Introduction
p. 231-236
Texte intégral
1L’ancrage est, si l’on se réfère aux récents travaux de Benoît Feildel1, une des modalités du rapport affectif à l’espace. Etant une parmi d’autres, elle se distingue de l’attachement, de l’enracinement, termes avec lesquels la confusion, aisée, est fréquente. L’appropriation et le sentiment d’appartenance, l’identification en sont d’autres modalités tout aussi proches. Nous proposons d’abord ici une clarification pour mieux définir l’ancrage. Toutes concourent, à parts inégales et toujours différentes d’un individu à l’autre, voire pour un même individu d’un instant à l’autre, à la construction du rapport affectif à l’espace auquel on peut associer une valence (positive ou négative) et une valeur, une intensité.
2L’ancrage est un terme qui renvoie à la fois à l’idée de processus, jamais achevé, et au résultat, jamais complètement stabilisé, de celui-ci. Ici nous l’évoquerons comme résultat, comme état de fait constatable ou dicible, plutôt que sous l’angle du processus, bien que les deux soient impossibles à séparer radicalement. On parlera plutôt d’« être ancré » que de « s’ancrer », référant au verbe d’état plutôt qu’au verbe d’action. La raison majeure de ce choix est que les textes qui suivent optent, implicitement, pour cette posture, même dans le cas limite analysé dans le texte d’Ingrid Agostoni où le résultat est concomitant au processus. L’ancrage que l’on peut définir comme pouvant qualifier la relation qui fait d’un lieu un lieu central, pour un individu comme pour un groupe, qui fait de ce lieu central « un lieu ressource, lieu assurant la sécurité ontologique de l’individu2 », même si en même temps ce peut être un « lieu dont on ne peut dans certains cas que difficilement se départir3 », peut être analysé, décrit, décrypté en tant que tel, sans référer aux affects desquels il se distingue, à partir de l’observation de comportements, de l’analyse d’attitudes, de l’examen de corpus variés. En effet, avoir un ancrage spatial intervient, avant même d’amener, d’entretenir ou de modifier une disposition affective, dans la représentation que l’on a de cet espace, quelles que soient ses dimensions et sa topologie, quels que soient sa nature et son contenu. Par conséquent, il intervient aussi dans la représentation – et l’évaluation, affective ou non – que l’on fait des autres espaces, le premier servant alors nécessairement de référentiel. Par suite, via les représentations toujours, cet ancrage – qui n’est pas forcément unique, on peut même parler, au pluriel, d’ancrages – influence les comportements, les attitudes, les décisions, que celles-ci soient spatiales (localisation, mobilité…) ou non, mais sans qu’il faille y voir un déterminisme social ni psychologique puissant. L’ancrage contribue donc au fait d’avoir un rapport spécifique – plus exactement un champ spécifique de rapports possibles – dans, avec, face, contre l’espace, ce qui peut se synthétiser par un « faire avec » celui-ci.
3Au-delà de cette définition qui n’exprime pas la multidimensionnalité du concept, les références dans la littérature étant multiples4, l’ancrage apparaît comme un rapport relativement intense qu’entretient un individu envers un espace qu’ainsi il fait un peu sien : identification ou sentiment d’identité, de même qu’appropriation et sentiment d’appartenance ne sont pas éloignés, comme le sous-tend le texte de Breux et Loiseau. Il le fait sien sans pour autant exclure l’autre qui peut être composante même de cet espace. Il n’y a pas exclusion, d’autant que ce rapport n’est pas nécessairement conscient, il est même généralement inconscient tant qu’une situation, comme une enquête ou une introspection, n’a pas amené l’individu à s’interroger comme étant-là.
Ancrage et enracinement
4Ce rapport d’ancrage fixe l’individu à « son » espace. L’enracinement aussi. Mais l’évocation des termes mêmes ne réfère ni au même contenu, ni à la même intensité. L’enracinement apparaît comme un rapport beaucoup plus fort – dans le sens où il est plus difficile de s’en défaire – que l’ancrage. Le terme de déracinement, employé par exemple par Ingrid Agostoni, dont la temporalité est celle de l’événement qui s’oppose à la durée de l’enracinement, apparaît comme une rupture : il est violent et subi (même si la personne en est elle-même à l’origine), synonyme de blessure, voire, sinon de mort, du moins de vie abrégée ou amoindrie.
