Des indices à l’épreuve : l’exhumation du corps d’Étienne Cabet, l’homme mort deux fois (1856-1857)
p. 55-72
Texte intégral
1Mai 1856, États-Unis d’Amérique, État d’Illinois, ville de Nauvoo, une crise secoue la colonie de communistes français, installée aux États-Unis depuis mars 1848. Étienne Cabet1, fondateur et président de la communauté icarienne de l’Illinois, avait réformé les conditions d’admission en Icarie. En 1848, 600 francs étaient nécessaires pour devenir Icarien. Mais la crise économique oblige les Icariens à accepter toutes les demandes d’adhésion pour 400 puis 300 francs seulement d’apport. De plus, depuis la loi du 5 avril 18502, cet apport était devenu récupérable en cas de départ, ce qui n’était pas le cas auparavant. Cette iniquité de traitement était impensable en Icarie, pays de justice sociale et d’égalité absolue. Elle provoque alors une scission dans la colonie entre « la nouvelle aristocratie3 » et les premiers arrivants. Le paroxysme de la crise, a lieu dans la nuit du 12 au 13 mai 1856. Six années de souffrance explosent enfin. Ils vivent une déflagration. Lors de l’assemblée générale icarienne, les langues se délient et les corps s’expriment. L’intolérable changement de la constitution icarienne se transforme alors en violence verbale contre Cabet. En Icarie littéraire, la violence n’existe pas. Les hommes sont parfaits. Les Icariens réels, encore sous le joug d’un dogme en lequel ils croyaient, souffrent alors d’autant plus de culpabilité. Les mots de la haine ont saccagé Étienne Cabet. C’est une mise à mort de l’esprit et du corps d’Icarie que le fondateur incarnait. Les mots sont des attributs incorporels dits par le corps et ils ont un impact sur le corps de l’autre, en même temps, instrument de réception. La violence du langage n’est pas seulement due au timbre aigu, au cri qui la transmet. Leur sens a le pouvoir de menacer l’intégrité psychosociale. La violence de la « Nuit Mémorable4 » n’est pas seulement un outil, elle est avant tout un symptôme de désorganisation au sein de la colonie. Ce violent conflit qui s’inscrit dans les canaux institutionnels d’Icarie, est là, en tant qu’agent de conflit mais est aussi un instrument d’intégration pour les rebelles. Pour certains, la violence a fait relâcher la tension, a été une catharsis collective. Pour le fondateur, elle a été fatale.
Corps social contre corps humain : de la violence des intentions au saccage moral ? « Nuit mémorable », 12-13 mai 1856
2Des prémisses de révolution au sein de la colonie icarienne ont lieu dès le 3 février 1856. Un écriteau avec l’inscription : « fidélité à la constitution » est placé dans le réfectoire. Une fête commémorative5 a lieu mais les toasts portés durant le banquet sont sans résultat : ni enthousiasme, ni fraternité. Le bipartisme est bien présent. Le 17 février 1856, 57 Icariens désertent Icarie. Une séparation est envisagée, y compris avec l’organe central de Paris. Le 23 février 1856, Cabet propose un divorce par consentement mutuel. Une partie reste à Nauvoo, en Illinois, et l’autre part dans l’Iowa. Mais cette proposition est ajournée. Le lendemain, Favard propose à Cabet de se retirer définitivement d’Icarie. Il n’est plus indispensable. Il recevra : « […] à New York, à Londres, ou à Paris, 1 000 ou 2 000 $ de pension […]6. » Les opposants lui dénient le titre de fondateur d’Icarie car il a fait preuve d’injustice. Les Icariens de l’opposition ne se sentent plus aimés par le Père vénéré mais abandonnés et trahis.
3En mars, la situation se cristallise, un retour en arrière est impossible. Le 3 mai, Cabet publie Toute la Vérité7, une brochure pleine d’empathie, dans laquelle il vante sa vie d’abnégation et son désintéressement. Mais rien n’y fait. Une mutinerie est en marche. Cabet déclare alors Icarie « […] en état de guerre, de guerre à mort […]8 ». Mais le fondateur refuse l’idée d’abandonner sa mission : « Ce n’est pas moi qui fais la guerre […] mais comme il ne m’est pas permis d’abandonner les membres qui me sont restés fidèles ainsi qu’aux principes, comme c’est pour moi une question de devoir et d’honneur de conserver Icarie, non seulement pour les vrais Icariens d’Amérique, mais aussi pour les Icariens de France et du Monde, j’accepte la guerre […]9. » Du côté de l’opposition aussi, les hostilités sont ouvertes : « C’était la Guerre, la Guerre ouverte, la Guerre déclarée, la Guerre à mort10 ! ! ! ! »
4Le 12 mai 1856, à 19 heures 30, s’ouvre la séance de l’assemblée générale icarienne. 118 membres sont présents. Cabet préside. Ses détracteurs n’ont qu’une intention : le destituer définitivement de son poste. Les discussions sont houleuses et Cabet a des difficultés à prendre la parole. On ne lui en laisse pas le temps. Dans la salle, il entend une voix le traiter de : « Criminel […] de vieux roué11 ! » L’opposant Mourot déclare alors sans ambages : « Je déclare que le citoyen Cabet n’est plus le Président de la Communauté Icarienne […] je propose sa destitution12. » Cabet proteste, il y a viol de la constitution, il se fait encore aussitôt insulter. Il n’est plus pris au sérieux. L’opposition ne cède sur rien. Mercadier et Vogel soutiennent Cabet contre Therme, Katz, Favart et Prudent qui réclament sa destitution immédiate. Les opposants accusent Cabet de menacer la communauté.
5Depuis 1848, le discours icarien, est devenu plus autonome. Il s’est alors retourné contre le fondateur. À un dissident qui désirait quitter la communauté, un Icarien avait rétorqué : « Tu es bien bête de désespérer, il ne vivra pas toujours13 ! » Les rebelles parient désormais sur sa mort pour la survie de la communauté.
6Cabet n’a jamais subi de violences physiques de la part des Icariens, même lors des bagarres générales, tristement célèbres de Nauvoo. Mais le respect dû au fondateur est définitivement bafoué. Pour la première fois, sa mort est évoquée en tant que libération pour la colonie. Les dissidents icariens sont des anciens des barricades. Ces héros connaissent la violence. Ils font peur à Cabet, qui presque aveugle depuis une quinzaine d’années, n’a jamais, contrairement à son auto-hagiographie, eu une arme à la main. L’opposition est déçue d’un homme en lequel elle croyait. En 1855, Cabet avait déjà fait une attaque de paralysie suite à de longues explications sur le règlement de la communauté, lors d’une assemblée générale. Son corps avait déjà parlé. Mais cette nuit-là, l’opposition a radicalisé sa position au point d’ignorer la pitié. Cabet pensait : « Que l’on m’assassine […]14. » Il sera exaucé.
