L’habit dans la vie consacrée féminine
p. 533-542
Texte intégral
1Cette présentation est tirée d’une étude ethnologique de la vie consacrée féminine1. L’enquête s’est déroulée dans un monastère de l’Ordre de la Vierge Marie, en région parisienne, abritant une quarantaine de contemplatives, c’est-à-dire des femmes cloîtrées, et dans diverses maisons locales de la compagnie des Filles de la Charité, apostoliques que nous rencontrons dans la vie de tous les jours. Cette étude s’insérant dans une perspective de recherche cumulative et comparative, l’insertion de quelques témoignages masculins m’a paru un élément intéressant, afin de percevoir les divergences et/ou les similitudes des pratiques vestimentaires dans la vie religieuse.
2Jusqu’au concile Vatican II, l’habit religieux situe la personne dans la vie consacrée et exprime son désir d’amour absolu pour le Christ. Signe d’engagement, il reflète sa façon de vivre, de penser, de se comporter et d’aimer. Il définit l’appartenance à un Institut, donc son charisme, son langage et tout ce que l’on attend de ce groupe et de ses membres. Mais aujourd’hui, face aux évolutions et aux aléas de la société moderne, qu’en est-il de l’habit religieux ?
3Au XXIe siècle, dans bon nombre de congrégations apostoliques, l’habit tend à disparaître à l’encontre du monachisme qui perpétue cette inféodation corporelle. Dans ce style de vie, il devient accessoire de clôture afin de mieux marquer, d’une part la scission avec le monde profane, et d’autre part l’engagement dans la sphère du sacré. À ce propos, Georges Vigarello précise : « L’habit est ici le symbole d’une totale disparité sociale2. » Pour nous laïcs, c’est en effet le premier signe distinctif de la consécration à Dieu. François de Sales employait le terme d’« enseigne », attribution qui confirme son utilité « signaler au public ».
L’habit des contemplatives
4Dans le monachisme, l’habit évolue en symbiose avec le cheminement de la profession, qui se déroule par les étapes suivantes : postulante, novice, professe temporaire puis professe perpétuelle. Pour une jeune femme, le fait d’être voilée et habillée en postulante définit irrémédiablement une modification ostensible de l’identité et l’accession à une vie nouvelle. La postulante porte une robe de couleur grise coupée sous le genou et retenue à la taille par une simple ceinture confectionnée dans la même étoffe. Le voile blanc est posé à même les cheveux et à l’instar des autres sœurs, elle porte des collants et des chaussures noirs (fig. 1). Cette tenue, distincte de l’habit final, la situe, vis-à-vis de la communauté, dans une période de marge où vont se dérouler de longues et solides étapes initiatiques.

Fig. 1. – Une postulante de l’Ordre de la Vierge Marie, 2008. Photo R. Haillotte.
5Au terme de six mois, si la postulante confirme son choix, par le cérémonial de la « prise d’habit », elle prend le statut de novice. C’est en fait la véritable première étape de la vie religieuse, puisque le terme « noviciat » veut littéralement dire « vie nouvelle ». Une jeune postulante me projetait sa future prise d’habit par ces exclamations : « Ah ! Je suis impatiente ! Ah ! Je trépigne ! » Bien qu’elle revête la longue robe de teinte grise, symbole de pénitence, le scapulaire rouge vif qui rappelle la Passion du Christ, la ceinture en corde, comportant dix nœuds (figurant les dix vertus et plaisirs de Marie), le chapelet en buis, la guimpe et le voile blancs, l’absence de certains éléments marqueurs ne la consacre cependant pas pleinement (fig. 2). Jusqu’aux années 1970, pour la prise d’habit, la postulante était conduite à la chapelle par le célébrant, parée comme une mariée, c’est-à-dire avec une robe nuptiale agrémentée d’un voile et les apparentés revêtaient leurs vêtements de cérémonie (fig. 3). Cette représentation d’épousailles signifiait, à tous, son intention de s’unir à Jésus-Christ.
6La jeune sœur devient novice pour une durée de deux ans au terme desquels elle prononcera ses vœux temporaires. Au cours de ce nouveau cérémonial, un élément supplémentaire va notifier cette nouvelle étape. La mère supérieure ou la maîtresse des novices l’enveloppe du manteau blanc, vêtement spécifique pour suivre l’Eucharistie, attestant que la professe temporaire revêt le Christ tout en le servant. Autrefois, lors du baptême ou de la profession de foi, les fidèles endossaient un vêtement blanc manifestant cette communion avec Dieu.
