Chapitre XIV. Manœuvre, 1980
p. 145-151
Texte intégral
Ce sentiment étonnant, issu du combat nocturne où on ne pouvait distinguer à trois pas qui se trouvait à vos côtés, un ami ou un ennemi prêt à tuer, ce sentiment se mêlait à un autre, tout aussi étonnant et inexplicable, le sens du déroulement général du combat, ce sens qui permet aux soldats de juger du rapport de forces, de deviner l’issue du combat.
Vassili Grossman, Vie et destin, I, 69/70.
1Si les classes des conscrits dans Basic Training (1971) entraînés pour la guerre constituaient la suite chronologique et logique des années de lycée de High School (1968), Manœuvre filme le départ de la 5e division d’infanterie motorisée de Fort Polk (Louisiane) – jusqu’en 1975 centre de formation des soldats pour le Vietnam – et leur participation en septembre 1978 aux manœuvres annuelles de l’OTAN sous commandement allié à la base aérienne américaine de Ramstein, en Rhénanie-Palatinat. Le nom de ces opérations, Reforger, est un jeu entre mots (simulation/forger l’alliance) et sigle : REturn of FORces to GERmany. Depuis 1969, elles étaient destinées à développer les stocks militaires en Europe, entraîner les forces américaines à la rapidité de déploiement et à la coordination avec les troupes alliées en cas de conflit armé conventionnel contre les forces du pacte de Varsovie. Reforger is fun, ce panneau accueillait les troupes à l’entrée de la base allemande.
2L’expérience militaire personnelle de Frederick Wiseman est mince et plus encore celle de la guerre. Il raconte qu’il préféra faire du droit – c’est-à-dire lire romans et poésies à la bibliothèque de l’université – plutôt que la guerre de Corée. Quand il remplit ses obligations militaires, il fut affecté à des travaux de transcription simultanée qui répondaient au moins à son amour des faits de langage, avant de profiter d’une disposition particulière pour toucher encore trois mois de solde en s’inscrivant à la Sorbonne. Là, Paris et ses scènes de spectacle firent sa conquête définitive. Il ne bénéficiait donc d’aucune recommandation particulière pour devenir cinéaste embarqué dans ces opérations. Les autorités militaires, avec qui il avait déjà eu affaire à deux reprises, demandaient seulement à visionner ses films avant toute projection publique afin de vérifier qu’ils n’attentaient pas à la sécurité nationale. Dans un entretien de 2008, Wiseman précise :
J’ai eu à montrer certains de mes films au Pentagone, et les gens ont toujours négocié les choses avec beaucoup plus de sang-froid et de pragmatisme que ceux que j’ai rencontrés hors de l’armée, réputés informés et avoir de puissantes idées [33].
3Cette appréciation suffit à comprendre sans autre hypothèse pourquoi – selon le site en ligne de Zipporah Films, l’agence fondée en 1971 par Frederick Wiseman, citant dans son matériel promotionnel l’article de Bill Henry dans The Boston Globe – Manœuvre n’eut besoin que de deux jours pour obtenir toutes autorisations nécessaires.
4La situation internationale d’alors n’était pourtant ni simple ni sereine. De la déroute vietnamienne de 1975 à l’admission du Vietnam aux Nations-unies en septembre 1977, les USA s’enfonçaient dans le déclin politique international. Élu en juin 1977 et conseillé par Zbigniew Brzezinski, le président Jimmy Carter tenta de construire une nouvelle influence fondée sur les droits de l’homme et le respect des nations, enregistrant en septembre 1978 – exactement au moment du tournage de Manœuvre – le succès des Accords de Camp David, prélude à la paix durable entre Israël et l’Égypte. Mais comprenant surtout cette inflexion comme l’expression d’une impuissance des USA à maintenir leur rôle international, l’Union soviétique poussa son avantage en Asie, en Afrique, en Amérique du Sud et, ce qui nous concerne ici directement, en Europe. Pour s’en tenir aux événements proches et contemporains du tournage et du montage du film : en 1977, devant les menaces des nouveaux missiles soviétiques SS 20 plus précis et mieux ciblés sur les objectifs militaires, le chancelier fédéral allemand Helmut Schmidt incita les alliés du pacte Atlantique à solliciter l’aide militaire des États-Unis. Ce qui aboutit, en décembre 1979, à la décision d’installer des missiles en Europe dans un délai de quatre ans. Jimmy Carter et le président du Præsidium du Soviet Suprême Leonid Brejnev parvinrent alors à signer l’accord SALT II en juin 1979, organisant ainsi la parité nucléaire entre les deux Grands.
