Introduction
p. 13-15
Texte intégral
1L’Ille-et-Vilaine, par sa situation à l’est de la Bretagne, est un département de transition entre la Basse-Bretagne et l’Ouest intérieur et présente des caractères empruntés à ces deux zones géographiques qui font sa singularité, mais aussi sa complexité. Celle-ci a été soulignée par André Siegfried qui qualifiait l’Ille-et-Vilaine de « demi-mancelle, demi-normande, demi- bretonne, rennaise surtout, mais portant à tel point la marque des civilisations et des tempéraments qui s’y sont fondus qu’elle finit par perdre le tranchant d’une personnalité politique quelconque. Politiquement, l’Ille- et-Vilaine est un marais, vraie région de transition, sans pentes et sans courants. C’est dans de pareils milieux qu’on sent toute la vanité des classifications politiques en partis officiels. Ces classifications, faites pour l’ensemble du pays, s’appliquent parfois très bien à certaines régions. Ici, sur une pensée changeante, fuyante, insaisissable, elles s’adaptent aussi mal qu’un habit de confection ! »1. Après une telle description, faite pour 1913, il importe de déterminer la permanence de cette appréciation et sa validité, en essayant d’appréhender au plus près la réalité de ce département.
2Toute approche politique ou sociale à caractère historique s’inscrit dans la durée, encore faut-il en délimiter l’espace chronologique. Ces limites chronologiques, cependant, ne doivent pas être perçues comme un commencement et une fin, stricto sensu. Inévitablement, elles sont « à la fois réelles et artificielles » et doivent conduire à des interrogations sur « les parts respectives de la continuité et de la discontinuité »2 que chacune de ces dates contient en elle-même.
3En choisissant de poursuivre mes recherches en amont et en aval de ma thèse de 3e cycle, cette problématique s’impose afin de tenter de répondre à quelques questions nées de l’étude sociologique de la Résistance3. La Résistance s’y révèle principalement urbaine et ouvrière, dans un département rural et conservateur ; de plus, des zones géographiques restent à l’écart, tant de la résistance que de la collaboration. Dès lors, se pose la question du poids du passé proche, voire plus lointain pouvant expliquer le comportement de ces « pays » et de ces catégories sociales en Ille-et-Vilaine. Quels sont les choix politiques antérieurs, le comportement religieux, le fonctionnement de la société avant 1939 ? Est-ce une société immuable ? Dans quels secteurs et quand change-t-elle ? Quelles sont les caractéristiques de cette société (niveau de fortune, comportement dans la vie quotidienne) et est- elle différente en cela des autres départements ou régions françaises, du moins lorsqu’il existe des éléments de comparaison ?
4Après le choc de l’occupation, comment la société réagit-elle ? De nouveaux clivages sont-ils apparus ou bien assiste-t-on au rejeu de clivages plus anciens ? Une fois passée la période de réadaptation qu’est la Libération, le problème est en effet de savoir si la guerre de 1939-1945 et singulièrement le temps de l’Occupation est une rupture ou une parenthèse.
5Par commodité, manuels et historiens ont longtemps utilisé les dates des guerres ou de changement institutionnel comme dates de rupture, de tournant dans la vie d’une nation. Ici, à l’échelle d’un département, cette assertion ne se vérifie pas. 1918 et 1958 sont à l’évidence des dates politiques, mais sont-elles le début d’un monde neuf? Et 1945 ? Les fractures n’interviennent-elles pas à un autre moment ? Enfin, la chronologie de cette permanence et de ces ruptures n’est pas identique d’un lieu à un autre et les chronologies se superposent, parce que les mentalités changent par exemple plus lentement que l’économie, ou que le changement politique apparent ne recouvre en fait qu’un glissement et non une véritable rupture qui, elle, n’apparaîtra que plus tard. Cet « enchevêtrement constant des données à rythme lent et des données à oscillations rapides »4 accroît la difficulté pour appréhender ces notions de rupture et de permanence. Ces deux dates, 1918 et 1958, insèrent ce travail dans la longue durée, une longue durée où le temps court s’interpose, s’impose même et la pertinence de ces dates est à infirmer ou à confirmer. Aussi, au-delà de ces limites, prises en elles-mêmes, il s’agit de déterminer la part respective de la continuité et de la discontinuité, d’où des dates-butoirs différentes sans compter le problème de la relation entre mémoire individuelle et mémoire collective en particulier par rapport au temps de l’Occupation.