5Alors que nous y voyons une différence de nature, l’utilisation dans le langage courant de ces deux termes laisse plutôt entendre une différence de degré, comme si le second pouvait être alors considéré comme une simple modalité du premier accentuant seulement l’impossibilité, en étant-là, d’être ailleurs. Dans les deux cas, des éléments, objectifs et matériels – des facilités urbaines par exemple – tout comme sociaux, symboliques ou affectifs, contraignent l’individu à rester, à faire de ce lieu son lieu de vie.
6Pourtant, des différences plus profondes se révèlent à l’examen des concepts, des termes qui y réfèrent et de l’utilisation de ceux-ci dans des entretiens ayant pour visée de comprendre ou du moins de rendre explicite le rapport à l’espace en général ou à certains lieux en particulier. Les éléments qui retiennent ne sont pas aussi puissants dans l’ancrage, par rapport à l’enracinement. L’exemple le plus caractéristique est celui de la ville natale5 qui ne pourra jamais ne pas être la ville natale, unique par définition, et ce de façon indéfectible. De ce fait, on est nécessairement de quelque part, sans que l’on puisse y changer quoi que ce soit. L’enracinement est un héritage qu’il est difficile, voire impossible, de refuser : il faut faire avec car il n’y a pas d’autres choix. À cela, il faut opposer l’ancrage qui, lui, se construit par l’individu lui-même, dans la relation changeante qu’il a envers l’espace ou le lieu qui l’ancre, tant dans ses composantes matérielles constitutives du lieu que dans ses composantes sociales et symboliques constitutives de ce qui s’y passe, à l’image de la maison6 qui est autant logement que maisonnée7.
7De ce point de vue, l’enracinement se distingue de l’ancrage par le fait que lever l’ancre est possible, c’est un acte de volonté, plus ou moins aisé, plus ou moins coûteux, plus ou moins contraint selon les individus et selon les situations. Il y a dans l’idée d’ancrage un choix au moins implicite qui suppose intention et volonté. Il permet le départ qui s’accompagne de la possibilité de retour, tandis que l’enracinement, dans sa version la plus simple, est « à demeure », sans intention. En cela, l’enracinement est moins facile à vivre et entraîne, plus souvent que l’ancrage, des phénomènes de rejet ou de regret. Le lieu de l’enracinement est le lieu où l’on est et d’où l’on est, l’ancrage est le lieu où l’on finit par revenir.
Ancrage et attachement
8Il y a dans les termes ancrage, enracinement, attachement, à l’évidence, l’idée d’une hiérarchie relative, d’une différence de degré. Quand Y. Sencébé écrit qu’« on lève l’ancre plus facilement qu’on ne coupe des attaches8 », cela est sous-entendu, mais ne peut y être réduit car cette belle formule parle plus du dés-ancrage et du détachement (terme lui-même ambigu) et si l’un nécessite plus de force, d’énergie ou de volonté, cela ne signifie pas qu’ils sont de même nature. La notion d’attachement est problématique : analysée pour de nombreux couples individu (habitant, usagers, travailleurs…)/lieux (logement, quartier, ville, lieu de travail, lieu de service…) et malgré les tentatives de clarification et d’homogénéisation sémantique, il en ressort néanmoins que pour certains auteurs, l’expression « attachement affectif » est un pléonasme, l’attachement étant par nature ou par définition affectif, pour d’autres que l’attachement n’est pas nécessairement affectif, il peut être par exemple utilitaire, qu’il est mesurable en termes de fréquentation (durée, fréquence…)9.
9À notre sens, l’attachement est moins spatial que l’ancrage ou l’enracinement, non qu’ils ne se rapportent tous à des objets spatiaux (comme ils peuvent d’ailleurs se rapporter à d’autres types d’objets), mais cet attachement ne suppose pas la coprésence ni même la proximité géographique d’un individu et d’un lieu : la proximité affective n’est pas corrélée avec la proximité géographique même si celle-ci peut amener que l’individu fasse en sorte de réduire la distance métrique. A contrario, cette distance géographique est présente dans l’ancrage et l’enracinement. De ce point de vue, B. Feildel10 parle d’enracinement comme d’un ancrage assigné, comme on parle d’« assignation à résidence », venant donc en partie de l’extérieur ce qui justifie l’idée d’un héritage. De son côté, l’ancrage n’est pas nécessairement strictement spatial, il peut être social, comme il peut, ainsi que l’indique Elsa Ramos11, se rapporter à des éléments « en dur » ou des éléments représentatifs « à disposition », comme une photographie, un objet-souvenir qui, eux, peuvent faire directement référence à un espace.
