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    Plan détaillé Texte intégral La mosaïque constructivisteLe monde extérieur et la réalité sociale : constructivisme et relativismeÉbauche d’une typologie des approches constructivistes Notes de bas de page

    La construction du social

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre I. Les espaces du constructivisme

    p. 21-75

    Texte intégral La mosaïque constructivisteLe monde extérieur et la réalité sociale : constructivisme et relativisme Des positionnements différenciés face au relativisme Une ontologie du monde ? Faits institutionnels et faits bruts Phénomènes de type « indifférent » et phénomènes de type « interactif » Ébauche d’une typologie des approches constructivistes Un mouvement social pour imposer une nouvelle réalité ou « claim making process » Les approches en termes de définition de la situation Catégorisation, étiquetage, diagnostic, qualification… La notion de carrière Synthèse et articulations Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Un des ouvrages les plus intéressants sur le constructivisme, celui du philosophe Ian Hacking, a pour titre : La construction sociale de quoi ? Cette question de savoir ce qui est censé être « socialement construit » est cruciale. Est-ce la connaissance ou la réalité extérieure elle-même ? Barnett Pearce (2009) estime que la trame commune aux différentes approches constructivistes est l’idée que la réalité elle-même, ou la connaissance que l’on en a, est, totalement ou partiellement, le produit de nos propres actions. Le mérite de cette définition est de souligner, par ses incises entre les virgules, certains des débats et divergences au sein des approches constructivistes : « La réalité elle-même, ou la connaissance que l’on en a » ; « totalement ou partiellement » et, accessoirement, par qui les choses sont-elles construites ? La littérature sur le constructivisme ou les travaux sociologiques mobilisant la notion de construction ne permettent pas de répondre de façon définitive à ces questions.

    2Ces débats, comme ceux sur le relativisme ou le niveau pertinent d’analyse des processus de construction (micro, méso ou macro), rappellent que les approches constructivistes sont plurielles. Tout en prenant acte de cette diversité, je souhaite toutefois proposer dans ce premier chapitre une approche globale et cohérente des processus de construction sociale fondée sur le refus de l’assimilation au relativisme ou au subjectivisme. Différents niveaux d’analyse plus complémentaires qu’opposés pourront alors êtres présentés dans une tentative de typologie des démarches constructivistes.

    La mosaïque constructiviste

    3Pour James Holstein et Jaber Gubrium (2008), « le constructionnisme n’est pas fait d’une seule pièce, mais constitue plutôt une rubrique générale sous laquelle peut être classée toute une mosaïque de recherches qui, au-delà de leur diversité, partagent un certain nombre de fondements théoriques, empiriques et méthodologiques ». Ainsi, l’interactionnisme symbolique ou l’ethnométhodologie partagent un certain nombre de traits qui les inscrivent indéniablement dans la galaxie constructiviste (intérêt pour les processus interactionnels, pour les notions de carrières, d’entreprise de morale, pour les activités d’interprétation, etc.), mais ces courants ne peuvent à eux seuls résumer le projet constructiviste. De nombreux travaux issus des réflexions de Michel Foucault (Miller, 2008), par exemple, ou encore de Pierre Bourdieu (Corcuff, 1995) peuvent illustrer une autre façon d’envisager et de mettre en œuvre un programme constructiviste. Une première façon d’esquisser la diversité des approches constructivistes serait donc d’en repérer les éléments constituants dans différents courants de la pensée sociologique (comme le fait par exemple Philippe Corcuff, 1995). L’on pourrait ainsi décrire un constructivisme interactionniste (Marvasti, 2008) qui s’intéresserait prioritairement aux processus dynamiques et relationnels de création de sens ; un constructivisme organisationnel ou stratégique (Samra-Fredericks, 2008) centré sur les effets de système ou d’agrégation des différentes stratégies des acteurs individuels ou collectifs ; un constructivisme tourainien (Touraine, 1973) qui réinscrit la construction du sens et la production de la société dans les rapports de force autour du contrôle de l’historicité ; un constructivisme bourdieusien (Corcuff, 1995) étudiant comment les formes de domination sociales – dans la société globale ou dans les différents champs sociaux – se cristallisent dans les catégories de pensée qui nous servent à appréhender le monde ; un constructivisme foucaldien (Miller, 2008) se focalisant sur les effets normatifs des discours, notamment scientifiques, eux-mêmes liés à des grandes épistémès qui en définissent les contours ; etc. Toutes ces approches reposent sur des conceptions différentes de la société et des acteurs sociaux, allant de celles qui se focalisent sur l’effet des interactions ou des agrégations de comportements individuels ici et maintenant à celles qui soulignent le poids des pesanteurs du système social et historique. Elles peuvent toutefois être pensées de façon complémentaire comme des outils permettant d’éclairer telle ou telle dimension d’un processus plus large de construction.

    4La diversité des auteurs ou des théories qui mobilisent la notion de « construction sociale » ne renvoie pas seulement a des questions d’étiquettes ou de discipline, mais recouvre différents enjeux théoriques.

    5Pour Joel Best (2003), une différence doit être faite entre « constructivisme radical » ou « strict » qui ne s’intéresserait qu’à la façon dont un problème, une question ou un fait est reconnu, mis à l’agenda politique ou médiatique, indépendamment de sa « nature » et « constructivisme faible » ou « contextuel » qui tente de recadrer par des éléments pouvant être considérés comme objectifs ou non controversés, les interactions, les rapports de force ou les discussions qui produisent les problèmes ou leur analyse.

    6Scott Harris (2008) distingue quant à lui le « constructivisme interprétatif » du « constructivisme objectif ». Pour le premier, le sens des choses n’est jamais donné a priori, mais est créé, intériorisé, mis à l’épreuve et éventuellement retravaillé au cours des interactions. Ce qui compte ici, ce n’est pas la nature de l’objet en lui-même (qu’il s’agisse d’une pierre ou d’un rite païen), mais le sens qui lui est donné en situation. Comme dans le projet initial de Peter Berger et Thomas Luckmann (1986), la sociologie constructiviste est d’abord une sociologie de la connaissance. Le « constructivisme objectif », par contre, ne s’intéresse pas aux interprétations, mais à la construction des états ou des problèmes réels, concrets. Ces états réels peuvent, par exemple, être le produit de forces sociales (classes sociales, groupes ethniques, mouvements sociaux, rapports de genre, etc.). Ces deux approches ne sont pas forcément exclusives l’une de l’autre et la différence est plus une question de degré que de nature. Les phénomènes de « prophéties auto-réalisatrices », que l’on rencontrera à plusieurs reprises dans ce livre, combinent une étude des processus interprétatifs et de leurs effets, voulus ou non, sur la réalité sociale. De même, en étant parti d’une sociologie de la connaissance, Peter Berger et Thomas Luckmann (1986) s’intéressent ensuite aux effets qu’ont les représentations sur les actes, donc au final sur le monde social. Pour Harris, les deux constructivismes partagent quatre grands postulats en commun : la contingence sociale et historique ; le refus de l’essentialisme ; la critique de la réification et l’idée que toute construction est le résultat d’un travail collectif ou individuel. Mais le sens donné à ces grands postulats ne sera pas le même d’une approche à l’autre.

    7La définition proposée par Ian Hacking et citée dans l’introduction de ce livre pourrait également suggérer une autre opposition entre un constructivisme non critique et un constructivisme critique pour qui X est socialement construit mais également mauvais et pourrait donc être avantageusement remplacé par Y ou Z. Or, tout constructivisme critique doit logiquement être aussi un constructivisme « objectif » ou « contextuel » (sinon comment démontrer que Y et Z sont préférables à X ?). Par contre, le constructivisme non critique (qui se contente de montrer que X est, au moins pour une part, socialement construit) peut, a priori, ressortir des deux grandes catégories de constructivisme évoquées par Best et Harris.

    8James Holstein et Jabur Gabrium (2008) ajoutent encore une autre distinction en fonction du niveau d’analyse, de la focale choisie pour aborder un phénomène social. Une analyse constructiviste peut soit s’atteler à l’étude de phénomènes macrosociaux (invention d’une nouvelle catégorie sociale, mise en œuvre d’une politique, etc.) soit à la description de processus microsociaux (carrière d’une personne, étiquetage d’un problème ou d’un comportement, diagnostic d’une maladie). Vivien Burr (2003) distingue, elle aussi, une approche microsociologique tournée vers l’étude du langage et des interactions verbales d’une démarche macrosociologique centrée sur la production de grandes inégalités structurelles (riches/pauvres, hommes/femmes, etc.). Christine Musselin (2005), dans sa comparaison entre sociologie de l’action publique et analyse des politiques publiques, estime toutefois que l’étude des jeux d’acteurs locaux et celle des rapports de forces et modes de régulation structurels sont difficiles à articuler du fait de méthodologies et de raisonnements implicites différents pour les aborder.

    9Pour prendre un exemple, Muriel Darmon, lorsqu’elle décide d’étudier l’anorexie comme phénomène sociologique choisit de se focaliser sur la dimension microsociale des parcours de malades anorexiques (comment devient-on anorexique). Elle connaît l’existence des travaux sur l’histoire de cette « maladie » qui est passée d’une appréhension religieuse au Moyen Âge à une prise en charge médicale et psychiatrique aujourd’hui. Mais cet angle d’approche macrosocial n’est pas celui qu’elle souhaite creuser. Certaines recherches peuvent également adopter un angle mésosociologique ou intermédiaire entre le macro et le micro. C’est le cas, par exemple, dans mon étude comparative de la façon dont le stress est perçu et géré dans trois métiers différents, le milieu professionnel jouant ici le rôle de variable intermédiaire. Les justifications qui peuvent être avancées pour le choix de telle focale plutôt que telle autre sont de deux grands ordres. Soit il s’agit d’explorer une opportunité de recherche qui semble prometteuse, par exemple en se positionnant, comme Muriel Darmon, pour le choix d’une approche micro de l’anorexie, par rapport aux travaux existants en sciences humaines (qui ont plutôt traité la catégorie anorexie sous un angle macro) et contre les travaux médicaux (qui dénient toute légitimité à la sociologie pour traiter des cas individuels) ou en utilisant une variable (le métier) qui semble significative et suggestive ; soit il s’agit de se couler dans un cadre théorique qui valorise telle ou telle dimension (par exemple l’ethnométhodologie qui privilégie un regard micro contre l’approche foucaldienne qui suppose plutôt une approche globale).

    10Les processus interprétatifs peuvent difficilement être étudiés indépendamment de leur contexte « objectif » ou « extérieur ». Par exemple une personne en fauteuil roulant se trouve plus handicapée si elle doit faire un métier de bûcheron que si elle doit faire un travail de professeur d’université en droit. La construction du handicap est alors relative au contexte qui en détermine la plus ou moins grande intensité (et pas seulement à la subjectivité de l’intéressé). Comme le rappelle la sagesse populaire, « au pays des aveugles, les borgnes sont rois ». De même, comme cela sera exposé à propos de la politique des âges (deuxième partie du chapitre iii), les notions de jeunes et de vieux sont à la fois liées à des enjeux sociaux, à des questions de gestion médico-sociale du vieillissement biologique et au rapport démographique dans le groupe ou la société donnée (à 20 ans on est un vieux gymnaste du fait des contraintes de ce sport ; à 50 ans un jeune présidentiable par rapport à la moyenne d’âge des autres candidats, etc.)

    11L’intérêt de nombreuses recherches est d’essayer de comprendre comment une nouvelle réalité sociale résulte d’un jeu spécifique ou contingent d’interactions. C’est le cas, par exemple, de la paranoïa étudiée par Edwin Lemert (1962) : ébauchant le parcours qui a conduit des personnes au départ apparemment normales à être hospitalisées en hôpital psychiatrique (donc pour des troubles à l’arrivée graves et bien « réels »), Edwin Lemert retrace le processus d’action/réaction qui conduit progressivement le malade à se sentir victime d’une injustice, puis d’un complot et l’environnement à le caractériser comme pénible puis à l’exclure (aggravant du même coup le sentiment de la personne d’être persécutée). Au final, les troubles, les comportements pathologiques sont bien « réels » (au sens ou il ne s’agit pas seulement de représentations de l’esprit), tout comme les phénomènes d’exclusion, mais, dans les cas étudiés par Lemert, ils ne préexistaient pas aux processus d’interactions.

    12Se limiter à faire l’histoire d’un problème ou d’une catégorie à travers une description uniquement factuelle (qui a inventé la notion, qui l’a popularisée, avec quels moyens, etc.) sans avancer d’hypothèses sur la façon dont le contexte pèse sur cette construction sociale des catégories de perception peut s’avérer frustrant. Par exemple, parler de l’invention de la catégorie de chômeur ou de la notion de chômage (Salais, 1999 ; Topalov, 1994) sans référer à l’état des rapports de classes à la fin du XIXe siècle ou évoquer la façon dont un tableau de maladie professionnelle est négocié sans tenir compte de la situation respective des syndicats et des organisations patronales semble difficile. Dans les analyses, des présupposés et des hypothèses sur des rapports de force, considérés comme objectifs ou structurants, sont fréquemment avancés pour expliquer pourquoi telle représentation de la situation sera dominante et telle autre marginale. Cela est explicite dans les travaux de Pierre Bourdieu (Bourdieu, 1977, p. 17) :

    « La construction sociale de la réalité sociale s’accomplit dans et par les innombrables actes de construction antagonistes que les agents opèrent, à chaque moment dans leurs luttes individuelles ou collectives, spontanées ou organisées, pour imposer la représentation du monde social la plus conforme à leurs intérêts ; luttes bien sûr très inégales puisque les agents ont une maîtrise très variable des instruments de production des représentations du monde social (et plus encore des instruments de production de ces instruments) et du fait aussi que les instruments s’offrent immédiatement à eux tout préparés. »

    13Pour Pierre Bourdieu, la construction est un processus dialectique d’extériorisation de l’intériorité (l’habitus en tant que système de disposition) et d’intériorisation de l’extérieur (les structures sociales). L’extérieur, en tant que social objectivé, contraint les processus interprétatifs, tout comme il peut être, à la marge, modifié par les interprétations des agents. Éléments interprétatifs et éléments objectifs sont ainsi imbriqués. Cela remet en cause un l’assimilation de la notion de construction sociale au relativisme ou au subjectivisme.

    Le monde extérieur et la réalité sociale : constructivisme et relativisme

    14L’idée selon laquelle les hommes produisent collectivement la réalité semble heurter, à première vue, le sens commun. La réalité, c’est ce qui est déjà là, ce qui est donné avant toute interaction et non le produit des interactions. Le constructivisme est parfois associé de façon un peu rapide à ce qui serait un « déni » de réalité. Une des méprises les plus fréquentes consiste à dire que si X est socialement construit, alors X n’existe pas, est faux, non fondé ou « imaginaire ». Ce n’est pourtant pas la façon de voir de la plupart des recherches qui adoptent un point de vue constructiviste (ni ce que suggère la métaphore de la construction, on ne va pas dire qu’une maison n’existe pas parce qu’elle a été construite !). Toutefois, cette difficulté du rapport à la réalité objective ne doit pas être trop rapidement évacuée car différentes réponses à cette question sont apportées, tant par ceux qui défendent le constructivisme que par ceux qui le critiquent.

    Des positionnements différenciés face au relativisme

    15Pour les plus radicaux, la réalité objective n’existerait pas dans la mesure où il ne serait pas possible d’envisager une réalité qui ne soit pas médiatisée par des catégories de pensée ou de perception, mise en forme par des théories ou des représentations a priori du monde. C’est ce que Paul Boghossian (2009, p. 28) nomme « le constructivisme des faits » :

    « Le monde que nous cherchons à comprendre et à connaître n’est pas ce qu’il est indépendamment de nous et de notre contexte social ; au contraire, tous les faits sont socialement construits d’une manière qui reflète nos besoins et intérêts contingents. »

    16Dans une variante de cette posture, les travaux scientifiques peuvent être présentés comme de simples conventions sociales ; les « problèmes sociaux » ne sont que des figures discursives qui ne renvoient qu’à des options idéologiques et ne prennent sens que par rapport à d’autres discours. D’autres auteurs, comme l’économiste et anthropologue Paul Jorion (2009) estiment que les notions occidentales de « vérité » et de « réalité » n’ont pas forcément de sens dans d’autres systèmes culturels et linguistiques que celui qui s’est construit de la Grèce antique à la renaissance européenne. Malgré sa pureté théorique (pousser jusqu’au bout la logique constructiviste), cette approche a le défaut d’être autodestructrice, la sociologie constructiviste elle-même n’est alors qu’un discours parmi d’autres, une rhétorique qui n’a sa légitimité que dans un petit cercle d’initiés. Toutefois, je ne connais aucune recherche sociologique adoptant jusqu’au bout ce positionnement. Même les travaux de Bruno Latour (1984 ou 2006), souvent associés par les critiques à cette posture, s’en éloignent en incluant dans les « réseaux socio-techniques » des non-humains (comme des microbes, des particules, etc.). La capacité à montrer que ces « non humains » se comportent bien comme la théorie le prédit étant essentielle pour emporter la conviction dans les controverses scientifiques (il ne s’agit donc pas simplement d’un rapport de force entre humains décidant arbitrairement ce que doit être la nature).

    17Pour échapper à cette difficulté, certains sociologues constructivistes « stricts » (Best, 2003) ont posé comme principe que la réalité objective pouvait bien exister, mais ne constituait pas l’objet d’étude du sociologue constructiviste. Ce dernier doit rester focalisé uniquement sur les discours, les représentations, les catégories de connaissance ; sur ce qui constitue la réalité sociale telle qu’est perçue et gérée socialement et non telle qu’elle est (Spector et Kitsuse, 1977). Herbert Blumer constatait déjà en 1971 que la plupart des problèmes sociaux qu’étudient les sociologues sont ceux qui ont d’abord été reconnus comme tels par les médias et les pouvoirs publics. À l’inverse, les études sociologiques qui mettent en évidence des dysfonctions ou des conditions sociales néfastes qui ne sont pas déjà reconnues publiquement comme des problèmes sociaux ne suffisent pas à elles seules à attirer l’attention des médias et des décideurs politiques. Il en conclut qu’un « problème social » n’est pas une condition objective existant au sein de la société et qu’une analyse rigoureuse permettrait de mettre au jour, mais le résultat d’un processus de définition collective. C’est donc ce dernier que les sociologues devraient, en toute logique, étudier. L’inconvénient de cette démarche, si elle est pratiquée de façon rigoureuse, est qu’elle conduit à interdire de se prononcer sur les raisons objectives ou contextuelles qui font que certaines représentations vont, à un moment donné, être jugées plus crédibles ou plus intéressantes que d’autres ; elle proscrit également l’analyse des effets des représentations ou des catégories de connaissance sur le fonctionnement « réel » ou « objectif » du monde. Joel Best (2003) prend l’exemple de la croyance dans l’existence de rites et de sacrifices sataniques aux États-Unis pour lesquels aucune preuve sérieuse n’a pu être apportée. Il s’agit en fait d’une controverse pratiquement close (au moment où l’analyse en est faite) et que les tenants de l’existence des rites sataniques ont « perdue ». Un constructiviste strict ne devrait pas tenir compte du fait que les élucubrations des « satanistes » (selon lesquels des milliers de meurtres rituels d’enfant seraient commis chaque année aux États-Unis) semblent peu sérieuses. Il devrait au contraire étudier leurs revendications comme n’importe quelles autres. En pratique, toutefois, cette démarche se rencontre rarement. Autrement dit, une maladie controversée comme le syndrome de la guerre du Golfe, ne sera pas étudiée de la même façon qu’une maladie reconnue comme la tuberculose. Dans ce dernier cas, les présomptions (d’erreur ou de justesse) des auteurs de la recherche informeront l’analyse (en ayant par exemple à l’esprit des questions du type : « Pourquoi tant de difficultés à faire reconnaître une position pourtant scientifiquement fondée ? »). Même Malcolm Spector et John Kitsuse (1977) ont parfois tendance à réintroduire, à certains moments de leurs analyses, des assertions « naturalistes » (par exemple sur les effets physiologiques des drogues). Comme le fait remarquer Bernard Lahire (2005), en rester à cette seule phase de déconstruction des discours et des catégories sociales revient à renoncer à tout travail d’interprétation et de jugement (empiriquement fondé) du sens commun ou de l’univers de connaissance que l’on étudie.

