Assignations sexuelles et protections identitaires1
p. 51-65
Texte intégral
1Ce chapitre a pour but d’analyser certaines difficultés que peuvent rencontrer des jeunes (15-19 ans) et de moins jeunes hommes (20-29 ans) à accepter l’attirance par des personnes du même sexe qu’ils sont en train de découvrir ou qu’ils sont en train de vivre, de façon parallèle ou non à une vie en couple hétérosexuel. C’est au sein du contexte occidental de l’institutionnalisation relativement récente de l’homosexualité, accélérée ces dernières décennies par l’épidémie du sida (Busscher de et Pinell, 1996), que nous allons baser notre réflexion.
2Elle s’appuie sur l’analyse des discours des fiches d’appel d’une ligne de téléphonie sociale française à étendue nationale et consacrée aux personnes ayant des problèmes avec leur identité sexuelle2. L’objectif prioritaire de ce dispositif téléphonique est de pouvoir offrir un espace de parole et d’écoute à des jeunes chez qui l’orientation et l’identité sexuelles sont interrogées par des difficultés individuelles, familiales et sociales souvent liées à ce qui est ressenti comme une injonction à se calquer sur le modèle sexuel dominant.
Pratiques communes, pratiques distinctes
3Les pratiques sexuelles entre personnes du même sexe sont partie prenante du système normatif qui organise une société donnée et qui, sous certaines conditions, les interdit, les tolère, les permet ou peut même les rendre souhaitables (Mendès-Leite et Busscher de, 1996).
4Ces pratiques qui définissent une catégorie d’individus spécifiques incorporée, voire acceptée au sein du monde social, sont un fait relativement nouveau lié à la fois au capitalisme occidental (D’Emilio, 1992), à l’émergence d’une société de classes, notamment d’une classe moyenne (Chauncey, 1994a), au phénomène d’urbanisation (Busscher de, 1995), à la sécularisation de la science (Foucault, 1976) et à la redéfinition de la conceptualisation des genres masculin et féminin (Laqueur, 1992).
5C’est probablement dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que, progressivement, les pratiques homosexuelles deviennent « un goût qui distingue » des autres hommes (Rey, 1987, 1991), alors que les cadres (auto-identification, style de vie) de l’homosexualité contemporaine ne se mettent définitivement en place qu’à partir de la fin du XIXe siècle, en suivant un processus de diffusion par mimétisme social à partir des classes moyennes (Chauncey, 1994a). La définition des catégories « homosexuel », « bisexuel » puis « hétérosexuel » par la science médicale de la seconde moitié du XIXe siècle3, ceci le plus souvent à l’intérieur de différentes formes de la théorie de la dégénérescence, tient une place essentielle dans ce phénomène, même si, comme le souligne Chauncey (1994b), elle n’est pas à la genèse de ce processus et que son rôle a longtemps été surestimé. Elle permet, en effet, dans une société sécularisée de fonder « objectivement » les catégories sexuelles et d’assurer ainsi leur incorporation progressive dans les mentalités. Ceci amplifie et pérennise le développement d’une sociabilité spécifique marquant, de manière plus ou moins forte, le paysage urbain. Cette sociabilité spécifique est l’un des facteurs essentiels qui conduit à l’émergence d’une identité, d’un style de vie homosexuel et du sentiment d’appartenance à une minorité (un milieu, une communauté, un art de vivre).
6Cette construction sociale de l’homosexualité contemporaine n’est possible que dans une dialectique où le système normatif de la société reprend à son compte les catégories « homosexuel/hétérosexuel ». Un déplacement a alors lieu : on passe d’un système où des pratiques sont prohibées, à un autre système où des individus sont stigmatisés. Ce sentiment d’appartenance à une minorité donne accès à un certain nombre de stratégies adaptées qui permettent à cette population de préserver l’estime qu’elle a d’elle-même, tout en minimisant les risques sociaux qu’elle encourt. Ces stratégies, que certains auteurs anglo-saxons nomment survival strategies, s’inscrivent dans une problématique de la résistance et sont comparables à celles développées dans les cultures populaires ou dans différentes minorités ethniques. C’est dans ce cadre qu’on peut, par exemple, mieux comprendre la relative méfiance de nombreuses personnes à identité homosexuelle vis-à-vis des sciences du psychisme − en particulier la psychiatrie –, qui ont pensé l’homosexualité comme une pathologie.
7Cependant, accepter une identité homosexuelle, accéder à un genre homosexuel, peut aussi être problématique pour nombre de personnes, quelle que soit leur classe sociale d’appartenance. Ainsi, la polyphonie des discours sur les sexualités provenant, dans l’histoire de l’Occident, de sources si différentes que la psychiatrie, le droit ou la religion (Corbin, 2008), forme une trame constitutive dans l’imaginaire social des sexualités (Mendès-Leite, 1993). Cette trame sera aussi à l’origine des théories explicatives que se constituent les individus pour expliquer, voire justifier, dans leur trajectoire personnelle, leur attirance sexuelle pour tel ou tel objet du désir. Elle peut aussi être la base pour la construction et la mise en œuvre de stratégies personnelles, ayant pour but, consciemment ou non, de soustraire l’acteur social à la conformité de certaines de ses pratiques sexuelles à une identité sexuelle qui, en général, lui est socialement assignée. Ainsi, à l’instar des survival strategies formulées par des homosexuels identitaires, décrites ci-dessus, certains individus ne souhaitent pas, par décision personnelle ou, plus probablement, par crainte d’éventuelles sanctions sociales homophobes, « caler » leur sexualité avec des personnes du même sexe qu’eux, car ils perçoivent l’identité homosexuelle (l’homosexualité identitaire) comme déviante, voire anormale. Par voie de conséquence, ils font appel à des moyens diversifiés (que nous appellerons de mécanismes de protection identitaire), qui leur permettent de « résister » à cet encadrement identitaire vers lequel leurs désirs semblent les mener.