7Au bout de trois ans, la professe temporaire concrétise son union divine par le rituel de la profession perpétuelle. Au cours du cérémonial, parée de son manteau blanc et d’un nouveau signe d’agrégation, la médaille d’argent de la Vierge Marie suspendue par un large ruban bleu ciel, le célébrant, prêtre ou évêque, passe l’anneau nuptial à l’annulaire gauche de la contemplative. La mère supérieure et la maîtresse des novices lui ôtent le voile blanc pour le remplacer par le voile noir, voile de deuil que Marie aurait porté après la mort de son fils, qui représente le signe extérieur d’une complète appartenance à l’Ordre (fig. 4). La professe est encadrée, protégée au cours de ce laps de temps où elle se retrouve non voilée. Cette séquence se déroule de manière furtive afin que nul ne l’aperçoive en état de transition. La complétude de l’habit atteste une pseudo-parenté, dans le cas présent, l’affiliation à la communauté et l’alliance avec le Seigneur.

Fig. 2. – Une novice de l’Ordre de la Vierge Marie, 2008. Photo Ordre de la Vierge Marie.

Fig. 3. – Prise d’habit dans l’Ordre de la Vierge Marie avant le concile de Vatican II.
8Jamais sans doute, le vêtement n’aura autant d’importance que dans le monachisme, où la méticulosité des symboles est mise en exergue et où des rappels constants de la Vierge et du Christ sont centrés sur le choix d’une teinte ou d’une forme. Jusqu’au Concile, bon nombre d’habits religieux sont réalisés dans une coupe en forme de croix. L’habit concourt donc, d’une part à une dilution communautaire et d’autre part à un dispositif d’approche plus intimiste avec le Seigneur. Il symbolise la pauvreté et le refus du plaisir sous bien des formes, plus concrètement le renoncement à une alliance corporelle au profit d’une alliance spirituelle.
9L’habit est la preuve visuelle de l’agrégation spirituelle de ces femmes à l’Institut ; par lui, elles ressentent cette dépendance, ce qui ne signifie pas qu’elles sont insensibles à l’attrait – mais aussi parfois au rejet – que l’habit peut susciter. Au moment où Bernadette Soubirous cherchait à réaliser sa vocation religieuse, elle n’hésita pas à écarter les avances de deux ordres dont le costume lui déplaisait :
« Je ne veux pas de ce tunnel, dit-elle aux sœurs de la Croix qui voulaient la coiffer de leur cornette. Et après que les sœurs de saint Vincent de Paul l’eurent revêtue de leur costume, elle confia : Ces religieuses m’ont essayé leur costume mais je ne me sens pas du tout attirée. Son amie lui répond : Ah, ça va te donner la vocation Bernadette – Oh ! non ! bien au contraire3 ! »

Fig. 4. – Une professe perpétuelle de l’Ordre de la Vierge Marie, 2008. Photo Ordre de la Vierge Marie.
10Parallèlement, le vêtement gouverne le corps et lui dicte un maintien. Il influence le déplacement corporel et induit une certaine manière de se tenir qui, par le port de la robe, sera davantage marquée chez les hommes. Un moine bénédictin constate :
« On doit réapprendre à marcher, à monter des escaliers, à faire des tas de choses quand on a une robe longue. Il y a des tas de choses qui ne sont pas commodes à faire, mais avec un peu de temps et d’habitude, on arrive à sauter des marches. On ne marche pas de la même manière avec une robe qu’avec un jean. L’habit, ça m’a plutôt surpris, on m’a pris en photo, il y a un peu quelque chose d’irréversible. »
11C’est donc un marquage qui paraît s’imprimer bien au-delà de l’apparence. Les religieux confient aussi des anecdotes :
« Ca dépend où l’on va, mais en France, les gens sont très sensibles. Quelques gens viennent vous dire des compliments. Ah, mon père au moins vous avez gardé l’habit. L’habit attire les gens dans la détresse, mais aussi les déséquilibrés. Les gens dans la détresse peuvent vous confier des tas de choses, donc il faut s’arrêter. Et puis les gens déséquilibrés, il y a des gens qui vous agressent verbalement. »
12L’habit codifie donc des comportements de la part de la personne qui le porte mais aussi des personnes qui le remarquent. S’il instaure un rapprochement, comme un lien avec Dieu, il peut néanmoins instituer un rejet, la personne représentant à elle seule, l’institution Église. Extrait de son groupe, le membre n’en demeure pas moins son prolongement.