    18La question même du jugement moral peut être délicate : est-il possible, par exemple, d’étudier la construction sociale des théories négationnistes en faisant totalement abstraction de l’horreur que peut inspirer une telle falsification de l’histoire ? De plus, sans assertion sur des éléments plus stables de la réalité sociale, il devient difficile d’avancer des explications de type causaliste (Zuriff, 1998). Or la plupart des sociologues, même ceux qui s’en défient ou se réclament d’un constructivisme strict ont la tentation d’introduire certaines formes de causalité dans leurs interprétations qui ne sont pratiquement jamais que descriptives.

    19De façon plus pragmatique, il est envisageable de postuler l’existence d’un monde réel suffisamment complexe pour rendre possibles plusieurs interprétations d’une même situation, d’un même « problème », plusieurs grilles de lecture d’une même réalité empirique (Boussard et al., 2005), plusieurs schèmes d’intelligibilité (Berthelot, 1990). Comme l’écrit Bernard Lahire (1999) :

    « La réalité, telle qu’elle se présente à nous, enfouit souvent le choix, (parmi d’autres possibles) qui la sous-tend et masque les multiples réalités alternatives, possibles ou virtuelles. »

    20C’est par exemple la posture de Joseph Gusfield (1981) dans son étude sur la construction du problème de l’alcool au volant. Il montre que les politiques de réduction des accidents de la route aux États-Unis n’ont d’abord envisagé (jusqu’en 1965) comme unique cause de collision, que la compétence et la maîtrise insuffisante du conducteur. Par la suite, la question de la sécurité des véhicules sera aussi prise en compte. Mais des éléments comme la qualité du réseau routier, la dispersion géographique des débits de boisson, l’existence de transports publics alternatifs ou le grand âge de certains conducteurs ne sont même pas envisagés. N’étant pas pris en compte dans la façon dont sont produites les statistiques sur les accidents, ces facteurs potentiels ne peuvent apparaître dans les calculs des liens de causalité. Joseph Gusfield se garde toutefois de dire quelle théorie causale est préférable ou plus « juste », même s’il évoque les implications sociales et idéologiques des unes et des autres.

    21Mais dans quelles mesures reconnaître la légitimité d’interprétations différentes ? Dans les situations de controverses scientifiques ouvertes, il n’existe en effet pas toujours d’arguments rationnels validés et reconnus pour prendre parti en faveur d’une interprétation plutôt que d’une autre. Toutefois, quand une controverse oppose un camp légitime dans son champ scientifique à un autre qui l’est moins (selon des critères qui d’ailleurs peuvent être variables), quelle doit être la position du sociologue ? Michael Lynch (2001) note :

    « Des constructivistes comme Pickering soutiennent que les théories couramment acceptées en physique des particules ne fournissent pas le seul compte rendu possible du phénomène testé au cours des expériences. Il suffirait d’un petit pas de plus pour supposer qu’il en déduit que les physiciens auraient dû mieux prendre en compte les théories alternatives ; mais cela ne ferait que réitérer le type de reproches qu’un groupe de physiciens pourrait faire à un autre. Formuler de telles revendications revient à ouvrir le débat au sein de la physique expérimentale, et il va sans dire que c’est un débat difficile à mener pour un sociologue… »

    22Il n’y a plus, dans cette approche, « une » réalité – objective universelle et a-temporelle – mais des vérités partielles et contextualisées. Mais comment faire le tri dans toutes ces réalités, où fixer la limite ? Si tous les points de vue ne se valent pas, comment appréhender leur valeur ? Cette posture se rencontre en fait souvent dans les cas d’analyses de polémiques ouvertes (le sociologue ne peut pas, du fait des incertitudes et désaccords, prendre parti pour l’une ou l’autre des versions qui s’affrontent). Cette posture est plus difficile à tenir dans le cas de controverses closes. Ian Hacking (2001) estime qu’une des causes de malentendus entre sociologues constructionnistes et praticiens des sciences dures – réticents face à l’idée de construction sociale – est que les premiers centrent leurs analyses sur les processus (comment on en est arrivé à considérer la controverse comme close) tandis que les seconds s’intéressent au produit fini, une fois les incertitudes dépassées et les controverses closes.

    23La complexité et l’opacité du monde peuvent aussi être invoquées pour expliquer que tout un travail de mise au jour soit nécessaire pour que le corps social prenne conscience de l’existence de telle ou telle situation. « Construction sociale » signifie alors dévoilement d’une réalité préexistante, mais masquée par tout un ensemble de préjugés, de routines, de luttes d’intérêt… le sociologue fait ici une différence entre une réalité objective et une mauvaise connaissance qu’en a provisoirement le corps social. Comme dans le cas de figure précédent le fait d’être amené à poser ainsi une frontière entre faits objectifs et connaissance imparfaite peut être délicat. À moins que cette optique ne s’applique à la généalogie de controverses passées aujourd’hui plus stabilisées (par exemple le sida ou l’amiante) ou même de maladies oubliées, comme la drapétomanie au XIXe siècle étudiée par Ian Hacking (2002). Le travail du sociologue est alors d’expliquer pourquoi (on retrouve donc une forme d’analyse causale) certaines conditions vont, à certaines époques et dans certains milieux sociaux, être reconnues comme des « problèmes », des « maladies » ou des « catégories » spécifiques, alors que d’autres ne le seront pas. Pour le dire autrement, dans cette approche, il s’agit de montrer que la « réalité objective » et la véracité (qui ne sont perçues qu’après-coup) d’un fait, d’une théorie ou d’une connaissance ne suffisent pas à elles seules, sur le moment, à en expliquer le succès (ou non) auprès de la communauté scientifique, des médias ou des décideurs politiques. Par exemple, le virus du sida est découvert en 1983 en France, mais il faudra attendre 1987-1988 pour voir la montée en charge d’une politique de prévention (Setbon, 1993). Autre exemple, l’intérêt de la méthadone pour la réduction des risques liés à l’usage de drogues injectables et le sevrage de certains toxicomanes récalcitrants aux autres méthodes est connu depuis 1970, or en France, ce n’est qu’en 1994 que des places dans les programmes « méthadone » sont proposées (Bergeron, 1999). Dernier exemple, les dangers de l’amiante sont connus et étudiés depuis le début du XXe siècle, mais le produit n’est interdit en France qu’en 1997. Dans tous les cas, on ne peut pas comprendre le retard – et finalement l’adoption de nouvelles mesures – en se basant uniquement sur les résultats scientifiques disponibles à l’époque. Il faut à chaque fois prendre en compte des mobilisations sociales, des contextes politiques, des évolutions de rapports de force, etc., spécifiques.

    24Curieusement, les opposants au constructivisme sont généralement prêts à admettre, comme Raymond Boudon (1986) ou Paul Boghossian (2009), que l’adhésion à des croyances ou des théories fausses puisse s’expliquer par des raisons sociales ou pragmatiques. Mais ils réfutent totalement l’idée que le succès d’une idée vraie et juste puisse, ne serait-ce qu’en partie et temporairement, relever de causes non scientifiques. Il y a là un problème évident de raisonnement ! Comment expliquer, par exemple, que la connaissance des dangers de l’amiante n’ait pas débouché sur des mesures de précautions pendant plus de 90 ans à cause de raisons non scientifiques (intérêt des industriels, faiblesse des syndicats sur les questions de santé au travail, non implication des politiques…), mais que brusquement, en 1997, ces raisons aient cessé d’agir pour que la conviction scientifique l’emporte (alors même que des travaux épidémiologiques considérés comme sérieux existaient depuis longtemps) ? Le fait même que les raisons non scientifiques soient devenues impuissantes à empêcher des mesures contre l’amiante montre qu’elles ont joué un rôle (même négatif) dans l’interdiction. Les critiques de Raymond Boudon ou Paul Boghossian reposent sur une hypothèse aisément réfutable, à savoir que les intérêts économiques, sociaux ou idéologiques seraient toujours et exclusivement en faveur des croyances fausses. Pourtant les anticléricaux ou certains mouvements gays pouvaient adhérer à l’explication virale du sida pour contrer la thèse de la « punition divine » ; de même, les syndicats ouvriers avaient de bonnes raisons, y compris non scientifiques, de croire aux dangers de l’amiante. Cela ne veut pas dire que de solides arguments scientifiques, l’accumulation de résultats positifs, ne jouent pas un rôle pour emporter la conviction, mais que quelquefois, cela n’est pas suffisant. De même, il est possible que des raisons non scientifiques expliquent le succès d’une théorie qui n’a pas encore été totalement démontrée scientifiquement, avant même que les expérimentations décisives n’aient été conduites, comme le montre Bruno Latour (1984) à propos des théories microbiennes de Pasteur.

    25Une posture un peu différente considère que le monde social est constitué avant tout de catégories, de représentations qui, parce qu’elles sont reconnues et utilisées par tous comme « réelles », jouent concrètement un rôle dans de fonctionnement du monde. Pour Peter Berger et Thomas Luckmann (1986), la construction sociale est un processus circulaire d’extériorisation du subjectif par sédimentation et d’intériorisation des structures objectives formées par les constructions passées. La « réalité sociale » évoquée ici est d’une nature particulière que l’on pourrait qualifier de « relationnelle » ou « processuelle ». C’est le cas par exemple de l’analyse que fait Georg Simmel de la pauvreté qui ne peut se comprendre que dans la relation d’assistance, ou encore celle d’Howard Becker pour la déviance qui se définit dans une transaction entre celui qui commet l’acte déviant et celui ou ceux qui l’étiquettent en tant que tel. L’étude de la paranoïa par Edwin Lemert, illustre également cette idée. Opposer « construction sociale » et « réalité » n’a alors plus aucun sens puisqu’une construction sociale réussie devient justement un élément à part entière de la réalité sociale (construction de la réalité sociale plutôt que construction sociale de la réalité), un peu de la même façon que personne n’aurait l’idée de dire qu’une maison ou une voiture n’existent pas parce qu’elles ont été construites !

    26Les catégories sont des créations humaines et sociales qui découpent le monde selon des critères et des frontières qui sont toujours, pour une part, arbitraires, propres à une culture ou à une époque particulière. Catégoriser, c’est mettre en avant un certain nombre de différences qui permettent de distinguer les éléments qui font partie de la catégorie et ceux qui lui sont extérieurs, mais c’est en même temps tenir pour négligeables ou non pertinentes d’autres différences existant entre les éléments d’une même catégorie. Par exemple, la catégorie « chiens », regroupe des éléments aussi différents que le danois ou le yorkshire, mais est distinguée des catégories « chats » ou « moutons » à partir de certains critères (Zerubavel, 1991). L’assignation à cette catégorie entraîne des conséquences concrètes en façonnant de manière forte notre réalité. Par exemple, dans notre société, nous sommes dégoûtés à l’idée de manger du chien, mais pouvons nous régaler du mouton. Chaque catégorisation a une logique propre, qui s’inscrit généralement dans un cadre significatif plus large (comme la distinction des espèces animales entre félidés ou canidés, etc.) ayant une validité limitée à une société et une époque donnée. Pourtant, nous avons tendance à percevoir la plupart des catégories que nous utilisons comme naturelles, comme la seule manière raisonnable d’interpréter la réalité extérieure. Ce faisant, nos catégories nous incitent à voir certaines choses et rendent invisibles d’autres caractéristiques du monde qui nous entoure.

    27Cela peut conduire à des « défauts d’assomption » ou « supposition biaisées » selon les termes proposés par Douglas Hofstadter (1985). Dans mes recherches sur les policiers, j’ai pu en observer un exemple : la voiture où je me trouve reçoit un appel de la salle (lieu à la préfecture où sont centralisés les appels) pour DJV (des jeunes voyous dans le jargon policier) dans une résidence à 23 h 35. Nous nous y rendons, mais les policiers cherchent en vain les jeunes dans les différentes cours de la résidence, puis sur la dalle. Après un contact radio, l’affaire est classée sans suite. La brigade repart pour d’autres interventions. 00 h 05, nouvel appel de la salle pour le « tapage provoqué par DJV », la requérante a rappelé pour dire que rien n’avait été fait. Les policiers rappellent avec leur téléphone portable et obtiennent des précisions « Ils disent que c’est l’endroit où il y a les tuiles » (une sorte de sculpture moderne couverte de tuiles, censée cacher les aérations des parkings souterrains). 00 h 10, on arrive sur les lieux où l’on trouve quatre jeunes filles qui rigolent en finissant de manger des pizzas. Lors du premier passage, nous n’avions pas vu ces jeunes filles – elles étaient littéralement « invisibles » pour nous – car nous cherchions inconsciemment des garçons avec des comportements et une apparence plus conformes à la catégorie « DJV » employée par la salle.

    28Le travail de catégorisation, d’étiquetage (et ses effets sur les pratiques et les conceptions du monde des acteurs sociaux) peut être étudié à plusieurs niveaux : soit la construction à travers une action collective et politique de nouvelles catégories génériques ayant une reconnaissance scientifique et/ou juridique, soit l’observation de la façon dont des acteurs sociaux particuliers, pris dans un contexte institutionnel spécifique, mobilisent des catégories existantes ou forgent leurs propres catégories ad hoc pour caractériser une situation et lui donner un sens acceptable dans le cadre de leur activité. Cela renvoie à deux grandes dimensions de la démarche constructiviste étudiées en fin de chapitre : la construction de nouvelles catégories et l’étiquetage.

    29Deux derniers usages de la notion de « construction sociale » doivent être signalés, même s’ils sont plus discutables. À l’opposé de ce que suggère la métaphore de la construction, l’expression « construction sociale » a pu être utilisée pour signifier la fausseté d’une représentation. Dire d’une théorie ou d’une connaissance, qu’elle est « socialement construite » reviendrait alors à dire qu’elle est erronée. Dans les controverses sur le syndrome de fatigue chronique, les deux camps s’accusaient ainsi mutuellement de « construction sociale » afin de donner une tournure savante à leurs anathèmes et signifier que les autres seraient de dangereux charlatans. Cet usage est polémique et ne rend pas justice à l’intérêt heuristique de la notion de construction sociale.

    30Pour finir, en prenant cette fois-ci au pied de la lettre la métaphore de la construction, certains auteurs voient la « construction sociale » comme un travail ou un processus collectif organisé conduisant à la production effective d’une nouvelle situation ou institution. Mais parle-t-on ici de la même chose à propos de la construction sociale que les sociologues cités dans le reste de ce livre ? La dimension cognitive passe au second plan, contrairement aux options prises par les « pères-fondateurs » du constructivisme (Berger et Luckmann, 1986 ; Spector et Kitsuse, 1977). C’est un usage que l’on trouve plutôt en psychologie et en sciences de l’éducation avec une signification un peu différente de celle des sociologues ou politistes. On va ainsi parler de construction sociale « d’une demande de formation » pour désigner le travail collectif (entre les travailleurs sociaux qui suivent le cas, les formateurs et l’intéressé) visant à définir ce que doit être le contenu d’un programme de formation. De même, certains évoquent la « construction sociale de l’insertion » pour signifier que l’intégration professionnelle et sociale d’une personne ne peut être produite ou obtenue que par les efforts conjugués de différents acteurs (outre l’intéressé, les travailleurs sociaux, les différents services publics, les employeurs, etc.). Il y a en fait ici un risque de confusion entre le constructionnisme comme posture théorique (une certaine façon d’aborder n’importe quel type d’objet) et la volonté de souligner la nature particulière de l’objet étudié comme œuvre collective, production sociale. Si cette confusion est poussée jusqu’à son terme, cela voudrait dire qu’on ne peut faire une sociologie de l’architecture ou des métiers du bâtiment que dans un cadre constructiviste, ce qui est absurde ! Cet usage en forme de pléonasme est pourtant fréquent comme le montre une étude réalisée sur seize thèses en gestion et se réclamant du paradigme constructiviste : dans tous les cas, le choix du cadre théorique constructiviste est justifié par rapport à un objet dont on veut souligner le caractère dynamique, instable et collectif (Charreire et Huault, 2001). Mais ce problème n’est pas si simple tant il est vrai que l’approche constructiviste sera d’autant plus pertinente et légitime, du point de vue de l’analyse, que l’on a affaire à un objet controversé, dont la prise en charge sociale est encore peu stabilisée, routinisée et non restreinte à un groupe d’acteurs bien délimité et spécialisé (ou du moins un objet qui a été tel par le passé).

    31L’intérêt de la métaphore de la construction semble toutefois limité s’il s’agit seulement de souligner que les acteurs ont produit quelque chose ensemble. Toute action collective est par définition une construction sociale. La notion de construction devient cependant plus intéressante si elle permet de montrer comment les représentations sociales, les rhétoriques professionnelles, les « images » du travail, se concrétisent ou non ; de mettre au jour les stratégies des différents acteurs, les négociations et les compromis, les conditions organisationnelles qui permettent de faire exister, au moins partiellement, ces représentations. Le résultat n’est pas connu d’avance, le lien entre représentations et pratiques n’est ni figé ni nécessaire (il aurait pu être différent), ce qui justifie, selon les critères d’Hacking, l’intérêt d’une approche constructiviste.

    Une ontologie du monde ?

    32En résumé, le sociologue peut observer le monde social qu’il aborde comme un ensemble de constructions sociales, plus ou moins achevées, plus ou moins abouties (donc plus ou moins contraignantes pour les individus). Suivant l’objet qu’il décide d’étudier, l’angle et la focale qu’il adopte pour le faire, il pourra se concentrer sur la genèse de tel ou tel phénomène, tout en considérant d’autres phénomènes comme acquis ou plus stables, comme des « boîtes noires » qu’il se gardera bien d’ouvrir. Il ne lui est pas nécessaire d’entrer dans des discussions métaphysiques sur la « réalité » ontologique ou l’essence éternelle du monde et de ce qui le compose.

    33Cette conception du constructivisme comme posture de recherche et non comme postulat ontologique sur la nature du monde permet d’échapper à des débats insolubles. Andreu Solé (2004) oppose deux conceptions du monde qu’il nomme respectivement « réaliste » et « constructiviste ». Dans la première, le monde physique, économique, social, etc., est pensé comme une réalité extérieure aux individus et qui s’impose à eux comme les barreaux d’une cage. La seconde, au contraire, postule que le monde est « vision du monde ». Notre langage, notre connaissance ne décrivent pas le monde, ils le créent ! Andreu Solé revendique alors ce qu’il appelle un constructivisme épistémologique par opposition au constructivisme social. Ce dernier resterait dans le cadre du réalisme dans la mesure où il postulerait une distinction entre les représentations, les idées, les théories, comme images du monde réel et l’environnement qui existerait en dehors de ces représentations. Ce « réalisme savant » ne s’intéresserait qu’à la construction des façons de représenter le monde et non à la construction du monde. À l’inverse le « constructivisme épistémologique » propose une approche plus radicale : comment l’imagination, en définissant les possibles et les impossibles, produit notre monde. Mais du propre aveu d’Andreu Solé, il n’existe pratiquement pas de sociologues pouvant être rattachés à cette démarche et c’est du côté de la philosophie (Anaximandre, Diodore de Cronos, Épicure, etc.) ou la littérature (Pessoa, Musil, etc.) qu’il doit chercher ses fondements théoriques.

