L’université Rennes 2, Haute-Bretagne – 1969-2015. Regards sur le profil d’une université « singulière »
p. 19-30
Texte intégral
1Être universitaire en France, vieux pays de tradition jacobine, c’est assurément d’abord, depuis deux siècles, être membre de l’Université, avec un grand U, institution « nationale » relevant constitutionnellement de la compétence de l’État, sous la tutelle d’un ministère dédié et de ses bureaux, assurant l’essentiel du financement, définissant et garantissant des diplômes « nationaux » ; et c’est appartenir à un « corps » régi par des statuts et des instances eux aussi de dimension nationale. Bon nombre d’universitaires se réfèrent d’ailleurs de manière privilégiée – voire exclusive – à cette appartenance « nationale » uniformisatrice, à cette position « hors sol », qui peut d’ailleurs faciliter leur migration d’un site à un autre au cours de leur carrière.
2Et pourtant, depuis près d’un demi-siècle – en l’espèce depuis la loi Faure de novembre 1968, qui recréait des universités « autonomes », disposant d’une personnalité morale et d’instances élues de gouvernance, tout universitaire relève aussi désormais, pour un temps, d’une université particulière où il travaille et peut s’investir, chacune avec sa « personnalité », ses caractères, positifs et/ou négatifs, selon les conditions concrètes de sa création et de son développement et les stratégies spécifiques qui y ont été conduites.
3Tel est assurément le cas de l’université Rennes 2, ou « université de Haute-Bretagne » (UHB), selon l’appellation qu’elle s’était donnée lors de sa création le 16 mai 1969 pour affirmer sa dimension régionale et son identité bretonne, dont la forte « personnalité », avec ses ombres et ses lumières, a certainement marqué les universitaires qui y ont fait une part importante de leur carrière.
L’éclatement originel
4Cette « singularité » doit évidemment beaucoup aux conditions mêmes de sa naissance dans le contexte chahuté de l’après mai 68, et de la mise en œuvre au printemps 1969 des dispositions de la loi Faure prévoyant la constitution d’universités autonomes, en principe pluridisciplinaires, en lieu et place des anciennes Facultés.
5Concrètement, dans le ressort d’une académie de Rennes réduite désormais à quatre départements bretons depuis l’autonomisation en 1962 de l’académie de Nantes et des pôles universitaires de Nantes et d’Angers, allait émerger une université à Brest (qui se donna le nom d’« université de Bretagne Occidentale », pour bien marquer son emprise sur la Basse-Bretagne), et simultanément s’opérer la partition du site « historique » de Rennes entre deux universités « héritières », au terme de nombreuses réunions et de tractations qui occupèrent les mois de mars-avril 1969, sous la houlette du recteur Le Moal et de l’envoyé spécial du ministère, l’inspecteur Général Amestoy.
6Il n’y avait rien d’extraordinaire dans ce processus de partition, que l’on retrouvera dans dix autres métropoles universitaires provinciales, de Lille à Aix, de Bordeaux à Strasbourg, selon des recommandations générales du Ministère. Observons cependant que les autres pôles universitaires de l’Ouest, anciens comme Caen et Poitiers, ou récents comme Nantes, réussirent à échapper à cette partition en conservant leur université omni-disciplinaire. Mais la configuration finale de cette partition n’était pas inscrite dans les astres et elle ne fut pas neutre : Rennes 2 se réduisait à l’ancienne Faculté des lettres, à laquelle on avait rattaché, pour satisfaire formellement à la « pluridisciplinarité » préconisée par la loi, un Institut régional d’éducation physique créé en 1968, et fort à cette date... de 80 étudiants ! Cette partition ne s’était pas faite sans débats entre plusieurs scenarii, y compris celui du maintien de l’unité de l’université, au nom d’une vraie pluridisciplinarité que prônaient notamment en Fac des lettres des linguistes (tel Jean Gagnepain), des psychologues, certains géographes et historiens.