13Pour certains hommes, la prise d’habit peut être ressentie comme un choc psychologique et certains d’entre eux doivent vivre non seulement avec un nouveau vêtement mais parfois avec un nouveau visage :
« Pour certains, c’est un rayon de bonheur parce qu’ils en ont rêvé toute leur vie de porter cet habit qui représente pour eux tout ce qu’ils ont voulu être. Et pour d’autres, tout en étant heureux d’entrer dans la vie monastique, eh bien c’est quand même un petit traumatisme d’être engoncé dans un habit un peu différent, de ne plus avoir de cheveux longs et que tout d’un coup, on se trouve avec le crâne comme quand on était gamin, les oreilles décollées. »
Évolutions de l’habit des apostoliques
14De nos jours, dans la vie apostolique, sous l’impulsion de la vie moderne, bien souvent l’habit ne fait plus partie du paysage familier. Avant de développer cette entorse vestimentaire, il nous faut revenir dans les premiers temps des fondations, où les sœurs gardaient leurs habits civils reflétant leur appartenance régionale. Au XIXe siècle, les Petites Sœurs des Pauvres « portent le bonnet des femmes du peuple, une coiffe ronde attachée par un ruban sous le menton. Si elles sortent, elles s’enveloppent de cette grande cape à large capuchon rond […] ; c’était le manteau en usage chez les veuves de Saint Servan4 ». Au XVIIe siècle, les Filles de la Charité
« […] portaient une robe en serge grise, un collet et un toquois de toile blanche enserrant la tête et cachant les cheveux. Les femmes des environs de la capitale n’étaient pas vêtues autrement. En recevant des premières postulantes, presque toute de banlieue parisienne, saint Vincent leur avait laissé leur habit ; et cet habit était devenu, pour raison d’uniformité, celui des filles qui venaient d’autres régions5 ».
15Pour se protéger des intempéries, certaines filles obtiennent de saint Vincent l’approbation de porter une cornette en toile blanche, en usage à cette époque – avant 1685 – dans la classe populaire. En 1685, une circulaire la rend obligatoire. La cornette est alors différente de celle qui fut mondialement connue ; elle n’a pas encore pris sa forme définitive. Ses extrémités retombaient sur les épaules. Ce fut seulement vers 1750 que les ailes commencèrent à se relever et à se développer et l’usage de l’empois à devenir indispensable (fig. 5).
16L’habit suit le cours de l’histoire. Par prudence et par sécurité, la visibilité du vêtement se gomme à certaines époques hostiles. Au cours de la période de la Terreur, les Filles de la Charité adoptent un habit de circonstance, se drapent d’une cape noire et abandonnent la cornette qu’elles ne reprendront que le 18 mars 1805 avec un habit bleu gris et un rabat en coton blanc croisé sur la poitrine. La coiffe était un double rectangle de lin blanc fortement amidonné qui se positionnait sur un toquois de même ton. Ce dernier emboîtait le crâne et devait ramasser l’ensemble de la chevelure. Par commodité, les sœurs se coupaient les cheveux très courts ou se rasaient. Jusqu’en septembre 1964, par le port de la cornette, les Filles de la Charité symbolisent la « bonne sœur ». Sœur Geneviève, jeune méridionale arrivée dans les années 1950 dans la capitale se souvient de sa première expérience parisienne :
« Les portes du métro se refermèrent précipitamment et le bout de ma cornette resta coincée. Je n’ai pas osé bouger jusqu’à la station suivante. J’avais honte, mais il y avait la presse et je pense que personne ne m’a vue. »

Fig. 5. – Évolution de la coiffe des Filles de la Charité. Collection particulière.
17Les souvenirs affluent :
« Quand on était dans une représentation ou une réunion, il fallait se mettre derrière car on gênait tout le monde. S’il pleuvait ou si on était en vélo moteur, on mettait une housse pour la protéger. »
18Le 24 septembre 1964, dans le monde entier, les Filles de la Charité changent leur coiffe. Les temps modernes minimalisent le vêtement. Ce dernier est devenu trop encombrant dans la pratique quotidienne : « En voiture, nous avions un angle mort. C’était dangereux. Et quand nous étions avec un patronage au cinéma, les gens derrière nous ne voyaient pas », et trop voyant face au courant anti-ecclésiastique : « Moi j’ai déjà entendu, il y a trente ans de cela : Hé la frangine ! Moi aussi je vais m’amener avec mon drapeau rouge ! »
19Des choix s’imposent face aux directives laïques : « Je devais choisir. Aller à Garches auprès des enfants handicapés ou garder l’habit. » La cornette est déposée et laisse place à un voile bleu marine qu’elles appliquent sur un bandeau dans lequel se glisse un rectangle de plastique d’environ 7 cm sur 3 cm afin d’amorcer une hauteur. Cette armature produisit des inconvénients que certaines sœurs ressentent encore de nos jours. En effet, le frottement continu de ce corps étranger sur le cuir chevelu dégarnit le crâne, et par cette usure, les cheveux ne repoussent plus à cet endroit précis. Pour camoufler cette calvitie, ces femmes sont donc dans l’obligation de porter l’habit afin de se parer du voile. À la suite des évolutions conciliaires, l’habit s’adapte de nouveau à l’histoire et se simplifie. Dix ans plus tard, le 20 septembre 1974, un simple voile bleu marine prend la relève. Un ourlet libre permet de glisser un fin serre-tête afin de maintenir le voile sur la tête. La robe à manches longues et de mêmes tons se raccourcit sous le genou, diminue son ampleur et se porte près du corps. Une fine ceinture de la même étoffe souligne la taille. La robe est légèrement échancrée en V et laisse apparaître un sous-pull blanc en fil d’Écosse surmonté d’un collet qui est censé rappeler la guimpe. C’est l’« habit classique ». Les sœurs peuvent aussi opter pour l’« habit modifié » que portent les sœurs du séminaire. Il est composé d’une jupe, d’un pull bleu marine et d’un chemisier ou polo bleu ciel. Le port du voile n’est pas obligatoire, excepté pour les sœurs du séminaire.