    34Rester dans le cadre de l’alternative imposée par Andreu Solé – le monde existe versus le monde est construit – n’a toutefois pas beaucoup de sens si l’on part de l’hypothèse qu’une construction « réussie » ou « aboutie » est une construction qui devient une partie intégrante de la réalité sociale et qui s’impose dorénavant à nous (Berger et Luckmann, 1966). Contrairement à ce qu’avance Andreu Solé, le « constructivisme social » ne se limite pas à une simple opposition entre réalité extérieure (naturelle) et représentations (construites). En effet, de nombreuses réalités sociales sont ou deviennent ce que les différents acteurs de la société en font. Notre environnement est éminemment social au sens où il n’existe plus grand-chose (paysage, cadre de vie, écosystème, etc.) qui soit resté totalement naturel, vierge de toute intervention humaine (Proctor, 1998). Notre monde est donc bien « construit », dans les différents sens du terme. Mais ce construit, tant qu’il n’a pas été « déconstruit » ou ne s’est pas érodé sous le coup de l’usure ou de l’oubli, s’impose à nous. Il est difficile de dissocier, dans l’étude de la plupart des phénomènes particuliers, ce qui serait représentation ou mise en forme sociale de ce qui serait la réalité extérieure, donnée et déjà là avant l’intervention humaine.

    Faits institutionnels et faits bruts

    35Le philosophe John Searle (1998) distingue, dans le monde, deux catégories de faits : ceux qui n’existent que si nous y croyons (les institutions sociales qu’il nomme « faits institutionnels ») et les « faits bruts » qui existent indépendamment de notre connaissance, ceux qui relèvent d’un monde physique composé de particules, de champs de force, de matière… Seule la première catégorie de faits, d’après Searle, peut être dite « socialement construite ». Les faits institutionnels n’existent que dans le cadre des règles, des conventions, d’une terminologie, de théories qui leur donnent forme et de pratiques régulières qui leur donnent vie. Par exemple, si tout le monde cessait de croire en la valeur de l’argent celui-ci perdrait toute sa valeur. Par contre, les faits bruts, existent, qu’on y croit ou non : s’il y a un mur en face de moi, il m’est impossible de passer au travers, même si je me persuade très fort qu’il n’y en a pas ou que je suis un fantôme !

    36Ainsi simplifiée, cette opposition trouve vite ses limites. S’il est possible d’imaginer, par la pensée, que tout à coup, tout le monde cessera de croire, du jour au lendemain, à la valeur de l’argent, il est évident que cette hypothèse est en fait hautement improbable et l’existence de l’argent comme référent universel fait peser sur nous une contrainte dont il semble difficile de se soustraire. Même quand une monnaie perd toute sa valeur, d’autres ou des substituts (dollars, cigarettes, etc.) viennent la remplacer. Les interdépendances sociales peuvent devenir aussi « dures » que du béton. À l’inverse, les murs sont des constructions humaines et peuvent parfois tomber comme « le mur de Berlin ». La construction sociale, si l’on prend cette métaphore au sérieux, est d’abord une construction. Comme un mur, une fois qu’elle est érigée, et tant qu’elle n’a pas été « déconstruite », elle s’impose à nous. Il n’est pas possible de passer à travers, même si on décide d’en ignorer l’existence. En même temps, toute construction humaine, qu’elle soit physique ou sociale, est aussi le produit d’une histoire, parfois d’un projet. Une construction matérielle exprime et concrétise des représentations sociales, des valeurs, des croyances. Une fois construite, elle orientera et contraindra les conduites humaines et participera à l’institutionnalisation de ces représentations, de ces valeurs, de ces croyances.

    37Pour rester dans le domaine des murs et de la construction, un petit exemple permet d’illustrer cette idée. Comparons deux écoles de police : la première en France, dans le bois de Vincennes, qui forme les futurs gardiens de la paix de la préfecture de police de Paris, occupe les locaux d’un ancien fort militaire. Elle est entourée de hauts murs et d’une clôture métallique qui redouble le système de protection. Pour se rendre à l’intérieur il faut passer un double poste de contrôle (pour entrer dans l’enceinte de la clôture, puis celle des murs). Le visiteur extérieur doit être muni de papiers d’identité, il faut que sa visite ait été signalée et notée dans un registre et enfin que la personne qu’il visite aille le chercher à l’entrée. Y pénétrer de façon impromptue est presque impossible ! La seconde, formant à Nicolet (petite ville entre Québec et Montréal) les futurs agents de la Sûreté du Québec, est implantée dans un immeuble moderne, situé au centre de la ville, au milieu d’une esplanade de gazon. On accède directement dans le bâtiment sans avoir à franchir de clôture ni montrer « patte blanche » à un poste de contrôle. Tout au plus existe-il un bureau d’accueil chargé de renseigner les visiteurs plutôt que de les filtrer. L’école est ouverte à la population. D’ailleurs, la piscine de l’école est accessible aux enfants de la ville à certaines heures. La directrice de cette école, à qui je confiais mon émerveillement en découvrant cette situation, expliquait que cela n’avait pas été aisé à obtenir et qu’elle avait dû batailler ferme pour obtenir que la clôture (qui avait existé avant la restauration du bâtiment) soit enlevée et que l’accès soit plus libre (malgré les apparences, il ne l’était en fait pas tant que ça et tout un réseau de caméras s’était substitué aux traditionnels murs et postes de contrôle). Mais pour elle, ce combat était indispensable pour faire exister cette fameuse « police communautaire » (la version québécoise de la « police de proximité »), pour manifester le rapprochement et l’ouverture de la police vers les besoins de la population. Comment convaincre les policiers qu’ils doivent être plus proches des gens et de leurs préoccupations quotidiennes s’ils sont formés dans un lieu conçu comme un sanctuaire, une forteresse destinée à protéger l’école des dangers du monde extérieur ?

    38Les murs autour de l’école de police sont à la fois une réalité sociale et une réalité physique. S’ils empêchent les enfants français de venir s’amuser avec les équipements sportifs des élèves-policiers et renforcent chez les futurs policiers la coupure avec le reste de la société, ils sont à la fois le produit et un élément de reproduction de la conception d’une police qui doit être au-dessus de la société, dégagée de ses sollicitations pour se concentrer en priorité sur ce qui serait sa « vraie mission ».

    39Quand John Searle distingue les faits institutionnels des faits bruts, il veut exprimer le fait que la réalité physique obéit à des lois qui ne peuvent pas être considérées comme des conventions sociales. Certes, il est sans doute impossible de construire une école de police en suspension totale dans les airs ou uniquement avec du sable, même si tous les physiciens et les chimistes du pays se réunissaient pour voter une motion en ce sens ! Ce type de problème est celui de l’architecte qui doit veiller à ce que son édifice ne s’effondre pas. Mais cela n’intéresse pas le sociologue qui étudie la façon dont la construction des écoles de police reflète et façonne une certaine conception des rapports entre la police et la population. Construire une école avec de grandes surfaces vitrées et ouvertes sur la ville est tout aussi techniquement réalisable que de construire une école blockhaus aux larges murs de béton. Le sociologue ne s’intéresse jamais à des faits bruts en eux-mêmes, mais à des panachages de faits institutionnels et de faits bruts (comme une école de police avec ses murs). Et ce qui l’intéressera dans son étude, c’est la dimension sociale de l’agencement réalisé et non de questionner les fondements physiques de cet agencement (en quoi les règles techniques, physiques et chimiques qui déterminent les usages possibles du béton, des baies vitrées ou du gazon viendraient contraindre les conceptions possibles des rapports entre la police et la population). Chaque discipline scientifique découpe dans le réel une dimension, un angle d’approche qui lui est propre. Si la réalité physique (les murs de l’école de police) peut entrer en jeu dans son objet, cela ne conduit pas le sociologue à questionner cette réalité de la même façon qu’un spécialiste du béton armé ou des structures métalliques. L’avertissement de Searle a sans doute un intérêt dans le cadre d’une philosophie des sciences, mais ne semble pas très utile pour la pratique sociologique ordinaire.

    40Cette intrication des faits institutionnels et des faits bruts peut néanmoins sembler plus délicate à analyser sociologiquement dans un cas précis : celui du sociologue des sciences qui étudierait, par exemple, la communauté scientifique et le travail des experts en béton armé ! Outre le fait que la sociologie des sciences n’est qu’un cas parmi de nombreux autres des approches constructivistes possibles, il n’est pas inutile de garder dans ce domaine la même prudence et les mêmes règles que dans l’étude des autres types d’agencements entre faits bruts et faits institutionnels. Le sociologue n’est pas là pour dire si les scientifiques ont raison ou tort d’adhérer aux théories qu’ils utilisent, mais plutôt d’étudier les jeux sociaux qui se glissent dans les controverses et les incertitudes.

    41L’exemple de l’analyse des controverses autour du sida par Steven Epstein (2001) illustre cette position. D’après cet auteur, il existe encore, jusqu’au début des années 1990, des chercheurs considérés comme sérieux par la communauté scientifique internationale, pour qui le virus du sida n’est pas la cause de la maladie. Après cette date toutefois, la controverse s’essouffle et les quelques personnalités qui développent l’idée que le sida n’est pas une maladie virale sont considérées comme des marginaux. Le consensus scientifique s’est formé et une boîte noire s’est fermée. Ayant le projet d’étudier la controverse telle qu’elle s’est faite, Steven Epstein instaure donc une démarche symétrique (ne pas traiter différemment les arguments des « perdants » et ceux des « gagnants ») afin de ne pas succomber à l’illusion rétrospective. Pourtant une vision rétrospective nous informerait que dès 1983 (découverte du virus par l’équipe de Luc Montagnier), les scientifiques auraient pu attribuer au virus la responsabilité du syndrome. Raisonner ainsi serait toutefois revenu à nier le sérieux et le travail de chercheurs reconnus dans la communauté scientifique, utilisant des méthodes jugées rigoureuses. Par contre, pour étudier les positions prises après 1991, la démarche symétrique est plus délicate, car cela reviendrait à prendre avec désinvolture le relatif consensus au sein de la communauté médicale. Une démarche de ce type ne dénigre pas les résultats des travaux scientifiques, mais les prend au contraire au sérieux. Elle ne pose pas de postulat sur la vraie nature du sida (Steven Epstein est sociologue, pas biologiste), mais prend acte du fait qu’au début des années 1990, la communauté scientifique semble rejeter dans les marges les théories alternatives, même si celles-ci ont connu un regain d’intérêt en Afrique du Sud (Denis, 2001).

    Phénomènes de type « indifférent » et phénomènes de type « interactif »

    42La distinction décisive pour le sociologue constructiviste, n’est donc pas entre faits institutionnels et faits bruts, ni entre phénomènes sociaux et phénomènes matériels, mais entre ce qui est modifié par l’action humaine et ce qui ne l’est pas. Plus précisément, Ian Hacking (2001) distingue deux sortes de faits ou de réalités : d’une part ceux qui comme les étoiles ou les dinosaures ne peuvent pas, en tant que réalités naturelles, être transformés du fait de la représentation que les hommes en ont (phénomènes de type « indifférent ») et tous les autres qui, d’une façon ou d’une autre, peuvent être altérés, modifiés, par l’action humaine (phénomènes de type « interactif »), comme par exemple les murs ou les bâtiments évoqués ci-dessus, mais aussi les épidémies (qui peuvent être plus ou moins contrôlées par des vaccins, les mesures de prévention, ou aggravées par les possibilités de déplacements rapides des populations), les paysages ou les systèmes juridiques. Étant soumis à l’influence des actions humaines et ces actions étant, pour une part, informées, motivées ou orientées par les représentations, il y aura logiquement des liens entre la « réalité sociale » (des murs, des épidémies, des systèmes juridiques, etc.) et les connaissances que les acteurs sociaux en ont. Ces liens sont complexes et de nature circulaire : la réalité matérielle « contraint » et détermine pour une part la connaissance que l’on peut en avoir (la dureté d’un mur en béton rend difficile la croyance en la possibilité de le traverser) et, en retour, la connaissance de cette réalité matérielle et/ou sociale, par le biais de l’action humaine, peut conduire à la transformer (si les murs gênent, il faut les abattre). Les phénomènes qui échappent à ce genre de raisonnements sont finalement assez rares et il faut aller les chercher bien loin dans le temps (comme les dinosaures) ou dans l’espace (les étoiles), hors de portée de l’action humaine.

    43Le lien entre connaissances et phénomènes de type « interactif » que propose Ian Hacking mérite d’être rapproché de la notion de prédiction auto-réalisatrice décrite par Robert King Merton (1953) : si tous les clients d’une banque, par exemple, sont convaincus (à tort ou à raison) que l’établissement financier est en faillite, ils vont se précipiter pour retirer leurs économies et ainsi mettre la banque dans l’impossibilité effective d’honorer ses engagements. Dans l’approche et les exemples de Robert Merton des prophéties auto-réalisatrices, celles-ci sont dotées d’une valence forcément négative ; il s’agit d’idées fausses et funestes au bien commun et à la morale (par exemple les préjugés raciaux). Robert Merton suggère alors que des freins institutionnels soient mis pour entraver ces phénomènes nocifs. Il écrit : « Le monde des mythes se heurtera forcément un jour ou l’autre au monde de la réalité. » Or l’intérêt de l’approche en termes de prédictions auto-réalisatrices est justement de montrer comment, sous certaines conditions, le mythe peut devenir une réalité sociale, indépendamment de tout jugement moral. Cela ne veut pas dire toutefois que le « réel objectif » ou extérieur ne peut jamais se rebeller contre les « constructions » qui tentent de le mettre en forme (Pfohl, 2008). C’est notamment le cas à l’occasion de phénomènes de prédictions autodestructrices, dont Robert Merton (1953) remarque qu’elles ont moins attiré l’attention des sociologues que les prophéties auto-réalisatrices. Pourtant, elles ouvrent une discussion intéressante sur les marges de jeu entre représentations sociales et contraintes naturelles. Par exemple, si les experts et les décideurs politiques se convainquent que le réchauffement de la planète n’est qu’une phase normale des cycles de la nature (alternance entre glaciations et périodes chaudes) et n’est pas aggravé par l’émission de gaz à effet de serre, aucune mesure particulière ne sera prise pour contrôler la pollution ; cela risque alors de précipiter des dérèglements climatiques sous-estimés (Pfohl, 2008). De même, en sens inverse, si les experts et les économistes se persuadent que les énergies fossiles seront totalement épuisées dans 30 ans, cela peut conduire à la fois à un ralentissement de la consommation, à la montée des prix et peut finalement stimuler la découverte ou l’exploitation de nouveaux gisements ou d’autres sources d’énergie, ce qui éloignera le spectre de la pénurie. La nature oppose donc bien des limites à l’action humaine, mais la « nature » de ces limites est complexe à caractériser. Elle n’est pas forcément donnée à l’avance ni indépendante de l’action humaine, tout un jeu d’interactions est possible entre les contraintes naturelles et les jeux économiques, politiques et sociaux. De plus, la distinction elle-même entre le « naturel » et le « culturel » (tout comme leurs relations réciproques) est problématique (Conein, 2001) et doit être historicisée. Anthony Giddens (1992) note ainsi :

    « La modernité est indissociable de la socialisation du monde naturel, c’est-à-dire de la substitution progressive de processus socialement organisés à des structures et à des événements qui constituaient auparavant des paramètres extérieurs à l’activité humaine. Ce qui se trouve désormais dominé par des systèmes socialement organisés, ce n’est pas seulement la vie sociale elle-même, mais aussi ce que l’on avait coutume de tenir pour naturel. »

    44La notion de prédiction auto-réalisatrice exprime une intuition forte des lectures constructivistes : les manières possibles de se représenter les phénomènes sociaux et d’agir sur le monde sont progressivement restreintes au cours du processus de construction. Cette réduction des possibles impose des contraintes plus fortes que les seules contraintes « naturelles ». Ainsi, les différences de conditions entre hommes et femmes sont liées aux représentations sociales des différences de sexe plus qu’à la biologie ; l’architecture des écoles de police dépend plus de la conception de ce que doit être leur fonction que des propriétés physiques du béton armé ou des charpentes métalliques !

    45Les différents éléments de la construction du social et de réduction des possibles sont hétéroclites. On peut évoquer : la construction par les catégories légales ou officielles (par exemple un droit social, un tableau de maladie professionnelle) qui cristallisent ou suscitent une certaine mise en forme standardisée de situations particulières ; la construction par les statistiques (par exemple comme l’a montré Joseph Gusfield à propos de l’étude des accidents de la route, les corrélations statistiques invisibles faute de données prises en compte disparaissent en tant que « facteurs » possibles de risque d’accidents, seules les corrélations calculées existent pour les préventeurs) ; la construction par les débats politiques ou médiatiques qui instituent certaines questions et certaines solutions plutôt que d’autres (d’où les phénomènes de dépendance au sentier emprunté rappelés par François-Xavier Merrien, 2000) ; la construction par les dispositifs matériels (l’agencement d’un guichet, les portes palières du métro, l’architecture d’une école de formation professionnelle, etc.) qui à la fois reflètent les représentations de leurs concepteurs et orientent les comportements et attitudes de leurs utilisateurs ; la construction par le langage (les termes utilisés, leur variété ou leur rareté, étant porteurs de sens) ; la construction par les institutions ; la construction par les instruments de gestion, etc. Bien souvent ces différents éléments s’imbriquent et s’articulent pour faire advenir les réalités sociales dont ils sont porteurs.

    46Approfondissant l’idée de prédiction auto-réalisatrice (Merton, 1953) et élargissant le travail de John Austin (1970) au-delà de la seule dimension linguistique, Michel Callon et Fabian Muniesa (2009) ont développé les concepts de performativité et de performation pour rendre compte de la façon dont les connaissances pratiques ou scientifiques ne font pas que décrire ou représenter le monde, mais le modifient ou le construisent – au moins partiellement. Ils distinguent toutefois un certain nombre d’usages différents du concept de performativité et proposent de les expliciter à travers quatre grandes questions ou tensions constitutives. La première oppose « performation théorique », qui concerne l’effet des modèles conceptuels abstraits, et « performation expérimentale », plus tournée vers l’impact des savoirs pratiques nés de la résolution de problèmes concrets. Le deuxième couple d’opposition combine « performation distribuée », résultat d’une action collective de multiples forces sociales coordonnées ou concurrentes, et « performation planifiée » dans laquelle un acteur central, le plus souvent le pouvoir politique, pilote et contrôle le processus. Michel Callon et Fabian Muniesa opposent ensuite « performation restreinte » à un univers social limité et singulier et « performation élargie » dont la validité s’étend à de nombreux sites et mondes sociaux. Enfin, le dernier couple antithétique met face à face la « performation psychogène » pour laquelle ce sont les croyances ou les représentations qui agissent directement sur les comportements et donc sur le monde et la « performation matérielle » dans laquelle les dispositifs techniques, l’architecture des institutions, contraignent les acteurs. Ces quatre combinaisons dichotomiques pourraient servir à une typologie des différentes façons possibles d’envisager et d’analyser un processus de performation ou de construction sociale. Mais cette classification comporterait alors « deux puissance quatre » (24), soit seize types distincts (Becker, 2002), ce qui serait peu maniable et entraînerait de forts risques que certains types théoriques soient difficiles à illustrer par des études sociologiques existantes. Je propose donc de ne retenir que les oppositions qui me semblent les plus significatives et pertinentes pour rendre compte de l’hétérogénéité des approches constructivistes.