7En fait la naissance de Rennes 2 s’était faite largement par défaut : « nous avons été mis au coin » écrira d’ailleurs avec lucidité le dernier doyen de la Faculté des lettres et premier président de la nouvelle université, René Marache, en prenant acte du refus des autres Facultés – et notamment des juristes – de s’associer à des littéraires dont ils redoutaient les débordements « gauchistes » des étudiants, notamment sociologues et psychologues. Ceux-ci avaient animé effectivement la contestation en mai-juin 1968, en occupant durant plusieurs jours la Faculté de droit en centre-ville. Cette attitude de rejet avait d’ailleurs contaminé certains littéraires, puisqu’au nom d’affinités épistémologiques présumées avec les matheux, les philosophes (en fait quelques professeurs... contre le sentiment de la majorité de leurs étudiants) avaient choisi de « se retirer sur l’Aventin » du campus scientifique de Beaulieu en se rattachant à l’université de Rennes 1, au grand dam des autres disciplines de lettres et de sciences humaines, ainsi amputées d’une composante intellectuelle importante. Ceci pouvait renforcer le sentiment d’exclusion, même si certains littéraires ne furent sans doute pas mécontents de pouvoir s’auto-gouverner librement, loin du regard des juristes ou des médecins.
8Cette nouvelle université apparaissait à bien des égards comme une « université-croupion », tant par son périmètre disciplinaire réduit, que par les moyens limités dont elle pouvait disposer, qu’il s’agisse de ses ressources financières ou de ses moyens en personnels ATOS, réduits à la portion congrue. Quant à son patrimoine immobilier, si ses bâtiments neufs inaugurés en 1967 pouvaient paraître suffisants en l’état des effectifs étudiants (6 000 à 7 000) à l’aube des années 1970, leur conservation laissera vite à désirer, faute de crédits de maintenance suffisants – dès les années 1970 les pluies infiltrées des toits en terrasse tombaient au milieu de la salle du Conseil dans un bac en plastique, vite baptisé « impluvium » par un président latiniste et humoriste... Et son domaine foncier se limitait à 12 hectares, moins d’un dixième des surfaces universitaires sur Rennes – concentrés sur le quart nord-ouest du seul campus de Villejean, que l’UHB partageait avec le secteur Santé de l’autre université et la nouvelle École de la santé publique, avec des réserves foncières bien limitées pour un développement futur. Ce site de Villejean apparaissait alors bien excentré, sans vraie relation avec la ZUP qui se construisait à proximité, et médiocrement relié au centre-ville. Rennes 2 allait au surplus y perdre, presque sans combat, son pied à terre historique à haute valeur symbolique de l’ancien séminaire de la place Hoche, approprié très vite par « l’autre université », même si le président Denis allait en compensation obtenir en 1978 l’usage de quelques locaux dans le prestigieux palais Saint-Melaine, pour y héberger les équipes de recherche d’histoire et de sociologie.
9Ce n’était là qu’un aspect du déséquilibre flagrant avec l’université de Rennes 1, créée simultanément par fusion des trois autres facultés, avec ses vastes locaux répartis sur trois campus, ses laboratoires, et ses moyens humains. Cela pouvait justifier qu’on lui rattache l’IUT (dont un département, Carrières Sociales, avait pourtant été créé en 1968 par les littéraires), et l’essentiel des Services inter-universitaires, dont la bibliothèque et le Service des sports... malgré l’intégration de l’IREPS à Rennes 2 ! Plus encore, profitant habilement de l’adoption par Rennes 2 de l’appellation d’« université de Haute-Bretagne », Rennes 1 décidait en 1971 de s’appeler « université de Rennes » tout court, en récupérant au passage le sceau de l’ancienne université, un bijou gallo-romain d’inspiration celtique... au grand dam des archéologues de la Faculté des lettres qui l’avaient jadis découvert ! Elle exprimait ainsi sa volonté d’occuper l’essentiel de l’espace et de la mémoire historique universitaire rennaise, avec un poids et une influence incomparables auprès des responsables politiques et économiques locaux et régionaux, comme auprès du Ministère, durant toutes ces années 1970.
