Scorpion, à Ceylan, au cours de laquelle le voyageur rase la barbe qu’il garde depuis l’Iran et ne trouve « personne » dans le miroir2. Or, le début de L’Usage du monde, rappelons-le, propose une description de Thierry Vernet, que « le coiffeur de Travnik n’avait pas dû voir souvent. Avec ses ailerons sur les oreilles […] il avait l’air d’un jeune requin folâtre et harassé » (p. 13). À Saïmichte, le seul modèle de conversation proposé par le manuel de conversation franco-serbe a pour sujet les moustaches, utilisé chez un « coiffeur de la Save » (p. 31). À Prilep, l’ami est Eyoub, le barbier, qui emmène les voyageurs au fameux banquet turc derrière les haies de mirabelles. Au milieu de la traversée du désert, ces cérémonies et ces rencontres se font rapides et radicales : « il faisait également trop chaud pour garder ses cheveux » (p. 256). Ces allègements de barbe et de cheveux, ces érosions du visage et du corps prennent tout leur sens dans les pages écrites six ans après le voyage. La création littéraire y est appelée comme une délivrance trop longue à venir : il s’agit de « donner toute [s]a viande, et qu’on n’en parle plus ! » (p. 364).
5Cette réflexion a posteriori montre à quel point cette poétique des corps souffrants, réactifs, fourbus, est une partie intégrante du processus d’écriture du voyage. Ce sont les réactions et les indices donnés par le corps, qui, comme ceux de l’espace, vont fournir au voyage des mots nouveaux. Ce qui est en jeu, alors, ce n’est pas seulement le corps du narrateur-voyageur, ou le corps du peintre-voyageur. Ce sont tous les corps rencontrés, qu’ils soient personnes ou arbres, animaux ou tchâikhanes. Ces corps doivent eux-mêmes devenir réactifs, acquérir une sensorialité vivante pour donner au monde leur mouvement, et au texte leur essence vivante.
Notes de bas de page
1 Gilles Louÿs, « Nicolas Bouvier : le corps médiateur », art. cité.
2 Ceylan est l’un des aboutissements diégétiques de cette entreprise d’amoindrissement du voyage par le corps. Le Japon en sera le second aboutissement. Il fonctionnera davantage comme un amoindrissement esthétique, voire stylistique. Rappelons que L’Usage du monde a été écrit au retour du voyage jusqu’au Japon. Sur ce sujet, voir nos hypothèses dans Nicolas Bouvier, passeur pour notre temps, op. cit., p. 184-185. Voici le texte du Poisson-scorpion, qui donne toute l’ampleur de cette quête de l’amoindrissement du corps : « On ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. On s’en va loin des alibis ou des malédictions natales, et dans chaque ballot crasseux coltiné dans les salles d’attente archi-bondées, sur de petits quais de gare atterrants de chaleur et de misère, ce qu’on voit passer c’est son propre cercueil. Sans ce détachement et cette transparence, comment espérer faire voir ce qu’on a vu ? Devenir reflet, écho, courant d’air, invité muet au petit bout de la table avant de piper mot » (PS, p. 748).
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