5Toujours en Europe et contemporain du montage de Manœuvre : le 16 octobre 1978 le cardinal Karol Wojtyla, dont le rôle fut important dans les mouvements ouvriers de Pologne avant-coureurs de la nouvelle Europe et de la chute du Mur de Berlin en 1989, devient Jean-Paul II, pape. On connaît les termes de son premier discours :
N’ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ. À sa puissance salvatrice, ouvrez les frontières des États, des systèmes politiques et économiques, les immenses domaines de la culture, de la civilisation et du développement.
6Mars 1979 voit l’accident de la centrale nucléaire de Three Miles Island ; avril, le début de la révolution iranienne aux incalculables conséquences, et novembre, l’affaire des cinquante-six – devenus quarante-deux – otages de l’ambassade américaine à Téhéran quatre cent quarante-quatre jours durant, pour être libérés douze minutes après le discours d’investiture du président Ronald Reagan le 20 janvier 1981 ; et fin décembre 1979, l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques. Tourné en septembre 1978 et daté de 1979 au générique, Manœuvre a été diffusé pour la première fois le 20 mars 1980. Toutes ces dates pour suggérer l’importance des inédites ondes de choc de la « guerre fraîche », selon le mot de Leonid Brejnev, et qui, en cet automne 1978, trouvent l’un de leurs points nodaux à Ramstein, dans la campagne rhénane.
7Rien d’étonnant donc à ce le général Alexander Haig accueille les troupes par quelques formules d’idéologie minimale, en phase sur les circonstances brièvement rappelées ci-dessus :
S’il y a une chose que l’Histoire nous a enseignée, c’est que la parité et la mise en alerte préventive des nations menacées par un accroissement excessif de puissance militaire, n’est pas une provocation, mais une étape nécessaire à la préservation de la paix. La faiblesse et l’ambiguïté sont une provocation. La parité et la préservation sont une protection.
8Mais pour l’essentiel, Manœuvre se situe ailleurs que dans l’expression théorique de cette idéologie. Pierre de touche dans plusieurs autres montages documentaires – High School, Basic Training, Juvenile Court (1973) – ou clé de voûte dans Canal Zone (1977), ici, comme dans Sinai Field Mission (1978), la religion ne fait qu’une timide apparition. Quelques soldats communient de façon expéditive autour d’une Jeep dans une clairière dans un évangélique amour des ennemis (ici simulés) et une prière à la paix, probablement intérieure d’abord.
9Depuis l’abolition de la conscription en 1973, la professionnalisation de l’armée accompagne plutôt cette relative dépolitisation. Elle élimine beaucoup d’étudiants – des sursitaires plus âgés et plus portés à la contestation globale –, et elle accroît la présence des minorités hispaniques et noires, sans problèmes raciaux supplémentaires mais avec une inévitable baisse du niveau d’éducation. Paradoxe apparent, l’armée est finalement plus proche des représentations des pratiques quotidiennes, professionnelles et économiques, c’est-à-dire de l’idéologie spontanée en somme, sans doute ce qu’un instructeur nomme ici « l’essentiel » :
Nous devons modifier notre attitude et revenir à l’essentiel pour entraîner nos recrues. Nous devons être très flexibles et nous adapter à cette nouvelle situation.
10Bien entendu, les repères cardinaux que nous trouvions déjà autour du distributeur de Coca-Cola de Docteur Folamour. Respect scrupuleux de la propriété privée et de la liberté, appropriation individuelle de la cause commune – « mon » entrepôt, « mes » mortiers, « mes » tanks, « mon » aile droite – et logique du gagneur sont autant d’évidences partagées de tous, mais au-delà, il ne s’agit guère d’inculquer quoi que ce soit, Manœuvre passe aussitôt aux travaux pratiques. Le premier problème est de transformer ces vérités premières en raisons de se mobiliser et de persévérer devant les premières difficultés. Ainsi, dans une conversation, un soldat pourtant expert en combats de jungle et requis pour transmettre son savoir ne rêve que de
se la couler douce, vivre de ses rentes un moment et se trouver un bon boulot. […] Ça ne vaut pas la peine de recommencer. […] J’ai vingt ans et je ne rajeunis pas.
11Tous les efforts des supérieurs convergent pour lutter contre ces carences de motivations. Un officier rappelle à ses relais d’autorité leurs devoirs en ces termes :
Rappelez-vous les gars, quand vous êtes fatigués, il faut redoubler vos efforts de commandement. Les troupes aussi sont fatiguées et elles n’ont pas le même sens de l’urgence et de la discipline que vous.
12Las de se faire rappeler à l’ordre lui-même pour l’impéritie de ses hommes pris de rhumes et de bâillements, un autre, plus cru et plus violent, tente de les piquer au vif :
Je vois des bonnets pas des casques. J’en ai marre de me faire engueuler. Si vous n’y arrivez pas, rendez vos galons et allez vous amuser ailleurs, je vous trouve du boulot dans une usine à jouets.