Une université « rebelle »
10Cette position marginale de l’université naissante a été encore amplifiée durant les années 1970 par un second héritage remontant à 1968, ancré dans les réalités comme dans les représentations : celui d’une université « rebelle », contestataire et revendicatrice, secouée périodiquement par des « mouvements sociaux » récurrents durant toute la décennie 1970, que l’on retrouvera en 1986, en 1995-1996, et au-delà, jusque dans les années 2006-2008. À l’origine de ces mouvements on trouvait parfois les personnels, fortement syndicalisés et politisés, réagissant contre des mesures gouvernementales jugées nocives. Ce fut ainsi le cas des mobilisations des enseignants en 1978-1979 contre la précarisation du statut des assistants, ou en 1980 contre la loi Sauvage accusée de « restaurer le mandarinat », qui entraîna la démission spectaculaire du président Denis. Mais ce furent aussi les personnels IATOS qui se mobilisant en 1995 face à la pénurie criante de postes. Ces personnels universitaires « en lutte » n’hésitèrent pas, à maintes reprises, à recourir à des formes d’action spectaculaires et surprenantes, telles ces conseils d’universités « sauvages » mais légaux tenus sous la pluie (et sous les parapluies...) devant le Rectorat, sous la présidence de Michel Denis, pour protester contre des réductions de crédits, ou ces manifestations d’IATOS en 1995, avec leurs processions de mannequins en carton visualisant le déficit de postes reconnu par le Ministère...
11Mais à l’origine de ces mouvements sociaux se trouvaient plus souvent encore les étudiants (et des étudiantes en nombre croissant), pour beaucoup issus de milieux populaires, donc « primo accédants » à l’université, incertains quant à leur orientation et inquiets pour leurs perspectives d’avenir, qui perpétuèrent dans la durée cette tradition « contestataire ». Ces mouvements constituaient aussi pour chaque nouvelle génération un véritable rite d’initiation à la vie citoyenne, avec ses « figures imposées » : la « grève » des cours durant des semaines, et même parfois des examens, avec des formes spectaculaires comme les occupations de locaux et les « AG » de masse, interminables et houleuses. Celles-ci se tinrent longtemps dans le double amphi Chateaubriand-Renan, plein à craquer, au-delà des règles de sécurité. Puis à partir de 1995, en raison de la poussée des effectifs, les « AG » durent se déplacer à l’extérieur, dans « l’agora » au cœur du campus rassemblant des milliers d’étudiants : il ne fallut pas moins que le savoir-faire d’un vice-président arbitre international de handball pour réussir en mars 1995 à départager les pour et les contre lors d’un vote tumultueux sur la poursuite de la grève ! Et ces AG se prolongeaient fréquemment par des occupations festives – et souvent arrosées – du hall B, et par des « manifs » en ville, tous moments propices à des débordements, parfois violents, surtout dans les phases terminales des mouvements, avec à maintes reprises des séquestrations de présidents ou, comme en 1980 l’occupation « sauvage » et prolongée de la salle du Conseil.
12Au-delà des résultats « politiques » variés de ces mobilisations, où Rennes 2 n’était généralement qu’un maillon de mouvements d’ampleur nationale, qui ne furent pas tous négatifs si l’on rappelle que la grève de novembre 1995 se solda par plusieurs dizaines de créations de postes IATOS bien nécessaires, le bilan s’avérait souvent fort lourd pour l’université : en termes de coûts matériels pour la remise en état de locaux dégradés ; mais plus encore en terme de temps pédagogique consommé aux dépens de la formation, comme lors de la grève de 3 mois en 1976 contre une réforme du 2e cycle ! Ces crises entraînaient aussi une lourde consommation de temps et d’énergie de la part des personnels (du moins ceux qui choisissaient de rester sur le terrain !), et de tous les responsables, des départements à la présidence, qui tentaient de contrôler et limiter les débordements, et de « faire rentrer le fleuve dans son lit », sans trop de casse, quitte parfois à imposer des temps de « rattrapage » de cours et d’examens en juillet ou septembre pour « sauver l’année ». C’étaient là des contraintes épuisantes, physiquement et nerveusement, qui venaient se surimposer aux tâches multiples « normales » d’un universitaire, surtout s’il était quelque peu engagé dans la vie collective d’une institution exigeante, ce qui n’était certes pas idéal pour optimiser son volume de publications et son « impact factor » !