    47La distinction entre « performation psychogène » et « performation matérielle » est intéressante d’un point de vue didactique, mais semble un peu artificielle dès lors que l’on s’intéresse à des processus concrets de construction sociale qui impliquent toujours des dimensions cognitives et des dispositifs matériels. L’idée de police communautaire ou de proximité peut se matérialiser par des écoles de police ouvertes sur la ville ; de même la théorie selon laquelle l’alcoolisme est une maladie conduit à l’ouverture de structures physiques (les centres anti-alcooliques) destinées à recevoir et traiter les buveurs pathologiques. En rejetant l’idée que les non-humains (les objets, les bâtiments, les machines, etc.) puissent avoir des stratégies et des actions au même titre que les humains, je ne peux qu’imaginer que l’impact des non-humains doit être compris à travers les intentions des humains qui les ont conçus ou influencés (la directrice de l’école de police du Québec qui milite pour la suppression de la clôture autour de son établissement ; les alcoologues qui obtiennent l’ouverture de services spécialisés, etc.). Les cas où des non humains auraient des effets qui leur sont totalement propres (par exemple la mutation d’un virus qui entraîne une nouvelle épidémie sans qu’aucune intervention humaine n’ait joué un rôle de frein ou de moteur) ne relèvent pas, à mon sens, de l’analyse sociologique.

    48L’opposition entre « performation théorique » et « performation expérimentale », quant à elle, dépend plus de l’optique de recherche choisie par l’analyste du processus de construction sociale que des caractéristiques de ce processus lui-même. La notion d’alcoolisme pathologique a ses théoriciens (les psychiatres qui écrivent des traités savants sur le sujet) et ses praticiens (médecins, infirmiers ou animateurs des alcooliques anonymes qui se coltinent des buveurs en chair en en os, plus ou moins prompts à entrer dans le rôle de malade). Les savoirs théoriques ont une vocation globale, même si la reconnaissance de leur validité peut être restreinte à un petit cercle de spécialistes, tandis que les arrangements pratiques ont une portée plus locale dans la mesure où ils sont attachés à des cas singuliers. Même si cela trahit quelque peu la typologie de Michel Callon et Fabian Muniesa, il est possible de dissoudre la distinction entre « performation théorique » et « performation expérimentale » avec le couple « performation restreinte » versus « performation élargie » en une nouvelle opposition : performation macrosociale contre performation microsociale. Si ces deux niveaux d’analyse sont complémentaires, ils me semblent toutefois relever de formes d’enquêtes empiriques assez différentes qui peuvent difficilement être menées de front dans une même recherche. C’est pourquoi la plupart des recherches « constructivistes » relèvent plutôt de l’un ou de l’autre.

    49Pour finir, la différenciation entre « performation distribuée » et « performation planifiée » est importante car elle renvoie à la fois aux caractéristiques propres des processus étudiés – certains sont plus le résultat d’effets d’agrégation ou de compromis collectifs, d’autres sont plus largement suscités et maîtrisés par un acteur dominant – et aux choix théoriques (par exemple être inspiré par un constructivisme foucaldien plutôt qu’interactionniste) et pratiques (se centrer sur un acteur essentiel ou sur l’équilibre des stratégies en présence) du chercheur. Parce que la notion « d’action distribuée » renvoie à une grille de lecture théorique peu utilisée dans ce livre et parce que le terme de planification est souvent associé aux politiques étatiques, je préfère toutefois parler de performation – ou de construction – « volontariste » ou « contingente » (il n’y a pas que l’État qui puisse être volontaire et organisé). Construction « volontariste » versus « contingente » et construction macrosociale versus performation microsociale sont les deux grands principes dichotomiques qui me permettent d’échafauder une typologie des différents espaces du constructivisme.

    Ébauche d’une typologie des approches constructivistes

    50La métaphore de la construction suggère que toute nouvelle réalité sociale est le produit d’une action volontaire, préméditée et organisée pour atteindre un but, un peu à la façon dont un architecte dessine les plans de la maison avant de la faire construire. Une telle vision risque d’entraîner des malentendus si elle est prise au pied de la lettre. Ainsi, pour expliquer la notion de construction sociale, le philosophe Paul Boghossian (2009, p. 23) écrit : « s’il s’avère que des faits d’une certaine sorte sont en réalité des constructions sociales, alors ils auraient très bien pu ne pas exister si nous en avions décidé autrement » (souligné par moi). Comme si une sorte de grand architecte social avait planifié à l’avance la forme que doivent prendre les institutions humaines. Il prend alors l’exemple classique de « l’argent ». Or il est peu réaliste de penser qu’un jour un groupe quelconque de personnes ait « décidé » de l’invention et de l’utilisation de l’argent comme support des échanges. Une telle approche de la construction sociale met trop l’accent sur l’idée que les faits seraient produits par des accords, des décisions, des conventions ou des consensus à un moment « t ». Leur histoire est faite au contraire d’interactions plus complexes et diluées sur la durée.

    51La critique du constructivisme est pourtant souvent adossée à une définition de la construction comme création de sens volontaire, ici et maintenant. Daniel Céfaï (2009, p. 238-239) écrit par exemple :

    « L’idée de construction privilégie à l’excès la spontanéité contre la réceptivité. Elle peut du coup donner lieu à une vision volontariste, si ce n’est prométhéenne, de la science et de la politique […]. Le revers de cet accent sur la spontanéité est que la construction des problèmes sociaux apparaît souvent comme le fruit d’un travail conscient, intentionnel et délibéré, imputable aux activités de dénonciation et de revendication des élites de l’État, ou de telle ou telle entreprise, organisation ou institution. Sans contester le fait qu’il existe des groupes d’intérêt […], la fabrique des problèmes publics ne saurait y être réduite. D’abord, la marge de manœuvre des uns et des autres est limitée par la disponibilité de répertoires de problèmes publics qui bornent le travail des acteurs en situation : ceux-ci actualisent des formes, opèrent par similitude ou par analogie pour transférer des schèmes d’un domaine à un autre, testent des façons de voir, de dire ou de faire qui prennent ou ne prennent pas, partent de l’existant pour concevoir le possible. L’idée de construction recouvre une invention qui est tout autant une émergence. »

    52En fait, cette analyse ne remet absolument pas en cause l’hypothèse constructiviste : les répertoires, les schèmes, les façons de voir, qui encadrent et structurent les actions des « constructeurs » ici et maintenant peuvent tout à fait être vus comme des constructions passées qui se sont stabilisées, solidifiées et pour certaines institutionnalisées ou cristallisées (Tarrow et Tilly, 2008). Les institutions, qui imposent des contraintes dans le cours des interactions présentes, peuvent être pensées comme des constructions abouties que les acteurs peuvent momentanément considérer comme des « choses » extérieures à eux, du fait d’anticipations stables et réciproques.

    53Il est vrai que certaines approches se revendiquant du constructivisme ont fait le choix (dans la lignée des recherches sur les groupes d’intérêt ou des mouvements sociaux) de réaliser des généalogies de notions, situations ou diagnostics décrits comme le résultat d’une entreprise collective volontariste. Prenant au pied de la lettre la métaphore de la construction, ces approches ont négligé les phénomènes qui ne sont pas l’œuvre d’un groupe d’acteurs bien précis, mais plutôt le résultat d’actions hétérogènes poursuivant des objectifs variables ou bien le fruit d’évolutions sociales plus générales. Néanmoins, cela ne veut pas dire que d’autres approches ne sont pas possibles ni complémentaires. Il s’agit, pour les auteurs en question, d’un choix quant à la façon de délimiter leur objet de recherche plus que d’un postulat sur le fonctionnement global des sociétés.

    54Bon nombre de « constructions sociales » se font au carrefour de stratégies diverses, certaines plus affirmées et conscientes que d’autres : stratégies plus ou moins abouties, effets d’agrégation, effets émergents et rapports de force se combinent pour donner lieu à un résultat souvent inattendu. Toutefois, dans un souci pédagogique, il est possible d’opposer les approches en termes de production d’un problème ou d’une catégorie à travers un mouvement social organisé et celles qui étudient les compromis entre différentes définitions ou perceptions de la situation, dont le résultat n’est pas forcément voulu ni dirigé par un acteur particulier. À un niveau plus microsociologique, cette opposition devient celle entre étiquetage et/ou diagnostic d’une part et carrière et/ou trajectoire de l’autre. Cette distinction permet de proposer une typologie utile pour illustrer les différents aspects des démarches constructivistes.

    Un mouvement social pour imposer une nouvelle réalité ou « claim making process »

    55Certains sociologues et politistes, dans le sillage d’Herbert Blumer (1971), ont cherché à modéliser le travail de production sociale par lequel une nouvelle catégorie, une nouvelle définition d’un problème, est imposée comme une réalité sociale incontournable au terme d’un mouvement collectif volontaire et organisé. Pour Erik Neveu (1999) :

    « Un problème public n’est rien d’autre que la transformation d’un fait social quelconque en enjeu de débat public et/ou d’intervention étatique. Du plus tragique au plus anecdotique, tout fait social peut potentiellement devenir un problème social s’il est constitué par l’action volontariste de divers opérateurs (presse, mouvements sociaux, partis, lobbies, intellectuels…) comme une situation problématique devant être mise en débat et recevoir des réponses en termes d’action publique (budgets, réglementation, répression…). »

    56Parmi les différents travaux qui ont inspiré cette perspective théorique, je partirai de la grille de lecture particulièrement stimulante proposée par un petit groupe de chercheurs anglo-saxons, qualifiés de « social constuctionnists » (Spector et Kitsuse, 1977, Conrad et Schneider, 1980 ; Best, 1989 ; Loseke, 1999). Le cadre d’analyse qu’ils proposent, pour rendre compte de ce qu’ils appellent le « claim making process » (et qui peut être approximativement traduit par construction d’une revendication ou d’un problème public), est présenté sous une forme séquentielle de façon en dégager analytiquement les différents éléments souvent imbriqués dans les études de cas. Identifier un problème et le faire apparaître comme un enjeu collectif, constitue un travail à la fois scientifique, culturel et politique (Spector et Kitsuse, 1977 ; Gusfield, 1981 ou Conrad et Schneider, 1980) qui n’a rien d’automatique ni de naturel. La trilogie « naming, blaming and claiming » (Felstiner, Abel et Sarat, 1980) ou les notions de « lanceurs d’alerte », de « porteurs d’alerte », de « relais institutionnels », de « confinement » et de « concernement » développés par Chateauraynaud et Torny (1999) peuvent être rapprochées du claim making process. Le processus contingent par lequel une question auparavant considérée comme relevant de simples choix privés devient un problème social, une revendication collective, peut être schématisé à travers trois étapes.

    57La première étape que l’on peut dégager analytiquement est celle de la « découverte » ou de « l’invention » par un professionnel, d’un petit groupe de professionnels ou d’un mouvement associatif, comme « ATD-quart monde » pour l’invention de l’illettrisme (Lahire, 1999), d’un nouveau problème social ou médical. Dans le cas de la France, il s’agit souvent d’une importation plutôt que d’une innovation originale. C’est ainsi que la plupart des nouvelles entités cliniques construites autour de la fatigue (neurasthénie, burn out, syndrome de fatigue chronique…) ont été « inventées » par des médecins d’Amérique du Nord ; même si certains médecins français ont tenté d’apporter leur touche personnelle : Pierre Jannet fait de la neurasthénie la psychasthénie ; le professeur Marcel-Francis Kahn qualifie la fibromyalgie de syndrome polyalgique idiopathique diffus (ou SPID), etc.

    58Lors de cette étape, les innovateurs restent le plus souvent ignorés – voire parfois dénigrés – par leurs confrères, le grand public et les médias. Dans le domaine de la santé, les exemples du sida (Setbon, 1993), de l’alcoolisme (Conrad et Schneider, 1980), du cancer (Pinell, 1992) ou de la fatigue (Loriol, 1998 et 2000) montrent que les premiers médecins à défricher un champ inédit d’investigation sont souvent marginaux et isolés au sein de leur profession. Il n’est pas rare, d’ailleurs, que les nouvelles définitions restent au niveau de l’opinion d’un auteur et sombrent rapidement dans l’oubli. Les revues médicales du XIXe siècle sont ainsi pleines d’étiquettes de maladies qui ont aujourd’hui disparu. Herbert Blumer (1971) faisait la même observation à propos de problèmes sociaux. Cette remarque conduit à relativiser l’importance de cette étape initiale et donc à remettre en cause les analyses ne portant que sur la « création » de la maladie par le médecin ou du problème par l’expert. C’est pourquoi la deuxième étape est indispensable. D’ailleurs, le travail d’expertise ne se fait pas dans un vide social et culturel mais dépend également pour une part des schèmes de pensée dominants à une époque et/ou dans un milieu social particulier. Les forces sociales à l’œuvre dans la deuxième étape sont ainsi déjà présentes dans le travail de recherche médicale ou scientifique.

    59La deuxième étape est celle que l’on peut qualifier « d’entreprise de morale » (Becker, 1985), c’est-à-dire celle par laquelle une nouvelle norme sera popularisée et peu à peu imposée. Il s’agit de faire un travail d’information et de « propagande » pour la nouvelle maladie ou le nouveau problème. Les principaux moyens utilisés pour cela sont : l’organisation de congrès, la médiatisation, la mise en place d’enquêtes et de protocoles de recherche pour prouver l’existence et l’importance du problème, le lobbying auprès des autres experts et des pouvoirs publics, etc. Ce travail peut être fait directement par les professionnels (médecins, juristes, etc.) experts de la nouvelle définition du problème, mais il est aussi souvent effectué par des groupes profanes ; soit des groupes de « victimes » du problème, soit des groupes sociaux qui se font les porte-parole des « victimes ». Une telle configuration permet aux experts d’éviter un travail qui pourrait nuire à leur image de scientifiques sérieux, neutres et désintéressés (par exemple un scientifique peut difficilement utiliser la pétition ou la manifestation de rue pour défendre son point de vue, mais une association de malades le peut).

    60Ces groupes profanes sont parfois autonomes par rapport à l’expert inventeur et ne font qu’utiliser la nouvelle théorie dans un but de légitimation de leur action propre, comme dans le cas des Alcooliques Anonymes (AA). Le groupe d’intérêt profane qui va se charger de l’entreprise de morale peut aussi être suscité par « l’inventeur » du problème, comme dans le cas des malades du SPID poussés à se regrouper en association par Marcel-Francis Kahn. Dans tous les cas, pour que l’entreprise de morale soit véritablement soutenue et supportée par des stratégies profanes, il est indispensable que la nouvelle définition de la maladie ou du problème social puisse conforter les représentations sociales de certains acteurs, voire appuyer et renforcer leurs intérêts sociaux et économiques (comme dans le cas des laboratoires pharmaceutiques qui soutiennent les « croisades » pour faire reconnaître des maladies pour lesquelles ils proposent un traitement, ou des ligues de tempérance au début du XXe siècle aux États-Unis qui voyaient dans l’alcoolisme, attribué aux immigrants urbains, le signe du déclin de l’Amérique rurale traditionnelle dont faisaient partie beaucoup de leurs membres). Autrement dit, il faut qu’ils s’y « retrouvent ». D’où l’importance de la « traduction » (Callon, 1986) de la découverte scientifique pour montrer en quoi il est de l’intérêt des profanes de la prendre en compte. C’est à cette condition que des acteurs profanes seront motivés pour se mettre au service du travail de consolidation et de diffusion de l’information. Du coup, au terme de l’entreprise de morale, le problème peut échapper à ses promoteurs et être récupéré par d’autres groupes ou institutions. Une entreprise de morale, pour imposer une nouvelle catégorie, a donc d’autant plus de chances de réussir qu’elle s’inscrit dans le type d’expérience sociale propre à un moment historique et un milieu social particuliers. Par exemple les yuppies qui se reconnaissent dans le syndrome de fatigue chronique, étiquette qui leur permet de se distinguer de l’image dévalorisée et stigmatisée, à leurs yeux, du « dépressif ».

    61Les politistes ont souvent centré leurs analyses sur cette étape de la construction des problèmes publics en s’intéressant particulièrement au travail de « l’entrepreneur de cause ». La notion d’entreprise de morale peut ainsi être rapprochée de celle de « mise sur agenda », c’est-à-dire l’ensemble des processus qui conduisent un fait social, ou plutôt une définition particulière d’un fait social, à obtenir le statut de « problème public », appelant une réponse des autorités concernées. Des groupes d’intérêts externes à l’appareil étatique, des experts publics ou privés, les médias sont, suivant les cas, plus ou moins partie prenante à ce travail. L’inscription sur l’agenda politique d’un problème ne dépend toutefois pas seulement des rapports de force, des stratégies et des ressources respectives des différents acteurs. Des événements contingents (notamment s’ils sont récupérés et dramatisés par certains acteurs), des fenêtres d’opportunité politique, peuvent jouer un rôle important dans la mise en visibilité d’un problème (Garraud, 2010).

    62La dernière étape, si l’entreprise de morale a été un succès, est donc celle de l’institutionnalisation de la nouvelle définition, c’est-à-dire le moment où elle devient stable, prévisible, consensuelle, voire objectivée dans des textes à caractère officiel. Pour une nouvelle maladie, les formes d’institutionnalisation peuvent être très variées : inscription dans une liste officielle (classification du Center for Disease Control d’Atlanta, par exemple), introduction dans les programmes et les manuels de médecine, création d’institutions spécialisées dans la prise en charge d’un problème (par exemple centre de désintoxication alcoolique, centre de la douleur…) ou encore reprise dans un texte de loi ou une mesure réglementaire. Dès lors, la nouvelle définition fait partie intégrante de la réalité sociale et s’impose aux acteurs sous la forme d’une contrainte externe (ontologiquement objective pour reprendre les termes de John Searle). L’institutionnalisation est aussi souvent une phase de fermeture des débats sur la nature et la définition du problème, de réduction des possibles, par exemple lorsqu’un service public spécialisé s’en empare et monopolise la communication, le financement ou la labellisation des initiatives et des actions qui peuvent être menées. Ce mécanisme a été décrit par Bernard Lahire à propos de la lutte contre l’illettrisme (1999), par Henri Bergeron à propos de la prise en charge de la toxicomanie (1999) ou par Sophia Rosman (1999) dans son étude sur l’hébergement thérapeutique des malades du sida, etc. Néanmoins, la mise en œuvre concrète d’actions visant à répondre au problème ou à la maladie peut différer de ce qu’avaient souhaité les experts. Les réticences, les intérêts ou les habitudes des professionnels et des agents administratifs en charge de l’application (Blumer, 1971) agissent comme des freins à l’innovation voulue par les entrepreneurs de cause, ainsi que le montre par exemple Michel Setbon (1993) à propos de la lutte contre le sida en France : faible succès des centres de dépistage anonymes et gratuits, obstructions à propos des politiques ciblées de dépistages, etc.