Les contributions
10Les textes qui suivent, chacun traitant d’un des trois pays d’Amérique du Nord, abordent de façon différenciée la question du rapport à l’espace en mettant en avant des espaces de référence, des espaces d’ancrage, d’échelles et de natures différentes, de la maison à la Province en passant par la frontière mais n’utilisent pas le terme ancrage, à aucun moment (ni ceux d’enracinement ou d’attachement). Pourtant, il nous semble que c’est bien l’idée commune qui sous-tend la réflexion des auteurs. Ne le définissant pas, ils en ont des conceptions légèrement différentes, implicites, oscillant selon la relativité de la possibilité d’aller ailleurs ou non.
11Si Georges-Henry Laffont décortique la construction d’un ancrage spécifique du Nord-Américain tant envers sa maison unifamiliale qu’envers l’idée même de maison du fait de ce qu’elle représente à ses propres yeux et aux yeux de cette société qui a largement contribué à construire cette représentation, Sandra Breux et Hugo Loiseau partent d’un corpus, dont la caractéristique principale est l’actualité, par opposition à l’historicité du propos du précédent auteur, qui les amènent à montrer l’existence d’un ancrage au Québec et à en évaluer, de façon quasi quantitative, l’importance.
12De son côté, Ingrid Agostoni montre une sorte de transfert d’ancrage qui, alors qu’on aurait pu penser qu’il allait d’un lieu (« avant » ou en deçà de la frontière) à un autre lieu (« après » ou au-delà de la frontière), s’arrête en fait à celle-ci comme si elle ne pouvait pas être complètement traversée, comme si c’était la frontière qui, traversant l’individu, l’en imprègne. Il y a construction d’une identité des borderliners et la frontière, espace prégnant mais sans surface, espace que l’on franchit sans pouvoir s’y arrêter, devient la référence, le lieu d’ancrage : si la personne traverse, l’ancrage s’arrête à la frontière, on n’est pas un ancien mexicain, ni un nouvel américain, on est quelqu’un qui a passé une frontière (et, à la limite, peu importe laquelle), que, au final, celle-ci définit, aux yeux de la société comme aux yeux de la personne elle-même.
13Ainsi, alors que l’États-Unien peut habiter son lieu d’ancrage, que celui-ci soit la nation ou sa maison, le borderliner ne le peut matériellement pas : il est systématiquement en décalage constant entre l’espace qui a forgé malgré lui son identité et le fait d’être-là. Ce décalage, paradoxalement, peut l’amener à renforcer son ancrage pour renforcer sa spécificité, son identité mise à mal par ce passage, car n’étant pas d’ici (et il n’en sera jamais vraiment) et n’étant plus de là-bas, il faut bien qu’il soit de quelque part pour ne pas être de nulle part.
14L’ancrage spatial, dont l’objet est un lieu par nature central dans la structuration subjective, représentationnelle et affective de l’espace, ne peut se comprendre qu’en termes dialectiques : s’il y a centre, c’est un centre vis-à-vis de quelque chose de plus englobant, par inclusion ou opposition (le Québec par rapport au Canada), par construction (la frontière est construite par ce qu’elle sépare) mais aussi par une sorte de phénomène d’extension : l’ancrage états-unien à la maison est, d’une part, répété à l’infini des zones pavillonnaires photographiées par McLean mais, d’autre part, et surtout, cet ancrage a vu sa construction, certes individuelle, largement influencée par la société : la maison est un mythe sociétal spécifiquement états-unien dans le sens où il réfère à l’histoire de ce pays, à la construction de la nation, avec la croyance dans un style de vie meilleur (qu’ailleurs), améliorable, accessible à tous, donc à chacun. Aussi l’ancrage n’est-il pas tant envers la maison habitée mais envers l’idée de cette maison qui contient toute la nation et son histoire. On peut ainsi déménager sans à avoir à déconstruire et reconstruire son ancrage majeur : au final la maison en dur n’est qu’une représentation matérielle d’un ancrage, envers un objet plus abstrait, qui l’englobe. Elsa Ramos12 dirait que c’est un ancrage à disposition (juste un peu plus grand qu’une photographie qu’on porte sur soi).