7À 2 heures du matin, l’assemblée discute encore. Cabet est épuisé. Le tumulte continue. Cabet hurle pour se faire entendre. La salle est en délire. Cabet veut se retirer, son esprit est présent mais son corps le lâche. Mercadier, un Icarien fidèle à Cabet, évoque les problèmes de santé du fondateur, qui a 68 ans. L’opposition se moque de son âge. Il comprend alors que « […] sa mort ferait mieux l’affaire que sa destitution […]15 ». Puis la rumeur s’empare de l’opinion. Des réunions secrètes auraient lieu entre dissidents. Favard raille le paternalisme de Cabet, il le traite de maître absolu et le ridiculise en l’appelant « papa16 ». Cabet a perdu son titre de « Père Vénéré ». Il est désacralisé. Pour les fidèles, c’est une tentative de parricide moral. Ce sont les opposants qui méritent la peine capitale. L’intention de cette montée de violence est l’exclusion définitive de Cabet, par la mort physique s’il le faut. On l’insulte toujours et encore : « Criminel ! avocat gascon ! chicaneur ! coquin ! menteur ! tartuffe17 ! » En effet, « depuis le 15 décembre jusqu’au 2 février, cette guerre se fit en paroles […]18 ». Le débat fait place aux hurlements. Cabet agite la sonnette pour parler. Personne ne l’écoute. Il veut parler une dernière fois et faille s’étouffer. Des femmes s’évanouissent. Mercadier insiste. Cabet est trop fatigué. Il faut remettre cette assemblée générale au lendemain. Les opposants résistent. Ils refusent tout ajournement. Cabet répond alors : « Jusqu’à ma mort je resterai à mon poste et je défendrai Icarie19 ! »
8L’opposition ravive alors le débat : « Canaille ! calomniateur ! escroc ! enragé ! Nicolas ! » On lui reproche implicitement son procès de 1849 à 1851. Il a été acquitté mais est maculé de cette accusation d’escroquerie. Le ton monte encore. Les comportements changent. Morel menace Mercadier, qui défendait Cabet, d’un coup de poing et lui crache dans l’oreille. Puis Cabet en personne est menacé : « La fermentation augmente toujours. Le cit. Guérin gesticule, s’efforce de franchir les tables en luttant contre ses amis, qui parviennent à peine à le retenir. Le cit. Cotteron quitte précipitamment son banc et est également retenu avec peine ; Gérard jeune va tirer le cit. Leroy par le pied ; le désordre parvient à une violence extrême. […] L’agitation est à son comble ; plusieurs personnes quittent violemment leur place ; des femmes vont se placer près de leurs parents […]20. » Les histoires d’adultère dans la colonie refont surface. Les hommes se battent. Les femmes sortent de la salle.
9Finalement, Cabet désire se retirer. Les opposants l’en empêchent. Ils ne veulent pas non plus ajourner la séance. Ils veulent qu’elle se termine à 10 heures du matin. Guérin hurle : « Nous resterons ici 8 jours et 8 nuits s’il le faut ! » « Votre idole ! », dit Montaldo en s’adressant aux défenseurs de Cabet : « Votre idole, nous le clouerons à sa place 15 jours ! Nous l’y ferons dessécher ! ! Nous l’y ferons mourir21 ! ! ! » Cette fois, un opposant menace explicitement le fondateur de mort. Le tumulte redouble.
10La nuit a favorisé cette exaltation verbale. Au petit matin, les esprits les plus échauffés finissent par se calmer momentanément. La séance est enfin levée à 5 heures 30. Mercadier accompagne Cabet, épuisé, jusqu’à son lit. Il lui décerne « la palme du martyr moral22 ». Les opposants étaient les plus croyants. Ils sont, lors de cette nuit mémorable, les plus violents car les plus déçus.

11Après tant d’insultes et de brutalité, les opinions se sont définitivement radicalisées et la haine de l’autre s’est installée. Dans la communauté, les mutations de poste se font désormais dans la violence. Lors de sa nouvelle affectation, l’institutrice se fait traîner par les cheveux, reçoit un coup de genou dans les reins, devant ses élèves. Les enfants hurlent. L’ambiance est devenue délétère. La menace d’une nouvelle saint Barthélemy plane. Le Courrier des États-Unis du 13 août 1856, relate la rumeur qu’un massacre général va avoir lieu chez les Français. Désormais Cabet a sept gardes du corps. À sa fenêtre, il regarde l’opposant Gérard se faire étrangler23. Icarie est devenue le cas social de Nauvoo. Tous les jours, le sheriffva leur rendre visite. Les Américains sont les premiers spectateurs de cette violence quotidienne24, de ce saccage du rêve et des corps icariens.
12Pour Cabet, c’en est trop. Sa première mort est morale. Il a vu ses enfants se battre. Le 12 août 1856, il quitte la colonie. Le fondateur déménage vers le centre-ville de Nauvoo, à dix minutes de la colonie. Quelques disciples le suivent. Ils fondent alors, dans une maison louée : « la petite Icarie », alors qu’ils rêvaient d’une Icarie internationale. Pour les opposants, Cabet est un déserteur. Lors de l’assemblée générale du 27 septembre 1856 de Nauvoo, l’exclusion définitive de Cabet est prononcée25. À cette nouvelle, la minorité des fidèles, qui était restée, décide de partir. Le fondateur et ses apôtres veulent rebâtir Icarie.
Du saccage de l’esprit au saccage du corps ? 13 octobre – 8 novembre 1856
13Fin septembre, une avant-garde composée de fidèles, avait loué des logements dans la ville de Saint-Louis. L’exclusion officielle de Cabet de la colonie de Nauvoo, proclamée par la majorité de l’assemblée générale, précipite le départ des plus dévoués de cette ville. Le 15 octobre 1856, l’exode vers l’État du Missouri commence. Le 25, 31 octobre et le 6 novembre, un steamboat remonte le Mississippi jusqu’à Saint-Louis. Ils font environ 230 kilomètres pour oublier l’Icarie dégénérée.
14Le 13 octobre 1856, Cabet fait signer un pacte d’alliance à ses fidèles. Il a peur. Il reprend la présidence pour quatre ans et chaque membre ne doit pas quitter la Communauté avant le 3 février 1859. Jusqu’au 3 février 1857, le tabac et le whisky sont formellement interdits. Ses positions se durcissent. Cependant, la question de la restitution de l’apport reste d’actualité. Cette fois encore, fidèle à la loi du 5 avril 185026, la restitution sera « […] continuellement améliorée en faveur des Icariens aujourd’hui présents […]27 ». Il réitère donc l’erreur de faire une Icarie sur mesure pour ne pas avoir à déplorer une Icarie en déshérence.
15Le 6 novembre, le dernier convoi d’Icariens arrive. Pour Cabet, un nouvel exil suit cet exode. Pour certains Icariens, Cabet semble gai28. Pour d’autres, il feint la gaieté29 :
« Les Icariens restés fidèles au Fondateur et aux principes étaient tous arrivés à Saint-Louis le vendredi 6 novembre. Depuis 5 jours, Cabet était dans cette ville. Il paraissait vivement affecté, soit à cause de son départ de la colonie qu’il avait fondée et où il avait espéré réaliser le bonheur de l’homme, soit à cause de l’état un peu désordonné, dans lequel il avait trouvé ses disciples fidèles. Du reste son activité n’avait rien perdu. Le 6, l’arrivée de Nauvoo du troisième et dernier départ, qui était en retard de quelques jours, lui avait procuré une vive satisfaction. Il s’intéressa avec sollicitude à ce que tout le monde fut convenablement logé. Le soir, il mangea avec appétit. Il parcouru à pied un demi mille30 […] dans le trajet, il parla beaucoup et se montra fort gai. Il nous parla d’un médecin, Monsieur Pollac, qu’il avait connu à Paris, en nous disant qu’il était bien heureux d’avoir rencontré un ami. Il raconta quelques bons mots pour nous faire rire et y réussit assez bien. […] Il se mit au lit après avoir dit quelques plaisanteries à ceux qui couchaient dans sa chambre ou dans la chambre voisine31. »
16Il se persuade qu’une clôture cognitive est possible avec l’avènement d’une nouvelle Icarie. Cependant, il pense à la vengeance par l’écriture d’articles dans La Nouvelle Revue Icarienne : « J’imprimerai, j’imprimerai sans cesse, disait-il, je vengerai la cause du peuple, en défendant ma réputation et celle de la communauté32. » Les menaces de mort l’ont blessé. Il se laisse aller à ce qu’il avait reproché à l’opposition, il traite Katz de « Juif Bohémien33 ».