13L’on imagine sans peine aussi les conséquences de cette dimension contestataire et de ses manifestations spectaculaires sur l’image de Rennes 2. Certes, ces mouvements répétés contribuèrent, si l’on ose dire, à la « notoriété » de l’université, qui devint très vite une cible privilégiée et un « bon sujet » pour les médias régionaux ou nationaux lors des mouvements étudiants ! Mais en termes de « réputation », l’on devine aisément l’image négative que ces mouvements – et parfois débordements – pouvaient entraîner, notamment dans son environnement régional, auprès des élus (de tout bord), des chefs d’entreprise (qu’il fallait périodiquement rassurer qu’ils ne finiraient pas « à la lanterne » s’ils collaboraient avec Rennes 2 !), et de familles qui se demandaient après chaque crise s’il était bien raisonnable d’envoyer de frêles jeunes filles étudier dans un tel capharnaüm ! Et tout ceci, bien sûr, dans un contraste d’image permanent et manichéen avec « l’autre » université rennaise, présumée « sage » et sérieuse... en oubliant les sévères secousses qui l’avaient elle aussi ébranlée lors de l’instauration de numerus clausus en Médecine en 1973 !
Un développement sous pression
14Ajoutons cependant, à la décharge de l’université, qu’au-delà de cet héritage historique et de cette configuration idéologique et politique qui la caractérisait, la « volatilité sociale » de Rennes 2 a dû beaucoup aussi aux conditions objectives concrètes de son développement pendant un quart de siècle. Comme beaucoup d’universités à dominante SHS, créée avec des moyens humains très déficitaires (d’après les normes nationales officielles), et sans aucune construction de locaux supplémentaires pendant plus de vingt ans, de son inauguration en 1967 à 1990, Rennes 2 allait subir de plein fouet l’entrée dans « l’université de masse », et l’explosion des flux étudiants. Celle-ci fut particulièrement vive en Bretagne, terre « d’excellence scolaire » atteignant des niveaux records pour la réussite au Bac et les poursuites d’études supérieures, ce qui se traduisit par un triplement des effectifs de l’UHB, de 6 500 à 22 000 en moins de vingt ans, avec des poussées particulièrement vives en 1984-1996. Celles-ci s’accompagnaient aussi, sur un plan qualitatif, par l’arrivée massive de nouvelles générations d’étudiants issus de milieux populaires, « primo-arrivants » souvent passés par les filières technologiques tertiaires, parfois sans perspective d’orientation très nette, et qui trouvaient dans diverses formations offertes par Rennes 2 des parcours attractifs ou un sas provisoire. Ajoutons à cela l’effet des « variations de mode » faisant gonfler brutalement selon les années les inscriptions en Psycho ou en Histoire, en AES ou LEA, en Arts du spectacle ou Info-Com, ou en 1995-1996 en STAPS, au point de faire exploser le numerus clausus qui s’était jusque-là maintenu dans cette filière.
15Chacune de ces fortes poussées d’effectifs engendrait, comme on le vit dans les années 1985-1995, une « crise de rentrée » suscitant des tensions sur les locaux, qui imposèrent en 1985 puis 1989 la construction en urgence de locaux préfabriqués « provisoires »... Ces poussées d’effectifs pesaient plus encore sur les enseignants, astreints dans certaines disciplines à accueillir des amphis surchargés, à multiplier les heures supplémentaires, et à succomber sous le poids des copies, ou des examens en fin d’année. Ces efforts pédagogiques furent pourtant largement acceptés par la majorité des enseignants, dans l’esprit d’une université à vocation « démocratique » assumée, prête à faire le maximum pour « l’accueil » des étudiants. Cet investissement pédagogique fut d’autant plus lourd que, dans ce même esprit d’amélioration de la réussite étudiante, l’UHB s’engagea de manière volontariste dans les réformes pédagogiques successives du 1er cycle, comme la réforme Savary dans les années 1983-1986, avec l’expérimentation du tutorat, ou celles des années 1992-1995.
16Tout cela n’était pas sans conséquence, bien entendu, sur la disponibilité d’esprit et de temps qui pouvait être consacré à la recherche dans les secteurs disciplinaires les plus touchés par cette pression étudiante, notamment pour les enseignants qui s’engageaient le plus dans cette mission de formation en premier cycle. Cela pouvait entraîner un décalage entre les deux fonctions fondamentales des universitaires avec minoration de l’activité de recherche, au risque d’une dérive vers une « secondarisation » de l’université, que dénoncèrent avec virulence certains collègues lors de la crise interne qui secoua l’université lors de l’élection présidentielle de 1986.