20Les femmes de « terrain » arpentant les cités défavorisées ou fréquentant les quartiers dits « chauds » de Paris pour s’entretenir avec les prostituées préfèrent opter pour l’habit civil, plus apte à se mouvoir dans une société multiethnique, donc moins susceptible de heurter le contexte environnant. En juin 2000, on a pu lire dans Le Figaro :
« Une religieuse a semé le trouble en début de semaine […]. Convoquée par le rectorat pour faire passer les épreuves orales du baccalauréat en bureautique, cette enseignante d’un établissement privé sous contrat s’est présentée en habit : robe noire et voile. De quoi émouvoir plusieurs enseignants de l’établissement qui ont lancé une pétition, le SNES (syndicat majoritaire du second degré) ayant, de son côté, rédigé un communiqué dénonçant un “nouveau manquement à la laïcité”6. »
21Sur leur dire, les problèmes ou les difficultés rencontrés sur le terrain s’amenuiseraient, grâce à l’habit civil qui établirait une meilleure complicité féminine :
« Une femme laïque me racontait tous ses problèmes avec son mari et, au bout du compte, elle m’a dit : Oh, vous, ma sœur vous comprenez bien ça. Si j’avais eu le costume, elle ne m’aurait pas raconté tout ça. Les femmes prostituées ne me diraient pas tout ce qu’elles me disent. Pour parler de femme à femme, je suis absolument certaine qu’elles ne me le diraient pas en costume. »
22Véritable paradoxe, les religieuses reçoivent des confidences et pourtant elles ne confessent pas. L’habit religieux confère donc une connotation sacramentelle et instaure chez les laïcs une attitude différente, fonction du genre, masculin ou féminin qui le porte. Chez les prêtres, la soutane ou le clergyman7 facilite les confidences humaines lors des confessions, mais inversement chez les religieuses, le symbolisme du détail peut afficher et instituer une supériorité spirituelle et de ce fait établir une prise de distance par rapport aux problèmes affectifs ou charnels. Pour les Filles de la Charité, la mission et les relations avec le monde extérieur dictent leur tenue vestimentaire. Face à une société qui se déchristianise, à un univers social, culturel ou religieux déficient ou antagoniste, l’habit apostolique peut perdre toute signification ou pire engendrer une gêne. De plus, les visites d’une sœur en habit peuvent représenter une difficulté vis-à-vis du voisinage. On préfère les recevoir de façon anonyme, la fréquentation ecclésiastique n’étant pas toujours bien perçue dans certains milieux sociaux.
23En civil, les Filles de la Charité sont, néanmoins, tenues de porter un habit discret et de couleur sobre. Elles ne doivent en aucun cas, sombrer dans les apparences mondaines. Une responsable remarque :
« Il y a des sœurs très dignes habillées en civil, mais il y en a qui risquent de moins bien se tenir, elles imitent trop le monde. Certaines portent toutes les couleurs ou bien sont en pantalon. Non, il faut être digne. »
24De nos jours, certaines apostoliques portent le pantalon ou le jean. Elles vont chez le coiffeur pour une coupe, une permanente ou un reflet sur les cheveux. Quelques-unes se poudrent ou déposent un léger soupçon de rose sur leurs lèvres. La simplicité et la coquetterie sont souvent évoquées. Cependant, pour un regard expert, leur visibilité semble, néanmoins, persister. Le comportement, les manières, la façon de se vêtir continuent de s’inscrire sur les acteurs. L’habit religieux déposé, le vêtement civil n’en demeure pas moins sobre et choisi dans des teintes sombres se déclinant dans les bleu marine, les gris ou dans divers tons de brun. Quelquefois, seul un chemisier blanc, bleu ciel ou rose apporte une petite note de gaîté. Le refus de porter des étoffes fluides, vaporeuses ou transparentes, signifie à tous leur condition d’épouse du Seigneur.
