Chapitre I. Effets de réel
p. 71-73
Texte intégral
1La narration s’organise autour d’effets de réels très travaillés et très concrets. Selon la définition de Roland Barthes, l’effet de réel est une notation qui ne sert qu’à mettre en valeur l’effet réaliste d’un texte, et à souligner l’ancrage de la narration dans le référent1. C’est ce que l’on pourrait dire de nombreuses notations descriptives dans un récit de voyage. Toute description détaillée qui excède une simple géographie descriptive doit s’appuyer sur un effet de réel, c’est-à-dire sur une notation qui n’existe que pour rendre le récit crédible. La carte, la ligne du trajet sur la carte, reconnaissable entre des villes au nom connu permettent au lecteur de suivre les voyageurs. Les monuments, mosquées, palais, ruines peuvent également être présents pour attester que ce voyage a eu lieu. Ces effets ont lancé sur la route de Bouvier un certain nombre de voyageurs, dont le photographe Frédéric Lecloux et le cinéaste Gaël Métroz2. Dans L’Usage du monde, les noms de lieux sont évoqués de manière à capter la complicité du lecteur : « Ceci dit, Ispahan c’est exactement l’émerveillement qu’on nous en promettait. Elle vaut à elle seule le voyage » (p. 234). Les détails donnés sur la topographie des villes permettent de mettre en place ces précisions qui posent un cadre à la situation du voyageur et permettent au lecteur d’imaginer le voyage dans ses conditions exactes. La chambre d’hôtel à Téhéran est située de manière précise : « Sous les fenêtres, à main gauche […] Plus bas encore […] À main droite […] Dans le bas […] Puis des marchands […] Puis un théâtre… » (p. 210). Ou bien, ce sont des notations météorologiques, qui donnent pour effet de réel un itératif assorti de déictiques et d’un impersonnel de généralité. À Kaboul, avant le départ pour l’Inde : « À cette saison, dans ce coin du pays, on est réveillé chaque matin par une averse… » (p. 370). Cependant, le voyage se charge de modifier la fonction de ces effets de réel. Il s’agit très rapidement d’éléments informatifs sur les pays à traverser, ou bien de notations subjectives. L’averse de Kaboul, par exemple, est qualifiée de « distraite », et elle est suivie d’un « soleil oblique et rouge [qui] disperse le brouillard, fait briller la route, les joncs, les collines […] La fumée monte des braseros pendant que les dormeurs se débarbouillent – fébrile toilette des doigts, de la bouche, de la barbe – expédient leurs prières et vont bâter les chameaux entravés… » (ibid.). Par le jeu du présent et des énumérations rythmant la phrase, le réel se transforme en fièvre du départ. L’effet de réel sert donc en fait l’action symbolique du voyageur : quitter Kaboul, l’Afghanistan, et entrer en Inde, « un autre monde », précise Bouvier (ibid.). Ces simples effets de réel sont donc utilisés comme tels, puis détournés de leur fonction pour promouvoir l’un des aspects symboliques du voyage. De la même manière, la mention de la beauté d’Ispahan sert en fait d’affirmation de la parole complice entre le voyageur et le destinataire de son récit. L’effet de réel est donc l’un des moyens, pour Bouvier, d’ancrer périodiquement son discours dans le champ symbolique, et d’attirer la complicité de son lecteur. Il joue ainsi sur cette souplesse d’énonciation qui permet au récit de ressembler à une conversation amicale et sur le pacte de confiance entre auteur et lecteur.
2Mais le plus souvent, ces effets de réel ne sont même pas des notations descriptives. Ils servent de point de départ à une anecdote, qui transforme le récit de voyage en une galerie de portraits ou une suite de péripéties cocasses. À partir de la demande de crédibilité pour son récit, Bouvier entre dans un autre contrat énonciatif : il passe du voyageur au narrateur. À Tabriz, la mention de la frontière avec l’Arménie soviétique donne lieu à une situation géographique précise (et la mention du nombre de trains qui traversent cette frontière), et se poursuit par ce petit récit : « [mais] les Russes sont parfaitement informés de ce qui se trame dans la ville, et Radio-Bakou prend parfois la liberté d’interrompre un programme de musique caucasienne pour annoncer le résultat des élections de Tabriz, deux semaines avant le scrutin » (p. 126). De même, la description de la topographie de la douane de Mirjawé permet de mettre en scène la gêne des douaniers et soldats n’osant pas déranger l’officier occupé avec une prostituée. Cette dernière anecdote se double d’un détail qui donne une dimension initiatique à cette douane. Le registre « grand comme une pierre tombale » que les jeunes gens signent porte, quelques lignes seulement avant celles des jeunes gens, la signature de sir Aurel Stein. Il existe donc dans L’Usage du monde une utilisation consciente de ces effets de réel. Au-delà des développements des anecdotes et des péripéties, ce qui est en jeu, c’est bien cette tonalité particulière qui joue des procédés d’énonciation pour mettre en place une voix. Il s’agit pour le voyageur-narrateur de rendre aussi souple que possible la distance qui le sépare de son lecteur, afin de partager avec lui le voyage et ses péripéties.
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