Une « vraie » université, ouverte et innovante
17Et pourtant cette université « contestataire », née dans la difficulté et l’exclusion, et menacée parfois dans son existence même, comme ce fut le cas durant la crise de 1980-1981 consécutive à la démission du président Denis sous le ministère Saunier-Séïté, a su faire de ses difficultés et de ses handicaps une force et un moteur, non seulement pour survivre, mais pour rebondir. Elle a su s’affirmer comme une « vraie » université, désireuse d’assurer toutes ses missions et d’assumer toute sa place dans son espace régional, avec l’ambition de s’affirmer dans certains domaines comme « exemplaire » et innovante.
18Née en 1969 d’une Faculté des lettres, amputée de ses philosophes, elle a voulu d’emblée s’affirmer comme une université pluridisciplinaire, dans l’esprit de la loi Faure, en recherchant systématiquement la diversification disciplinaire au-delà de son pré-carré d’origine. Elle a su ainsi intégrer pleinement et développer dans diverses directions, en formation comme en recherche, le secteur Éducation Physique et Sportive qui lui avait été rattaché « pour ordre ». De même a-t-elle réussi à développer, à partir du noyau originel « classique » de l’Histoire de l’Art, l’ensemble des formations artistiques, vers les arts plastiques, la musique, les arts du spectacle, pour constituer le plus grand pôle de compétences universitaire du Grand Ouest dans ce domaine porteur avec des débouchés multiples pour ses étudiants, non seulement dans l’enseignement mais dans les institutions culturelles et la création artistique. De même, l’UHB s’engagea aussi de manière pionnière dès 1979 vers le domaine nouveau et prometteur de l’information et de la communication. Et elle élargira sa palette dans d’autres directions encore, en saisissant hardiment dès 1973, sous l’impulsion de son vice-président à la pédagogie Jean Noël, la perche tendue par le Ministère pour la création de filières pluridisciplinaires à finalité professionnelle afin d’élargir la gamme des débouchés offerts à ses étudiants au-delà des métiers de l’enseignement et de la fonction publique vers ceux du secteur privé. Cela pouvait paraître assez naturel avec la création des Langues Étrangères Appliquées (LEA), même si cela n’alla pas sans bousculer quelque peu les linguistes « classiques ». Mais l’UHB se lança aussi hardiment bien au-delà de son périmètre « littéraire » originel, avec la création de nouvelles filières en « Administration Économique et Sociale » (AES) et en « Mathématiques Appliquées aux Sciences Sociales » (MASS), quitte d’ailleurs à se retrouver sur ces terrains en « concurrence » avec l’autre université rennaise.
19Ce choix fort et audacieux contribua à une diversification sensible du milieu étudiant, avec l’arrivée massive en AES de bacheliers issus de filières technologiques, bien différents des « littéraires » classiques. Mais il modifia aussi la composition du corps enseignant lui-même, avec le recrutement nécessaire d’économistes et de gestionnaires, de juristes et de politistes, de matheux et de statisticiens aux parcours et aux profils spécifiques, bien distincts des « littéraires ». Ces nouveaux collègues venaient pour beaucoup de Rennes 1, en quête d’un environnement différent, plus ouvert sans doute, et d’expériences pédagogiques nouvelles. Ils allaient beaucoup apporter à Rennes 2 dans ce domaine, comme ils contribuèrent fortement d’ailleurs à l’ouverture précoce de cette université d’origine « littéraire » vers l’informatique et ses multiples usages, dans la pédagogie, la recherche ou l’administration.
20Au-delà de cette diversification des filières de formation initiale, et malgré les tensions qui en résultaient en termes de flux étudiants, Rennes 2, en cohérence avec son idéal affiché d’« ouverture » démocratique de l’université au plus grand nombre, conduisit une politique volontariste d’accueil de publics « non classiques », avec le développement précoce d’un Service d’enseignement à distance rayonnant sur le Grand Ouest, l’engagement dans la formation continue, notamment pour des publics très spécifiques (comme les cadres syndicaux à travers l’Institut des sciences sociales du travail, en partenariat avec les syndicats), et à travers des modalités pédagogiques originales comme celles développées avec le Collège coopératif dans les années 1980. Si « l’Université pour tous » est sans doute un idéal utopique, Rennes 2 dans ces années 1975-1995 a vraiment tenté de s’en approcher.