6Pour une étude contemporaine, le problème des sources est aigu puisque inévitablement se pose le problème de leur accessibilité et la possibilité de remédier à certaines absences par des témoignages. Pour cette étude politique et sociale, j’ai très souvent eu à demander des dérogations à la loi de janvier 1979. Bien que celles-ci m’aient été largement accordées, malgré tout, des archives, postérieures à 1945 surtout, restent inaccessibles telles les déclarations de mutation après décès, empêchant une comparaison terme à terme rigoureuse5.
7Enfin, a priori, pour une étude politique et sociale allant de 1918 à 1958, le recours aux témoignages semble s’imposer. En fait, c’est tout le problème de l’histoire orale largement développé par les Anglo-Saxons6. Utile peut-être pour des histoires de vie, pour de grandes fresques, en écrasant la chronologie et à force de présenter une société immuable, elle parvient à obvier les forces de changement si faibles soient-elles qui existent dans toute vie. Ayant effectué quelques entretiens, il est très vite apparu que l’on se heurtait en fait au problème de la mémoire des individus. Demander à des témoins leur condition de vie et de travail avant 1939 par exemple conduit à des mélanges de période, à des confusions lorsque ces témoins n’ont pas eux-mêmes des points de repère leur évitant ces erreurs. Dès lors, l’historien ne peut retenir qu’une atmosphère et encore ; ce qui veut dire qu’un travail à partir d’entretiens (qui nécessitent de nombreuses heures), aboutit à un résultat fort mince. En revanche, le témoignage apparaît plus pertinent lorsqu’il s’agit de responsables politiques, syndicaux,... qui disposent généralement de repères évitant de grosses erreurs de dates (et encore pas toujours). Le risque qui persiste, est évidemment la reconstitution après coup, la volonté de délivrer un message, de répondre par avance aux questions, débats qui concernent l’activité interne des partis, syndicats auxquels appartiennent ces témoins. Mais cela relève de la critique interne et externe des sources, classique pour tout historien. Surtout, ce responsable fait qu’il donne à l’historien, l’histoire interne de son mouvement, le fonctionnement, les débats, etc. à recouper certes mais qui sont de réelles informations et qu’il n’est guère possible de trouver dans des archives classiques et en plus, il donne aussi une idée de l’atmosphère, de la vie quotidienne mais cette fois dans un cadre chronologique plus facile à sérier.
8Le témoignage est indispensable à l’historien temps présent, comme les mémoires écrites pour l’historien des siècles précédents, mais il n’est qu’une source parmi d’autres.
Notes de bas de page
1 Siegfried (André), Tableau politique de la France de l’Ouest, 1913, Genève, rééd. Slatkine, 1980, p.96.
2 Grosser (Alfred), L’explication politique, Bruxelles, éd. Complexe, 1984, p.69.
3 La Résistance en Ille-et-Vilaine (1940-1944), Rennes, PUR, 1993, seconde partie et mon article « Sociologie de la Résistance : quelques aspects méthodologiques et leur application en Ille-et-Vilaine » dans RH2GM, janvier 1980, p.33-74.
4 Ghosser (A.), op. cit., p.61.
5 cf. chapitres 5 et 10.
6 Mises au point méthodologique et problématique lors de deux tables rondes organisées par l’IHTP- CNRS le 20 juin 1980 et le 20 juin 1986, dont les communications et débats ont été rassemblés dans les Cahiers de l’IHTP ; voir aussi dans la même collection La bouche de la vérité?, nov. 1992.
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