    63Ce processus n’est pas forcément linéaire et peut être imprévisible, s’interrompre ou « régresser », etc. Dans beaucoup cas, il s’arrête avant la fin ou peut repartir en sens inverse. Par exemple, l’homosexualité, d’abord pensée comme un péché, est ensuite construite comme une maladie, avant d’être – sous la pression de groupes d’intérêts homosexuels – renvoyée à une question de choix personnels ; en 1976, elle est ainsi retirée du manuel de diagnostic (DSM) des psychiatres américains. Il peut y avoir des « contre-entreprises » de morale, par exemple, les industriels de l’amiante qui s’organisent pour contrer les campagnes d’information sur les dangers du produit, ou des « croisades morales » alternatives, par exemple les partisans des soins palliatifs qui proposent une « autre solution » à ceux qui militent pour le droit à l’euthanasie pour une mort choisie et digne. Les politistes parlent à ce propos « d’agenda denial » ou « déni d’agenda » (Cobb et Ross, 1997) pour rendre compte de situations où différente forces sociales s’associent pour empêcher qu’une question ou un problème accèdent aux arènes publiques, pour mettre en œuvre des stratégies d’évitement de la décision. La longue et difficile marche pour la mise en place d’une assurance-maladie aux États-Unis et les blocages longtemps efficaces des conservateurs et des compagnies privées d’assurance en fournissent une illustration.

    64Comme le remarquait Herbert Blumer en 1971, « parmi la grande variété de conditions identifiées comme nuisibles par différents groupes sociaux, relativement peu acquièrent une légitimité publique. Nous sommes confrontés ici à un processus sélectif. Plusieurs problèmes émergents sont, pour ainsi dire, étouffés dans l’œuf, d’autres sont ignorés ou évités. D’autres problèmes encore ont impliqué un long combat avant d’obtenir une forme de respectabilité. À côté de cela, certains ont été rapidement précipités vers la reconnaissance légitime grâce à des appuis solides et influents ». Les différentes phases s’entremêlent souvent et ne peuvent pas toujours être distinguées aussi clairement ; seul le souci de clarté dans la présentation justifie donc l’emploi de ce modèle. Les différentes étapes peuvent se chevaucher, certaines peuvent être absentes, l’ordre peut être bousculé, etc. Il n’existe pas une séquence unique, mais des séquences parallèles et multiples plus ou moins en interaction et se déroulant simultanément à plusieurs niveaux (Jacquot, 2010). L’approche séquentielle de la mise en œuvre des politiques publiques suppose, en outre, une rationalité et des capacités d’action des décideurs publics et des experts plus élevée qu’elle ne l’est généralement. Ce n’est pas parce qu’une solution est ébauchée « sur le papier » qu’elle sera automatiquement mise en œuvre telle quelle ; des évolutions imprévues sont toujours possibles.

    65Comme pour la notion de carrière, cette approche processuelle a surtout pour mérite de souligner les effets d’irréversibilité dès lors qu’une nouvelle définition d’un problème s’institutionnalise et conditionne de plus en plus étroitement les façons possibles d’envisager et de traiter la question. En science politique, cette idée a été exprimée par la notion de « path dependence » ou « dépendance au sentier emprunté ». Pour Paul Pierson (2000), inspiré par l’analyse économique, le poids des règles et instruments de politique publique existants, la rigidité des institutions et le coût politique supérieur, à court terme, du changement par rapport à la continuité expliquent pourquoi les choix politiques passés contraignent les possibilités de choix à l’avenir. François-Xavier Merrien (2000) propose une interprétation plus sociologique en insistant sur les processus d’apprentissage à partir des expériences passées ; les paradigmes sociétaux qui déterminent dans chaque société les problèmes politiquement importants et la façon légitime de les envisager ; la structuration relativement stable (fondée sur la cooptation endogène) des lieux de conception et de mise en débat des politiques (les nouveaux entrants porteurs de politiques différentes sont tenus à l’écart et considérés comme incompétents) ; etc.

    66Les études des politistes se concentrent sur les débats publics qui construisent un problème, mais plus rarement sur les effets de ces débats sur le vécu des individus impliqués, leur réalité sociale. La définition publique et socialement validée a des implications et des effets pour les acteurs concernés : stigmatisation, traitement spécifique, ouverture de droits particuliers ou au contraire impossibilité d’accéder à certains autres droits ou ressources, mise en forme de l’expérience intime, etc. La richesse et la variété des situations empiriquement constatées conduisent donc à introduire, par rapport au modèle de base des variantes et des exceptions, c’est-à-dire à user avec précaution des grandes tendances générales décrites ci-dessus :

    • par exemple, pour le sida, s’il est possible de repérer, surtout au début, un réseau d’activistes assez cohérent en charge de l’entreprise de morale, celui-ci peinera à imposer sa solution idéale (politique de prévention à différents niveaux impliquant la participation des groupes à risque et un usage plus pédagogique que thérapeutique du dépistage), sans jamais y parvenir totalement. L’histoire du sida (Thiaudière, 2002 ; Loriol, 2002) montre qu’aucune des étapes ne peut être considérée comme acquise ou jouée d’avance. De la description d’un nouveau syndrome en 1981 à la découverte du virus par l’équipe de Luc Montagnier en 1983, les premiers spécialistes restent isolés et peu écoutés. L’entreprise de morale entamée par ces médecins et les associations de malades est longue et il faut attendre le tournant fin 1986-début 1988 pour que la lutte contre le sida entre dans sa phase d’institutionnalisation, sans toutefois qu’une politique généralisée de prévention soit mise en œuvre (difficultés à mobiliser certains groupes à risque comme les toxicomanes ou les prostituées, réticences à agir auprès des communautés issues de l’immigration). La politisation des enjeux liés à l’épidémie de sida, le refus de stigmatiser les groupes à risque, la volonté de mener une action universelle dans le cadre du modèle républicain, la difficulté de laisser aux seuls centres de dépistage l’utilisation des tests, vont à l’encontre des objectifs définis par les experts. « L’action du gouvernement ne répond pas seulement à un problème aux frontières bien délimitées et aux données définies, mais à la rencontre de ce problème avec d’autres. Des intérêts multiples et changeants introduisent sans préavis de nouveaux standards d’action » (Leca, 1993). Le jeu politique possède une certaine autonomie par rapport à l’expertise. Cette autonomie n’est remise en cause qu’en période de « crise ». D’où l’intérêt des experts se faisant les porteparole d’un problème à présenter celui-ci sous la forme d’une « crise » appelant une réponse rapide et simple. C’est à travers différentes « crises » que le problème du sida (comme beaucoup d’autres en santé publique) est peu à peu reconnu ;
    • en ce qui concerne le syndrome de fatigue chronique (SFC), le succès rapide au départ de l’invention, entre 1984 et le début des années 1990, de cette nouvelle catégorie est lié à la couverture médiatique et au « bouche à oreille ». Ce n’est que dans un deuxième temps et avec le développement de l’Internet, que les associations de malades vont jouer rôle central dans l’entreprise de morale (Loriol, 2003a). Toutefois, malgré leur puissance politique, ces associations ne sont pas parvenues à faire changer fondamentalement le point de vue dominant des médecins selon lequel le SFC ne serait qu’un trouble psycho-comportemental (et non une maladie organique comme le soutiennent les malades). L’institutionnalisation reste donc partielle (comme cela sera exposé en détail dans le chapitre suivant) ;
    • dans certains cas, comme celui du saturnisme infantile lié aux peintures au plomb étudié par Christine Dourlens (2009), une institutionnalisation apparemment achevée (le problème est évoqué dans trois textes de loi entre 1998 et 2004) n’empêche pas que les controverses restent importantes (sur les seuils d’expositions, l’étiologie, les risques de confusion avec d’autres causes possibles pour les retards mentaux constatés, etc.). Surtout, l’auteur montre que le problème s’est construit différemment sur différentes scènes géographiques : à Paris, la question a été vue essentiellement en termes de détection et d’accompagnement médical tandis qu’à Lyon elle a plutôt été traitée comme une question de logement insalubre et de rénovation urbaine. De même, les travaux américains ont replacé la question dans un débat plus large sur les différentes inégalités de santé subies par l’underclass noire. Ces différences et ces équivoques sur la définition sont alors maniées avec une certaine fluidité par les acteurs dans une logique « du moindre mal » : mieux vaut une reconnaissance partielle que le silence médiatique et le désintérêt politique ;
    • d’autres questions peuvent se développer dans des espaces de circulation confinés, périphériques ou spécialisés et ne connaître une publicisation plus large que par épisodes, comme dans le cas de l’amiante étudié par Emmanuel Henry (2009). La question de l’exposition des salariés aux éthers de glycol (et plus encore aux autres toxiques moins médiatisés) illustre encore mieux ce traitement « à bas bruit » d’un problème de santé publique par les experts et les intérêts économiques et sociaux concernés (Jouzel, L’institutionnalisation d’un problème ne passe pas forcément par une entreprise de morale répercutée dans les grands médias nationaux, mais peut aussi se limiter à des cercles d’experts réduits mais influents ;
    • enfin, l’histoire de l’hyperactivité infantile illustre le cas où les deux premières étapes ne sont pas clairement perceptibles ; une « solution » étant trouvée avant même que le « problème » ne soit véritablement construit. L’histoire de cette maladie est celle de la découverte inattendue (dans le cadre de recherches militaires sur l’endurance du soldat en opération) d’une amphétamine (la Ritaline®) ayant un effet calmant et d’accroissement de la concentration et qui s’avère efficace sur les enfants turbulents. Le traitement est donc mis au point avant que la maladie ne soit « inventée ». Cette opportunité de traiter sur un registre médical des difficultés auparavant perçues comme éducatives ou relationnelles sera rapidement saisie par différents acteurs aux intérêts hétérogènes : parents et enseignants soucieux de trouver une solution simple aux problèmes de discipline, associations qui se constituent progressivement pour défendre les intérêts des familles de « malades », laboratoires pharmaceutiques qui vendent la Ritaline®… En dehors de ce dernier acteur, on ne peut donc pas véritablement parler « d’entreprise de morale ». Par contre, l’institutionnalisation est quasiment acquise dès le début par l’usage répandu du traitement médicamenteux (la maladie existe, puisqu’on la « traite » avec un certain « succès »). De même, Renaud Crespin (2009) a montré comment le développement de tests de dépistage, dans le cadre de la « guerre à la drogue » aux États-Unis, avait joué un grand rôle dans la construction du problème de la toxicomanie au travail.

    67Ce modèle de construction des revendications et problèmes publics ou claim making process possède des points communs avec les travaux sociologiques plus anciens sur la diffusion des innovations (présentés notamment dans Mendras et Forsé, 1992 ; Alter, 2000). L’innovation pouvant être un nouveau produit, une technique, une idée, voire un rôle social. La plupart des travaux classiques sur la diffusion des innovations portaient sur des produits ou des techniques. On peut toutefois trouver des exemples d’innovations plus cognitives, conceptuelles ou psychosociales. Pour reprendre un cas déjà abordé, il a été plusieurs fois remarqué (notamment par Edward Shorter) que l’histoire du syndrome de fatigue chronique dans les années 1980 aux États-Unis suggérait une sorte de contagion des idées, un phénomène de type épidémique : quand les premières descriptions du syndrome sont médiatisées (d’abord au niveau local au sein de la clientèle du médecin qui développe les premières descriptions du SFC, puis au niveau national à travers les reportages de presse puis télévisés), un grand nombre de personnes y voient une description adéquate de difficultés et de problèmes qu’elles-mêmes et leurs médecins n’arrivaient pas à expliquer. On pourrait faire le même type de raisonnement à propos du succès de la notion de harcèlement moral en France à la suite de la publication de l’ouvrage de Marie-France Hirigoyen (1998).

    68Les premiers à adopter une innovation sont appelés « pionniers ». Bien informés, plus éduqués que la moyenne, ils peuvent jouer un rôle d’entraînement par l’exemple ou la diffusion d’information sur l’intérêt de la nouvelle technique ou de nouveau produit. Viennent ensuite les innovateurs qui trouvent un intérêt ou se reconnaissent dans l’usage de la nouvelle technique ou du nouveau produit. Cette adoption par un plus grand volant de personnes a pour effet de légitimer la nouveauté aux yeux du plus grand nombre, les suiveurs. Une fois la majorité des personnes convaincue, le phénomène s’épuise tandis que quelques retardataires adoptent petit à petit l’innovation.

    69Dans ce schéma toutefois, on le voit, les « pionniers » jouent un rôle moins actif que les promoteurs de l’entreprise de morale et leur influence passe en grande partie par des réseaux relationnels ou d’imitation non spécifiques et déjà présents avant le processus d’innovation, car imbriqués dans les structures sociales de la société ou du groupe concerné par l’innovation. On se trouve donc dans une situation intermédiaire entre la construction des problèmes publics et la « définition de la situation ». La rapidité ou la lenteur du processus d’innovation s’explique alors moins par les ressources et les efforts déployés par les pionniers et les partisans de la nouveauté que par la plus ou moins grande compatibilité de l’innovation avec le système social et les traditions ou habitudes passées. Par exemple, dans les années 1950, en Béarn, l’adoption par les agriculteurs d’un nouveau maïs hybride, aux meilleurs rendements, supposait la fin de l’autoconsommation pour l’élevage des volailles (à qui ce maïs ne convenait pas), l’ouverture au marché pour le maïs, la monoculture ; ce qui explique le succès mitigé du nouveau maïs (Mendras et Forsé, 1992). Les employés du ministère de l’agriculture ne pouvaient convaincre que les gros exploitants ou ceux qui envisageaient de le devenir. Dans le cas d’innovations plus « réussies », d’ailleurs, le succès est moins celui des propagandistes de la nouveauté que l’effet de l’appropriation par un nombre croissant de personnes, rendant la résistance à l’innovation de plus en plus difficile. Norbert Alter (2000) prend ainsi l’exemple de l’informatisation des entreprises. Le dirigeant qui refuserait aujourd’hui de s’équiper serait largement marginalisé et discrédité.

    Les approches en termes de définition de la situation

    70À côté des analyses en terme de construction des problèmes publics ou claim making process une autre tradition de l’analyse constructiviste s’est développée, depuis les travaux fondateurs de William Thomas et Florian Znaniecki (1919) et de William Thomas1 (1923) repris dans plusieurs publications récentes (Boussard et al., 2004 ; Muchielli, 2005), en termes de « définition de la situation ». Pour William Thomas, tout individu agit en fonction de la définition qu’il donne de la situation, mais celle-ci ne se construit pas de façon autonome car chaque enfant, en naissant, se trouve confronté à des définitions sociales de tout un ensemble de situations types ; la confrontation des différentes définitions individuelles et des codes moraux existants fait émerger des normes de comportement à travers un ensemble successif de définitions de la situation. Dans les travaux inspirés par William Thomas, l’hypothèse centrale est que le comportement, les choix, les stratégies des acteurs sont guidés par la signification qu’ils donnent au contexte d’interaction ; ces significations étant elles-mêmes le produit de l’histoire, des groupes d’appartenance, de la position, etc., de ces acteurs. « Les définitions collectives d’une situation (prophéties et prévisions) font partie intégrante de la situation et affectent ainsi ses développements ultérieurs » note Robert Merton. La réalité sociale est alors constituée d’un ensemble imbriqué de définitions de la situation qui se stabilisent et se perpétuent. Robert Merton (1953) ajoute :

    « Nous ferions bien de méditer la sage maxime de Tocqueville, vieille de cent vingt ans : ce que nous appelons des institutions nécessaires ne sont souvent que des institutions auxquelles nous sommes habitués. »

    71Pour comprendre une situation sociale, il faut alors dans un premier temps faire la liste des différents acteurs (individuels ou collectifs) pertinents (ceux dont les points de vue et les actions vont orienter le résultat final) pour essayer de comprendre les valeurs, les représentations et/ou les intérêts spécifiques qui les portent. Ensuite, cela permet de reconstruire le système d’interactions qui en découle et de mettre au jour les éventuelles divergences ou convergences de conception de la situation. C’est-à-dire comment les relations et les rapports de force à un moment donné se traduisent par un équilibre et une vision partagée de la situation ou, parfois, par des malentendus et des adaptations conflictuelles. Certains seront mieux armés pour faire valoir leur point de vue. Judith Rollins (1985) en donne un exemple suggestif dans son étude sur les relations entre personnels de maison et patronnes aux États-Unis. Ce sont les attentes et les besoins des employeurs qui définissent largement les interactions et l’identité sociale affichée par les domestiques : être déférent, ne pas trop montrer ses capacités intellectuelles pour servir de comparaison avantageuse, accepter une familiarité et une écoute essentiellement à sens unique, etc. Mais même dans cette situation inégalitaire, les employées ne sont pas démunies de toutes ressources, notamment parce qu’elles peuvent parfois décider de quitter les plus mauvais employeurs qui auront alors du mal à trouver une même qualité de service pour des salaires généralement bas.

    72Les ressources des uns et des autres sont liées au contexte et aux objectifs socialement constitués des différents protagonistes comme l’illustre une comparaison entre différents services hospitaliers. Dans les services de neurologie, comme ceux étudiés par Carine Vassy, (1997) ou Françoise Gonnet (1992), les soignants (infirmières et aides soignantes) perçoivent les malades fortement dépendants ou déments (scléroses en plaque en phase terminale, Alzheimer, etc.) comme une charge physique et émotionnelle lourde qui rend impossible un bon travail infirmier dès lors que leur proportion dans le service est trop élevée. Pour les médecins, au contraire, la présence de ces malades permet d’avoir des sujets à faire entrer dans les protocoles de recherche en cours ; il est donc de leur intérêt, notamment dans les services impliqués dans la compétition mondiale et la recherche de pointe, d’en admettre le plus possible dans le service. Mais les médecins, peu présents dans les services, sont relativement dépendants des soignants pour l’obtention d’informations fines concernant l’évolution de l’état des malades (comment ils réagissent aux modifications de traitement ou de posologie) indispensables à leurs recherches. Un « quota » maximum de malades difficiles peut donc être plus ou moins imposé par les soignants aux médecins. La situation est différente dans les services de réanimation pédiatrique observés par Anne Paillet (2003). Dans ces services, médecins et infirmières s’opposent à propos de ce que ces dernières qualifient « d’acharnement thérapeutique », mais que les médecins conçoivent comme un moyen incontournable de faire progresser la recherche. Pour eux, continuer à essayer de sauver un enfant malgré un pronostic vital très faible, c’est se donner les moyens de mieux connaître les pathologies et les techniques de réanimation pour – à terme – pouvoir sauver des malades aujourd’hui incurables. Pour les infirmières au contraire, prodiguer des soins douloureux et perçus comme inutiles à des enfants en grande souffrance est vécu comme particulièrement pénible émotionnellement. Mais le rapport de force est différent dans la mesure où les médecins sont plus présents dans le service et au lit du malade et sont ainsi moins dépendants des informations des soignantes. Celles-ci ont donc plus de mal à faire valoir leur point de vue et ont peu de moyens pour limiter l’ampleur de « l’acharnement thérapeutique ». Elles ne peuvent qu’en gérer les conséquences psychologiques à travers la psychologisation et la médicalisation de leur mal-être, les services de réanimation pédiatrique ayant été parmi les premiers à mettre en place des groupes de parole et un suivi psychologique des soignants (Loriol, 2000).