21Enfin cette politique « d’ouverture démocratique » s’est aussi traduite sur le plan spatial par une politique volontariste d’implantation sur le territoire de la région, hors de la métropole rennaise, en cohérence avec l’appellation « d’université de Haute-Bretagne » qu’elle s’était donnée en 1969, affichant une volonté de rayonnement régional qui ne se limitait pas au souci de développer l’enseignement du breton... Présente sur un mode mineur à Saint-Malo par son cours d’été offrant chaque année des enseignements de langue et civilisation française à des dizaines d’étudiants étrangers, Rennes 2 s’était également implantée dans le Morbihan à Vannes dès 1975, avec le rattachement administratif du nouvel IUT qui venait d’y être créé, et dont elle assurera durant deux décennies la tutelle dans un climat d’échanges positif.
22Mais surtout, dans les années 1980, confrontée de manière aiguë, on l’a vu, à l’afflux massif d’étudiants, Rennes 2 s’engagea dans une politique de création d’antennes de 1er cycle dans des villes moyennes de la région, désireuses d’élargir leur offre de formation post-bac et de retenir les jeunes dans leur ville. Esquissée dès 1985 par le président Botrel, cette politique, qui suscita de chauds débats internes, fut accélérée et « théorisée » par le président Mounier (1986-1991), qui, en bon géographe, développa un argumentaire élaboré combinant la volonté de « démocratisation » dans l’accès aux études supérieures et un objectif d’aménagement équilibré du territoire régional. Audacieux mais pas téméraire, il prit bien soin d’obtenir des garanties de la Région et des autres collectivités, dès le Contrat de Plan de 1989, et du Ministère dans la négociation du premier Contrat d’Établissement de janvier 1991, pour qu’ils s’engagent à soutenir matériellement (en locaux et emplois) ces développements « extérieurs », avant même la conclusion du Plan Université 2 000 en décembre 1991, qui devait officialiser ces antennes. C’est dans ce cadre que furent créées les premières implantations de Rennes 2, dès 1989 à Lorient (LEA) puis en 1991 à Saint-Brieuc (AES), que développeront avec conviction et continuité ses successeurs dans les années 1990.
23Soulignons ici que Rennes 2 jouera pleinement le jeu de ces implantations universitaires dans les villes moyennes, en y affectant des moyens et surtout des postes d’enseignants obtenus du Ministère, afin d’avoir des acteurs capables de s’investir sur place, et en n’hésitant pas à y créer, au-delà des premiers cycles « classiques », des formations originales à finalité professionnelle, comme à Saint-Brieuc dans le secteur de l’audiovisuel, des métiers des collectivités puis du tourisme, ou des métiers autour du sport. Et de même Rennes 2, en cohérence avec sa vision d’un aménagement régional équilibré, accompagnera positivement, et sans état d’âme, l’émergence entre 1991 et 1995 de l’université de Bretagne Sud, dont elle avait contribué à jeter les bases sur les sites de Vannes et Lorient.
24Quant à son « ouverture » sur la métropole rennaise, cité où elle était souvent considérée comme un acteur de seconde zone par rapport à sa puissante voisine, « mouton noir » ou trublion, c’est par le dynamisme de sa politique culturelle, qui la classait parmi les universités de pointe dans ce domaine, qu’elle a pu s’imposer. Cela résulta pour une part des initiatives de l’institution, telles la création de la Galerie Art et Essai ou celle de l’auditorium du Tambour offrant à des publics extérieurs concerts, spectacles ou films originaux, ou à l’ouverture d’un « cours public » annuel reprenant l’esprit de l’« université populaire » des années 1930 – et dupliqué à Saint-Brieuc. Mais cela résulta aussi du dynamisme créatif d’associations étudiantes, qui seront à l’origine de festivals comme Travelling, voire, indirectement des Transmusicales : ce n’est pas seulement par leurs « manifs » que les étudiants de Rennes 2 ont contribué à l’animation de la ville, à son attractivité sur la jeunesse et à son image culturelle !