17Le 7 novembre, il ne peut plus feindre le bonheur : « Le lendemain, il se leva vers 6 heures et dit à ceux qui lui demandèrent des nouvelles de sa santé, qu’il avait bien reposé et qu’il avait bien dormi. Son premier soin fut de visiter ses malles et ses papiers […] il conserva la tête penchée et le corps ployé. Vers 7 heures il prit un peu de lait. » Durant son petit-déjeuner, il se met en colère contre une femme qui le sert. Ce genre de comportement est pourtant étranger à Cabet. Il se lève. Il ouvre la porte de son appartement lorsqu’il tombe. Une petite fille crie. Mercadier, Favreau, Mesnier, Ravat accourent. Cette fois, son corps dit l’indicible : « À 8 heures, après avoir descendu un escalier […] il fut atteint d’une crise d’apoplexie compliquée de paralysie. Le côté droit n’était pas paralysé entièrement. Aussi, il tenait avec la main droite la poignée de la porte […] son bras droit supportait tout son corps. Il s’efforçait de se mettre sur ses pieds et de se servir de ses jambes, mais c’était en vain : la paralysie les rendait impropres à tout mouvement34. » Sa main droite reste accrochée à la poignée de la porte de la chambre. Cabet ne se supporte plus mais il peut encore parler. Il est alité et répond au médecin. Il plaisante mais la paralysie le gagne. « À 9 heures, il n’allait pas plus mal. […] il parlait beaucoup et assez distinctement. […] il recommandait de ne pas dire qu’il était malade. […] comme il souffrait peu physiquement, il se faisait peut-être illusion lui-même […] le DR Martin avait ordonné une purge et une friction. À 10 heures sa parole devint plus embarrassée. Le Dr Pollac le trouva fort mal. Il ordonna d’appliquer de compresses d’eau froide sur la tête. Il pratiqua une saignée. Il nous dit en se retirant que le cas était grave. Quoique cette communication ne nous étonna pas, elle nous abîma de douleur. […] la paralysie devenait générale. À midi, il semblait avoir perdu complètement l’usage de ses sens35. » Le médecin Pollac, son ami et le docteur Martin avouent leur impuissance. « Vers le soir, la respiration, encore assez libre, devint de plus en plus difficile et à minuit, elle était très embarrassée : l’agonie commençait36. » Cabet avait rendez-vous avec la mort37.
18Lors de l’Assemblée générale icarienne, une voix paniquée se fit entendre dans la salle. Un Icarien criait apeuré : « Il va s’étouffer38. » Cette fois, il s’étouffe pour de vrai. Un correspondant du Courrier des États-Unis avait écrit que Cabet attirait sur lui le mépris et la haine39. La colonie de Nauvoo avait « […] voulu lui ôter la parole40 ». Il réalise les menaces à son encontre. C’est plus simple que de vivre avec. La violence du langage de mai 1856 est inextricablement liée à la violence physique, somatisée, de sa maladie. Cabet, en tant que fondateur, incorporait Icarie : « […] puisque Icarie n’existe plus, le cit. Cabet n’existe plus lui-même […]41. » Le bipartisme de la colonie lui a coupé le corps en deux. Il était totalement paralysé dans ses actions en Icarie. Il existe en effet, une chaîne analogique42 entre la violence linguistique et physique. Il existe une réelle violence de la littéralité. Le langage meurtrier des sorts43, des formules magiques, a tué Cabet. Le corps du fondateur décrit les intentions du langage. L’annonciation de la mort de Cabet en tant que souhait a agi. Les insultes envers Cabet étaient investies de la force de la performativité du désir. Moralement sacrifié, il se saccage car on lui a demandé.
19En temps de guerre44, la société se durcit sur elle-même et provoque une mutation générale de la conscience de la mort. Cabet savait, avait verbalisé, qu’Icarie était en état de guerre mais il pensait remporter la victoire. « Elle (l’agonie) fit des progrès effrayants. À trois heures du matin, le 8 novembre, la respiration n’avait plus lieu qu’avec des efforts extraordinaires, le pouls battait très irrégulièrement, le froid gagnait les pieds […]45. »
20À 3 heures du matin, le 8 novembre, il devient froid, mais sa tête est bouillante. Les compresses ne suffisent pas. Cabet est donc sans doute plein de culpabilité. « […] des sinapismes ne produisirent aucun effet, les compresses d’eau froides ne suffisaient pas pour calmer la chaleur de la tête46. » La tête de Cabet est son esprit manifesté47. Une nouvelle Icarie ne se fonde pas d’un claquement de doigts. Une sur-conscience de sa tâche lui était montée à la tête. « Enfin, à cinq heures, il fit un effort suprême pour respirer. On lui releva la tête pour le soulager. Quand elle retomba, il n’était plus. Son dernier soupir s’était produit dans ce grand effort. L’Humanité venait de perdre un de ses héros. Aucun mot ne pourrait exprimer ce que nous venions de perdre nous-mêmes ; aucun mot ne pourrait rendre la douleur que nous accusa sa mort48. »
21À 5 heures, quasiment à l’heure de l’ajournement de l’assemblée générale assassine, il décède. Cabet s’est étouffé lentement de cette prise de parole qu’on lui a refusée. La société Icarienne pour lui, c’était lui et Icarie était en danger. Le fondateur savait que tôt ou tard « […] un poignard parricide49 » mettrait fin à ses tourments. Il a préféré choisir. Sa mort est autodéterminée, psychosomatisée. L’affirmation du groupe social s’est jouée en sa chair : « La participation de l’individu au corps social est une donnée immédiate contenue dans le sentiment qu’il a de sa propre existence50. » Le corps social d’Icarie était éminemment en danger de mort. Cabet se serait alors suicidé, le lendemain matin de l’installation des derniers Icariens de la « Petite Icarie ». Il avait dit à ses disciples : « Vous me sacrifiez moralement […]51. » Le fondateur exauce alors les vœux des Icariens, même des plus rebelles pour sauver Icarie. Il se martyrise afin de ne pas être oublié. L’affirmation de la conscience collective avait imprégné sa conscience individuelle. Sa mort a purgé la faute. Celle d’avoir laissé les Icariens dans cette conflictuosité incessante52. Le geste de suprême liberté humaine fut dans le choix de sa mort. Mais cette deuxième mort fut définitive.
22Les Icariens, de Nauvoo et de Saint-Louis ont conscience que cette nuit, qu’ils nomment, eux-mêmes, mémorable, a été meurtrière. Ils culpabilisent. Les soldats de l’humanité ont tué deux fois leur messie. Les deux corps du roi saccagé méritent une double sépulture.
Double sépulture pour deux corps saccagés : des indices à l’épreuve de l’exhumation ? 9 novembre 1856 – 22 janvier 1857
23Les intentions de cette nuit mémorable ont été verbalisées mais étaient-elles réellement la mort de Cabet ? Les Icariens des deux camps semblent déstabilisés par cette mort inattendue. L’effet des menaces de mort n’était pas envisagé comme possible. Ils réalisent brutalement leur part de responsabilité.