25Enjeu dualiste, le port de l’habit demeure un sujet controversé et parfois, sources de polémiques, puisque certaines préfèrent le conserver comme pour noter une signification sociale et/ou une démarcation de la vie profane. « Nous sommes dans le monde, mais nous ne sommes pas du monde. » Pour les adeptes, l’habit fait partie de leur vie et de leur vocation.
26Pour d’autres sœurs, l’habit représente un souvenir nostalgique, peut-être leur jeunesse, aussi en parlent-elles comme le feraient des femmes de leur toilette d’une époque révolue :
« Le costume me plaisait. Tout d’abord c’était un très beau drap bleu très particulier, ni marine, ni nuit, un peu un bleu soldat. Ce genre de bleu un peu éteint. Droit devant, très plissé derrière, je ne sais combien de mètres on avait là-dedans. Et ces larges manches que la mode a repris. Je trouvais que c’était très seyant. Ensuite ce blanc. Et puis, cette cornette m’a plu. Je trouvais que c’était très pur des ailes. J’ai beaucoup, beaucoup aimé. Et quand j’ai dû quitter la cornette, ça m’a coûté. J’aimais la cornette, je trouvais que c’était un emblème, et si vous voulez c’était devenu l’emblème de la charité. Au moment où l’on a changé de costume, aux États-Unis on a presque cru qu’il y aurait une scission, parce que là-bas en plus, c’était l’image de la France. L’habit et la cornette représentaient vraiment quelque chose. »
27Cet emblème représentait un élément concret auquel ces femmes pouvaient s’identifier et de ce fait fortifier leur identité familiale. Aujourd’hui, pour certaines femmes, l’habit ne représente ni la véritable attache institutionnelle, ni l’élément porteur pour atteindre les hautes sphères de la transcendance. Ce renoncement au processus d’unicité vestimentaire atteste le refus d’ensevelir non seulement leur corps, mais également leur moi intime qui risquerait de compromettre les contacts et relations avec le monde ambiant. De plus, de nos jours, l’habit de la Fille de la Charité n’étant plus aussi spécifique et s’apparentant à celui d’autres instituts, paraît un élément perturbateur puisque les sœurs ne s’identifient plus entre elles.
*
28Chez les contemplatives, la robe, le manteau et le scapulaire sont brûlés lorsqu’ils sont abîmés. Vêtements consacrés, ils ne doivent pas être associés aux déchets et nécessitent une mise à distance afin de ne pas être contaminés. Cependant, bon nombre d’instituts ne s’adonnent pas à cette pratique. Chez les Filles de la Charité, lorsque je m’enquis du destin des cornettes, il me fut répondu : « On les a jetées, c’était des bouts de chiffon. » La classification du vêtement est en fait dictée par le style de vie post-conciliaire. Les apostoliques ayant, pour la plupart, déposé l’habit par obligation sociétaire ne peuvent pas évoquer l’abandon d’un élément sacré à l’encontre des contemplatives qui ont dû le conserver. Les signes distinctifs s’étant dilués, indirectement, le modernisme a donc délimité et restructuré la frontière entre la sphère du sacré et celle du profane et, de nos jours, porter l’habit n’apparaît concevable que derrière des murs. S’adapter à la modernité, par le biais du vêtement, imposerait donc une mobilité du sacré.
Notes de bas de page
1 Roth-Haillotte R., La vie religieuse. Entre passion et désordres, Golias, 2008.
2 Vigarello G., Le propre et le sale, Seuil, 1985, p. 64.
3 Laurentin R., Vie de Bernadette, Desclée de Brouwer, 1978, p. 135-136.
4 Milcent P., Jeanne Jugan. Humble pour aimer, Le Centurion, 1987, p. 87.
5 Coste P., Le grand saint du siècle, Monsieur Vincent, Desclée de Brouwer, 1931, p. 392.
6 Le Figaro, 10 juin 2000.
7 Depuis 1963, le clergyman est un complet, veston noir ou gris, avec une petite croix au revers qui ouvre sur une chemise foncée, munie d’un col romain blanc.
Auteur
-
Roselyne Roth-Haillotte
Anthropologue, chargée de cours, université Paris X
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