25Mettons l’accent enfin sur une dernière originalité de Rennes 2, la plus méconnue et apparemment paradoxale : cette université contestataire et perçue comme « gauchiste » a découvert très tôt les exigences de la gestion et de la rigueur, et l’enjeu d’une modernisation de ses modes de fonctionnement et de ses structures. Cela résultait d’une double conviction, intégrée et cultivée par ses équipes dirigeantes depuis la présidence Denis : parce que « née pauvre » (et elle le resta longtemps), elle devait être rigoureuse dans l’utilisation de moyens rares ; et parce que souvent contestataire, elle devait être irréprochable quant à ses modes de gestion, et ne pas hésiter à innover sur tous ces terrains. « Pauvre mais propre », pourrait-on dire, au sens figuré comme au sens littéral : dès les années 1980 elle s’engagea ainsi dans une lutte vigoureuse, tenace, et finalement efficace contre les tags et graffitis « sauvages » qui souillaient périodiquement ses murs... ; quitte à conserver soigneusement quelques inscriptions emblématiques de l’« esprit 68 » (tel le fameux « vive la dictariat du prolétature » au nord du bâtiment B ! aujourd’hui classé) et à réserver certains murs à ses étudiants plasticiens pour y réaliser des « graphes » à valeur présumée esthétique.
26Très tôt l’université s’est lancée dans la « chasse aux gaspis », notamment quant à la consommation des heures complémentaires, et dans la mutualisation de ses moyens, comme lui en donnait acte dès 1987 l’audit du Comité national d’évaluation, dont elle avait sollicité parmi les premières le passage. Dans cette même logique paradoxale du « bon élève » en matière de gestion, reconnu comme tel d’ailleurs par le Ministère parmi toutes les universités homologues à dominante SHS, Rennes 2 n’hésita pas à se porter volontaire, comme « cobaye » un peu masochiste, pour expérimenter – à ses risques et périls – de nouveaux logiciels de gestion financière ou pédagogique aux acronymes exotiques, tels NABUCO ou APOGEE. Cette intégration d’une « culture de gestion » s’est perpétuée jusqu’à aujourd’hui, si l’on observe que Rennes 2 a pu passer le cap difficile de la LRU et de la gestion directe de la masse salariale sans « se mettre dans le rouge »... à la différence de nombre de ses voisines du Grand Ouest.
27L’université confortera cette réputation « modernisatrice », à la grande surprise des responsables du Ministère, en réussissant à mener à bien en 1993-1995, au terme d’un long processus d’analyse et de réflexion participative amorcé dès 1983-1984 sous la présidence Botrel, un ambitieux programme de restructuration interne de ses composantes : elle réussit à dépasser son émiettement structurel en passant de 12 à 5 « grandes » UFR pluridisciplinaires, d’une taille suffisante pour être des échelons pertinents de déconcentration d’une université jusque-là très centralisée, et des niveaux de mutualisation de certains moyens. Cette restructuration des composantes fut d’autant plus efficace qu’elle put être mise en cohérence, dans le cadre d’un schéma directeur d’aménagement et développement élaboré simultanément, avec une réorganisation spatiale globale du campus : celle-ci devait permettre d’intégrer de manière ordonnée les constructions nouvelles importantes programmées d’U 2 000 à U3M (université du 3e millénaire) dans les contrats de plan successifs, qui desserraient enfin la contrainte des locaux, avec des réussites architecturales comme le bâtiment abritant le « pôle Langues », inauguré en 1993. Cela permit aussi d’améliorer la lisibilité du campus, dont la façade, avec des nouveaux bâtiments emblématiques – la Présidence, l’auditorium du Tambour – fut « retournée vers le nord » pour s’ouvrir sur la station du métro, dont l’arrivée était programmée pour 2002.