13Ses références aux jouets ne sont pas vraiment fortuites, d’autant qu’un peu plus tard, il les invite lui-même en ces termes : « Foutaises ! Allons nous amuser. » Il s’agit en effet, durant ces journées froides et humides d’automne, d’organiser un grand jeu de guerre, dont l’objectif est de recréer la confusion de la bataille et les pressions des décisions sur le terrain, si possible en évitant de perdre des vies humaines – « même des Allemands » –, risque malheureusement concevable. Mais si, pour le bonheur du metteur en scène, les moyens matériels, le casting, les plateaux et la figuration sont grandioses, les limites du jeu sont rapidement posées. Et pour commencer toujours le respect de la propriété privée, lorsque, devant les protestations d’un cantonnier – qualifié de « problème de population » mais que comprend parfaitement l’État-major – fatigué de devoir réparer chaque année les bas-côtés et fossés de la route forestière. Protestations si troublantes qu’il parvient à arrêter durablement la progression du convoi, le temps au moins qu’un homme consulte son manuel pour vérifier le sens exact du panneau « Voie privée » : droit de passer, sans possibilité de s’installer ou de bivouaquer.
14Ensuite, les tanks doivent progresser dans la campagne en préservant de façon impérative l’environnement. En effet – à part quelques inévitables arbres cassés, beaucoup plus propices à de beaux effets graphiques entre troncs verticaux et canons en diagonale –, les impressionnantes machines de guerre avancent avec précautions, alors que, comme le précise l’un d’eux, si on n’était pas ici pour de rire, ils devraient être précédés d’une niveleuse. Faire ensuite attention aux autochtones : ainsi les soldats chargés de nettoyer la route durant la nuit sont prévenus qu’une Mercedes fonce dans le noir à cent trente kilomètres à l’heure et qu’on va tâcher de la ralentir, mais il ne faut surtout pas provoquer un accident. Quant aux interventions des contrôleurs chargés de compter les points et de décider qui a précisément remporté le combat, elles donnent lieu à de burlesques échanges, fondés sur cette conscience aiguë et partagée qu’ils sont en train de jouer :
Dans une vraie guerre ce merdier n’existerait pas. Je parle de ce qu’on doit faire durant cet exercice, mec, je ne parle pas de la réalité. Vous parlez de la réalité, moi je parle de l’exercice. Il y a une différence.
15Sans oublier de mentionner cet autre arbitre qui arrête la guerre une demi-heure du côté orange, le temps, c’est le cas de le dire, de faire le point.
16Du coup, l’exercice se retourne en son contraire. Si le but était de faire vivre l’écart entre ce qu’on apprend dans les livres des écoles de formation et la confusion du champ de bataille, le résultat montre au contraire que le bataillon qu’accompagne Manœuvre finit par perdre sa partie parce qu’il a suivi à la lettre les instructions du manuel. Au moins, les hommes n’ont-ils rien à se reprocher, même si le capitaine voit bien ce qu’il aurait fallu décider pour remporter la position. Après tout, Jean Renoir ne tourna-t-il pas La Grande illusion (1937) avant La Règle du jeu (1939), et le tout avant la vraie guerre ?
17À peine entrés dans le jeu, les hommes s’y trouvent comme pris. Le soldat américain libérateur jette des chewing-gum aux enfants, cueille des cerises au passage, vole des épis de maïs, regarde la jolie fille en passant qui pose d’ailleurs tout aussi cinématographiquement sur le seuil de la porte, apprécie les fillettes, même celles qui ont treize ans, rêve de se servir sur le dos de la bête, comme au temps béni de la Guerre, pour finir par regarder une revue pornographique sur le siège de la jeep, appréciant les gros « flotteurs » de ces opulentes « vaches de Guernesey », eux dont les passages de convois ont à peine dérangé les vraies vaches rhénanes.
18Quand tout est jeu, les enjeux sont d’images. Des caméras et des micros enregistrent les cérémonies officielles ; des soldats se fabriquent des souvenirs photographiques ; un journaliste fait une seconde prise parce que l’homme à la caméra manque de contraste, mais cette fois il parvient à prendre des soldats en arrière-plan : « Ils ne verront rien […] On les a filmés » ; le capitaine explique toute sa stratégie à des journalistes avec une patiente et franche coopération. Des paysans, des adolescents à vélo, des enfants les regardent passer ou jouer à la guerre, tandis que les officiers font sans cesse la leçon aux soldats, sur les thèmes : « Ne laissez pas approcher les gens, méfiez-vous des appareils photographiques, des jumelles, ce pourraient être des guérilleros ou des espions soviétiques. » Le tout sous le micro directionnel de Wiseman et la caméra de John Davey.