Bibliographie
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Format
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Notes de bas de page
1 Feildel B., Espaces et projets à l’épreuve des affects. Pour une reconnaissance du rapport affectif à l’espace dans les pratiques d’aménagement et d’urbanisme, thèse de doctorat en aménagement de l’espace et urbanisme, Tours, université François-Rabelais, 2010, 651 p.
2 Ibid., p. 393.
3 Ibid., p. 393.
4 Feildel B., op. cit. ; Sencébé Y., Les lieux et les temps de l’appartenance. Mobilités et territoire : une analyse sociologique du pays Diois, thèse de doctorat, Lyon, faculté d’anthropologie et de sociologie, université Lumière Lyon II, 2001, 535 p. ; Sencébé Y., « Individualisme de repli sécuritaire ou d’ouverture affinitaire. La pluralité des ressorts du périurbain », Les annales de la recherche urbaine, n° 102, 2007, p. 58‐67 ; Guérin‐Pace F. et Filippova E. (dir.), Ces lieux qui nous habitent. Identité des territoires, territoires des identités, La Tour d’Aigues, INED – Éditions de l’Aube, 2008 ; Sencébé Y. et Lepicier D., « Migrations résidentielles de l’urbain vers le rural en France : différenciation sociale des profils et ségrégation spatiale », EspacesTemps.net, Textuel, 10 mai 2007 [http://espacestemps.net/document2270.html], consulté le 2 octobre 2011 ; Fourny M.-C., « Recension », in F. Guérin-Pace et E. Filippova (dir.), Ces lieux qui nous habitent. Identité des territoires, territoires des identités », Géocarrefour, vol. 84, n° 1-2, 2009, mis en ligne le 2 octobre 2009. URL : [http://geocarrefour.revues.org/6722], consulté le 2 octobre 2011.
5 Ledrut R., Les images de la ville, Paris, Anthropos, 1973, 386 p.
6 Bachelard G., La poétique de l’espace, Paris, PUF, coll. « Bibliothèque de philosophie contemporaine », 2007, 214 p.
7 Feildel B., op. cit.
8 Sencébé Y., « Individualisme de repli sécuritaire ou d’ouverture affinitaire. La pluralité des ressorts du périurbain », op. cit., p. 63.
9 Pour un recensement des recherches menées sur ce point, voir notamment Audas N., La dynamique affective envers les lieux urbains, de l’influence des temporalités individuelles et urbaines dans la construction et l’évolution du rapport affectif, thèse de doctorat, Tours, université de Tours, 2010 ; Altman I. et Low S. M., Place attachment, New York, Plenum Press, 1992 ; Debenedetti A., « Le concept d’attachement au lieu : état de l’art et perspectives de recherche dans le cadre des lieux de loisirs », Revue Management et avenir, n° 3, 2005, p. 151-160.
10 Feildel B., op. cit.
11 Ramos E., « La place du logement dans un contexte de mobilité résidentielle : entre ancrage et transition », Mobilités et ancrages, Journée d’étude organisée par le Groupement d’intérêt scientifique socio‐économie de l’habitat (université Paris I – INED‐CNRS) et le CRETEIL (Institut d’urbanisme de Paris – université Paris XII‐Val-de-Marne), 2005, 5 p.
12 Ibid.
Auteur
-
Denis Martouzet
Denis Martouzet est professeur d’aménagement de l’espace et d’urbanisme à l’École polytechnique de l’université de Tours. Il dirige l’équipe de recherche Ingénierie du Projet : aménagement, paysage, environnement, au sein de l’UMR CITERES dont il est directeur-adjoint. Ses recherches portent principalement, d’une part, sur la question du rapport affectif à l’espace (attachement, ancrage, enracinement, identification spatiale…), la construction et l’évolution de ce rapport chez les individus, notamment en milieu urbain et la prise en compte dans le projet et, d’autre part, sur les articulations temporelles du projet d’urbanisme (évolution des contenus, dénominations, délimitations spatiales et valeurs des projets d’urbanisme).
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