Chapitre IV. L’amour
p. 127-156
Texte intégral
1Il y a quatre femmes dans l’histoire du jeune homme. Les deux plus importantes – qui le sont pour des raisons bien distinctes – sont une mère de famille (Mme Arnoux) et une lorette (Rosanette). Les deux autres, bien que secondaires, sont celles qu’il envisage un temps d’épouser. Elles forment également une opposition. L’une est une femme sophistiquée, épouse d’un banquier, dépourvue de sentimentalité (Mme Dambreuse), l’autre une jeune fille issue de la bourgeoisie de province, qui est amoureuse de lui (Louise Roque).
2Trois de ces femmes demandent à Frédéric de les épouser (lui-même ne faisant aucune démarche de ce type envers aucune) : Louise Roque (p. 379), Rosanette (p. 578) et Mme Dambreuse (p. 557). Épouser la prostituée est exclu, bien que le jeune bourgeois vive en ménage avec elle et lui ait fait un enfant. Il lui est insupportable qu’elle parle de mariage, pour la même raison qu’il ne reconnaît pas l’enfant et ne regrette pas sa mort. La jeune fille de province est également exclue, parce que jeune fille, parce que provinciale, presque rurale, parce qu’ayant des « cheveux rouges » peut-être. La veuve du banquier, quoique cupide, haineuse, cynique, et pas tout à fait au goût du protagoniste, constitue pour lui une conquête désirable, dans une logique strictement sociale et économique. Pour la même raison, ce mariage conviendrait également à sa mère.
3La femme avec laquelle Frédéric a du plaisir, certainement découvre le plaisir, c’est Rosanette, la professionnelle. Au demeurant, un personnage attachant, vulgaire mais drôle, égoïste mais susceptible d’autre chose, immoral mais capable d’aimer. Mme Dambreuse n’a aucune des qualités de Rosanette, en particulier pas la sensualité. Quant à Louise, elle n’est qu’un possible. Mais toutes ses conversations avec Frédéric tournent autour de l’amour. Elle est le choix le plus raisonnable entre ces quatre femmes. Elle est même mieux que cela. Mais, comme Eugène Onéguine, Frédéric passe à côté de ce possible et s’aperçoit trop tard de son erreur1.
4Les perspectives de bonheur offertes par ces trois femmes sont très inégales, et leur association avec Frédéric serait plus ou moins baroque. Chacune d’elles situerait Frédéric quelque part sur la gamme des bonheurs et des misères domestiques. Entre elles, le choix est, disons, topique, de même que, du côté masculin, le choix qui s’offre à Cécile, entre Martinon, Cisy et Frédéric lui-même – l’ambition, la retraite conservatrice et le dilettantisme – trois possibles de la vie bourgeoise.
5La question est de savoir en quoi Mme Arnoux est si différente, pourquoi cette femme est de loin la plus importante, quelle est la nature de l’amour que Frédéric lui voue (et qu’elle ressent pour lui en retour). Le roman ne livre pas d’explication à ce sujet. Aucune confidence du héros à un autre personnage, aucun monologue intérieur, aucun développement du narrateur n’a précisément pour objet de nous faire comprendre la fixation sentimentale du héros sur cette femme.
6Mme Arnoux ne suscite chez lui aucune rêverie matrimoniale (elle lui inspire, ce qui est différent, la résolution de n’en épouser aucune autre2). Elle ne fait naître aucun désir d’enfant non plus (simplement, avoir un enfant avec elle serait préférable que d’en faire un à Rosanette). Le sexe avec elle est d’ailleurs un horizon lointain, plus précisément interdit et censuré. Ce n’est pas faute de désir (p. 404, p. 616 et suiv.). Les deux personnages ont la possibilité de s’aimer physiquement, mais ne le font pas. Ils sont d’accord quant à l’inopportunité du sexe en ce qui les concerne. La manière dont le héros considère cette femme paraît être une explication, même si insuffisante : non seulement Mme Arnoux surpasse toutes les autres femmes dans son esprit, mais elle incarne quelque chose de sublime. Elle incarne cela, à un autre niveau, dans l’esprit du récit, qui est la chambre d’écho des sentiments du personnage, selon des procédures qui sans doute sont différentes de celles de la littérature romantique, mais qui n’abolissent pas cette évidence que L’Éducation est un roman où le sentiment n’est pas ironisé (les amours de Frédéric Moreau ne sont pas la cible de la même ironie que celles d’Emma Bovary). Au contraire, au sommet de la hiérarchie des personnages se trouvent ceux qui s’aiment, et parce qu’ils s’aiment, quelle que soit l’estime qu’on puisse avoir par ailleurs pour leur talent, leur intelligence ou leur courage. Ceci est d’autant plus remarquable que, contrairement aux héros romantiques, aucun des deux principaux protagonistes n’est héroïque ni particulièrement brillant pour une quelconque raison, pas même Mme Arnoux. Sa beauté ne captive véritablement que Frédéric, bien qu’elle ait la réputation d’être jolie ; elle n’est connue pour aucune œuvre, elle n’a pas de talent exceptionnel. Mais elle est intouchable – en proportion inverse de la suspicion qui pèse constamment sur la moralité, la distinction et l’intelligence des autres personnages féminins du roman.
7La trouvaille (régulièrement mise en œuvre tout au long du récit), qui singularise stylistiquement le personnage de Mme Arnoux, consiste à ne la désigner que par un pronom personnel ou un adjectif possessif3. Le procédé semble signifier à la fois le caractère sublime d’une personne à laquelle aucun nom ne convient, et le caractère obsessionnel du rapport du jeune homme à cette femme « toujours déjà là » dans sa pensée, toujours présente à son imagination, dans la continuité de ce « visage de femme » qui « resplendissait » constamment dans sa mélancolie de collégien4.
8Cet étrange amour est à la fois ouvert à l’analyse et constamment maintenu sous tension. Les récurrences du récit, tout comme ses surprenants réaiguillages (et en particulier, bien sûr, les choix d’objet « complémentaires » de Frédéric), sont les inventions d’un esprit méthodique. Mais la méthode n’abolit jamais le romanesque, pas plus qu’il ne l’affaiblit.
Le trio
9Un aspect remarquable de la vie amoureuse de Frédéric est que son désir se porte sur l’épouse ainsi que sur la maîtresse d’un même homme de plus de vingt ans son aîné, M. Arnoux. Un peu plus tard il désire la femme de M. Dambreuse – au point qu’on puisse se demander (sans rire) si le principal défaut de Louise Roque n’est pas d’être disponible.
10Dans le premier cas, l’amour est déclenché comme un coup de foudre dans l’ignorance du fait, sinon que la femme est mariée, du moins qu’elle est mariée à l’homme que Frédéric vient de rencontrer sur le bateau, un coq à cheveux crépus, à pantalon blanc et à bottes rouges (p. 44). Ce M. Arnoux, qu’il a vu lutiner sans vergogne une paysanne, lui a ensuite expliqué tour à tour le sexe, la politique, le tabac et la thermodynamique, soit tout un programme d’accomplissements virils dont le héros est certainement désireux, et éventuellement le lecteur (p. 44). La femme est pour sa part au contraire tellement associée aux notions de pureté, de spiritualité, de lumière, de grâce, de sérieux aussi et de convenance (les bandeaux, la broderie), que son mariage avec cet individu lubrique et vulgaire est d’abord improbable. Mais il est clair, du moins, pour le jeune homme, que cette personne n’est pas une jeune fille, que c’est une femme faite, installée dans l’existence, habitée par un passé (notons cependant qu’on ignore son âge, qui paraît ne pas avoir d’importance) : « Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu’elle avait portées, les gens qu’elle fréquentait […] » (p. 47). Assez vite, la petite Marthe apparaît, amenée par sa nounou. Et Frédéric, qui en avait certainement eu l’intuition d’emblée, n’est pas décontenancé – au contraire – d’avoir maintenant la certitude que cette femme est mariée, mère de famille, et même un peu sévère dans ce rôle5.
11Voilà un moment que, posté tout près de l’ombrelle de la dame (p. 47), Frédéric cherchait une occasion d’entrer en contact avec elle. Finalement c’est son châle, inaperçu jusqu’ici6, qui la lui donne. Mais alors M. Arnoux resurgit et signifie ses prérogatives, un peu vulgairement : « Ma femme, es-tu prête ? cria le sieur Arnoux » (p. 49). L’apparition du mari, juste après que Frédéric a croisé le regard de cette femme7, et qu’elle lui a dit merci en l’appelant « monsieur », est la première d’une longue et fatale série de contrariétés. Celle qui vient de rappeler sa petite fille à son devoir (elle a bientôt ce qu’on appelle l’âge de raison), et l’a menacée de ne plus l’aimer8, est elle-même mariée sous le régime patriarcal à un homme qui se comporte en seigneur avec elle.