24Après la mort du fondateur, Icarie vit encore. Le deuxième corps du roi est immortel. Le rêve continue. Le corps saccagé est alors vénéré : « Après son décès, on l’a revêtu de son costume icarien. Ainsi paré, il est resté exposé sur son lit jusqu’au moment de l’enterrement. La mort ne l’avait pas changé, il paraissait dormir53. » Mais le corps mort opère lentement, inexorablement, sa thanatomorphose.
25Les obsèques ont lieu le 9 novembre. Cabet avait 68 ans. Jamais, il n’a connu la gloire de son dictateur fictionnel, Icar : « […] lorsque le 7 janvier 1798, la seizième année de l’ère de notre régénération, après avoir vu l’accomplissement de sa grande œuvre assurée, le meilleur et le plus bienfaisant des hommes qui jamais honorèrent l’Humanité mourut à l’âge de cinquante-neuf ans54. » Comme Icar, personnage dans lequel Cabet faisait une projection identitaire, il est mort relativement jeune. Mais Icarie n’avait que huit années d’existence. Elle n’avait pas l’étoffe d’une grande œuvre assurée.
26Mercadier prononce alors les titres qualifiants qu’on lui avait volés : « Le cit. Cabet est mort ! Le fondateur, le Président d’Icarie a cessé de vivre55. » Il demande pardon.
27Les Icariens pleurent et embrassent le cadavre et « sa figure inanimée56 ». Ils sont dans un choc d’inadaptation57. Ils étaient 174 disciples à avoir suivi Cabet à Saint-Louis. Beaucoup y croyaient encore. Cette mort si soudaine était inconcevable. Son cadavre ne fait pas peur, il n’est pas encore un monstre. Il est encore d’aspect humain. Cabet, à l’instar d’Icar meurt jeune d’une belle mort, mais d’une mort obsédante, de cette mort que l’on n’attend pas puisqu’elle n’est pas réellement une délivrance pour les autres. Elle est belle car n’a pas impliqué les autres, les vivants dans la souffrance du futur mort. Cependant les Icariens qui l’ont veillé précisent : « […] enfin à cinq heures du matin […]58. » Sa souffrance était partagée. L’agonie n’a duré qu’une dizaine d’heures. Mais bien que ces heures furent interminables, elles n’avaient pas préparé les Icariens au pire. Les Icariens sont conscients de l’abandon qui a frappé le fondateur. Le second Christ est mort pour eux, pour racheter leurs péchés : « Il est mort victime de son âge, de son zèle, de ses longues études, de ses pénibles travaux de ses luttes politiques, et des épreuves auxquelles il a été soumis […]. Il s’est éteint entouré […] de sa famille adoptive. Mais cette famille par adoption n’aurait-elle pas pu être plus nombreuse ? Où sont tant d’Icariens qui avaient juré de le suivre jusqu’au bout. “Pardonnez leur car ils ne savent pas ce qu’ils ont fait.” Frères, cette tombe fermée, nous suspendrons, en effet, l’expression de notre douleur. La mort de notre chef nous unira encore d’avantage59. » Unis par la mort, les Icariens commencent leur voyage funèbre en Icarie. La violence de la situation, la culpabilité, a un effet cohésif sur les Icariens.
28Les pluies de novembre avaient rendu la route boueuse jusqu’au cimetière, et la location d’une voiture était trop coûteuse. Les Icariens ont donc suivi le corbillard à pieds. Les Icariens rebelles de Nauvoo ont honte. Certains se sont finalement joints aux funérailles pour expier, ensemble avec leurs anciens ennemis afin de panser la blessure et d’en atténuer la violence morale. Les funérailles vont les aider. La cérémonie est expiatoire. Elle est là en tant que processus social d’adaptation alors que le deuil exprime l’inadaptation individuelle de chaque Icarien. Le convoi funéraire va au cimetière de Riddle, ensuite appelé Holy Ghost. Ce cimetière est calqué sur le modèle du Père Lachaise. Les Français ne sont pas dépaysés. Le corbillard est suivi par dix Icariens dont Mercadier, Vogel, Heggi en tant que gérants et sept autres désignés.
29Les cimetières étaient alors les lieux idéaux des promenades du dimanche. Ils étaient perçus comme une école de philosophie60. Au XIXe siècle, le cimetière public61 concentre toute la piété des vivants envers leurs morts62. Plus les sociétés sont développées, plus l’espace social des vivants s’élargit et plus l’espace des morts se dilate. On pense alors le royaume des morts à côté de celui des vivants. La relation sociologique est alors la suivante, plus la route du mort est loin, plus la pensée sociologique est allée loin63. Le cimetière est aussi la terre des ancêtres. La terre-mère accueille le défunt qui achève un cycle. Cabet fut naturalisé Américain en 1853. Il n’est pas inhumé en Icarie mais dans l’État du Missouri. Il n’est pas non plus le héros éponyme, vénéré, décrit dans le roman : « La représentation populaire décida que son corps serait ramené dans la capitale ; que ses funérailles seraient célébrées le même jour dans toutes les communes de la république ; qu’elles porteraient le deuil pendant un an ; […] que son buste serait placé dans tous les bâtiments nationaux, et son portrait dans toutes les maisons particulières […]. Elle décréta même que la nation quitterait son nom pour prendre celui d’Icar, que le pays s’appellerait désormais Icarie, le peuple Icarien, la capitale Icara, et ses habitants Icariens64. » Mais cette mission, qu’il s’était assignée, est réussie en partie. L’acte d’incorporation d’Icarie à l’État de l’Illinois, avait affirmé le nom de la Communauté et lui avait conféré une existence légale.
30Cabet ne s’appellera jamais Icar mais les Icariens porteront le deuil longtemps. Tous les ans, la date de sa mort sera célébrée. Le premier indice de la cause de sa mort se trouve dans les dates commémoratives. Son portrait, accroché dans la communauté de Cheltenham, est « […] entouré de guirlandes de fleurs. Au-dessus on lit : 12 mai 185665 ». Sa mort est bien, dans l’imaginaire des Icariens fidèles, la conséquence de la révolution Icarienne : « Les Membres de l’Opposition ou de la Majorité, pour parvenir au but qu’ils cherchaient à atteindre depuis longtemps, ont tenu à l’égard du vénérable vieillard, […] une conduite que nous ne voulons pas qualifier ici66. » Le 12 mai est la date de sa mort morale et de la programmation implicite de sa mort biologique. Tous les 8 novembre, date de sa mort physique, ils fêtent tous les martyrs qui se sont consacrés à l’humanité. Cabet a eu deux morts : une mort morale et une physique, pour deux enterrements qui sont un double pardon. Les seuls à objectiver les causes de sa mort sont les Américains. Son acte de décès, sis dans les archives du Missouri67, ne mentionne que « Étienne Cabet, Male, Withe, 68 years 10 months, apoplexy ». Saint-Louis, terre d’accueil de la « Petite Icarie », devient ainsi une terre-mère avec l’enterrement du fondateur.
31Les Icariens veulent conserver des reliques de son corps. Ils veulent lutter contre les saccages du temps et le danger de l’oubli : « On a fait diverses demandes, on a parlé de l’embaumer, de le mettre dans un cercueil de plomb, d’envoyer son cœur en France […] à le faire daguerréotyper et à conserver un bouquet de ses cheveux68. » La violence de la mort est transcendée par une sublimation intellectuelle. Quelques temps plus tard, les Icariens prennent conscience de l’importance de la bonne place du mort. Ils décident alors de transférer le corps de Cabet dans une tombe moins indigne de lui.