    73Les deux exemples ci-dessus (relations domestiques/patronnes et relations médecins/infirmières) illustrent les conflits autour de la définition de la situation à un niveau microsociologique de face à face interpersonnel et mésosociologique dans des organisations comme les services hospitaliers. Je vais maintenant m’intéresser essentiellement à la définition de la situation à niveau plus macrosocial. Anne-Marie Guillemard (1986) propose ainsi, dans son analyse des différentes phases de la politique de la vieillesse, d’élargir la notion de « système d’action concret » développée par Michel Crozier aux différentes confrontations à chaque fois spécifiques de protagonistes autour d’un enjeu dominant à un moment donné. Crozier et Friedberg (1977) notent : « La première idée forte qui s’est dégagée de notre réflexion et de nos analyses de cas, c’est qu’un système d’action n’est pas une donnée naturelle, mais un construit contingent » ; ils ajoutent un peu plus loin que « la régulation des systèmes d’action ne s’opère ni par asservissement à un organe régulateur, ni par l’exercice d’une contrainte, même inconsciente, ni non plus par des mécanismes automatiques d’ajustement mutuel, mais par des mécanismes de jeux à travers lesquels les calculs rationnels stratégiques des acteurs se trouvent intégrés en fonction d’un modèle structuré ».

    74L’enquête sociologique doit alors permettre, notamment à partir d’entretiens et de documents pertinents, de comprendre comment les individus ou les groupes parties prenantes au système d’action perçoivent et vivent leurs situations respectives (contraintes et possibilités d’action par rapport aux autres, relations et conflits, marge de manœuvre, cristallisation autour de certains problèmes…) pour ensuite reconstruire le système de pouvoir et de jeux qui assure la régulation de l’ensemble (Crozier et Friedberg, 1977). Valérie Boussard, Delphine Mercier et Pierre Tripier (2005) précisent comment l’appartenance a tel ou tel cercle social conduit à la fois à développer une définition particulière de la réalité, et contribue à structurer la confrontation (ou la non-confrontation) des différentes définitions, donc le résultat plus ou moins conflictuel ou consensuel.

    75Pour prendre un exemple issu de mes recherches (Loriol, 2003b) de ce type d’analyse, il est possible d’évoquer comment la notion de burn out des soignants hospitaliers doit son succès à des stratégies hétérogènes. Une analyse en terme de « définition de la situation » par les différents acteurs permet de rendre compte des motivations qui poussent les uns et les autres à se reconnaître dans la définition proposée par les psychologues du burn out et à s’en emparer pour qualifier le phénomène ; mais aussi les raisons qui font que les opinions divergentes (des syndicalistes, des médecins du travail) ont été marginalisées.

    76L’intérêt des directions hospitalières pour les études sur le burn out a probablement plusieurs sources. La première réside dans la volonté de promouvoir, de façon générale à l’hôpital, une gestion plus rationalisée avec la constitution de normes comptables issues de la pratique médicale. En ce qui concerne le travail soignant, des études de charge de travail ont été menées afin de détecter les services qui seraient surdotés en effectifs. Cela passait notamment par le calcul des SIIPS (soins infirmiers individualisés à la personne) déterminé à partir de la pratique. Parallèlement, une réflexion était menée sur des normes idéales de bonne pratique infirmière avec pour objectif de professionnaliser le travail soignant. Les objectifs de contrôle des dépenses et de modernisation de l’hôpital apparaissent alors congruents avec la rationalisation de l’activité infirmière : non seulement cette façon de traiter la question du burn out ne remet pas en cause la politique générale mais elle vient même la conforter. Plus globalement, le souci gestionnaire des directions d’établissement recouvre un double objectif : une optimisation de l’utilisation des moyens existants et la mise en place d’une « démarche qualité » (amélioration du service rendu dans une logique de concurrence).

    77Pour les cadres infirmiers et surtout les formateurs en écoles, en quête d’une nouvelle légitimité de gestionnaires, le recours à une théorie psychologique qui associe professionnalisation de l’infirmière, contrôle de soi et gestion individualisée des conditions de travail ne pouvait que séduire. La relation soignant/soigné ne doit plus être fondée sur des bases empiriques et intuitives mais doit au contraire relever d’une véritable science infirmière empruntant à la psychologie et aux sciences sociales son armature théorique. Le risque d’épuisement professionnel est alors expliqué comme un problème de « juste distance » vis-à-vis du malade : ne pas être trop proche afin de ne pas endosser sa souffrance ou celle de sa famille ni trop éloigné, ce qui serait renoncer à la mission de l’infirmière et ferait perdre l’enthousiasme nécessaire au métier. Pour cela, l’infirmière doit savoir dissocier son « moi personnel » et son « moi professionnel », ce qui signifie d’une part régler ses propres conflits intrapsychiques, de façon à ce qu’ils ne rejaillissent pas sur le travail, et d’autre part, ne « donner de soi » au malade (des soins, de l’attention, etc.) qu’en tant que professionnelle, c’est-à-dire en fonction de procédures précises dont l’efficacité est démontrée. La formation à la gestion du stress doit permettre d’atteindre ces objectifs et donc d’être une meilleure professionnelle. Elle peut se concevoir sous trois formes principalement : lors de la formation initiale, sous forme de formation continue, ou de façon plus informelle à l’occasion de groupes de parole sur le stress et l’épuisement professionnel. Cela nécessite une plus grande connaissance, de la part de tous les acteurs, des théories sur le burn out, ce qui explique pourquoi celles-ci sont diffusées dans les écoles, dans les formations et dans les publications internes. Une telle représentation officielle de la question rencontre alors l’assentiment de la plupart des acteurs impliqués.

    78Il ne faut pas oublier non plus le bon accueil que les recherches sur le burn out ont reçu auprès des infirmières interrogées. Ce succès s’explique tout d’abord par le besoin que beaucoup de soignants expriment de pouvoir donner un sens au malaise qu’ils ressentent. D’autant plus que les discours sur l’épuisement professionnel bénéficient des a priori favorables des infirmières à l’égard du discours « psy » en général. Ensuite, parce que parler du burn out revient aussi à se distinguer à la fois de l’aide soignante, qui fonderait son travail sur des relations non professionnalisées avec le malade, et du médecin, accusé de déshumaniser le patient. Surtout, pour les infirmières rencontrées, évoquer officiellement l’existence de l’épuisement professionnel reviendrait à reconnaître le métier d’infirmière comme un métier où l’on donne beaucoup de soi et dont les membres font preuve d’un engagement personnel plus important que dans d’autres activités. Ainsi, le discours sur la mauvaise fatigue infirmière renforce l’imaginaire infirmier. Dans le même temps, il exprime bien la difficulté posée par la réalisation de l’idéal professionnel d’une infirmière se voulant à la fois proche et distanciée du malade. Lors des entretiens, la plupart des infirmières rencontrées ont exprimé leur satisfaction de voir leurs problèmes de stress et de fatigue pris en compte et donc reconnus. De même, l’intérêt et la sollicitude que peut porter, dans certains services, la psychologue sont vécus très positivement. Les infirmières qui n’ont pas eu ce genre d’expérience l’envisagent également de façon très positive. Les entretiens ont montré que la psychologue est le professionnel de santé dont les infirmières attendent le plus.

    79L’intérêt des cadres, des institutions hospitalières et des infirmières elles-mêmes explique l’écho qu’ont eu les travaux sur le burn out dans la presse professionnelle. Les autres acteurs hospitaliers qui pouvaient avoir un discours critique sur le burn out, comme les syndicats et certains médecins du travail, se sont retrouvés, dans cette histoire, largement marginalisés. On peut alors parler d’une sorte de compromis implicite entre les principaux acteurs concernés pour faire de l’épuisement professionnel la mise en forme officielle des problèmes de fatigue et de stress des soignants à l’hôpital.

    80Une telle approche peut d’ailleurs tout à fait être complétée par une analyse en termes de construction des problèmes publics ou claim making process. Ainsi, on peut distinguer une phase de découverte de la maladie avec sa première description par des psychologues américains (Freudenberger, Maslach). L’analyse clinique est étayée par l’élaboration de tests psychologiques pour « compter » le nombre de soignants souffrant de burn out. L’entreprise de morale est menée par les psychologues, mais surtout les cadres, enseignants et journalistes infirmiers (les infirmières interrogées avaient entendu parler du burn out durant leur formation pour les plus jeunes ou par la presse professionnelle). L’institutionnalisation reste néanmoins partielle : si d’un côté les hôpitaux proposent des formations et des informations (brochures, auto-tests…) à leur personnel pour gérer le burn out, ce syndrome n’est pas reconnu comme un motif officiel d’arrêt maladie ou de congé longue durée (il faut alors mobiliser la « vieille » notion de dépression). Suivant que la « construction » est plus ou moins le résultat d’un mouvement social conscient ou organisé ou le produit conflictuel de la confrontation de « définitions de la situation » divergentes, les analyses en termes de construction des problèmes publics ou de « définition de la situation » seront plus ou moins appropriées.

    81Les approches évoquées dans cette section sous l’intitulé « définition de la situation » l’ont jusqu’à maintenant été à travers un schème d’analyse actionnaliste ou stratégique. Mais il est possible également d’aborder la définition de la situation de façon plus structuraliste, moins liée à l’action stratégique d’individus aux objectifs hétérogènes. Comme le note Jean-Michel Berthelot (2000, p. 264) :

    « La conception herméneutique de la compréhension attachée à saisir le social comme configuration de sens, s’associe d’autant plus facilement avec une perspective holiste que les acteurs y sont négligés au profit des œuvres, des discours, des visions du monde ou des systèmes de valeur sous-jacents. »

    82C’est le cas, par exemple dans les travaux de Michel Foucault et plus encore dans l’usage qu’en font certains constructivistes anglo-saxons.

    83Les travaux de Michel Foucault portent sur les liens historiques qui se nouent entre la constitution de tout savoir et les phénomènes de pouvoir et de normalisation. Le double sens du mot discipline est à cet égard révélateur. Ainsi, le savoir médical qui devient dominant à partir du XVIIIe siècle, peut s’analyser comme un moyen de plier les corps et les esprits aux besoins des différentes institutions (État, capitalisme industriel, famille, école, prisons, etc.) ; l’ordre médical relayant et remplaçant ainsi l’ordre religieux et l’ordre juridique. Par exemple, l’asile où l’on enferme le malade mental ne sert pas seulement à protéger la collectivité de l’aliéné mais offre aussi le spectacle pédagogique des conséquences négatives auxquelles pourraient être exposés ceux qui ne respecteraient pas la raison et la morale bourgeoise. Pour Foucault, le pouvoir est diffus et ne se limite pas au pouvoir d’État ; il consiste en rapports de force multiples qui ne relèvent pas d’une détermination unique (comme la figure symbolique du père des psychanalystes ou la domination de classe des marxistes).

    84Le lien entre savoir (en tant que volonté de domination) et pouvoir (en tant que contrôle et autocontrôle), l’évolution des rapports de forces et des mentalités, expliquent que la pensée ne suit pas un processus continu et cumulatif mais est structurée par des cadres, appelés « épistémès » (proches des « paradigmes » de Thomas Kuhn) qui se succèdent. Chaque société possède son propre régime de vérité, de discours tenu pour vrai. Le Moyen Âge et la Renaissance, marqués par la religion, ont une pensée de la ressemblance (forme de message adressé par Dieu qu’il faut lire dans la nature comme dans un livre) : le saule a les pieds dans l’eau, donc son écorce doit soigner les maladies liées à l’humidité comme les rhumatismes. L’âge classique, à partir du XVIIe siècle, est celui de la raison où domine la volonté de classement : les « fous » sont séparés des « normaux », les plantes, les maladies, etc. sont classées en catégories abstraites. Enfin, l’époque moderne, à partir du XIXe siècle, est celle de la recherche de la vérité cachée de l’histoire et de l’homme (par exemple la maladie cachée au cœur des tissus) pour mieux le dominer, avec une violence moins apparente. L’histoire n’est donc pas guidée par les progrès de l’humanité et de la rationalité mais est faite de ruptures, de discontinuités.

    85La forme dominante du pouvoir au Moyen Âge et à l’âge classique était la loi qui distingue le permis du défendu. Les sociétés modernes, au contraire, fonctionnent sur le principe de la norme qui tente d’atteindre la totalité et l’intérieur de l’individu. Elle est insidieuse et prend la forme du savoir scientifique qui prétend agir pour le bien de l’individu (par exemple l’homosexuel qualifié de « malade », d’anormal). Les travaux de Foucault sur la folie, la médecine, la prison ou la sexualité ne visent pas un renversement de l’ordre établi (qui serait alors remplacé par un autre), mais plus simplement à nous faire réfléchir sur les catégories que nous utilisons pour penser le social.

    86La maladie, et notamment la maladie mentale, sont alors analysées comme des moyens de stigmatiser, au nom de la raison, ceux qui ne se plient pas aux normes, aux nécessités de l’ordre social, aux impératifs de reproduction de leur groupe : la masturbation est condamnée comme forme de gaspillage et devient la cause de nombreuses maladies ; de même, la théorie de l’hystérie féminine contribue à la normalisation de la sexualité de la femme (Foucault, 1976). La théorie médicale des vapeurs, de la femme « nerveuse » vise l’épouse oisive des classes bourgeoises dont on craint la sexualité et la fragilité qui l’éloigneraient de ses obligations de mère et de conjointe. Postuler le caractère intrinsèquement hystérique du corps de la femme légitime la mise en place, dans le discours médical, d’un contrôle accru de sa sexualité et de sa santé.

    « Quant à l’adolescent gaspillant dans des plaisirs secrets sa future substance, l’enfant onaniste qui a tant préoccupé les éducateurs depuis la fin du XIXe siècle, ce n’était pas l’enfant du peuple, le futur ouvrier auquel il aurait fallu enseigner les disciplines du corps ; c’était le collégien, l’enfant entouré de domestiques, de précepteurs et de gouvernantes, et qui risquait de compromettre moins une force physique que des capacités intellectuelles, un devoir moral et l’obligation de conserver à sa classe et à sa famille une descendance saine. » (Foucault, 1976, p. 160.)

    87Là encore, postuler que presque tous les enfants sont susceptibles de se livrer à cette activité jugée répréhensible et néfaste pour la santé est un moyen de justifier une surveillance médicale et pédagogique. Pour Foucault, c’est d’abord sur leurs propres membres que les milieux sociaux les plus favorisés ont exercé l’autocontrôle.

    88Plusieurs sociologues de la santé (Turner, 1996 ; Armstrong, 2002) ont mobilisé les travaux de Michel Foucault pour montrer comment telle ou telle étiquette de maladie apparaissait et se développait en accord avec les formes de pouvoir et de savoir propres à une époque. Ian Hacking (2002), avec les notions complémentaires de « maladies transitoires » et de « niches écologiques » a ouvert un dialogue avec les approches de Foucault. J’ai moi-même mobilisé ce cadre théorique pour rendre compte de l’évolution des différentes façons de pathologiser à travers les âges la « mauvaise fatigue » (Loriol, 2002 et 2009).

    89L’approche en termes de définition de la situation et les analyses foucaldiennes, permettent de rendre compte, chacune à leur façon, de l’émergence, du succès et parfois de la disparition de telle ou telle catégorie, étiquette ou entité générale dans un espace-temps bien délimité. Si le travail de Michel Foucault est plus surplombant, valable pour des grandes aires socioculturelles et de grandes phases historiques, l’approche en terme de définition de la situation peut être mobilisée à plusieurs niveaux : macrosociologique ou mésosociologique, comme nous y invite la sociologie des organisations (Crozier et Friedberg, 1977 ; Alter, 2000), mais parfois aussi micro pour approcher une situation particulière d’interaction. Cela fournit la transition avec les deux sous-parties suivantes qui vont décliner au niveau micro l’opposition entre constructions volontaires, voulues et mises en œuvre par un acteur individuel ou collectif et constructions plus émergentes, contingentes et inattendues. Les analyses en termes de « d’étiquetage » ou de « carrière » permettent de développer un regard constructiviste sur des phénomènes plus localisés et singuliers.

    Catégorisation, étiquetage, diagnostic, qualification…

    90Il ne suffit pas qu’une nouvelle catégorie ait été inventée, popularisée et reconnue dans des textes officiels pour qu’elle « existe » socialement, c’est-àdire qu’elle s’impose comme une réalité empirique aux acteurs sociaux. C’est parce que cette catégorie sera régulièrement mobilisée pour décrire et traiter des situations concrètes et particulières qu’elle prendra vie et sera perçue comme une évidence par ceux qui la manipulent ou en subissent les contraintes. Par exemple, pour que la notion d’alcoolisme comme maladie s’impose (et l’emporte sur celle d’alcoolisme comme problème moral ou social), il est nécessaire que dans des services médicaux spécialisés, des patients soient effectivement traités et diagnostiqués comme tels. La définition n’est plus seulement une entité abstraite générale, mais s’incarne dans des cas concrets qui peuvent illustrer des reportages médiatiques, être comptés lors de recensements statistiques, être mobilisés pour des actions sociales, etc.

    91La théorie de l’étiquetage doit beaucoup aux approches interactionnistes de la déviance, notamment à l’analyse qu’en propose Howard Becker dans Outsider (1963). Pour Howard Becker, il faut en effet appréhender la déviance non pas comme un type d’action particulier (transgresser une norme, un interdit), mais plutôt comme une forme de réaction sociale, un étiquetage. Ce déplacement se justifie pour deux raisons : tout d’abord, parce que l’acte ne sera déviant que par rapport à une norme préalablement construite, imposée ; ce qui renvoie à l’entreprise de morale du claim making process. Ensuite parce qu’entre l’acte réel et la façon dont il va être socialement appréhendé et géré, il existe des décalages qui peuvent être tout à fait importants.

    Acte effectif/Perçu comme

    Déviant

    Non-déviant

    Obéissance

    1 – Accusé à tort

    2 – Conformiste

    Désobéissance

    3 – Pleinement déviant

    4 – Secrètement déviant

    92L’intérêt de ce tableau est de monter que la population de ceux qui ont commis un acte déviant et celle de ceux qui sont socialement perçus et étiquetés comme déviants ne se recoupent pas tout à fait, puisque certains peuvent transgresser des règles sans que personne n’en sache rien (situation 4) ou que d’autres peuvent être pris et traités comme des déviants alors qu’ils n’ont rien fait (situation 1). Oublier cela peut conduire à des erreurs d’interprétation aux conséquences parfois importantes. Un premier genre d’erreurs découle de la comparaison entre différents types de déviances qui n’ont pas la même visibilité sociale. Ainsi, certains types de déviance comme la délinquance classique (vol, agression…) sont-ils plus facilement repérés que d’autres, comme la délinquance « en col blanc » (abus de biens sociaux, délit d’initié, détournement de fonds, faux en écriture…). Les premiers font en effet l’objet d’une surveillance policière plus poussée et ancienne que les secondes, d’autant que leurs victimes sont clairement identifiées et peuvent actionner le recours à la justice. L’erreur serait alors d’en déduire que les premières sont plus fréquentes. Cela conduit ainsi à surévaluer les délinquances des milieux populaires (qui s’illustrent plus dans le premier type) par rapport à celles des milieux favorisés (dont la délinquance éventuelle relève plutôt du deuxième type).

    93L’autre type d’erreur est de confondre une plus forte activité de répression de tel type particulier de déviance et le phénomène d’augmentation de cette déviance. Par exemple, si le pouvoir politique décide de mener une action importante contre le trafic de drogue et demande à la police d’être particulièrement active dans ce domaine, le résultat sera de faire augmenter les statistiques d’infraction à la législation sur les stupéfiants, du fait d’une réduction du nombre de ceux qui échapperont aux contrôles (moins de personnes en situation 4) et éventuellement d’une augmentation de ceux qui seront pris à tort (et plus en situation 1), par exemple des « consommateurs » que l’on va traiter comme des « petits trafiquants » pour gonfler les résultats.