19En effet, après dix films avec William Brayne, Wiseman ouvre par ce premier film résolument comique sa longue collaboration avec John Davey. Chacun de ces opérateurs a-t-il imposé sa touche comme on l’a souvent prétendu plus que démontré ? L’avenir le dira peut-être. Il est acquis néanmoins que, dès Titicut Follies, le monteur Wiseman – c’est-à-dire l’auteur – apporte un soin particulier à la plasticité des images et des plans qu’il retient. Et, sous bénéfice d’inventaire, nous préférons ici comprendre l’esthétique si particulière de Manœuvre – ses lointains embrumés, ses effets d’aube ou de crépuscule, ses trouées nocturnes, ces titanesques pénétrations du paysage par les tanks – comme un fondamental effet de sens voulu par Wiseman, plutôt que comme l’initiative esthétique de son partenaire. Et continuer à tenir Frederick Wiseman pour responsable de ses images et de ses sons, et seul garant des alliances qu’il aura contractées avec chacun de ses hommes à la caméra.
20La leçon de cinéma est ici évidente : conflit des masses et des volumes sur l’écran, opposition entre espaces ouverts et fermés, éclairages et surtout rythmes graphiques obtenus par ces canons imposant leurs diagonales, morceaux de tanks couvrant de leurs chenilles toute une contrée, tout un village, plongées ou contre plongées sur les monstres mécaniques ravageant potentiellement le paysage, le jeu des convenances admises redoublant la puissance des violences latentes, toutes les figures du conflit inventoriées par Serguei Mikhailovitch Eisenstein [25] en 1929 sont à nouveau expérimentées :
De mon point de vue, le montage n’est pas une idée composée de fragments mis à la suite, mais une idée qui naît du choc entre deux fragments indépendants. […] Comme exemple de conflit on pourrait donner : le conflit graphique, le conflit de surface, le conflit des volumes, le conflit spatial, le conflit des éclairages, le conflit des rythmes, le conflit entre le matériau et le cadrage (déformation spatiale par le point de vue de la caméra), le conflit entre le matériau et sa spatialité (déformation optique par l’objectif), le conflit entre le processus et sa temporalité (ralentie, accélérée), le conflit entre l’ensemble du complexe optique et un tout autre domaine.
21Les tanks sous les regards d’enfants imposent aussi Le Silence d’Ingmar Bergman à nos mémoires. Les habitants des villages traversés de jour comme de nuit ont précipitamment rentré leur linge et sans doute entendu aussi les carafes et verres tinter sur leurs étagères. Faut-il pour autant céder aux tentations superficielles de l’interprétation phallique comme on la rencontre si souvent à propos de Manœuvre, et de tant d’autres films ? Dans son essai, Against Interpretation (1961), Susan Sontag rappelle ce qui devrait être la règle d’or de tout descripteur de films :
Ingmar Bergman a peut-être voulu, dans Le Silence, montrer le tank grondant en bas dans la rue comme un symbole phallique. Mais s’il l’a fait, c’était une idée stupide. […] Ceux qui penchent pour une interprétation freudienne du tank sont seulement en train d’exprimer leur incapacité à répondre à ce qui est là sur l’écran [77].
22Dans un entretien radiophonique du 8 juin 2011, Laure Adler proposa à l’auteur de Titicut Follies de certifier sa parenté avec Michel Foucault décidant de sa voix ferme que, médecins et des psychiatres, « la forme cri leur est devenue inaccessible par le filtre de leur savoir institué ». Prenons le soin ici de transcrire la réponse prudente de Frederick Wiseman et de laisser imaginer son léger accent américain :
Si j’ai bien compris, le discours de Foucault oublie qu’il y a des gens qui ont besoin d’aide. Se plaindre contre les psychiatres et les questions de domination et de pouvoir, mais il y a des gens qui ont des problèmes à l’école, des problèmes de travail, des problèmes dans les relations humaines, et ils cherchent aide, peut-être l’aide n’est pas très bonne mais la plupart du temps les gens qui essaient de les aider offrent cette aide d’une façon sincère. Le discours de Foucault est un peu trop exagéré : il oublie les maladies humaines et que les gens ont besoin d’assistance.
Tourné à Fort Polk (Louisiane) et en Allemagne de l’Ouest, au cours des manœuvres de l’OTAN, en septembre 1978. Photographie de John Davey. Présenté pour la première fois sur PBS Broadcast le 20 mars 1980. Durée : 115 minutes, noir et blanc.
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