32Beluze écrit de Paris : « Nos amis désirent que vous fassiez exhumer les restes du fondateur d’Icarie pour les remettre dans un cercueil de plomb recouvert d’un autre cercueil en chêne afin qu’il se conserve aussi intact que possible. Cette opinion est émise dans tous les ateliers où il y a des démocrates et des Icariens. Vous comblerez en même temps les vœux les plus ardents de sa veuve et sa fille. En présence de ces considérations, je suis persuadé que vous n’hésiterez pas à faire ce qui est encore faisable69. » La solution icarienne70 de l’incinération était une double mort : une d’exclusion et une qui empêche toute pourriture, qui stoppe la thanatomorphose. En Icarie imaginaire, on ne pourrit pas : « […] ici au lieu d’être abandonnés à la pourriture et aux vers, les restes de l’homme sont envoyés dans les cieux, transformés en flammes qui n’ont pas besoin de cimetière et qui ne craignent pas de profanations71. » Icarie, comme toutes les sociétés ; se heurte à la mort. Le corps de l’homme en pourrissant fait la bête, alors qu’il n’aspire qu’à être un ange72, comme le souhaitaient tous les Icariens, dans leur imaginaire73.
33Cette solution trop avant-gardiste de l’incinération est abandonnée, mais sa finalité de conservation du cadavre épargné de la décomposition est toujours présente dans les esprits. Il faut se hâter, Cabet est déjà en terre depuis le 9 novembre. Le 19 janvier 1857, l’Assemblée générale vote cette résolution :
« Art. 1. – Les restes de Cabet seront exhumés et inhumés de nouveau après qu’ils auront été placés dans un cercueil en métal, recouvert d’un autre cercueil en bois de chêne. Art. 2. – La nouvelle tombe sera creusée au milieu des petits quartiers de terrain No 2.130, que possède la colonie dans le cimetière de Riddle, à Saint-Louis. Aucune fosse ne sera pratiquée à cet endroit ; la première bière sera replacée dans l’ancienne fosse74. »
34Le jeudi 22 janvier 1857, à 11 heures du matin, il fait 15° Fahrenheit75, Mercadier, Heggi, Charles Mesnier, Roy, Blondeau, Wocquefen, Chavant et Gobel ouvrent le cercueil. Deux mois et demi se sont écoulés. Les Icariens ont peur : « Leur premier soin a été de reconnaître le corps du fondateur d’Icarie… Le corps était entier et intact […]76. » Les Icariens anticipaient ce qu’ils risquaient de voir. Le cadavre est une monstruosité77. La monstruosité est cette inexorable thanatomorphose : la transformation du vivant en cadavre. Le monstre le plus répugnant et le plus agressif est le cadavre en voie de décomposition. C’est dans la pourriture de la décomposition que s’amalgament les fantasmes irréductibles de l’horreur. Lorsque Cabet est exhumé, le visible est repoussé aux frontières de l’inconnu. Quel est ce corps saccagé qui recouvrira de ses lambeaux une si belle âme ? Les Icariens n’ont pas vécu de rites de séparation, la mort du fondateur fut trop rapide et inattendue. Ce deuxième enterrement est un exorcisme collectif.
35Les Icariens sont surpris de cet aspect intact. Ils pensaient voir le pire. La monstruosité se signale par un excès, une profusion ou une perte significative. Le monstre n’a pas de limites78. Le cadavre est un monstre qui horrifie car il est une déformation de l’être aimé. Mais l’outrage aux souvenirs fait place à la déflagration des souvenirs : « […] seulement le couvercle défoncé avait endommagé l’œil droit, rejeté le bout du nez sur le côté gauche et écrasé l’extrémité des mains ramenées sur la poitrine. La chaussure, le pantalon, la tunique, le mouchoir, la cravate étaient dans un état complet de conservation ; il en était de même du drap qui enveloppait le mort par dessus les habits79. » Le cercueil est le premier corps du mort. Il est abîmé et a écrasé, en partie, le vrai corps. Mais le « saint suaire » de Cabet est intact. Le corps saccagé du mort est présentable. Il résiste à la putréfaction. C’est le diable qui suspend ainsi le pourrissement. L’anomie du cadavre est assimilée aussi à une sanction. La légende est explicite. Un cadavre non pourri au bout de 18 siècles est dérobé la nuit et inhumé par le Pape Innocent VIII. C’est un signe du Malin. Au XVIe siècle, Alexandre VI jeta dans le Tibre un cadavre dont les muscles restaient souples et saignaient encore. Les corps morts retournent poussière que si l’excommunication est levée. Ensuite, l’église a changé d’opinion, l’incorruptibilité est devenue un signe de sainteté80. Cabet peut être canonisé.
36La description de l’œil de Cabet, est une ironie du sort. Cet œil, décrit dans son roman, cet « Œil de Dieu » qui le poursuivait partout est aujourd’hui crevé. Aussi, Cabet était presque aveugle. Cette perte d’identité le suit dans la tombe. Les Icariens fidèles, de la génération des primo-arrivants, ont lu « Voyage en Icarie ». Cette immortalité que Cabet voulait programmer de son vivant ne se fonde pas sur la méconnaissance de la réalité biologique, mais sur sa reconnaissance par les funérailles81. Son exhumation est à la fois un indice de culpabilité et une preuve éprouvante de son innocente sainteté.
37Les Icariens n’évoquent pas d’odeur cadavérique. De façon pragmatique, le corps s’est mieux conservé car il faisait très froid. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y en avait pas. Le problème de l’odeur est récurrent. Il appartient à un sens animal et non noble : « Seigneur, il doit sentir, c’est déjà le 4e jour » dit la sœur de Lazare au Christ pour lui dire qu’il est trop tard. C’est par l’odeur qu’elle juge de l’irrémédiable. Cabet, lui ne sent pas ou plutôt, les sources sont lacunaires à ce sujet. Mais les Icariens, encore amoureux, n’auraient jamais pu faire paraître dans le numéro 1 de La Nouvelle Revue Icarienne la description d’un cadavre puant. Le fondateur était toujours appelé le Père Vénéré. L’agression, lors de l’ouverture du cercueil, fut certainement olfactive et visuelle. Mais le cadavre de Cabet n’est pas pensé comme un déchet hors du circuit de vie82. Celui du fondateur est en odeur de sainteté. Par un mécanisme de déplacement83, le corps pue parce qu’il veut se venger auprès des vivants d’être mort. Les vivants quant à eux, culpabilisent de cette situation. La décomposition est donc une intention de nuire car les survivants ont laissé l’autre mourir. Le cadavre laisse les vivants en paix quand il est enfin devenu un squelette blanc et propre. Il faut faire oublier la pourriture néant et la pourriture souillure pour continuer d’exister dans la mémoire. C’est pourquoi, cette description du cadavre de Cabet, est rédigée pour laisser intacte son image.