12Mais le jeune homme est plongé dans une contemplation religieuse9, au moment précis où il appréhende chez cette femme une personne contemplative comme lui, sensible et romantique (il ne se trompe pas à cet égard). Il l’isole de la situation réelle où elle se trouve, en proportion de la capacité qu’elle a de s’en isoler elle-même, intérieurement. Le mari est à la fois, comme rival installé, essentiel d’entrée de jeu, et dans le même temps parfaitement inessentiel. Frédéric regarde manger cette femme, assise à côté de lui, sourire à un compliment qui a peut-être ou plutôt certainement une connotation sexuelle (p. 50), mais il éprouve davantage de jalousie pour l’homme (car c’est forcément un homme) qui a écrit le livre qui lui donne du plaisir (p. 51). Lui qui prise la littérature sous toutes ses formes, mais en particulier la poésie, et qui a l’intention d’écrire, n’envisage pas précisément de prendre la place du mari, mais plutôt celle de l’écrivain qui donne à cette jeune femme des plaisirs supérieurs, pense-t-il, à ceux que son mari lui donne, n’ayant encore lui-même aucune idée de ce que sont ces plaisirs. Et, ne faisant rien, ne pouvant rien faire, il s’imagine seul avec cette femme, « le bras autour de sa taille », dans le paysage bucolique qu’il aperçoit depuis le bateau. On comprend alors que son imagination s’apparente réellement à ses lectures des poètes romantiques français ; mais il convient aussi de saisir qu’elle est plus chaste qu’eux. Frédéric s’apparente, comme personnage, à Werther10, plutôt qu’aux amants de Montmorency et des Nuits. Ce n’est pas qu’il n’y ait pas de désir, mais, nous précise le narrateur, « le désir de la possession physique même [disparaît] sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n’[a] pas de limite » (p. 47-48). Cette douleur entre dans la composition du sentiment comme l’oxygène dans la composition de l’eau ; ce n’est pas un corps étranger, une inflexion anormale du sentiment. Frédéric est exalté par cet amour aussi impossible « que de remuer le soleil » (p. 51), en le sachant impossible, sinon parce qu’il l’est.
13Ayant appris que Mme Arnoux s’appelle Marie, il crie son nom à travers la campagne (p. 53)11, à peu près comme le fait le jeune Antoine Duhamel, amoureux de l’épouse de son patron, dans Baisers volés de François Truf-faut (1968). Dans ce film, les personnages reconnaissent la ressemblance de leur situation avec celle que raconte Le Lys dans la vallée, et il est certain que L’Éducation sentimentale s’écrit aussi en référence à ce roman, qui lui-même faisait signe vers le livre VI des Confessions de Rousseau, et peut-être vers les amours de Julien et Mme de Rênal dans Le Rouge et le Noir. Dans le scénario qui nous intéresse, la différence d’âge entre le jeune homme et la femme qu’il aime n’est qu’un aspect de la situation qui les rapproche et qui les éloigne en même temps. Il est tout aussi essentiel que cette femme ne soit pas disponible, parce qu’il existe un mari, et que le protagoniste ne soit pas le seul homme dans sa vie, mais plus précisément le jeune homme, c’est-à-dire l’homme pas encore fait, l’homme qui doit faire son éducation sentimentale – mais aussi sexuelle, intellectuelle, politique – et commencer sa carrière. Un homme encore tout à fait disponible pour l’amour, et pas encore engagé dans les grands scénarios de la vie masculine.
14L’une des spécificités fortes et vraiment remarquables du scénario imaginé par Flaubert, dans la série des grands textes que nous venons de citer, est l’importance qu’il accorde au mari, les développements qu’il lui consacre. Mme Arnoux joue un tout autre rôle auprès de Frédéric que Mme de Rênal auprès de Julien (ne serait-ce que parce qu’elle ne couche pas avec lui) – et M. Arnoux joue lui aussi un tout autre rôle que M. de Rênal. Car les trois personnages, chez Flaubert, forment véritablement un trio, Frédéric étant mis en présence du couple de ses aînés dans la position d’un « enfant » – le terme revient à plusieurs reprises (p. 305, 350) – qui en reçoit régulièrement soit des enseignements, des conseils, des modèles de conduite, soit des remontrances et des questions sur sa conduite. Et l’on aura reconnu dans cette division des tâches la répartition des rôles entre M. Arnoux et Mme Arnoux : c’est du père de famille que Frédéric reçoit une partie de son éducation12, qui fait une sorte de contrepoids à l’influence de Deslauriers ; et c’est Mme Arnoux qui en retour exprime son insatisfaction de le voir devenir un homme comme les autres (p. 401), alors qu’elle l’aime notamment parce qu’il n’en est pas un, qu’elle apprécie qu’il ne fasse pas l’homme avec elle, dans les longues conversations qu’ils ont, et ses « adorations », incommensurablement plus plaisantes que « la grossièreté d’Arnoux » (p. 406). En voyant l’intensité et la chaleur avec lesquelles Jacques Arnoux embrasse Frédéric, après que celui-ci a défendu son honneur comme un bon fils, le baron de Comaing dit au cousin Joseph : « Je crois que nous sommes de trop dans cette petite fête de famille » (p. 350).
15Frédéric et M. Arnoux ont une relation étrange, où il entre une part d’intimité, presque excessive, mais qui n’implique pas de réel sentiment et qui est peut-être surtout fondée sur l’intérêt. Ils sont rivaux, mais ne prennent pas tout de suite la mesure de leur rivalité. Mais plus on avance, plus la perversion de la situation est évidente. Arnoux se montre hospitalier, bonhomme, généreux ; mais, quand ses affaires déclinent, on peut le soupçonner d’utiliser l’amour du jeune homme pour sa femme afin d’en obtenir de l’argent (sans que le narrateur l’atteste précisément). Quant au jeune homme, il ne fréquente assidûment L’Art industriel, puis les domiciles d’Arnoux, que dans l’espoir de rencontrer sa femme.
16L’essentiel dans cette relation est évidemment le comportement sexuel d’Arnoux. Il propose à Frédéric un modèle de sexualité masculine que le récit, globalement, réprouve, mais pour lequel le jeune homme témoigne d’abord de l’intérêt, bien qu’il ait le cœur pur et l’imagination romantique13. C’est un spectacle auquel Frédéric est pour ainsi dire soumis. Car non seulement le marchand accueille Frédéric dans son foyer, mais il l’introduit aussi chez sa maîtresse, sans lui préciser qu’elle est sa maîtresse (p. 196). Il lui permet de l’admirer, d’être abordé par elle (p. 199), d’apercevoir son boudoir et son lit (p. 200). Puis il assume parfaitement sa bigamie et le fait témoin de ses turpitudes. Il ne cache pas qu’il dépense une part importante de ses revenus pour entretenir Rosanette, ni que des objets qu’il a d’abord offerts à sa femme transitent dans l’appartement de la lorette (p. 240). Du reste, il est précédé par sa réputation, et ce qu’il ne dit pas lui-même, d’autres se chargent de le confirmer à Frédéric : Hussonnet (p. 88), Pellerin (p. 93, 59514), Mme Arnoux elle-même, par des allusions (p. 272). Le hasard, toujours tendancieux, fait que Frédéric aperçoit Arnoux avec des femmes au théâtre (p. 76), en grande conversation avec la Vatnaz à propos de Rosanette (p. 91 et 139), brillant chez lui dans une conversation « très libre » (p. 105), avant d’embrasser sa femme (sur la bouche) devant ses invités, ou « les cheveux ébouriffés », au sortir du lit en pleine journée, chez lui (p. 127), ou blaguant avec la bonne (p. 207), ou échangeant des grivoiseries avec Regimbart (p. 351).
17À peu près tous les autres personnages masculins montrent au jeune Frédéric, dans la première partie du roman, avec quelle facilité ils couchent avec des femmes : Hussonnet (p. 86 et 143), Martinon (p. 142), Deslauriers, dans la séquence où il « chasse » sous les yeux de Frédéric, puis lui impose de coucher dehors (p. 144-145)15. Même le père Roque s’illustre par une histoire de femmes (p. 168). Mais Arnoux est le mari, le chef de famille16, le quadragénaire, l’entrepreneur, et à tous ces titres il joue un rôle plus ambigu de protecteur et de castrateur, d’initiateur et d’ironiste, dans des scènes récurrentes et capitales :
— Tiens, qui vous ramène ?
Cette question bien simple embarrassa Frédéric ; et, ne sachant que répondre, il demanda si l’on n’avait point trouvé par hasard son calepin, un petit calepin en cuir bleu.
— Celui où vous mettez vos lettres de femmes ? dit Arnoux.
Frédéric, en rougissant comme une vierge, se défendit d’une telle supposition.