    94Ces phénomènes ne se limitent pas aux questions de criminalité et peuvent tout à fait être observés dans le domaine de la santé et de la maladie. La très forte croissance dans les statistiques des troubles musculo-squelettiques (TMS) est certes liée pour une part à l’augmentation des contraintes de temps et de précision dans certaines activités et au maintien dans les activités pénibles de salariés vieillissants (du fait du chômage, de la moindre embauche de jeunes non qualifiés…), mais aussi à la plus grande attention qui est portée à ces questions (avec un effet de boucle, rétroactif, entre une évolution des conditions de travail qui accroît le risque de souffrir de TMS et leur mise en évidence par les tableaux de maladies professionnelles qui les rendent plus visibles et en font l’objet de politiques publiques et privées). Avant les réformes des tableaux de maladies professionnelles (MP) en 1982, 1991 et 1999, les phénomènes étaient connus et décrits, mais plusieurs raisons pouvaient expliquer une « sous-déclaration » (si tant est qu’un nombre « réel » puisse être déterminé en l’absence de seuil universel à partir duquel le problème – douleur, incapacité fonctionnelle – peut être considéré comme une pathologie) :

    • survenue après de nombreuses années de travail alors que le premier signe, la douleur, est souvent intériorisé comme une contrainte normale du métier ;
    • méconnaissance du problème par les médecins en dehors des médecins du travail et lien avec le travail longtemps ignoré, (d’où l’utilisation de termes bien éloignés de l’univers laborieux de l’usine : maladie du pianiste, tennis-elbow, crampe de l’écrivain) ;
    • absence d’intérêt à la reconnaissance (et même risque de licenciement en cas de mise en inaptitude).

    95Les avantages liés à la reconnaissance en maladie professionnelle (MP), les campagnes d’information et de prévention lancées par les syndicats et les directions des grandes entreprises, l’intérêt accru porté aux questions de souffrance au travail, mais aussi l’épuisement des modes informels de gestion du vieillissement en entreprise, font que les TMS sont devenues progressivement des maladies de plus en plus prises au sérieux. L’historien Nicolas Hatzfeld (2006) explique ainsi :

    « En 1991 intervient une redéfinition du tableau 57 des maladies professionnelles. Parmi les différents tableaux qui définissent les maladies reconnues, celui-ci, qui regroupe les affections périarticulaires, accueille une nouvelle liste de pathologies. De nouvelles affections sont prises en compte, qui touchent la main, le poignet et le coude ainsi que le genou, l’épaule et la cheville. La brusque augmentation des déclarations qui suit immédiatement, visible dans les statistiques annuelles de la CNAM publiées en 1994, est lue alors par les représentants patronaux comme l’effet quasi mécanique de cet élargissement du champ des maladies professionnelles reconnues […]. La courbe marque un saut de 50 % en 1981, puis un second de même ampleur en 1983, suivi d’une stabilisation durant quatre ans. À partir de 1988, on retrouve une augmentation rapide (en moyenne, près de 20 % par an) jusqu’à la réforme du tableau de 1991. Celle-ci ne peut plus être considérée comme le point de départ du rapide accroissement, mais comme un moment parmi d’autres – dont l’année 1982. Grosso modo, 1991 comme 1982 méritent d’être inscrits dans une histoire plus ample. »

    96Ce mouvement n’est d’ailleurs probablement pas achevé. En effet, si 35 000 nouveaux cas ont été indemnisés en MP en 2007, les spécialistes estiment à 500 000 le nombre de cas « potentiels », mal diagnostiqués. L’étude de Françoise Piotet (2004) sur le syndrome du canal carpien chez des câbleuses illustre les mécanismes de réticences à la déclaration : pour ne pas être étiquetées en TMS, et risquer de perdre certains avantages (prime, reconnaissance professionnelle, etc.), les câbleuses retardent leur demande de changement de poste, se font opérer de façon clandestine, etc.

    97Le travail d’étiquetage, de diagnostic, de qualification d’une situation sociale, d’un phénomène singulier, à l’aide d’une catégorie générale n’est pas seulement l’apanage des magistrats ni des médecins, mais occupe une place importante dans beaucoup de métiers, notamment ceux qui ont à gérer un public. Chaque cas est toujours particulier, unique et des choix doivent être opérés pour décider s’il relève de telle ou telle rubrique. Un assuré social à un guichet, par exemple, vient avec un dossier administratif à chaque fois original et le travail de l’agent qui le reçoit va être de déterminer si ce dossier singulier ouvre ou non l’accès à un droit général. Pour cela, le bureaucrate doit traduire le cas en termes administratifs et juridiques afin de l’aligner sur un ensemble de dispositifs techniques (par exemple le logiciel utilisé) et réglementaires (Weller, 1999). Dans ce travail, le résultat est dépendant des routines professionnelles, des jugements moraux partagés par les bureaucrates ou les ayants droit, des grandes orientations politiques du moment, etc.

    98L’exemple de la manière dont les travailleurs sociaux qualifient le « problème » des bénéficiaires du RMI qu’ils doivent suivre et conduisent la rédaction du contrat, est révélateur (Loriol, 1999). De façon plus ou moins explicite l’insertion est d’abord perçue comme une insertion professionnelle, l’emploi permettant l’accès aux différentes dimensions de la vie sociale (revenu, reconnaissance…). Le premier réflexe du travailleur social est donc de voir si la personne suivie serait en mesure, à plus ou moins long terme, de trouver un emploi salarié « correspondant à son profil » et quelles seraient les mesures (formation, aide à la recherche d’emploi, etc.) nécessaires pour y parvenir. La volonté politique de développer tel ou tel secteur perçu comme porteur (aide à la personne, centre d’appel téléphonique) ou de favoriser l’idée de contrepartie (CES, emploi d’intérêt général, etc.) peut orienter la perception de ce qui serait un emploi « adapté au profil de la personne ». Et quand une insertion professionnelle semble trop difficile à envisager, l’action thérapeutique offre une alternative. Comme dans tous les autres cas d’étiquetage, cette catégorisation a des effets sur la façon dont les usagers sont traités et donc sur leur réalité sociale et leur identité2.

    99La question de l’étiquetage ne doit donc pas être vue comme un simple enjeu de vocabulaire qui ne changerait rien à la nature des situations ainsi désignées. Au contraire, chaque étiquette est porteuse d’enjeux que les acteurs connaissent. Le diagnostic médical, par exemple, peut être vu comme une sorte de « négociation » entre le médecin et le malade où ce dernier cherchera, en fonction de sa capacité à défendre son point de vue, à se voir attribuer une étiquette acceptable pour ses troubles. Chaque étiquette est lourde de conséquences pour ceux qui sont ainsi caractérisés. Certaines sont plus stigmatisantes que d’autres ou renvoient plus ou moins bien à la façon dont les acteurs se perçoivent eux-mêmes ; elles ouvrent plus ou moins de droits ; impliquent plus ou moins la responsabilité de l’individu (versus celle de l’organisation ou d’un agent pathogène comme un virus) dans ce qui lui arrive, etc. C’est ainsi que les femmes des classes moyennes américaines préfèrent se voir poser un diagnostic de « syndrome de fatigue chronique » (maladie qui est pourtant mal reconnue) plutôt que celui moins reluisant à leurs yeux de dépression, ce dernier étant alors plus facilement appliqué à des femmes modestes qui peuvent peu contredire le médecin (Walters et Denton, 1997).

    100Le diagnostic est rarement neutre socialement : non seulement il peut être influencé par des considérations culturelles et politiques, mais en retour, il contribue fortement à orienter le vécu et l’expression des malaises. Dans une étude comparative sur la Chine et les États-Unis, le psychiatre et anthropologue Arthur Kleinman (1986) explique ainsi comment, alors que l’entité « neurasthénie » n’est pratiquement plus utilisée par les médecins américains, elle reste d’usage courant en Chine où les troubles d’ordre strictement psychologique sont mal acceptés ; notamment parce qu’ils peuvent constituer une critique implicite du régime et une forme de désengagement politique. Le patient chinois, qui aux États-Unis serait qualifié de dépressif, est plutôt étiqueté « neurasthénique ». Cela n’est pas seulement une question de mots, car le neurasthénique chinois présente un nombre plus important de symptômes physiques (trouble de l’appétit, du sommeil, des rythmes cardiaques, maux de tête…) que le dépressif américain dont la symptomatologie est surtout d’ordre psychique. L’étiquetage est le produit de processus sociaux complexes et participe à la mise en forme de ce qui a été ainsi catégorisé.

    101Cet effet d’étiquetage (ou « labelling effect ») peut être observé y compris pour des troubles organiques. Par exemple, l’étiquetage à tort ou à raison des patients en tant « qu’hypertendus » présente des conséquences pour la santé des individus. Des études épidémiologiques ont montré que, toutes choses égales par ailleurs (notamment en l’absence de traitements médicamenteux3), un patient qui se sait « hypertendu », aura plus de risques qu’un autre ayant les mêmes problèmes de tension, mais les ignorant, d’avoir un accident vasculaire cérébral (Postel-Vinay et Corvol, 2000). La reconnaissance de l’hypertension aura également des effets sur le plan psychosocial (adoption d’un « rôle » de malade), ainsi qu’un retentissement économique du fait de l’accroissement de l’absentéisme professionnel.

    102On retrouve également l’effet d’étiquetage en sciences de l’éducation autour de ce que Robert Rosenthal et Leonore Jacobson (1968) ont qualifié « d’effet Pygmalion » (Pygmalion était un sculpteur de l’Antiquité ayant créé une statue de femme d’une telle beauté qu’il en est tombé amoureux, par extension cette expression recouvre toute situation ou le maître projette sa bonne opinion sur son élève). Les chercheurs, sous prétexte d’éprouver une nouvelle technique permettant de prédire la réussite scolaire des élèves, ont demandé à des enseignants de faire passer un test à leurs élèves. Puis, les chercheurs ont donné à chaque enseignant les « résultats » de ce test (en fait un classement obtenu par un tirage au sort aléatoire). Or, chose étonnante, malgré l’absence totale de fondement objectif au départ, il se trouve que les élèves ainsi désignés comme « les meilleurs » ont par la suite, obtenu, en moyenne, de meilleurs résultats au cours de l’année que les autres. En fait, les attentes du maître vis-à-vis de la réussite de l’élève se traduisent par des comportements subtils dont l’influence sur les résultats des enfants est loin d’être négligeable. Entourés de plus d’attention, de bienveillance, ceux que l’on pense à tort être les meilleurs peuvent finir par l’être véritablement ! Il est fascinant de constater que le même type de phénomène a été mis en évidence pour des rats de laboratoire (Rosenthal, 1966). Des animaux dont il avait été affirmé sans raison aux étudiants qui en avaient la charge qu’ils étaient des spécimens supérieurement intelligents réussissaient mieux à divers exercices de labyrinthe que d’autres pourtant issus des mêmes lignées mais qui avaient été présentés, comme « stupides ». Une fois qu’un individu, un phénomène ou un problème est catégorisé ou étiqueté, il n’est plus perçu et traité de la même façon et en sort nécessairement transformé. C’est sur la succession de ce type de processus que la notion de carrière propose de mettre plus précisément l’accent.

    La notion de carrière

    103Pour l’interactionnisme, la carrière se distingue de la trajectoire ou du parcours par la mise avant des processus d’étiquetage et de transformation de l’image de soi de soi qui marquent les différentes étapes. L’usage du terme de carrière en dehors du contexte professionnel, par exemple pour décrire la façon dont la maladie d’un individu particulier peut être analysée comme un processus microsociologique de construction sociale, a d’abord été imaginé dans le cadre de la sociologie de la déviance avec les travaux d’Edwin Lemert (1962) ou Edwin Sutherland (1937) : pour ces auteurs, il n’est pas suffisant de faire appel à des variables sociales extérieures (la pauvreté, l’affaiblissement des valeurs morales, la culture, etc.) pour comprendre comment un individu devient déviant. Être un voleur, un chef de gang, ou un malade psychiatrique ne s’improvise pas du jour au lendemain. Il y a un « apprentissage » à la fois technique et moral indispensable pour durer et survivre dans ces rôles. Le travail d’Howard Becker sur les fumeurs de marijuana a assuré la transmission de cette analyse à la sociologie de la santé. Pour Howard Becker (1985), on ne devient pas un usager régulier du produit simplement en en consommant une fois. Les fumeurs de marijuana étudiés ont effectué tout un « apprentissage » des techniques pour inhaler la fumée de façon optimale, mais aussi des effets attendus de la drogue. Le fumeur novice ne ressent que des effets ambigus, voire désagréables. Ce n’est que par le contact avec les fumeurs expérimentés et le récit de ce que ressent celui « qui plane » que le novice apprend à définir comme agréables les sensations qu’il éprouve et ainsi « à planer ». « Le plaisir de fumer est engendré par la définition des impressions en termes favorables qui est transmise par les autres » (p. 78). De même, il faut apprendre comment se procurer un produit illicite, comment mener une vie sociale suffisamment conforme tout en étant sous l’effet de la drogue… Comme un débutant dans un nouveau métier doit passer par plusieurs étapes pour acquérir les « savoir-faire » et les « savoir-être » lui permettant d’être pleinement intégré et efficace, celui qui devient un fumeur régulier se transforme progressivement sous l’effet de ses interactions avec les autres.

    104Edwin Lemert (1962), dans une étude célèbre, a ainsi montré comment le développement de troubles paranoïaques graves (et justifiant une hospitalisation) pouvait être le terme d’une « carrière », d’un processus d’interaction entre l’individu en question et son entourage. Le point de départ, dans les cas étudiés, est souvent une « offense » subie (promotion refusée, séparation amoureuse…) qui conduit l’individu à développer des attitudes revendicatives. Si ces revendications se prolongent et/ou ne sont pas entendues par l’environnement, l’individu se radicalise et apparaît de plus en plus excentrique. Il se développe alors une « pseudo-communauté conspiratoire » parmi les collègues visant à se protéger (par exemple tout le monde part quand la personne arrive à la machine à café, ou les collègues font en sorte de ne pas l’inviter aux réunions pour éviter d’entendre continuellement les mêmes plaintes). La conduite de la personne jugée anormale s’accroît en réponse à ces formes de rejet et de stigmatisation, l’identification d’une « anormalité » chez quelqu’un amenant son entourage à s’entretenir à son sujet hors de sa présence, voire à médire, pour confirmer les doutes, à lui cacher des choses et à l’exclure ainsi des échanges. La personne peut alors réagir en adhérant à ce soupçon d’anormalité (en se conduisant de façon à le confirmer) ou, au contraire, chercher à prouver sa normalité, mais dans un tel déploiement d’efforts et de plaintes que ceux-ci risquent d’être interprétés comme autant de preuves supplémentaires de sa « bizarrerie ». Bien entendu, ce processus n’est en rien inéluctable, et la plupart des conflits au travail ou dans la vie privée sont gérés de façon à ne pas en arriver à ces extrémités. Mais si aucun arrangement n’est trouvé, les positions des uns et des autres risquent à terme de se radicaliser : pour l’individu, tous ses problèmes s’expliquent de façon commode par la conspiration dont il ferait l’objet, tandis que l’entourage peut en faire un bouc émissaire. Arrivé à un certain point, l’individu se trouve complètement obnubilé par son problème alors que l’entourage, pour se protéger, le rejette rudement, ce qui peut le conduire à des actes violents justifiant une hospitalisation qui aggravera encore ses symptômes. Au final, la personne est vraiment malade, même si l’on a affaire à un processus de construction interactionnelle.

    105La notion de carrière a pu être appliquée à des domaines très divers. Serge Paugam (1991) étudie ainsi le parcours de disqualification sociale de familles ayant recours à l’aide sociale. Les « fragiles », sont les personnes qui connaissent un éloignement de la sphère du travail, mais peuvent espérer une réinsertion. Les services sociaux sont utilisés ponctuellement, mais restent tenus à distance en tant que soutiens exceptionnels n’affectant pas l’identité des usagers. Toutefois, si la situation difficile se prolonge, les bénéficiaires de l’action sociale en deviennent dépendants : ils adoptent le statut et la « carrière morale » des « assistés » : assistance « différée », « installée » ou « revendiquée », selon la motivation au retour au travail, le degré de dépendance et la relation aux services sociaux. L’image qu’ils ont d’eux-mêmes est telle qu’ils n’envisagent plus, du fait de leurs difficultés personnelles, pouvoir se passer des aides sociales. Enfin, dans un troisième temps, les « marginaux » ne peuvent plus guère espérer une réinsertion économique ou sociale, ils sont dans une situation « d’infra-assistance » et n’ont plus qu’à « résister au stigmate », à travers les attitudes de « marginalité conjurée » (avec une attitude de résistance à la disqualification, même si le changement de comportement et d’identité paraît inévitable) ou bien de « marginalité organisée » (avec la rationalisation de la vie quotidienne en tant qu’exclu et la recherche d’espaces d’autonomie).

    106Un exemple récent et suggestif d’utilisation de la notion de carrière dans le domaine de la santé mentale est fourni par le travail de Muriel Darmon (2003) sur l’anorexie. Son objectif est de ne pas analyser la maladie comme une catégorie nosologique, mais en tant que travail de transformation de soi : « Plutôt que d’envisager l’anorexie comme un état ou une personnalité, on fera apparaître dans quelle mesure, pour “être” anorexique, il faut “faire” certaines choses » (p. 83). Tout en facilitant une approche en terme de processus, le concept interactionniste de « carrière » permet en outre, souligne Muriel Darmon, la mise entre parenthèses du clivage normalité/anormalité. La carrière anorexique peut être décomposée en quatre phases dont l’enchaînement n’est pas déterminé à l’avance, toute patiente pouvant en « sortir » à n’importe quel moment. Avant même l’étiquetage en tant qu’anorexique, il est possible de repérer dans le discours des enquêtées un « commencement », décrit comme une première phase de la carrière, presque toujours caractérisée par un régime alimentaire, mais également par d’autres techniques de transformation de soi (pratiques sportives, changement de style vestimentaire, de coupe de cheveux ou de maquillage). Si l’entrée dans l’anorexie passe par des activités ordinaires, souvent approuvées socialement, la reconnaissance d’une déviance suppose le maintien de l’engagement, d’abord du point de vue des acteurs qui acquièrent de nouvelles dispositions par un travail de « rationalisation de la prise en main » (deuxième phase) puis dans un deuxième temps, malgré les alertes et la constitution d’un réseau de surveillance (troisième phase). C’est après plusieurs « refus d’obtempérer » aux demandes d’interruption émises par des acteurs extérieurs (parents, médecins…) que les enquêtées perdent le monopole de la définition d’elles-mêmes et se heurtent au consensus progressif autour de la définition de leur comportement comme pathologique. La carrière anorexique s’achève alors par la « prise en charge » hospitalière (quatrième phase) c’est-à-dire « un travail de l’institution hospitalière sur la personne des interviewées, visant à lutter contre les dispositions à maintenir l’engagement dans la carrière anorexique » (p. 212-213).

    107Une approche en termes de carrière peut également être utile pour comprendre comment sont construits le sens et les enjeux de telle ou telle catégorisation, pour rendre compte de la formation des identités des protagonistes du processus de construction d’un problème public. Par exemple, le syndrome de fatigue chronique (SFC) entraîne des positionnements très clivés entre adversaires et partisans d’une approche psychogène. Il semble ne plus y avoir de place pour une approche médiane prenant en compte les subtiles interactions entre le corps et l’esprit, contrairement aux débats portant sur d’autres problèmes de santé comme les troubles musculo-squelettiques. Retracer la « carrière » des malades du SFC, à partir des témoignages consultables sur les sites associatifs ou des entretiens avec des personnes liées aux associations permet de comprendre comment se construit, dans la pensée des malades, l’aversion pour toute explication ayant – ne serait-ce que partiellement – une dimension psychologique. Le parcours des malades du SFC est jalonné par de grandes étapes, illustrées ici par des témoignages trouvés sur un forum de discussion français (Vulgaris médical).