38En deux mois et demi de temps, il semble logique que des habits ne soient pas trop abîmés. Ce qui leur paraît surprenant n’est que normalité. Le remord parle encore : « Cependant, la terre les avait un peu tachés sur quelques points ; les souliers étaient couverts de moisissures. L’oreille droite avait laissé couler du sang d’un beau rouge ; c’était sans doute le même sang qui, en se répandant dans le cerveau, avait déterminé l’apoplexie et qui ensuite s’était ouvert une issue par l’orifice de l’oreille84. » Les observateurs du cadavre tentent une objectivation médicale des causes de sa mort afin de se décharger du poids de la faute. Mais ce sang évoque la légende de la cruentation85, c’est-à-dire le saignement du cadavre devant son meurtrier. L’inconscient groupal parle. Ce sont bien les Icariens qui l’ont tué. Le cadavre qui saigne est porteur de symbole fort. Il appartient aussi, dans l’imaginaire collectif, au vampirisme. Le vampire ne se corrompt pas, il vit dans son tombeau au dépend des vivants qu’il suce et a aussi un rapport anomique à la pourriture. Le vampire est un déni de la mort : « Après la mort ton corps restera éternellement incorruptible comme la pierre et le fer. » C’est une formule d’excommunication. Le cadavre qui ne pourrit pas est saint ou vampire. L’oreille de Cabet saigne d’un « beau rouge ». La thanatopraxie journalistique des Icariens annihile les marques de la mort du fondateur. Il doit être en non-évolution cadavérique. Son sang est encore beau et rouge. Il coule de son oreille, l’organe de l’obéissance à la parole divine, car suite à l’annonce faite à Marie, à l’oreille, elle accepte d’enfanter le Messie. C’est aussi dans l’oreille de Mercadier que l’opposant Morel a craché lors de la Nuit Mémorable. Pour les Icariens, Cabet a encore l’image du principe de vie en lui. Il rachète les péchés de la courte Humanité Icarienne. La seule mort stabilisée est la mort du Christ. Les deux morts sont implicitement comparées. Paradoxalement, la tombe que lui ont faite faire les Icariens, ne comporte aucun élément chrétien, pas de croix, rien.
39Au fur et à mesure, la description du corps devient plus morbide, tout en restant dans les limites de la décence86 : « Le front et la figure étaient légèrement noircis en quelques endroits. La barbe et les cheveux étaient comme le premier jour de sa mort. Comme le premier jour de sa mort, sa physionomie exprimait aussi la douceur et une mansuétude céleste. Ses lèvres semblaient également prononcer des paroles de pardon87. » Cabet est décrit comme un martyr. Il est stabilisé car mort pour l’Humanité en demandant pardon. Le pardon, c’est aussi la réconciliation que désirait Cabet entre lui et l’Opposition.
40Enfin, le corps de Cabet est déposé : « Dans le cercueil en fer fondu recouvert d’une glace à une de ses extrémités, […] la tête reposant sur un petit coussin de plumes recouvert d’un linge blanc, une couronne de mousse naturelle et de fleurs artificielles d’aubépine blanche parant son front auquel la mort n’a pas osé ravir la beauté, ni la noblesse88. » Le cercueil est vissé hermétiquement car le cadavre pourri et malade est dangereux. Les gaz toxiques tuent. La loi multiplie d’ailleurs les précautions. Il faut un cercueil avec de la matière absorbante, plâtre, sciure de bois, alun et sulfate de fer pulvérisé. Les linceuls sont imbibés de solution antiseptique, souvent du formol. En cas d’exhumation, on doit arroser le cercueil, une heure avant la sortie de la fosse de solution d’hypochlorite de sodium ou de calcium, et aérer le cercueil à l’aide d’un filtre épurateur. Rien n’a été fait. Les Icariens sont encore confiants en le fondateur.
41Avant de fermer à jamais le cercueil du Père Vénéré, les Icariens glissent dans un bocal près de sa tête, treize brochures de l’histoire d’Icarie. « La Nouvelle revue Icarienne » ne précise pas lesquelles. Ont-ils pensé à ce factum écrit, en 1854, en réponse à une lettre d’Albrecht qui n’hésita pas à trahir son mentor :
« Si je devais mourir demain, je suis trop véridique et j’ai trop la conscience de ma responsabilité morale pour disconvenir que cet événement prématuré pourrait avoir quelques inconvénients. Mais je ne veux pas mourir si tôt, à 66 ans : une bonne constitution, une vie frugale et sans excès, et qui m’ont fait supporter l’acclimatation sans les maladies qu’elle produit ordinairement, me permettent d’espérer encore quelques années de travail. Et si je puis consacrer encore 3 à 4 ans à l’achèvement de l’édifice, j’en garantirai l’inébranlable solidité89. »
42Cette ingrate besogne terminée, les Icariens sont persuadés d’avoir agi pour le bien de l’humanité : « Notre tâche remplie, nous nous sommes retirés, heureux d’avoir pu répondre entièrement aux vœux ardents de la famille du défunt et à ceux non moins ardents de nos frères de tous les pays, persuadés qu’en agissant ainsi, nous nous étions rendus utiles à la cause du peuple et convaincus que, lorsque l’opinion publique et la postérité connaîtront la mission que nous venons d’accomplir, elles le scelleront de leur approbation. En foi de quoi, nous avons signé le présent procès-verbal. Ont signé : GOBEL, MESNIER aîné, J. B. ROY, WOCQUEFEN, CHAVANT, T. HEGGI, BLONDEAU, Le président de la Communauté, MERCADIER90. » En fait, ils ont agi pour alléger leur conscience. Icarie est désormais orpheline. Elle n’appartient plus à l’utopie et l’eutopie, elle a vu le corps saccagé de son créateur.
43Cette double sépulture met le point final à l’histoire de l’Icarie d’Étienne Cabet. Après l’an zéro de la communauté qui est la mort et non la naissance du messie, se pose l’ultime interrogation :
« ICARIE survivra-t-elle à son fondateur ? » Cette question fut déjà posée par Albrecht en 1854. Durant l’absence de Cabet, les Icariens étaient déjà en deuil : « […] l’apparence du doute à cet égard pourrait leur paraître une injure […]. J’ai été absent du 11 mai 1851 au 21 juillet 1852. Les Icariens m’écrivaient et signaient une lettre le 31 mai et qui fut publiée dans le populaire le 4 juillet : “La meilleure manière de vous prouver notre affection notre gratitude et notre vénération, c’est de vous confirmer […] que nous sommes unis, que nous pratiquons la fraternité, que nous nous aimons, en un mot que nous suppléons au vide que vous laisser dans la communauté […] c’est maintenant que nous sentons tout le prix de vos vertus. […] c’est nous tous, vos enfants, votre grande Famille, qui vous disons : nous nous aimons, nous sommes unis […] c’était pour nous une grande appréhension que votre éloignement ; nos angoisses étaient grandes, nous doutions de nous-mêmes. […] VOTRE ESPRIT EST TOUJOURS AU MILIEU DE NOUS. […] avec vous et de nouveaux frères, nous ferons l’Icarie grande et belle comme nous la rêvons91.” »
44Au XIXe, l’émergence des théories spirites compense l’idée de la mort comme un corps saccagé par l’inexorable pourriture92.
45En février 1858, les Icariens fidèles décident de quitter Saint-Louis pour fonder une autre Icarie à Cheltenham, à quelques miles de la capitale du Missouri. Leur histoire est désormais, comme la grande histoire, scindée en deux par la mort et surtout la façon de mourir de leur martyr, par son corps saccagé, martyrisé par le corps social. L’épreuve de l’exhumation les a traumatisés. Ils accusent alors la colonie de Nauvoo d’homicide involontaire. Le meurtre de Cabet sera vengé par le destin. La communauté coupable est dissoute en août 1859.