— Vos poésies, alors ? répliqua le marchand.
Il maniait les spécimens étalés, en discutait la forme, la couleur, la bordure ; et Frédéric se sentait de plus en plus irrité par son air de méditation, et surtout par ses mains qui se promenaient sur les affiches, – de grosses mains, un peu molles, à ongles plats. Enfin Arnoux se leva ; et, en disant : « C’est fait », il lui passa la main sous le menton, familièrement (p. 99)17.
— Vous plairait-elle, la Vatnaz ? Au reste, vous n’êtes pas franc là-dessus ? Je crois que vous cachez vos amours ?
Frédéric, devenu blême, jura qu’il ne cachait rien.
— C’est qu’on ne vous connaît pas de maîtresse, reprit Arnoux.
Frédéric eut envie de citer un nom, au hasard. Mais l’histoire pouvait lui être racontée. Il répondit qu’effectivement, il n’avait pas de maîtresse.
Le marchand l’en blâma.
— Ce soir, l’occasion était bonne ! Pourquoi n’avez-vous pas fait comme les autres, qui s’en vont tous avec une femme ?
— Eh bien, et vous ? dit Frédéric, impatienté d’une telle persistance.
— Ah ! moi ! mon petit ! c’est différent ! Je m’en retourne auprès de la mienne ! Il appela un cabriolet, et disparut (p. 143).
18Mais il se trouve qu’en même temps qu’il noue avec Frédéric cette relation ambivalente, dont le jeune homme perçoit assez vite la part de méchanceté et de vulgarité, Arnoux lui abandonne sans le savoir un terrain précieux. Il se montre d’abord inconscient du danger que Frédéric représente pour lui. Il lui donne l’occasion d’être le témoin de ses désaccords avec son épouse, auxquels Frédéric assiste comme s’il était son fils (p. 266-269). « Ne vous mariez pas, mon pauvre ami, non, croyez-moi ! », lui dit-il, pour vexer sa femme mais aussi pour avouer un commencement d’impuissance.
19Le récit fait comprendre que, pour Frédéric lui-même, être chez les Arnoux en « parasite de la maison » (p. 271) est une souffrance. Recueillir les plaintes de l’épouse au sujet de son mari, après qu’il a quitté la maison pour se rendre chez sa maîtresse, ne pas pouvoir se déclarer dans ces circonstances, assister à leurs dîners sinistres, est une source de peine (« Mme Arnoux se retenait pour ne pas éclater, Arnoux s’assombrissait ; et le spectacle de ces deux êtres malheureux attristait Frédéric », p. 277). Cette position infantilisante favorise des comportements vengeurs et des sentiments haineux. Frédéric espionne M. Arnoux à l’Alhambra (p. 139), et même dans la rue, en embuscade (p. 157), nourrit à son égard une sorte de jalousie où il entre un mélange d’envie et de mépris (« Tout lui appartenait donc, à celui-là ! », p. 291) ; et même, alors qu’il a déjà fait la conquête de Rosanette et obtenu l’aveu de Mme Arnoux, il en vient à rêver la mort d’Arnoux, en le voyant endormi, « les bras ouverts », le canon de son fusil pointant sous son aisselle (p. 468-469)18.
20Bien sûr, Arnoux est le principal obstacle à la réalisation du désir du jeune homme. Mais le pire est qu’il le sache, et que sa lubricité, s’exprimant sur le mode d’une camaraderie des plus malsaines, excite régulièrement la jalousie de Frédéric, notamment lorsqu’il lui vante le corps de sa femme, et donc implicitement le plaisir qu’il en tire, au beau milieu d’une allusion à leurs affaires (signifiant quelque chose comme : vous avez l’argent, mais moi j’ai la femme) :
— Ah ! à propos, mon notaire a été ce matin chez le vôtre, pour cette inscription d’hypothèque. C’est ma femme qui me l’a rappelé.
— Une femme de tête ! reprit machinalement Frédéric.
— Je crois bien !
Et Arnoux recommença son éloge. Elle n’avait pas sa pareille pour l’esprit, le cœur, l’économie ; il ajouta d’une voix basse, en roulant les yeux :
— Et comme corps de femme !
— Adieu ! dit Frédéric.
Arnoux fit un mouvement.
— Tiens ! Pourquoi ?
Et, la main à demi tendue vers lui, il l’examinait tout décontenancé par la colère de son visage. Frédéric répliqua sèchement :
— Adieu (p. 290)19 !
21Le jeune homme ne perd pas la face, et sa résistance (contemporaine de l’inversion de leur rapport de force dans le domaine financier) augure bien de sa capacité à rivaliser avec Arnoux sur le plan sexuel. Dans la troisième partie du roman, il a si bien progressé dans le domaine de l’amour et du sexe, qu’Arnoux en est réduit à comparer « leurs » femmes et à trinquer à leur beauté : « […] et, s’oubliant, il vanta les qualités de Rosanette, la compara même à sa femme. C’était bien autre chose ! On n’imaginait pas d’aussi belles cuisses. / — À votre santé ! » (p. 470). L’expression « à votre santé », dont on use en principe quand on partage le vin, vise en l’occurrence aussi, implicitement, le partage des femmes, qu’Arnoux est obligé d’accepter20.
La solitude
22Pour le héros, cette situation scabreuse referme une phase de privation et d’errance, qui aura été encore plus éprouvante, encore plus dangereuse. À l’époque où Frédéric n’a pas encore ses entrées chez les Arnoux, l’attente est un supplice, à la mesure de l’investissement affectif qu’il place dans la personne de cette femme. La privation de Mme Arnoux plonge Frédéric dans une mélancolie dangereuse pour lui, « une tristesse démesurée » (p. 320), qui le conduit à se désintéresser de ses études, fait qu’il échoue à ses examens, et lui procure jusqu’à l’envie de « se débarrasser de soi-même » (p. 129), d’en finir (p. 145), de mourir (p. 320). Il erre dans Paris à sa recherche, prend un moment espoir en croyant, parce qu’il a vu une nounou noire aux Tuileries, que celle de Marthe doit y apparaître aussi (p. 72) ; mais plus généralement, au fil des jours, il éprouve que la seule chose qui le relie au monde réel est la possibilité d’imaginer qu’il y voit son amour :
Il se sentait comme perdu dans un monde lointain. Ses yeux erraient sur les têtes féminines ; et de vagues ressemblances amenaient à sa mémoire Mme Arnoux. Il se la figurait, au milieu des autres, dans un de ces petits coupés, pareils au coupé de Mme Dambreuse. – Mais le soleil se couchait, et le vent froid soulevait des tourbillons de poussière (p. 73)21.
23Puis, comme marginalisé par sa déprime, il dîne seul dans un restaurant fréquenté par des étudiants, incapable de nouer une relation avec eux, parce qu’ils sont gais (ibid.).
24Le fait d’accéder à Mme Arnoux, par l’entremise d’Hussonnet, donne de nouveaux développements au désir de Frédéric, mais le maintient dans une tension douloureuse. Même si, progressivement, jusqu’au premier coup d’arrêt que constitue le rendez-vous manqué de la rue Tronchet, Frédéric parvient à nouer avec Mme Arnoux, à la faveur des impairs du mari, une relation intime, il continue de tourner « dans son désir, comme un prisonnier dans un cachot », et de « [souffrir] des nerfs » (p. 136) sous le regard moqueur de Deslauriers. Mais il s’approfondit aussi, comme personnage, dans un style de vie « baudelairien », que nous le voyons abandonner avec un certain regret dans la troisième partie du livre22, bien que nous le sachions délétère : « La contemplation de cette femme l’énervait, comme l’usage d’un parfum trop fort. Cela descendit dans les profondeurs de son tempérament, et devenait presque une manière générale de sentir, un mode nouveau d’existence » (p. 133). Les pages splendides (qui ont compté pour l’auteur d’Un homme qui dort) que Flaubert consacre, dans la première partie du récit, à la quête de Frédéric, nouent au versant spleenétique de cet amour l’expression musicale d’un grand idéal féminin. Toute cette partie à l’itératif, où la femme est appréhendée à travers ses fétiches et la ville à partir de la femme, doit beaucoup à Baudelaire :
Il regardait, le long des boutiques, les cachemires, les dentelles et les pendeloques de pierreries, en les imaginant drapés autour de ses reins, cousues à son corsage, faisant des feux dans sa chevelure noire. À l’éventaire des marchandes, les fleurs s’épanouissaient pour qu’elle les choisît en passant ; dans la montre des cordonniers, les petites pantoufles de satin à bordure de cygne semblaient attendre son pied ; toutes les rues conduisaient vers sa maison : les voitures ne stationnaient sur les places que pour y mener plus vite ; Paris se rapportait à sa personne, et la grande ville avec toutes ses voix, bruissait comme un immense orchestre, autour d’elle (p. 134).