28Simultanément l’université allait pouvoir aménager en « campus complémentaire », à moins d’un kilomètre plus au nord, le collège désaffecté de La Harpe qui lui avait été affecté dans l’urgence en 1991, en y accueillant notamment un pôle Sports en plein essor, mais aussi des Presses universitaires naissantes (les PUR), dont le développement spectaculaire depuis vingt ans constitue une contribution majeure de Rennes 2 à la valorisation de la recherche en sciences humaines et sociales, avec un rayonnement désormais reconnu à l’échelle nationale. Plus globalement, la recherche, longtemps parent pauvre maltraité en termes de moyens, put elle aussi bénéficier de ce double processus de restructuration et de réaménagement spatial, en se voyant accorder des personnels IATOS affectés au service des équipes de chaque UFR, et des espaces dédiés, parfois importants et visibles comme la Maison de la recherche en sciences sociales, qui accueillera notamment les équipes de recherche d’histoire et de géographie qui avaient réussi à s'associer au CNRS. C’était, enfin, autour de l’an 2000, si l’on ose dire, la sortie de l’« âge de pierre ».
Conclusion
29Cette modernisation largement réussie, qui s’est consolidée après 2000, a modifié progressivement l’image « externe » de l’université, notamment aux yeux des décideurs, du Ministère aux élus locaux et régionaux, malgré les nouvelles poussées de fièvre étudiante des années 2006-2008, en réaction à des mesures gouvernementales comme le CPE ou la LRU, qui réactivaient à chaque fois dans les médias et l’opinion l’image de l’université « contestataire ».
30Mais cette modernisation et cette mise aux standards nationaux constituaient aussi une forme de « normalisation », voire de banalisation de Rennes 2, dans les comportements comme dans les modes de fonctionnement, sous le double signe du développement de l’individualisme des acteurs et d’une certaine bureaucratisation – sans doute inévitable – de l’institution. Cela a évidemment été accentué par le renouvellement des générations parmi les personnels, et le départ progressif – quasiment achevé aujourd’hui – de ceux qui avaient « fait » cette université « singulière », dans sa période « historique », sinon « héroïque », de lutte pour la survie, et pour son affirmation comme université à part entière dans son premier quart de siècle d’existence, comme l’ouvrage collectif Entre Fidélité et Modernité en avait dressé précisément le bilan en 1994 pour son 25e anniversaire1.
31Avec l’approbation – non sans débats – courant 2014 par son Conseil d’Administration d’une démarche de négociation avec Rennes 1, dans la perspective d’une fusion, Rennes 2 entrait assurément dans une nouvelle phase de son histoire, en se plaçant devant une alternative. Soit elle acceptait à terme rapproché sa disparition programmée au sein d’une entité plus large, la « grande université de Rennes » reconstituée, pour autant qu’elle puisse y trouver toute sa place et y gagner une plus-value pour les domaines disciplinaires qu’elle représente. Soit elle refusait de franchir le pas, faute de garanties suffisantes quant au maintien du meilleur de son héritage et de sa « culture », au risque d’un « repli identitaire » et d’un possible isolement, et non sans dégâts collatéraux pour le site universitaire rennais, à l’heure où se multiplient les regroupements sur les grands sites universitaires régionaux.
32Quoi qu’il en soit de cet avenir encore incertain, tous ceux qui ont fait – souvent par choix – l’essentiel de leur parcours professionnel dans cette université « singulière », n’ont pu manquer d’être profondément marqués par cette expérience, dans un environnement aussi spécifique. Pour le plus dur parfois, compte tenu des manques divers de moyens, des surcharges pédagogiques, du temps consommé dans de multiples réunions et du stress qu’engendraient pour ceux qui y travaillaient les poussées récurrentes de fièvre étudiante. Mais pour le meilleur aussi, pour ceux – et ils furent nombreux chez les historiens (et historiennes) – qui choisirent de s’investir, parfois au détriment de leur « carrière » individuelle, dans de nombreux projets innovants, et de s’engager dans des responsabilités collectives au sein de cette université née de mai 68, qui avait vraiment fait reculer les hiérarchies mandarinales d’antan et tenté de faire vivre, dans le débat mais aussi la convivialité, une « culture démocratique » participative, largement ouverte aux jeunes enseignants désireux d’assumer pleinement cette « troisième dimension » du métier d’enseignant-chercheur, au service de l’intérêt général.
Notes de bas de page
1 Denis M. (dir.), Entre Fidélité et modernité. L’université Rennes 2 – Haute-Bretagne, Rennes, PUR, 1994, 230 p.
Auteur
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André Lespagnol
Professeur émérite d’histoire moderne, Président honoraire université Rennes 2.
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