46En 1877, lors de la guerre intergénérationnelle entre la génération des fondateurs arrivée en 1848 et les jeunes nés en Amérique, appelés les progressistes, les restes du fondateur sont réclamés. C’est paradoxalement, les progressistes ou sécessionnistes qui veulent les restes du corps saccagé de Cabet. En se revendiquant encore plus Icariens, ils demandent pardon. Avant 1906, un aquarelliste anonyme peint la tombe de Cabet. Elle est représentée abandonnée.
47Le 12 novembre 1906, à l’occasion d’une restauration, Cabet est encore exhumé et placé dans le cimetière évangélique de Saint Marc, à Saint-Louis. En 1962, les membres de la société de Saint-Louis demandent au Français Jacques Chicoineau, professeur d’histoire, de restaurer la tombe de Cabet. En 1967, il y fait graver cette épitaphe : « É. CABET NÉ À DIJON FRANCE 1788 DÉCÉDÉ À SAINT LOUIS 1856 FONDATEUR DE LA COLONIE ICARIENNE. » « Fondateur » sera le titre que l’histoire américaine retiendra du Français utopiste venu mourir en Amérique. Mais le crime et la culpabilité sont des tares transgénérationnelles. Alors en 1969, une NPO93 composée des arrière-petits-enfants des Icariens rebelles et fidèles est créée. Ils se sont enfin tous réunis autour de la tombe du fondateur pour implorer un dernier pardon à celui dont il disait qu’il méritait « […] l’admiration du monde94 ».
Notes de bas de page
1 Étienne Cabet 1788-1856 est un avocat dijonnais. Très ancré à gauche, il fut condamné à l’exil en 1834 par Louis-Philippe pour outrages envers la personne du Roi. Durant cet exil, à Londres, il écrit « Voyage en Icarie », un roman programmatique présentant la société idéale. C’est d’après cette fiction littéraire que les communautés icariennes se sont organisées.
2 Loi interne au règlement de la colonie.
3 Sont ainsi nommés ceux qui bénéficient de la loi du 5 avril 1850.
4 Cette nuit est ainsi nommée par les Icariens.
5 La date du premier départ vers Icarie est le 3 février 1848. tous les 3 février, un bal est organisé dans la colonie.
6 Étienne Cabet, « Guerre de l’opposition contre le citoyen Cabet, Fondateur d’Icarie », Le fondateur d’Icarie aux Icariens, Paris, éd. Chez l’auteur, avril 1856, p. 1., Notice no FR BNF 37306876, Cote : NUMM-101982.
7 Étienne Cabet, Toute la Vérité, Nauvoo, mai 1856. Cité par Jules Prudhommeaux, op. cit., p. 195.
8 Idem, p. 8-9.
9 Ibidem.
10 Ibidem.
11 Idem, p. 18.
12 Idem, p. 19.
13 Idem, p. 2.
14 Idem, p. 18.
15 Idem, p. 23.
16 Idem, p. 24.
17 Idem, p. 29. et suiv.
18 Idem, p. 3.
19 Idem, p. 27.
20 Idem, p. 31.
21 Idem, p. 38.
22 Idem, p. 33.
23 Gérard n’est pas mort.
24 Illustration de la National Icarian Heritage Society, qui illustre la perception du comportement français par les Américains. « Les citoyens de Nauvoo accourraient à ces bagarres en spectateurs friands d’assister à quelques belles séances de boxe : “une vingtaine d’Américains, avertis par ce bruit et ces cris, se rendent sur la place du Temple devant le réfectoire, paraissant attirer par la curiosité, plûtot que par le désir de prendre part à nos affaires” », dans La Revue Icarienne, 7 août 1856, Fonds général 4AE SUP 343.
25 Cette résolution ne sera finalement votée que le 25 octobre 1856.
26 Loi qui stipule que l’apport, déjà diminué peut être récupéré en cas de départ anticipé de la colonie.
27 Jean-Pierre Beluze, Lettres Icariennes sur la colonie de St-Louis, Paris, éd. Chez l’Auteur, 1856, notice no FRBNF37306876, cote no : NUMM-101982.
28 Dans un article de La Revue Icarienne, il est décrit comme gai et particulièrement heureux de refonder son Icarie dans Jules Prudhommeaux, op. cit., p. 214.
29 Cette hypothèse nous semble plus probable.
30 Un mille est égal à 1 609 mètres 34 cm.
31 Jean-Pierre Beluze, La mort du fondateur d’Icarie, Paris, éd. Chez l’Auteur, 1856, p. 3. Fonds Dubois, cote : no 4169.
32 Jean-Pierre Beluze, La Mort du fondateur d’Icarie, Paris, éd. Chez l’Auteur, 1856, p. 3. Fonds Dubois, cote : no 4169.
33 Étienne Cabet, « Guerre de l’opposition contre le citoyen Cabet, Fondateur d’Icarie », Le fondateur d’Icarie aux Icariens, Paris, éd. Chez l’Auteur, avril 1856, p. 1., Notice no FR BNF 37306876, Cote : NUMM-101982, p. 9.
34 Idem, p. 4.
35 Jean-Pierre Beluze, Mort du Fondateur d’Icarie, op. cit., p. 5.
36 Nouvelle Revue Icarienne, organe de la Communauté établie à Saint-Louis, no 1, janvier 1857, cité par Jules Prudhommeaux, op. cit., p. 215.
37 Louis Vincent Thomas, Les chairs de la mort, préface de Jean-Marie Brohm, Paris, éd. Sanofi, coll. « Les empêcheurs de penser en rond », 2000, p. 104.
38 Étienne Cabet, « Guerre de l’opposition contre le citoyen Cabet, Fondateur d’Icarie », Le fondateur d’Icarie aux Icariens, Paris, éd. Chez l’Auteur, avril 1856, p. 1., Notice no FR BNF 37306876, Cote : NUMM-101982, p. 21.
39 Étienne Cabet, « Guerre de l’opposition contre le citoyen Cabet, Fondateur d’Icarie », op. cit., Notice no FR BNF 37306876, Cote : NUMM-101982, p. 11.
40 Idem, p. 12.
41 Idem, p. 14.
42 Selon Jean-Pierre Brisset (1837-1923), linguiste cependant très controversé qui fit des analogies entre les sons et le sens. Exemple : « Tumeur = tu meurs. » Jean-Pierre Brisset, La Grammaire logique, Paris, éd. Tchou, 1970, dans Jean-Jacques Lecercle, La Violence du langage, Paris, PUF, 1996, p. 69.
43 Jeanne Favret-Saada, Les mots, la mort, les sorts, Paris, Gallimard, coll. « Folio-Essais », 1977, 427 p.
44 Edgar Morin, L’homme et la mort, Paris, Le Seuil, 1970, p. 51.
45 La Nouvelle revue Icarienne, Organe de la Communauté établie à Saint-Louis, no 1, 1er janvier 1857, cité par Jules Prudhommeaux, op. cit., p. 215.
46 La Nouvelle Revue Icarienne No 1, 1er janvier 1857, cité par Jules Prudhommeaux, op. cit., p. 215.
47 Jean Chevalier, Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, op. cit., p. 943.
48 Jean-Pierre Beluze, Mort du Fondateur d’Icarie, ibidem.
49 Étienne Cabet, « Guerre de l’opposition contre le citoyen Cabet, Fondateur d’Icarie », Le fondateur d’Icarie aux Icariens, op. cit., p. 39.
50 Lévy-Bruhl, Carnets, cité par Edgar Morin, op. cit., p. 50.
51 Étienne Cabet, « Guerre de l’opposition contre le citoyen Cabet, Fondateur d’Icarie », Le fondateur d’Icarie aux Icariens, op. cit., p. 40.