25De larges pans de l’imaginaire romantique (exotisme, faune, Moyen Âge), apparemment sans rapport avec l’expérience actuelle de Frédéric, orientent sa rêverie amoureuse :
Quand il allait au Jardin des Plantes, la vue d’un palmier l’entraînait vers des pays lointains. Ils voyageaient ensemble, au dos des dromadaires, sous le tendelet des éléphants, dans la cabine d’un yacht parmi des archipels bleus, ou côté à côte sur deux mulets à clochettes, qui trébuchent dans les herbes contre des colonnes brisées. Quelquefois, il s’arrêtait au Louvre devant de vieux tableaux ; et son amour l’embrassant jusque dans les siècles disparus, il la substituait aux personnages des peintures. Coiffée d’un hennin, elle priait à deux genoux derrière un vitrage de plomb. […] D’autres fois, il la rêvait en pantalon de soie jaune, sur les coussins d’un harem […] (p. 134-135).
26Ce fétichisme, dont l’hyperacuité du premier regard était déjà le signe23, est rendu par les descriptions de Mme Arnoux, dans les scènes où Frédéric peut enfin la revoir, un peu dans la distance d’abord, face à face. Le désir de Frédéric investit, outre la personne, ou l’idée de la personne, des parties de son corps :
De temps à autre, elle se penchait un peu, en tournant la tête pour adresser quelques mots à sa petite fille ; et, comme elle souriait alors, une fossette se creusait dans sa joue, ce qui donnait à son visage un air de bonté plus délicate (p. 105).
Il ne parlait guère pendant ces dîners ; il la contemplait. Elle avait à droite, contre la tempe, un petit grain de beauté ; ses bandeaux étaient plus noirs que le reste de sa chevelure et toujours comme un peu humides sur les bords ; elle les flattait de temps à autre, avec deux doigts seulement. Il connaissait la forme de chacun de ses ongles, il se délectait à écouter le sifflement de sa robe de soie quand elle passait auprès des portes, il humait en cachette la senteur de son mouchoir […] (p. 115).
27Il s’attache aux objets qui lui appartiennent : « Elle alla chercher dans son boudoir le coffret à fermoir d’argent qu’il avait remarqué sur la cheminée » (p. 105). Il entend de l’amour dans sa voix :
Cela commençait sur un rythme grave, tel qu’un chant d’église, puis, s’animant crescendo, multipliait les éclats sonores, s’apaisait tout à coup ; et la mélodie revenait amoureusement, avec une oscillation large et paresseuse (p. 106).
28L’excitation et la timidité du jeune homme devant cette femme qui incarne pour lui tous les prestiges de la femme sont telles qu’elles rendent la communication difficile. C’est une ressource traditionnelle de la comédie, que Flaubert aborde en conservant constamment l’apparence du sérieux. Retenue, pudeur, sentiment d’infériorité, culpabilité peut-être, tout se conjugue pour inhiber Frédéric et l’empêcher d’abord de nouer une relation avec Mme Arnoux, alors qu’elle vient vers lui :
Mais elle vint dans l’angle du salon où il se tenait, lui demanda s’il connaissait quelques-uns des convives, s’il aimait la peinture, depuis combien de temps il étudiait à Paris. Chaque mot qui sortait de sa bouche semblait à Frédéric être une chose nouvelle, une dépendance exclusive de sa personne. Il regardait attentivement les effilés de sa coiffure, caressant par le bout son épaule nue ; et il n’en détachait pas ses yeux, il enfonçait son âme dans la blancheur de cette chair féminine ; cependant, il n’osait lever ses paupières, pour la voir plus haut, face à face (p. 106).
29Ce n’est pas faute d’énergie que Frédéric n’agit pas : c’est au contraire sous le poids d’une charge libidinale excessive24. Dans sa sensibilité, le sens du toucher est mobilisé constamment, mais sous une forme imaginaire. Les cheveux qui caressent la nuque lui font l’effet de la toucher lui-même ; sa fourrure lui donne envie de « passer les mains dessus » (p. 292) ; la poignée de porte de L’Art industriel est si pleine de promesses qu’elle a « la douceur et comme l’intelligence d’une main dans la sienne » (p. 93). Mme Arnoux, en respirant la rose qu’il vient de lui offrir (et qui est faite pour rivaliser avec le fameux bouquet offert par le mari) lui adresse « un regard aussi doux qu’un baiser » (p. 294)25.
30L’intensité et la délicatesse de cet érotisme juvénile définissent durablement le personnage dans l’esprit des lecteurs. Le « charme presque féminin » de Frédéric (p. 370), sa « douceur » (p. 466) impressionnent Deslauriers et Arnoux comme une version consistante mais qui leur est parfaitement étrangère du masculin. Des séquences entières sont élaborées pour rendre une gamme de sensations profondes mais furtives qui la définissent. Leur intensité tient au désir, et à l’interdit, plutôt qu’à la puissance d’un événement, à une modification nette des rapports entre le jeune homme et Mme Arnoux. Des scènes, qui se produisent à intervalles réguliers dans des séries de lieux et de moments distincts (extérieur/intérieur, jour/nuit), ponctuent discrètement l’évolution de la relation entre le jeune homme et la femme mariée. C’est au lecteur de percevoir l’importance du fait que, p. 132, Frédéric a déjà l’assurance de proposer à Mme Arnoux de l’accompagner pour une course et de lui donner le bras, et que, p. 155, il va vers elle et l’entreprend sur des sujets intimes, près d’une fenêtre qui donne sur la nuit, en présence d’autres personnages, tandis que, p. 105, il n’osait la regarder dans les yeux. On entre progressivement dans la temporalité et dans l’intimité d’un couple qui s’ignore encore. Le récit le construit avant qu’il se soit déclaré.
Le duo
31C’est que les scènes de couple se succèdent à la faveur de hasards, et non de la stratégie du jeune homme (contrairement par exemple au schéma mis au point par Stendhal dans Le Rouge et le Noir). C’est aussi que l’histoire de ce couple est tissée à beaucoup d’autres histoires, qui en sont tout à fait indépendantes (à l’histoire politique, aux intrigues de la maison Dambreuse, à la vie de personnages secondaires). L’image du couple est élaborée progressivement, mais de façon discontinue, et sans qu’une scène forte en manifeste d’abord l’existence. Il n’y a pas, en particulier, de scène de reconnaissance de l’amour26, encore moins de scène de séduction. Et pas de nuit d’amour. Il n’y a pour ainsi dire que l’expression du sentiment – presque muette en général.
32Les personnages se tiennent d’abord à distance l’un de l’autre, mais l’ombre qui les entoure, un parfum, un brouillard, un enfant, quelque chose de physique les rapproche, et c’est au lecteur de le comprendre :
Elle se tenait près du feu, dans la bergère de tapisserie. Il était sur le canapé, avec son chapeau entre ses genoux ; et l’entretien fut pénible, elle l’abandonnait à chaque minute ; il ne trouvait pas de joint pour y introduire ses sentiments. […] Le crépuscule amassait de l’ombre autour d’eux (p. 132).
Frédéric n’apercevait de Mme Arnoux que ses deux yeux, dans l’ombre ; Marthe s’était allongée sur elle, et il lui soutenait la tête.
— Elle vous fatigue ! dit sa mère.
Il répondit :
— Non ! oh non (p. 156) !
33Dans cette très belle scène, le couple flotte déjà dans le bonheur sans se le dire :
On n’y voyait plus ; le temps était froid, et un lourd brouillard, estompant la façade des maisons, puait dans l’air. Frédéric le humait avec délices ; car il sentait à travers la ouate du vêtement la forme de son bras ; et sa main, prise dans un gant chamois à deux boutons, sa petite main qu’il aurait voulu couvrir de baisers, s’appuyait sur sa manche. À cause du pavé glissant ils oscillaient un peu ; il lui semblait qu’ils étaient tous les deux comme bercés par le vent, au milieu d’un nuage (p. 133).