    108La première étape est la découverte des symptômes qui s’accompagne souvent de changements importants dans le mode de vie des personnes (réduction des activités personnelles et professionnelles, parfois divorce ou séparation).

    109La deuxième peut être qualifiée « d’errance médicale » : le malade multiplie les visites médicales, les examens, les diagnostics insatisfaisants à ses yeux pour tenter de trouver une « explication » à ses problèmes qui corresponde à ce qu’il ressent. Cette phase est abondamment décrite comme une période de souffrance, d’incompréhension voire de mépris de la part des médecins. Il y a progressivement une conversion à l’idée de maladie chronique d’origine organique. Sur le forum « Vulgaris médical », on peut lire :

    « J’ai l’impression que les médecins ne comprennent pas à 100 %. Même mon médecin généraliste m’a dit une fois que la fatigue était quelque chose de très subjectif et que si moi je plaçais sur une échelle à 9 ma sensation d’épuisement, certains ne la positionneraient peut-être qu’à 5. Comment faire comprendre à quelqu’un quand une fatigue est anormalement importante ? Cela fait 10 ans que ça dure toujours avec l’espoir que ces périodes d’épuisement disparaissent, mais maintenant que je suis convaincue que c’est réellement chronique, maintenant que je ne trouve plus, je n’ai plus d’excuses à trouver à cet état (examens, stress, surmenage, rupture sentimentale, etc.), le moral et l’espoir commencent à baisser. »

    110La troisième étape est celle du diagnostic de SFC qui est présenté comme une délivrance, la fin de l’errance et l’apparition d’un espoir :

    « J’ai reçu un diagnostic de SFC, vendredi passé. J’ai attendu ce moment depuis si longtemps ! Pour moi, ce fut une libération. On venait de reconnaître que j’étais malade. Je pouvais maintenant me “reposer” sans avoir à me justifier… Un combat qui dure depuis 25 ans ! »

    « Je me suis battue pendant toutes ces années pour recevoir un diagnostic. J’ai tout entendu : “C’est dans ta tête… Tu ne fais pas une petite déprime ?… C’est le stress”… etc. »

    « Je suis bien heureuse qu’on me prenne au sérieux. J’ai longuement attendu ce moment. Je ferai tout ce que je peux pour m’en sortir. »

    111La dernière étape est celle de l’intériorisation du rôle de malade, la reprise à son compte de la vision la maladie défendue par les associations :

    « Pour ce qui est de la dépression, je n’en ressens pas du tout. En fait, lorsqu’on m’a donné le nom de la maladie dont je souffrais, je me suis mise à lire sur le sujet. Je connais maintenant toutes les recherches médicales qui ont été faites à ce jour. Très rassurant. J’ai bon espoir qu’on va trouver quelque chose. Ce n’est qu’une question de temps. »

    « Nous sommes prisonnières de notre corps, la tête veut mais le corps ne suit pas. Alors je pousse mon coup de gueule et c’est se foutre des gens atteints de SFC que de sortir de son chapeau des soi-disant bonnes paroles dépourvues de sens ! ! ! Et cela va aussi bien au corps médical qui sélectionne les maladies qui les intéressent et pour lesquelles ils ont des réponses (c’est tellement plus facile que d’avouer qu’on ne sait pas), qu’à tous les bien portants qui ont réponse à tout et qui n’ont jamais eu le ciel qui leur est tombé sur la tête… sauf que si un jour cela arrivait, ils rentreraient illico dans le cercle des laissés pour compte du SFC… »

    112En définitive, la carrière des malades peut être résumée à l’intériorisation progressive de la définition strictement somatique du SFC. L’expérience du « mépris », de la part de médecins qui semblent ne pas considérer suffisamment sérieusement des problèmes pour lesquels ils ne parviennent pas à trouver de marqueurs physiologiques, est présente dans la plupart des entretiens et des témoignages. Elle a pour effet de radicaliser le discours anti-psychologique des associations et donc, de cliver les débats. Construction des catégories et carrières peuvent donc être considérées comme des niveaux différents d’un même processus de stabilisation et d’intériorisation d’une réalité sociale nouvelle.

    113En conclusion, la notion de carrière permet de mettre l’accent sur un certain nombre de points significatifs pour les analyses constructivistes : tout d’abord, le fait que les parcours individuels sont structurés et cadrés par les institutions traversées (le chapitre iii le montrera pour la politique des âges). Ensuite que la carrière implique une certaine forme d’irréversibilité, chaque étape franchie transformant l’individu, ses capacités sociales, son identité. Dans son étude sur la façon dont certains individus sont devenus des fanatiques aux pratiques extrêmes et socialement réprouvées, Gérald Bronner (2009) insiste sur le parcours graduel vers des idées de plus en plus difficiles à défendre et l’enfermement progressif dans un monde social de plus en plus étanche aux croyances alternatives.

    114Des différences faibles en début de parcours, peuvent produire, au final, des écarts considérables. Entre le dernier reçu et le premier recalé à un concours il n’y a souvent pas de grandes différences, mais 30 ans plus tard, celui qui a été reçu (et aura pu démontrer et exercer ses compétences) sera bien différent de celui qui a été exclu prématurément de la carrière. De même, le destin de celui qui reste « secrètement déviant » ne sera pas le même que celui qui sera interné en hôpital psychiatrique ou en prison. Il y a donc une certaine forme de « prédiction auto-réalisatrice ». Ce mécanisme cumulatif et progressif a été décrit par Pierre-Michel Menger (2009) à propos du travail artistique : ce qui distingue l’artiste reconnu de son collègue de troisième zone n’est ni une différence innée de talent, ni une décision arbitraire de la critique, mais un parcours qui lui a permis, à chaque étape, de bénéficier des meilleures opportunités pour développer au mieux la pratique de son art. De petites différences au départ construisent progressivement de véritables écarts de talent, sauf pour ceux qui n’auront pas pu ou su exploiter ces opportunités.

    115Malgré l’accent mis, dans l’analyse, sur les parcours individuels et les interactions (avec tel ou tel médecin, telle ou telle assistante sociale, tel groupe de pairs, etc.) dans lesquelles la personne a été impliquée, les trajectoires peuvent également être replacées dans un contexte social plus large. Les institutions qui structurent et délimitent les choix possibles, les relations et les réseaux sociaux qui orientent les connaissances et les valeurs, les inégalités sociales, économiques et spatiales qui déterminent les ressources et les contraintes rencontrées, etc. jouent un rôle important dans le destin et l’expérience des individus. Ainsi, la délégitimation vécue par les malades du SFC prend tout son sens par rapport à une médecine fondée sur le primat du physiologique et un contexte de maîtrise des dépenses où l’on cherche à débusquer les « faux malades ». De même, la carrière des assistés étudiée par Serge Paugam doit beaucoup à l’institution particulière du travail social. C’est pourquoi, si pour la conception d’un travail de recherche particulier, il peut être utile, comme le fait Muriel Darmon pour l’anorexie, de choisir entre une approche micro par les carrières et une approche macro par les catégories, l’analyse générale d’un phénomène social doit s’efforcer de tenir autant que possible l’articulation des deux.

    Synthèse et articulations

    116Pour synthétiser cette brève cartographie analytique des différentes dimensions de la construction d’une réalité sociale, il est possible de proposer une nouvelle typologie, fondée sur les deux variables dichotomiques suivantes : approche micro/macro (ou méso) et action intentionnelle ou non. Cela ne rend pas compte de toutes les variantes existantes, mais permet de simplifier l’analyse tout en offrant un panorama suffisamment large pour y placer un grand nombre d’études sociologiques sur la construction de tel ou tel phénomène ou problème social :

    Volonté/Niveau d’analyse

    Macro (ou méso)

    Micro

    Action volontaire/organisée vers un but

    1) Claim making process/Invention d’une catégorie, d’un risque/Innovation/Entrepreneurs de causes

    3) Étiquetage/Diagnostic/Qualification

    Effet émergeant/non intentionnel

    2) Définition de la situation/Foucault/Niches écologiques

    4) Carrière/processus interactionnel/trajectoire

    117L’approche constructiviste peut alors être définie par l’espace d’analyse ouvert par ces quatre dimensions (construction des problèmes publics, définition de la situation, étiquetage et carrière). Cette typologie n’est pas destinée à figer un usage standardisé de la notion de construction sociale, mais a pour objectif de clarifier les choix effectués dans la détermination de l’objet de recherche et le positionnement privilégié par le sociologue. Un même sujet pourrait tout à fait être étudié à la manière de chacun des quatre types théoriques présentés ci-dessus. Par exemple, il est possible d’étudier comment certains médecins et des associations ont promu la définition de l’alcoolisme comme maladie (claim making process). Mais on peut également prendre une optique plus englobante que celle des acteurs et des mouvements sociaux directement impliqués dans la reconnaissance de l’alcoolisme pathologique et s’intéresser au passage d’une vision morale, pénale ou religieuse de l’excès de boisson sous l’effet de transformations sociales plus larges (déclin des religions, montée de la médecine, individualisation, etc.) qui modifient les rapports de force entre les différents prescripteurs de définitions sociales (approches en termes de définition de la situation). Par ailleurs, il est également possible de faire le choix d’étudier le parcours des personnes qui sont traitées comme alcooliques (perception d’un problème, orientation vers un professionnel de santé, diagnostic, intériorisation d’un rôle de malade…), comme le suggère la notion de carrière. Pour finir, le moment clé de cette « carrière », l’étiquetage, le diagnostic du patient comme buveur pathologique peut être l’objet d’une étude en soi. En fait, la carrière est jalonnée par des moments d’évaluation, de qualification de la personne : quand elle (ou son entourage) se « rend compte » qu’il y a un problème nécessitant une aide professionnelle, quand un médecin pose le premier diagnostic, quand une commission médicale décide que l’étendue de la pathologie justifie une mise en invalidité de la personne, etc.

    118Pour des raisons pratiques, il est difficile de tenir toutes ces dimensions dans le cadre d’une même recherche car cela supposerait des enquêtes empiriques hétérogènes et une masse énorme de données à traiter. Une recherche sur la genèse d’une catégorie ou d’un problème public implique généralement de rassembler un corpus homogène de documents (articles de presse, archives professionnelles, débats parlementaires, etc.) avec, comme complément éventuel, des entretiens d’acteurs clés, experts ou décideurs, sur leur implication dans le processus. Une étude de définition de la situation suppose plutôt des entretiens avec des personnes représentatives des acteurs collectifs ou individuels en jeu. Les recherches sur le diagnostic ou l’étiquetage se fondent le plus souvent sur une observation in situ de ce travail de catégorisation. Pour retracer des carrières, il est par contre plus réaliste de se contenter d’entretiens rétrospectifs avec les intéressés et éventuellement les proches ou les professionnels qui ont eu à les administrer ou les supporter, tant une observation longitudinale peut être coûteuse à mettre en œuvre. Si l’entretien peut apparaître comme un outil commun aux différentes approches, il faut noter que chacune d’entre elles nécessite une grille de questions, un choix des interviewés, des durées, un nombre d’entretiens différents et spécifiques.

    119En outre, suivant les sujets abordés, chacune de ces approches sera plus ou moins intéressante, éclairante, pertinente à utiliser… Par exemple, pour l’étude d’une pathologie qui n’a jamais été totalement institutionnalisée, comme le burn out ou le stress, il est difficile de retracer la carrière des malades ou de consacrer toute une étude au diagnostic individuel, rarement posé en tant que tel : c’est plutôt par l’usage d’échelles de mesure que les personnes à risque sont repérées au sein de populations. Dès lors, l’angle d’approche intéressant serait plutôt, à un niveau mésosociologique, l’étude de la politique d’un établissement hospitalier ou d’une entreprise en matière de détection des risques de burn out ou de stress. Dans d’autres cas, il peut être difficile de mettre au jour un processus bien délimité de construction volontaire et une approche en termes de définition de la situation semble plus appropriée que le placage un peu artificiel des étapes du « claim making process ». Enfin, dans certains cas, comme l’étude du travail de guichet, ce qui peut être le plus intéressant à aborder est la façon dont les agents vont qualifier, diagnostiquer, les cas particuliers qu’ils ont en face d’eux, plutôt que l’histoire des catégories administratives auxquelles ils vont plus ou moins recourir.

    120Si, pour une recherche particulière, il peut être judicieux de se placer dans tel type d’approche de préférence à tel autre, il n’en reste pas moins que pour rendre compte dans son ensemble du processus de construction sociale (pourquoi les réalités sociales ainsi construites se maintiennent et s’imposent dans tel ou tel univers social), il est nécessaire de prendre en compte, au moins a minima, les quatre dimensions évoquées ci-dessus. Les phénomènes sociaux (ou les phénomènes mixtes, à la fois sociaux et matériels) émergent généralement à la rencontre des circonstances, des stratégies plus ou moins volontaires. N’envisager la construction sociale qu’en termes de définition de la situation ou uniquement à travers les actions visant, ici et maintenant, à produire de nouvelles catégories ou problème serait réducteur. Comme le rappelle Anthony Giddens (1987), les institutions sociales, bien qu’elles soient des constructions humaines, dépassent, dans le temps et dans l’espace, l’horizon de l’action. L’action sociale peut participer à la reproduction ou à l’évolution à la marge des institutions, mais ne peut totalement échapper aux effets contraignants ou habilitants du structurel.

    121Symétriquement, les catégories générales ne peuvent exister, s’imposer aux acteurs en tant que réalité extérieure à eux, que si elles s’actualisent, se concrétisent dans des interactions répétées, des pratiques routinières et attendues. Comme l’écrit Aaron Cicourel (1981) : « Aucun des deux niveaux micro ou macro ne sont des niveaux d’analyse autosuffisants, ils interagissent constamment en dépit de la commodité qu’il y a à se placer à un niveau ou à un autre. » Et il ajoute, un peu plus loin :

    « Les rencontres ordinaires ont de l’importance parce qu’elles révèlent la compétence nécessaire pour faire partie d’un groupe ou d’une culture. Le fait de maintenir les apparences d’un environnement normal contribue aussi à stabiliser un groupe, une culture, une organisation. Ces rencontres sont nécessaires pour les relations tant intimes que formelles des participants. Par conséquent, la mise en œuvre routinisée d’une compétence sociale maintient et recrée des environnements culturels et des identités personnelles normaux. »

    122De même que les catégories, la définition de la situation ne peut pas être considérée comme évidente et stabilisée une fois pour toutes, mais doit faire l’objet de tout un travail visant à la renforcer et à la soutenir, comme le montrent les nombreux travaux d’Erving Goffman sur la gestion des interactions quotidiennes. C’est le cas, par exemple, lorsque les participants ne partagent pas la même définition de la situation ou se basent sur des catégorisations dissonantes. Brent Stapples (1992), un journaliste noir américain, en donne une illustration saisissante : à 22 ans, alors qu’il vient d’arriver dans une grande ville pour y poursuivre ses études, il découvre la crainte qu’il provoque, bien malgré lui, en tant que jeune noir, auprès des passants blancs, notamment des femmes. Cette situation est non seulement embarrassante, mais peut aussi être dangereuse pour lui (il craint de se faire tirer dessus ou de devoir subir une intervention violente de la police du fait de ce malentendu). Pour établir la définition de la situation qu’il pensait être naturellement la sienne (un simple piéton se promenant sans intention de nuire à quiconque), il lui faut alors produire un travail, des efforts particuliers, par exemple éviter de trop se rapprocher des passants blancs, porter certaines tenues ou siffler un air connu de musique classique afin de modifier la façon dont les autres participants à la situation le catégorisent (un jeune voyou ne serait pas habillé ainsi et ne sifflerait pas les « Quatre saisons » de Vivaldi). Dans le même esprit, une définition de la situation a priori assurée, mais potentiellement délicate implique également un important travail de « maintien » de la réalité sociale. C’est le cas, par exemple, des visites chez le gynécologue étudiées par Joan Emerson (1970) : bien que la situation soit clairement définie comme une visite médicale – une situation que tout le monde connaît et qui implique des gestes neutres, sans ambiguïtés ni connotations sexuelles –, le médecin et son assistante doivent, à chaque fois, réaffirmer par une mise en scène, un langage spécifique et technique, une affectation de détachement (tant de la part du médecin que de la patiente) que la définition de la situation est bien ce qu’elle est censée être.

    123Dire qu’une institution humaine ou une connaissance sont socialement construites, n’apporte pas grand-chose en soi, sauf à s’opposer aux plus extrêmes des déterminismes non sociologiques (sociobiologie, économicisme, etc.). Le plus fascinant est le processus de co-construction des connaissances et des mondes sociaux qui les font vivre. Comme le notait Ian Hacking (1998) :

    « Je ne ressens pas la même émotion devant l’idée d’une construction sociale touchant des faits qui ne peuvent exister qu’historiquement et dans un contexte explicitement social. Cela ne représente guère d’intérêt d’affirmer que le concept est une construction sociale (si tant est que l’expression construction sociale veuille vraiment dire quelque chose). Ce qui est intéressant, en revanche, ce sont les phases successives de la création et de la constitution de ce concept, étudiées dans leur interaction avec les enfants, les adultes, notre sensibilité morale et, plus généralement ce qui définit l’être humain. »

    124Dans le chapitre suivant, je vais développer l’exemple des risques psychosociaux et de la santé mentale au travail pour illustrer l’intrication de la construction collective du sens des contraintes vécues dans l’activité et des catégories (stress, burn out, souffrance, harcèlement, etc.) forgées pour en rendre compte sur un registre clinique. Les différents acteurs sociaux concernés par le mal-être au travail produisent, adaptent, transforment ou rejettent les différentes entités cliniques pour donner du sens à la situation à laquelle ils sont confrontés et qu’ils contribuent ainsi à faire évoluer.

    Notes de bas de page

    1 William Thomas, dans The Unadjusted Girl (1923), explique comment, au sein de sa famille, puis dans les différentes institutions qu’elle va être amenée à traverser ou côtoyer, la jeune fille sera confrontée à différentes images de femme, à différentes formes d’encouragement ou de condamnation des comportements qui seront jugés correspondre ou non à ces images. Si ces différentes orientations sont contradictoires, la jeune fille risque de se trouver en porte-à-faux, désajustée, ce qui est fréquent dans les situations d’immigration. La pluralité des milieux sociaux possibles conduit, au moins de façon temporaire, au conflit et à la désorganisation sociale entre les différentes définitions de la situation. Le sens donné à la situation – que ce soit à un niveau micro, méso ou macrosocial – est important car il oriente les actions sociales. Znaniecki généralise ensuite la définition de la situation à un ensemble stéréotypé de représentations dans l’interaction propre à une sous-culture particulière.

    2 La catégorisation des usagers dans le travail de service fait l’objet d’une longue tradition d’analyse (Blau, 1955 ; Mennerick, 1974 ou Rosenthal, 2006) présentée en détails dans le chapitre iii.

    3 Cette forme de prophétie auto-réalisatrice devient auto-destructrice si un traitement efficace empêche les symptômes de se manifester.

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    Loriol, Marc. « Chapitre I. Les espaces du constructivisme ». In La construction du social. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2012. doi:10.4000/books.pur.67040.
    Loriol, Marc. « Chapitre I. Les espaces du constructivisme ». La construction du social, Presses universitaires de Rennes, 2012, https://doi.org/10.4000/books.pur.67040.

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