52 « La conflictuosité est la somme des conflits, ou une partie d’entre eux, voir une phase d’un conflit qu’il resterait à décomposer, à la manière des ethnologues qui se sont attachés à segmenter des rites », dans La Conflictuosité en Histoire, textes rassemblés par Frédéric Chauvaud, table ronde, Les Cahiers du Gerhico, no 3, Poitiers, 2002, p. 9.
53 Jean-Pierre Beluze, Mort du Fondateur d’Icarie, op. cit., p. 6.
54 Étienne Cabet, Voyage en Icarie, op. cit., p. 218.
55 Jean-Pierre Beluze, Mort du Fondateur d’Icarie, op. cit., p. 6.
56 Idem, p. 9.
57 Edgar Morin, op. cit., p. 98.
58 Cité par Jules Prudhommeaux, op. cit., p. 215.
59 Jean-Pierre Beluze, Mort du Fondateur d’Icarie, op. cit., p. 8.
60 Lamartine a souvent décrit les ombres des morts qui hantent les bosquets funéraires et les attentes d’apparitions. Le cimetière de Riddle à Saint-Louis, renommé Holy Ghost, est un rural cemetery typique en Amérique. Calqué sur le modèle du Père Lachaise en France, les deux répondent à une adaptation nécessaire de promenades du dimanche, stimulantes pour l’imagination. Le modèle américain date de 1831. Le modèle américain est au Mont Auburn dans le Massachussets. Les cimetières sont gérés par une société civile. Le mot de cemetery remplace alors churchyard ou graveyard, lors du discours inaugural en 1831, le cimetière : « […] peut servir à quelques-uns des plus hauts desseins de la religion et de l’humanité, il peut donner des leçons que personne ne doit refuser d’entendre, que chaque vivant doit écouter. Il est une école de religion et de philosophie », dans Philippe Ariès, op. cit., p. 241.
61 La localisation de la mort dans des lieux ad hoc date du XVIIIe siècle. Les tombes visibles et les monuments funéraires deviennent des muses. Des poèmes et des élégies en l’honneur du défunt sont souvent collés au catafalque. Le cimetière est un lieu romantique où se rencontrent dans l’absolue nécessité du chagrin ou du remord, les morts et les vivants.
62 Philippe Ariès, l’Homme devant la mort, Paris, Le Seuil, 1977, p. 233.
63 Edgar Morin, op. cit., p. 162.
64 Étienne Cabet, Voyage en Icarie, op. cit., p. 218.
65 Jean-Pierre Beluze, Lettres Icariennes, 5e livraison, op. cit., p. 316.
66 Jean-Pierre Beluze, Célébration du premier anniversaire de la naissance du Fondateur d’Icarie, Paris, éd. Chez l’Auteur, mars 1857, Fonds Dubois, cote : no 4336 A, p. 5.
67 Missouri State Archives, Missouri death records database, Roll number C 10360, no 3, p. 122.
68 Jean-Pierre Beluze, La mort du fondateur d’Icarie, op. cit., p. 7.
69 Lettre de Beluze, mi janvier 1857, citée par Jules Prudhommeaux, op. cit., p. 224-225.
70 Dans le roman, les morts sont incinérés.
71 Étienne Cabet, Voyage en Icarie, op. cit., p. 119.
72 Edgar Morin, op. cit., p. 65.
73 Nous retrouvons dans le roman, à plusieurs reprises, la comparaison des Icariens avec des anges. C’est d’ailleurs une des critiques que formula Lamartine, Icarie serait un système fait pour des anges et non des hommes.
74 Ibidem.
75 Environ-9° Celsius.
76 No 1 de La Nouvelle Revue Icarienne, citée par Jules Prudhommeaux, op. cit., p. 225.
77 La définition du Littré donnée par Jean-Pierre Andrevon et Alain Schlockoffest la suivante : « Corps organisé animal ou végétal qui présente une confrontation insolite dans la totalité de ses parties ou seulement dans quelques-unes d’entre elles. » Henri Baudin, montre le même phénomène : « Ce dont l’effet sur l’imagination nous semble ressortie à une horreur de fascination. » « Le monstre est l’autre qui dérange, qui nous met en question et harcèle notre inquiétude et exacerbe nos fantasmes », cité par Louis Vincent Thomas, op. cit., p. 471.
78 Idem, p. 473.
79 No 1 de La Nouvelle Revue Icarienne, cité par Jules Prudhommeaux, op. cit., p. 225.
80 Idem, p. 488-489.
81 Idem, p. 43.
82 Idem, p. 480.
83 Théorie de Freud.
84 No 1 La Nouvelle Revue Icarienne, cité par Jules Prudhommeaux, op. cit., p. 225.
85 Philippe Ariès, cité par Louis-Vincent Thomas, op. cit., p. 485.
86 L’anthropologue, Louis-Vincent Thomas donne une vision plus réaliste de la rapide décomposition et si l’on croise les documents, il y a une nette discordance. Le phénomène de circulation posthume est ainsi scientifiquement décrit : « Le cadavre gonfle, des écoulements brunâtres s’écoulent, pestilentiels. La fermentation putride produit en surabondance de l’eau, mais aussi du méthane, du gaz carbonique, de l’azote, de l’ammoniaque, de l’hydrogène, de l’hydrogène sulfuré, du triméthylamine. Ensuite les chairs changent de couleurs ; elles deviennent molles et fétides, apparaissent un lacis bronzé superficiel, brun, jaune vert, noir, plaques gris bleuâtres, des moisissures blanches et arrive “l’odeur onctueuse des pourris”. Mais on dit que chaque mort a son odeur propre. La lividité arrive 5 h après le décès. Le sang ne circulant plus se décompose surtout aux fesses, omoplates, ou endroit de striction, ceinture, jarretière. » Les droits de la mort, Paris, Les Empêcheurs de tourner en rond, 2000, p. 476.
87 Jean-Pierre Beluze, La Mort du Fondateur d’Icarie, op. cit., p. 6.
88 No 1 de La Revue Icarienne, cité par Jules Prudhommeaux, op. cit., p. 226.
89 Étienne Cabet, Ce que je ferais si j’avais 500 000 $, op. cit., p. 21.
90 No 1 de La Nouvelle Revue Icarienne, citée par Jules Prudhommeaux, op. cit., p. 226.
91 Idem, p. 16.
92 Ces théories émergent en 1848 aux États-Unis. Elles sont perçues comme une nouvelle science. Les sœurs Fox, dans l’État de New York, sont à l’origine des premières représentations publiques d’esprits frappeurs. Allan Kardec ou Alan Kardec, de son vrai nom Hippolyte Léon Denizard Rivail (3 octobre 1804 à Lyon-31 mars 1869 à Paris) est le père de la doctrine du mouvement spirite. Il en a ainsi défini les principes : « L’homme n’est pas seulement composé de matière, il y a en lui un principe pensant relié au corps physique qu’il quitte, comme on quitte un vêtement usagé, lorsque son incarnation présente est achevée. Une fois désincarnés, les morts peuvent communiquer avec les vivants, soit directement, soit par l’intermédiaire de médiums de manière visible ou invisible. » Extrait du Livre des Esprits.
93 Non Profit Organisation.
94 Étienne Cabet, « Guerre de l’opposition contre le citoyen Cabet, Fondateur d’Icarie », Le fondateur d’Icarie aux Icariens, p. 40.
Auteur
-
Véronique Mendès
Allocataire de recherche, université de Poitiers, Gerhico-Cerhilim (EA 4270).
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