34Le récit est composé pour laisser progressivement apparaître l’amour de Mme Arnoux, jusqu’à ce qu’elle se l’avoue27, jusqu’à cette dernière scène où, romantiquement, elle coupe une mèche de ses cheveux et la donne à Frédéric. À de rares exceptions près, semblables à celles-là, Flaubert ne livre, s’agissant de l’amour de son héroïne, que des signes à interpréter : des regards, des gestes, des silences, des mots allusifs, une expression d’entre les phrases. Une indication descriptive, propre à ravir un psychanalyste, lui prête un profil de sphinx : « Mme Arnoux, sans bouger, restait les deux mains sur les bras de son fauteuil ; les pattes de son bonnet tombaient comme les bandelettes d’un sphinx ; son profil pur se découpait en pâleur au milieu de l’ombre » (p. 308). Il entre dans la dissymétrie du traitement entre le personnage masculin et le personnage féminin une part de réalisme social. La femme nous est montrée dans une position si fragile, si humiliante, quelles que soient la force et la noblesse qui émanent d’elle, qu’elle n’explicite pas un sentiment interdit. À la conclusion du livre, elle indique que le sentiment dominant chez elle a été la peur (« J’avais peur ! Oui… peur de vous… de moi ! », p. 616) : peur de commettre une faute irréparable en se donnant. Le jeune homme, en face, et le narrateur qui ne le commente pas, acceptent cet implicite comme une nécessité : Mme Arnoux a peur. Frédéric a dans une autre région du monde social, avec une femme qui se vend, des relations parfaitement explicites, mais dépourvues de sublime. Et il semble que le fait même d’entretenir une sorte de conversation amoureuse, pleine de tensions et de douceurs, avec une femme mariée, globalement soumise aux normes qui l’humilient, et fidèle, autant qu’il est en elle, à son devoir d’épouse, constitue pour lui cette expérience du sublime dont il a besoin. Mme Arnoux est noble, selon des critères strictement culturels que les qualités intrinsèques du personnage confirment cependant. Sa noblesse en fait une héroïne relativement traditionnelle, à ceci près que le réalisme des décors où elle évolue et plus profondément du réseau de relations et de dépendances qui déterminent sa vie la sépare des personnages romanesques auxquels elle fait irrésistiblement penser, depuis la princesse de Clèves jusqu’à Mme de Mortsauf.
35Flaubert adopte (dans la lignée de Balzac en particulier) une solution esthétique équilibrée entre, d’une part, le réalisme intraitable de son approche du monde social, sur lequel nous reviendrons au chapitre suivant, et d’autre part toute une série de ressources traditionnelles du roman d’amour vertueux et tragique : contretemps, interdits, renoncements, malentendus – mais aussi : promenades nocturnes, conversations volées à la surveillance du monde, tremblements (p. 403, 520), cris de joie (p. 404), baisers sur les paupières, dans l’exaltation et le ravissement (p. 401), sur la nuque (p. 410), et sur la bouche, dans la seule étreinte que le roman s’autorise à montrer : « Un sanglot de tendresse l’avait soulevée. Ses bras s’écartèrent ; et ils s’étreignirent debout, dans un long baiser » (p. 529).
36Ces amours se déploient sans le soupçon du ridicule, bien que Flaubert en prenne le risque. En n’ironisant pas lui-même, il prête le flanc à l’ironie, comme Chateaubriand dans Atala et René. Il prend le risque, dans ces années 1860 qu’il a lui-même contribué à détacher des modèles culturels antérieurs, d’écrire un roman dont la profondeur sentimentale évoque le romantisme, comme s’il voulait contredire les interprétations les plus superficielles de Madame Bovary. Il diffuse dans l’ensemble de son texte une tristesse absolue, mais dans un style qui évite le récit de grandes catastrophes, la symbolisation de la souffrance morale par le sang versé, les longs discours, les plaintes, et qui n’accorde l’emploi de la première personne ni au narrateur, comme on sait, ni, quasiment, aux personnages, même dans les scènes où l’amour s’exprime, comme la scène du jardin au printemps :
Frédéric alla chercher une pelle à feu ; et, tandis qu’ils se promenaient côte à côte, l’enfant élevait des tas de sable dans l’allée.
Mme Arnoux ne croyait pas qu’il eût plus tard une grande imagination, mais il était d’humeur caressante. Sa sœur, au contraire, avait une sécheresse naturelle qui la blessait quelquefois.
— Cela changera, dit Frédéric. Il ne faut jamais désespérer.
Elle répliqua :
— Il ne faut jamais désespérer !
Cette répétition machinale de sa phrase lui parut une sorte d’encouragement ; il cueillit une rose, la seule du jardin.
— Vous rappelez-vous… un certain bouquet de roses, un soir, en voiture (p. 294) ?
37Le silence ou le quasi-silence dans lequel cette relation se noue s’interprète comme l’indice d’une complicité profonde, fondée sur une communauté de sentiment, sur une similitude de caractère. Cette ressemblance – en grande partie fantasmée cependant – dont le jeune homme a l’intuition lors de la scène de première vue, est le réel du récit. Il convient d’y croire. C’est en cela que ce roman demeure un roman romanesque, qui légitime l’imaginaire. Le fantasme initial de Frédéric le conduit sur un terrain dangereux, mais ne le trompe pas complètement. Il fait bien l’expérience de quelque chose de vrai. Si le récit est si fort, c’est parce qu’il s’agit pour le héros et pour l’héroïne de renoncer à l’amour, et non à une illusion d’amour.
38Cela est attesté, s’il en était besoin, avant le chapitre III, 6, par l’épisode d’Auteuil. Les deux personnages s’y retrouvent librement, sans craindre apparemment l’irruption du mari, mais exclusivement de jour. Pendant cette phase de béatitude, ils s’appellent librement par leur prénom (le nom « Arnoux » disparaît entre eux), se racontent, se découvrent une communauté de goûts, des souvenirs communs, s’embrassent, mais ne cèdent pas à leur désir (p. 405).
39Flaubert situe ces scènes dans un lieu mal vieilli, mal entretenu, un peu envahi par les plantes, « une manière de chalet suisse peint en rouge », comme on en construit encore en France quand le livre paraît. C’est un succédané de villégiature romantique28, qui rappelle par son caractère marginal, comme hors du temps, les lointains un peu hostiles où se retrouvent les héros des romans romantiques.
40Cependant, ici, il s’agit d’autre chose ; l’exaltation des personnages s’enlève, plutôt que sur la menace d’un pouvoir absolu, plutôt que sur les dangers d’une nature sauvage, sur un fond de saleté, de mesquinerie et de laideur, que manifestent des détails dysphoriques, dont on ne sait pas très bien de quoi ils sont le signe :
Des points noirs tachaient la glace ; les murailles exhalaient une odeur de moisi ; – et ils restaient là, causant d’eux-mêmes, des autres, de n’importe quoi, avec ravissement. […] – Frédéric la saisissait, doucement ; et il contemplait l’entrelacs de ses veines, les grains de sa peau, la forme de ses doigts. Chacun de ses doigts était, pour lui, plus qu’une chose, presque une personne (p. 406).
41Les taches de la vitre, les grains de la peau, les plantes grimpantes, l’entrelacs des veines : on dirait que quelque chose se manifeste, peut-être même sur le corps de Mme Arnoux, de ce que leur relation a de malsain, sans que le désir de Frédéric s’en trouve aucunement diminué.
42De tels moments rendent énigmatique la capacité qu’ont les mêmes personnages à se perdre de vue. L’histoire de cet amour n’est pas seulement discontinue ; elle suit un mouvement de balancier, entre absence et présence, dont la période augmente, d’ailleurs, à mesure que l’amour s’approfondit et que le désir sexuel paraît plus irrésistible. Aux décisions de ne plus se voir, de ne plus aimer, toujours brutales, répondent les moments paniques où il faut se voir à tout prix, les ennuis financiers et judiciaires du mari servant en général de prétexte au héros (et à l’auteur de béquille narrative29).
43Finalement, l’adultère ne paraît pas être le principal obstacle à la consommation de cet amour, même si Mme Arnoux oppose régulièrement cet argument à Frédéric, notamment lors de l’entrevue de Creil (p. 302 et suiv.), où elle trouve de surcroît opportun d’expliquer point par point à son jeune amant le métier de son mari30. Car il y a aussi, entre eux deux, complicité dans l’adultère. Les scènes qui le montrent signalent d’ailleurs en général le passage d’un cap dans la relation des deux protagonistes :
Un bruit de bottes résonna dans le couloir, c’était l’autre. Ils l’entendirent fermer la porte de sa chambre. Frédéric demanda, d’un signe, à Mme Arnoux s’il devait y aller.
Elle répliqua « oui » de la même façon ; et ce muet échange de leurs pensées était comme un consentement, un début d’adultère (p. 270)31.
Elle acceptait ses caresses, figée par la surprise et par le ravissement.
La porte du magasin sur l’escalier retomba. Elle fit un bond ; et elle restait la main étendue, comme pour lui commander le silence. Des pas se rapprochèrent. Puis quelqu’un dit au dehors :
— Madame est-elle là ?
— Entrez !
Madame Arnoux avait le coude sur le comptoir et roulait une plume entre ses doigts, tranquillement, quand le teneur de livres ouvrit la portière.
Frédéric se leva.
— Madame, j’ai bien l’honneur de vous saluer. Le service, n’est-ce pas, sera prêt ? Je puis compter dessus ?
