Introduction

Pierre Prétou

p. 73-74


Texte intégral

1Si la recherche a avancé sur les paroisses portuaires et les piétés littorales, les services religieux à bord des navires – ainsi que les réalités des pratiques cultuelles embarquées – demeurent largement méconnus des historiens. Si nous disposons des ordonnances et des réglementations, leur vérification suppose un travail méticuleux conduit à l’aide des mentions manuscrites et des découvertes archéologiques, appuyées, lorsqu’ils existent, sur les récits de voyage. Le périple nautique, objet d’exégèse pour la doctrine, n’a pas constitué un terrain de recherche abouti pour les historiens, plus enclins à observer les manifestations de piété au départ d’un navire, ou les conséquences missionnaires à l’arrivée. Pourtant, le voyage en mer n’a rien d’anecdotique, pour certains plusieurs semaines, pour d’autres plusieurs années de vie sur les ponts. En outre, parce que la matière est particulièrement suggestive pour le christianisme, il y a utilité à y consacrer quelques efforts établissant une interaction entre le motif nautique du Salut et les navigations concrètes.

2Dans l’Antiquité, les éléments glanés par Pascal Arnaud attestent une très grande concentration des signes religieux autour des navires de commerce romains. « Sanctuaires flottants », ces mêmes navires concentrent des influences et des divinités d’une grande diversité. Les objets, les décorations sommaires, les chapelles portatives, ne sont pas sans rappeler le petit mobilier votif que la pêche contemporaine embarquait sur ses derniers voiliers. Partant, leur caractère précaire nécessite une méthodologie raisonnée interprétant les trouvailles, comme les lacunes. Cette religiosité des Romains naviguant dessine un premier artefact religieux majeur : le navire en tant que tel, qui fait son entrée en religion, repris par le christianisme naissant qui s’en inspire visiblement pour édifier sa Nef de religion. Au début du XVIe siècle, les récits de voyages confirment, plusieurs siècles après, le caractère prégnant du fait religieux à bord. Le Sacre et la Pensée décrits par Michel Bochaca précipitent en effet quantité de signes religieux autour d’un périple de découverte. Cette étude nous amène à revoir le sens des grandes expéditions de la fin du Moyen Âge afin de revaloriser les objectifs pieux de ces entreprises, sensibles dans le récit des dévotions des marins embarqués et des décisions de leur commandement. L’étude de la religion des marins gagne aussi à être extraite de celle des paroisses littorales. Didier Poton et Jean-Yves Carluer en font la démonstration. Une pastorale dédiée aux gens partis en mer émerge en effet de l’Ancien Régime, même dans l’univers réformé. La dévotion des marins fut bien un enjeu pour les encadrements religieux qui, détourant les spécificités de la vie navigante, y adressent leurs recommandations. Un traité pratique de dévotions destiné aux équipages et leurs commandements le matérialise, tandis que, dans la France du XIXe siècle c’est un réseau international de secours religieux dédié aux seuls marins et porté par leurs aumôniers qui voit le jour. Arrimé sur des escales portuaires, il n’en animait pas moins la vie religieuse en mer au point de constituer un paysage religieux littoral dont l’auteur discerne les géographies historiques.

3Ces quatre études ouvrent de premières pistes qui confirment l’intérêt qu’il y a à aller au cœur des dévotions quotidiennes exprimées sur les flots. L’étude de cas est difficile, mais elle met en lumière l’existence d’un fait religieux dont la portée historique, à chaque fois mesurée et mise en contexte par les auteurs, nous amène à revoir notre compréhension de phénomènes bien plus larges que ceux dans lesquels nous étions initialement invités : pour l’histoire, qu’est-ce qu’un navire, un voyage, ou même une religion, une fois considérée l’épreuve des flots ?


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