Elle ne répondit rien. Mais cette complicité silencieuse enflamma son visage de toutes les rougeurs de l’adultère (p. 402).
44L’inhibition qui embarrasse Frédéric dans ses rapports avec Mme Arnoux est persistante, bien qu’il ait par ailleurs une vie sexuelle régulière et épanouie. Ce « quelque chose d’impérieux » (comme une transgression) (p. 298) qui le pousse à se rendre chez elle, sa possessivité même (p. 408- 409), n’abolissent jamais cette « lâcheté » dont il s’accuse (p. 136), sa pudeur (p. 61), cette « invincible pudeur » (p. 273), qui l’empêche de se la figurer « autrement que vêtue » (p. 135), qui se la représente à la fois étrangère au sexe, extra-humaine, et comme l’objet le plus sensuel et le plus érotique. Le récit donne toujours plus d’ampleur au thème de cette pudeur, en la désignant progressivement, une fois que le couple a commencé d’exister, comme leur pudeur (p. 274), partagée, implicite. Puis, comme si Flaubert en travaillant le thème se rapprochait du cœur brûlant de son sujet, il évoque la « pudeur sexuelle » des personnages (p. 407). Et enfin, au chapitre III, 6, celui qui développe le plus paradoxalement (parce que Mme Arnoux est devenue une vieille femme) mais aussi le plus intensément le conflit entre le désir sexuel des personnages et l’interdit qui les sépare, le narrateur évoque d’abord une sorte de panique suscitée par l’imminence de l’étreinte :
Mme Arnoux, le dos tourné à la lumière, se penchait vers lui. Il sentait sur son front la caresse de son haleine, à travers ses vêtements le contact indécis de tout son corps. Leurs mains se serrèrent ; la pointe de sa bottine s’avançait un peu sous sa robe, et il lui dit, presque défaillant :
— La vue de votre pied me trouble.
Un mouvement de pudeur la fit se lever (p. 619).
45Puis il parle de « l’effroi d’un inceste » :
Son visage s’épanouit, et elle voulut savoir s’il se marierait.
Il jura que non.
— Bien sûr ? pourquoi ?
— À cause de vous, dit Frédéric en la serrant dans ses bras.
Elle y restait, la taille en arrière, la bouche entrouverte, les yeux levés. Tout à coup, elle le repoussa avec un air de désespoir ; et, comme il la suppliait de lui répondre, elle dit en baissant la tête :
— J’aurais voulu vous rendre heureux.
Frédéric soupçonna Mme Arnoux d’être venue pour s’offrir ; et il était repris par une convoitise plus forte que jamais, furieuse, enragée. Cependant, il sentait quelque chose d’inexprimable, une répulsion, et comme l’effroi d’un inceste (p. 620).
46Et, avant de le quitter pour toujours, Mme Arnoux met elle-même en scène, le plus simplement du monde, le ressort fantasmatique de leur amour : « Et elle le baisa au front comme une mère » (p. 621).
La vie sexuelle
47Il est certain que le désir de Frédéric est exclusivement tourné vers les femmes, et qu’il est soutenu par une charge libidinale équivalente à celle de tous les autres personnages masculins du récit (du moins à ceux qui sont visés dans leur rapport aux femmes). Le récit l’atteste à travers une multitude de détails, de courtes scènes, sans qu’il y ait jamais de mise au point sur la vie sexuelle du personnage, de commentaire du narrateur ni d’explicitation. Le roman tourne autant autour du sexe qu’il ne raconte l’amour, seulement il les disjoint, et consacre au sentiment la magnificence de ses mises en scène, tandis qu’il ne franchit qu’une fois le seuil d’une chambre, à la collure des chapitres II, 6 et III, 1, pour nous montrer Frédéric secoué par le remords d’avoir trahi son dévouement à Mme Arnoux, et non pas heureux d’avoir fait l’amour avec Rosanette (c’est elle qui a l’air satisfaite). Le roman ne montre aucun nu, même partiel, et les rapports sexuels sont systématiquement éludés.
48On vient de voir que le personnage de Mme Arnoux est l’objet d’un désir sexuel intense. On pourrait même considérer que les scènes les plus érotiques du roman sont celles où elle est impliquée. C’est pour la recevoir elle que Frédéric loue le petit appartement de la rue Tronchet. C’est dans le même but qu’il aménage son nouvel appartement, de sorte qu’il ne puisse y loger Deslauriers (p. 214). C’est pour lui plaire aussi, pour être un homme à ses yeux, qu’il fait des dépenses somptuaires en vêtements, en meubles, en bibelots (p. 101, 113, 194, 214 et passim).
49Mais c’est à Rosanette (puis accessoirement à Mme Dambreuse) qu’il fait l’amour, sur elles que, d’une manière générale, dans toute l’économie du roman, Flaubert concentre ce qu’il veut dire de la vie sexuelle d’un jeune bourgeois du XIXe siècle. C’est une vie qui comporte deux volets distincts, si bien qu’il y manque toujours quelque chose – le sentiment ici, le plaisir là, et quelquefois les deux ensemble. Mais c’est une vie pratique, organisée, réglée, chaque femme ayant sa fonction, et l’homme vivant dans une constante absence à lui-même. Les deux « musiques » (les deux femmes de M. Arnoux) entre lesquelles Frédéric passe ses jeunes années sont complémentaires et s’harmonisent dans un schéma fonctionnel. Sa vie amoureuse est un désordre aménagé :
La fréquentation de ces deux femmes faisait dans sa vie comme deux musiques : l’une folâtre, emportée, divertissante, l’autre grave et presque religieuse ; et, vibrant à la fois, elles augmentaient toujours, et peu à peu se mêlaient ; – car, si Mme Arnoux venait à l’effleurer du doigt seulement, l’image de l’autre, tout de suite, se présentait à son désir, parce qu’il avait, de ce côté-là, une chance moins lointaine ; – et, dans la compagnie de Rosanette, quand il lui arrivait d’avoir le cœur ému, il se rappelait immédiatement son grand amour (p. 240).
50L’ambivalence de Frédéric, qui suit les pas de Jacques Arnoux dans les appartements qu’il vient de quitter et où il a laissé des traces de sa présence, nous est présentée comme plus ou moins ordinaire, comme caractéristique d’un comportement masculin hétérosexuel relativement standard, dont aucun personnage ne s’offusque ouvertement, pas plus qu’on ne s’offusque du comportement d’Arnoux.
51Frédéric découvre-t-il l’érotisme chez Rosanette ? Il n’est pas exclu qu’elle ait pour lui cette importance. Lors de la scène capitale du bal masqué, il admire sa peau nue, ses cheveux dénoués qui tombent autour d’elle « comme une toison », comparaison érotique à plus d’un titre, que reprendra Zola de manière récurrente dans Nana (p. 206, 212) ; il voit la sueur perler sur la peau de toutes les danseuses, l’excitation des hommes et des femmes masqués pour s’aimer plus librement, dansant et buvant. Il aperçoit le lit de Rosanette dans la profondeur de champ (p. 197), la surprend avec Delmar dans la serre (p. 207) (autre motif repris par Zola, cette fois dans La Curée), et comprend peut-être que, dans la vie de cette femme, il y a une place pour l’amour. Cependant elle s’adresse à lui, provoque son désir. Elle « l’entraîne » (p. 211). Elle l’invite à danser32. Un peu plus tard elle le reçoit en peignoir, « pieds nus dans des babouches » (p. 217). Elle le regarde en feignant l’amour et joue avec son prénom (p. 220). Elle fait sa toilette, met ses bas devant lui (p. 239), l’affole en présence de Delmar (p. 244), cherche à provoquer son désir (p. 387). Et dans aucune de ces scènes le narrateur ne la dégrade en nommant la prostitution ; au contraire il donne sa chance au personnage en en faisant ressortir la jeunesse, la beauté, la joie :
Sans y prendre garde, elle s’habillait devant lui, tirait avec lenteur ses bas de soie, puis se lavait à grande eau le visage, en se renversant la taille comme une naïade qui frissonne ; et le rire de ses dents blanches, les étincelles de ses yeux, sa gaieté éblouissaient Frédéric, et lui fouettaient les nerfs (p. 239).
Elle cria de loin : « Je l’ai, je l’ai » puis, le prenant par les oreilles, elle l’embrassa au front, le remercia beaucoup, le tutoya, voulut même le faire asseoir sur son lit. Ses jolis yeux tendres pétillaient, sa bouche humide souriait, ses deux bras ronds sortaient de sa chemise qui n’avait pas de manches ; et, de temps à autre, il sentait, à travers la batiste, les fermes contours de son corps. Delmar, pendant ce temps-là, roulait ses prunelles.
— Mais, véritablement, mon amie, ma chère amie (p. 244) !
52On n’oublie pas cependant que Rosanette est une femme entretenue ; tout son comportement, entre domination et soumission, intimité et comédie, jeu et sérieux, se distingue clairement et nettement de celui des autres femmes, pour des raisons qui ne tiennent évidemment pas seulement à son âge et à son caractère espiègle : « Se plaignant “d’étouffer de chaleur”, la Maréchale défit sa veste ; et, sans autre vêtement autour des reins que sa chemise de soie, elle inclinait la tête sur son épaule, avec un air d’esclave plein de provocations » (p. 387). Puisque Rosanette se prostitue, Frédéric l’entreprend vite, avec une certaine audace qui étonne de la part d’un personnage qu’on a vu si timide avec l’autre femme. Sa première tentative pour l’embrasser (p. 221) est rapidement suivie de la thématisation précise de son désir sexuel (p. 239, l’expression « fouetter les nerfs »). Il se permet des gestes impensables avec Mme Arnoux, et que le narrateur s’interdit de nommer :
Donc, une après-midi, comme elle se baissait devant sa commode, il s’approcha d’elle et eut un geste d’une éloquence si peu ambiguë, qu’elle se redressa tout empourprée. Il recommença de suite ; alors, elle fondit en larmes, disant qu’elle était bien malheureuse et que ce n’était pas une raison pour qu’on la méprisât (p. 244).
53Le corps rond et ferme de Rosanette, sa gaieté communicative, son papier parfumé (p. 311), sa robe de soie (p. 323), stimulent chez Frédéric une « soif », un « besoin » (p. 325), qu’il s’autorise sans remords, qui s’apparente même, comme cet exemple le fait assez bien voir, à ce que le narrateur désigne juste après comme « le plaisir surtout de la vaincre et de la dominer » (p. 245). À la fin de leur relation, le doux et très civilisé Frédéric éprouve encore pour cette femme « un goût des sens âpre et bestial » (p. 578)33. La fragilité de Rosanette, sa dépendance, sa solitude, apparaissent progressivement, comme en contrepoint du devenir cynique de Frédéric. La propre séduction de Frédéric, et surtout son inscription progressive, au cours de la seconde et de la troisième partie du livre, dans l’ethos dominant, inversent le rapport de force avec Rosanette – au point que par une singulière permutation elle devienne la « légitime » fidèle et éplorée dont il reçoit des compliments, et qu’il amuse par des caresses, tandis qu’il la trompe avec la femme du banquier :
— C’est peut-être à cause de ton habit noir qui te va bien ; mais je ne t’ai jamais trouvé si beau ! Comme tu es beau !
Dans un transport de tendresse, elle se jura intérieurement de ne plus appartenir à d’autres, quoi qu’il advînt, quand elle devrait crever de misère !
Ses jolis yeux humides pétillaient d’une passion tellement puissante, que Frédéric l’attira sur ses genoux, et il se dit : « Quelle canaille je fais ! » en s’applaudissant de sa perversité (p. 548).
54Devenir un homme est un processus rapide, du moment que le protagoniste adopte les signes universellement reconnus de la virilité, a la pratique du masculin, telle qu’elle est conçue dans le milieu où il évolue. C’est le résultat d’un auto-apprentissage mimétique, qui concerne en particulier, en l’occurrence, le maniement de l’argent, le choix du costume, les postures langagières, et l’usage des femmes. C’est par exemple perdre au jeu et ne pas s’en soucier (p. 259) ; porter le lorgnon (p. 260) en regardant la poitrine des femmes, en évaluant la beauté de leurs épaules ; porter l’habit (p. 247) ; parler politique et même avoir des ambitions en la matière (passim) ; dire qu’on préfère les femmes de trente ans (p. 263) ; dire une grivoiserie à Rosanette (p. 315) ; faire le Parisien avec Louise (p. 367) ; défier son rival en duel ; fumer comme un héros stendhalien avant d’aller au combat ; se lancer le défi d’avoir Mme Dambreuse, comme un Julien Sorel ou un Rastignac (p. 263) ; assumer sa polygamie ; mesurer en termes positifs la valeur de ses conquêtes (se sentir assez fort pour « le monde supérieur des adultères patriciens et des hautes intrigues », p. 542 ; éprouver « la joie de posséder une femme riche », p. 549) ; provoquer son propre milieu sur un ton à demi sérieux, comme pour y briguer une place d’avant-garde (plaider pour le divorce, par exemple, p. 517). Et naturellement, c’est savoir prendre une femme, c’est-à-dire la bousculer :
Frédéric entra dans le boudoir. La Maréchale parut, en jupon, les cheveux sur le dos, bouleversée.
— Ah ! merci, tu viens me sauver ! c’est la seconde fois ! tu n’en demandes jamais le prix, toi !
— Mille pardons ! dit Frédéric, en lui saisissant la taille entre ses deux mains.
— Comment ? que fais-tu ? balbutia la Maréchale, à la fois surprise et égayée par ces manières.
Il répondit :
— Je suis la mode, je me réforme.
Elle se laissa renverser sur le divan, et continuait à rire sous ses baisers (p. 420-421)34.
55Rosanette a, dans l’histoire du jeune homme, cette fonction capitale de reconnaître en lui un homme, de l’adouber en quelque sorte, à partir du moment où elle « l’invite » (p. 254). Si Frédéric s’en montrait capable, ce qui n’est pas le cas35, nous dirions aussi qu’elle a pour fonction de le rendre père. Mme Arnoux au contraire sollicite immanquablement les régions les plus archaïques de son psychisme, le renvoie au passé et à un imaginaire fantasmatique, traversé de grande littérature et que le roman semble adopter pour sien ; entretient continûment chez lui une forme de nostalgie, qu’il identifie à la beauté et à la pureté, le condamne à traiter les autres femmes comme des sortes d’ersatz, l’empêche de jouir pleinement de son existence, et d’être sensible, par exemple, au charme et à la disponibilité de Louise :
Pour la première fois de sa vie, Frédéric se sentait aimé36 ; et ce plaisir nouveau, qui n’excédait pas l’ordre des sentiments agréables, lui causait comme un gonflement intime ; si bien qu’il écarta les deux bras, en se renversant la tête.
Un gros nuage passait alors sur le ciel.
— Il va du côté de Paris, dit Louise ; vous voudriez le suivre, n’est-ce pas ?
— Moi ! pourquoi ?
— Qui sait ?
Et, le fouillant d’un regard aigu :
— Peut-être que vous avez là-bas… (elle chercha le mot) quelque affection.
— Eh ! je n’ai pas d’affection !
— Bien sûr ?
— Mais oui, mademoiselle, bien sûr !
En moins d’un an, il s’était fait dans la jeune fille une transformation extraordinaire qui étonnait Frédéric. Après une minute de silence, il ajouta :
— Nous devrions nous tutoyer comme autrefois ; voulez-vous ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que !
Il insistait. Elle répondit, en baissant la tête :
— Je n’ose pas (p. 377) !
56Frédéric regarde les nuages, et ment, dans le même mouvement – en dépit de tout ce que la vie lui offre actuellement de possibilités concrètes d’être heureux. Il est ce personnage – d’un genre nouveau – qui rate sa vie amoureuse bien qu’il s’attire sans beaucoup d’effort l’amour des femmes. Il est à la fois trop peu fautif et trop peu estimable pour être tragique. Son histoire n’est pas à proprement parler celle de l’échec d’un amour. Ce n’est pas non plus l’histoire d’une mésaventure. C’est plutôt, à partir du motif œdipien, qui y perdure comme une emprise, une suite d’erreurs, d’idées inadéquates, de tendances néfastes, apparues dans un milieu et dans un temps qui, tels que nous les présente le livre, les favorisent toutes.
Notes de bas de page
1 Il se fait souffler cette femme par son plus ancien ami, Deslauriers, qui l’épouse pour son argent, puis la perd.
2 « Jamais je ne me marierai ! » (p. 401).
3 Entre autres exemples, « Elle » (« la », « lui »), p. 47, 69, 75, 107, 115, 143, 468, 596 ; « sa », p. 607.
4 Frédéric évoque lui-même cet aspect de sa vie personnelle à Mme Arnoux (p. 405).
5 « L’enfant, dont les yeux roulaient des larmes, venait de s’éveiller ; elle la prit sur ses genoux. “Mademoiselle n’était pas sage, quoiqu’elle eût sept ans bientôt ; sa mère ne l’aimerait plus ; on lui pardonnait trop ses caprices”. Et Frédéric se réjouissait d’entendre ces choses, comme s’il eût fait une découverte, une acquisition » (p. 48).
6 Mais sur lequel il fantasme immédiatement : « Elle avait dû, bien des fois, au milieu de la mer, durant les soirs humides, en envelopper sa taille, s’en couvrir les pieds, dormir dedans ! »
7 « Leurs yeux se rencontrèrent » (p. 49). Voir l’ouvrage de Jean Rousset, Leurs yeux se rencontrèrent. La scène de première vue dans le roman, Paris, José Corti, 1981.
8 Un peu plus loin elle reproche à son mari de gâter l’enfant (p. 50).
9 Il donne au musicien un louis d’or, poussé par « une pensée de bénédiction où il l’[associe] » (p. 50). Le mot « apparition » était déjà connoté.
10 Frédéric se passionne pour ce personnage (p. 62) ; et, p. 618, au cours de sa dernière conversation avec Mme Arnoux, il déclare le comprendre.
11 Et p. 406, au moment des amours d’Auteuil : « Elle l’appelait “Frédéric”, il l’appelait “Marie”, adorant ce nom-là, fait exprès, disait-il, pour être soupiré dans l’extase, et qui semblait contenir des nuages d’encens, des jonchées de roses. » Faut-il rappeler que Marie est le nom de la mère du Christ ?
12 Rappelons que Frédéric n’a pas connu son père. Je renvoie à nouveau aux p. 44-45. Et, p. 114-115 : « Il lui montra l’art de reconnaître les vins, à brûler le punch, à faire des salmis de bécasses ; Frédéric suivait docilement ses conseils. » Ajoutons les affaires, les dépenses, l’art, les cigares, la politique (c’est un républicain), la polémique, la conversation et bien sûr le sexe : Arnoux propose à Frédéric un programme relativement complet de formation. M. Dambreuse est l’autre mentor, centré sur les choses sérieuses : la carrière, c’est-à-dire l’obtention des places, le capital, la politique, l’industrie, le grand monde.
13 Voir p. 54, après ses premières observations, déjà riches d’enseignements : « Leur maison devait être amusante, Arnoux lui plaisait d’ailleurs […] »
14 Sur un mode ironique, expliquant qu’« [Arnoux] est trop bon père de famille pour vivre tout seul ».
15 La scène de l’Alhambra, prodrome à la scène du bal chez Rosanette, est capitale dans la formation de l’imaginaire sexuel de Frédéric : il y voit son ami Deslauriers draguer différentes femmes qui se présentent (p. 138), Arnoux embrassé par la Vatnaz, qui lui tient les deux oreilles (p. 140), Martinon sortant avec une vieille femme riche, dont il est le gigolo (p. 142), Hussonnet avec une fille qui l’appelle « mon petit chat » (p. 142). Dans la Recherche, qui doit tant à L’Éducation, Proust place Marcel dans une situation comparable, mais face à des comportements homosexuels.
16 P. 271, Flaubert le montre jouant avec son fils comme Henri IV, le vert galant.
17 Deslauriers joue auprès de Frédéric ce même rôle « paternel » ou plus précisément paternaliste, en l’appelant « Mademoiselle » (p. 122), ou « petite fille » (p. 235), en lui faisant la démonstration de sa propre absence d’inhibition avec une inconnue (p. 144), en tentant d’obtenir de lui de l’argent par l’intimidation (p. 251).
18 Le désir de Frédéric se réalise partiellement, dans un autre volet de sa vie sentimentale, lorsque meurt M. Dambreuse. De façon assez invraisemblable, c’est lui qui se charge des dispositions relatives à l’enterrement, et même à l’achat de la concession au Père-Lachaise. Il prend soin de l’enterrer pour le plus longtemps possible : « Était-ce une concession mi-séculaire ou perpétuelle ? / — Oh ! perpétuelle ! dit Frédéric » (p. 559).
19 P. 275, Arnoux avait déjà testé la sensibilité de son jeune ami sur ce point précis : « il prodiguait les révélations, avec l’étourderie de ces gens qui étalent leurs trésors dans les auberges. »
20 Même partage d’une femme entre Dambreuse et Martinon, le banquier n’ignorant rien du flirt (et sans doute de l’adultère) de sa femme avec le jeune homme (« Ma femme, vous savez bien », lui dit-il en souriant, « n’aime pas que ma nièce vienne avec vous », p. 472). Il a trouvé cette solution remarquable d’offrir sa fille (qu’il appelle sa nièce) et une dot fort intéressante au jeune ambitieux, à condition qu’il lui laisse sa femme, laquelle se rabat alors sur Frédéric.
21 Voir aussi, p. 133-134 : « Les prostituées qu’il rencontrait aux feux du gaz, les cantatrices poussant leurs roulades, les écuyères sur leurs chevaux au galop, les bourgeoises à pied, les grisettes à leur fenêtre, toutes les femmes lui rappelaient celle-là, par des similitudes ou par des contrastes violents. »
22 Comme l’exprime bien George Sand, dans l’article qu’elle consacre au roman à sa sortie : Frédéric conçoit son idéal mais ne le saisit jamais (texte cité en annexe).
23 « […] sous le dernier volant de sa robe, son pied passait dans une mince bottine en soie, de couleur marron ; la tente de coutil formait un large dais sur sa tête, et les petits glands rouges de la bordure tremblaient à la brise, perpétuellement » (p. 53).
24 L’épisode de la Turque signifie la même chose. Frédéric perd le contrôle de lui-même notamment sous l’effet de sa surexcitation : « Mais la chaleur qu’il faisait, l’appréhension de l’inconnu, une espèce de remords, et jusqu’au plaisir de voir, d’un seul coup d’œil, tant de femmes à sa disposition, l’émurent tellement, qu’il devint très pâle et restait sans avancer, sans rien dire » (p. 626).
25 Dans une scène de la 1re partie, il se sent pénétré par ses regards, et désire en retour la couvrir de baisers (p. 155).
26 La scène de première vue – si « vue » est le mot, car le fait majeur est l’éblouissement – ne marque pas le début de l’histoire du couple, mais de l’amour de Frédéric.
27 « “Il va se marier ! est-ce possible !” / Et un tremblement nerveux la saisit. / “Pourquoi cela ? est-ce que je l’aime ?” / Puis, tout à coup : / “Mais oui, je l’aime !... je l’aime !” » (p. 373-374).
28 La Suisse, rappelons-le, est le pays où les Arnoux vont voyager lorsque Frédéric les rencontre.
29 Même la dernière visite de Mme Arnoux est justifiée, dans le récit, par le remboursement d’une dette.
30 Insistons sur ce fait que ce n’est pas le mari qui rappelle au jeune homme que sa femme lui est interdite, mais elle-même. Mme Arnoux peut être aussi sévère avec Frédéric que le chap. I, 1 nous l’a montrée avec sa fille. Elle peut se rendre coupable auprès de lui du même type de chantage affectif : « Cependant, où serait le mal quand deux pauvres êtres confondraient leur tristesse ? / — Car vous n’êtes pas heureuse non plus ! Oh ! je vous connais, vous n’avez personne qui réponde à vos besoins d’affection, de dévouement ; je ferai tout ce que vous voudrez ! Je ne vous offenserai pas !... je vous le jure. / Et il se laissa tomber sur les genoux, malgré lui, s’affaissant sous un poids intérieur trop lourd. / — Levez-vous, dit-elle, je le veux ! / Et elle lui déclara impérieusement que, s’il n’obéissait pas, il ne la reverrait jamais » (p. 402-403). Il est vrai qu’on ne sait pas sur quel ton elle rétorque à Frédéric, dans la scène de Creil, que « les rêves ne se réalisent pas toujours » (p. 303). On peut y entendre sa propre amertume.
31 « L’autre », naturellement, c’est Arnoux.
32 Mais Frédéric n’est pas danseur, comme Mme Dambreuse lui en fait le reproche.
33 Frédéric éprouve, épisodiquement, un désir du même type pour la Vatnaz (p. 383).
34 Dans la 3e partie, les moments qui signifient au contraire qu’il reste quelque chose de son adolescence dans le comportement de Frédéric sont des moments d’exaltation, notamment motivés par les événements politiques : le discours de gauche retentissant qu’il adresse sous le coup d’un sentiment de révolte aux vieux bourgeois « pourris » au beau milieu du salon Dambreuse (p. 364), le discours politique qu’il rédige et lit à M. Dambreuse et Martinon médusés (Martinon étant le jeune homme qui se vieillit au contraire, qui suit toutes les normes du comportement bourgeois, et qui fait en lui-même la chasse à l’enfance). Nous reviendrons sur ces enjeux au chap. 6.
35 Le narrateur ne laisse aucun doute à ce sujet : « L’idée d’être père, d’ailleurs, lui paraissait grotesque, inadmissible » (p. 531). Frédéric est dégoûté par la vue du bébé qu’il a fait (p. 570). Il ne lui parle pas, ne l’appelle pas par son prénom (dont on n’a pas la confirmation), ne lui donne pas son nom.
36 « Adieu, homme aimé ! », confirme un peu plus tard la Vatnaz (p. 383).
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