8Un exemple paradigmatique de cette capacité de résistance nous est fourni par la méfiance envers la psychanalyse illustrée par Grégoire4, lorsqu’il constate que son psychothérapeute ne cherche pas à le guérir, mais vise plutôt à contribuer à ce qu’il s’accepte tel qu’il est, alors que justement, lui ne désire pas s’accepter en tant qu’homosexuel.
Un coming-out difficile
9Les jeunes hommes s’aperçoivent souvent de leur attirance pour leur propre sexe en se rendant compte de l’attrait particulier que peut représenter à leurs yeux l’ami intime. Ou encore, lors de la projection de films ils découvrent que leur émotion est due au corps dénudé du représentant de leur propre sexe. De même, apercevoir et détailler le corps du même, lors de rencontres sportives au lycée ou pendant les cours d’éducation physique avivent leur émoi. Les hommes mariés ou vivant avec une femme commencent à s’interroger sur leur choix identitaire lorsqu’ils s’aperçoivent qu’ils doivent systématiquement fantasmer sur des autres hommes lorsqu’ils honorent leurs femmes.
10Dans les témoignages récoltés par la Ligne, parfois la relation sexuelle avec une femme s’avère impossible à mener à terme. L’impuissance du garçon pendant l’initiation de la relation intime revient souvent dans les discours, au grand désappointement des appelants, pour qui la concrétisation sexuelle avec une femme pourrait signifier qu’ils ne sont pas exclusivement attirés par des garçons.
11En effet, beaucoup d’appels masculins font état d’une impossibilité « libidinale » à concrétiser un désir de « normalisation » hétérosexuelle, en initiant une relation sexuelle avec une fille, alors que, parallèlement, la relation sociale avec la même fille se passe très bien. L’absence d’émotion érotique, au regard et au contact du corps féminin, est un constat qui revient avec une certaine récurrence dans le récit des appelants. Cette impossibilité les fait souffrir puisqu’elle les empêche de pouvoir « associer » rapports sociaux et rapports sexuels avec la gente féminine.
12Un autre point de difficulté est que la norme est véhiculée par les autres. C’est-à-dire ceux qui, a priori, ne sont pas comme soi. Il en résulte que l’adolescent et le jeune adulte ne peuvent considérer encore ce qu’ils sont comme une norme, puisqu’ils se situent généralement hors de la socialisation et hors du réseau de sociabilité homosexuelle. Cette différence ne peut être arbitrée que par des semblables et non par un tiers contraignant (la société) qui souvent renvoie encore une image dépréciée de l’homosexualité et de la mise en couple des homosexuels. En ce sens, les effets du contrôle et de ses influences sur une homosexualité anormale par rapport à un modèle idéal sont relativement homogènes : le contrôle partagé déplace la différence à la marge et pousse ses représentants à s’inscrire dans une sous-culture capable de lutter contre une norme hégémonique et indiscutable, puisqu’elle est traditionnelle.
13Ainsi, la perception de l’entourage, son importance, sa propension à accepter ou non, ses limites sont des obstacles d’autant plus grands à dépasser, lorsque la personne s’aperçoit que son attirance particulière va à l’encontre, souvent même s’oppose à la reconnaissance tacite de ses proches5.
14En tous cas, les difficultés constatées concernant la présentation aux proches de sa différence peuvent être rangées selon trois niveaux de proximité, tous problématiques : celui de la famille, celui de l’entourage proche et celui du milieu professionnel.
15Ainsi, Pierre-Henri résume les trois peurs engendrées par une homosexualité divulguée – autrement dit par son coming-out6 – : elle entraînerait des conséquences sociales (image dévalorisée), des conséquences professionnelles (carrière compromise) et des conséquences amicales (la proximité avec des amis pourrait disparaître). Ces trois conséquences l’invitent à ne poursuivre son homosexualité que dans la clandestinité.
16Le modèle ou l’exemple qui revient le plus souvent et vers lequel les appelants s’obligent à tendre est celui d’une famille pensée comme classique ou pour le moins conformiste : un père, une mère, un ou plusieurs enfants. La déprime, parfois la dépression, les touche sévèrement lorsqu’ils s’aperçoivent de leur ancrage homosexuel, après plusieurs tentatives infructueuses auprès de femmes. L’intensité de cet obstacle peut être ramené au projet mort-né de la construction d’une famille traditionnelle. En effet, si ne rien éprouver auprès d’une femme est déjà une situation non conventionnelle et à laquelle les parents ne préparent que rarement leur enfant, elle compromet la création d’une cellule familiale qui reproduit le modèle parental et le modèle général.
17Ainsi, chez Laurent, la force du devoir être et du devoir à être selon le modèle hétérosexuel participe au dégoût que peut inspirer la scène imaginée de deux hommes entre eux. La force de l’exemple à suivre va même jusqu’à amener Jean-Luc à évoquer « l’impossibilité essentialiste » pour un couple homosexuel d’avoir des enfants de façon « naturelle », ce qui vient nourrir ses arguments contre une éventuelle acceptation de son état. De même, le désir de se fondre dans la norme pousse Loïc à dire qu’il a envie d’avoir une vie « normale » : une famille, des enfants. Il sait qu’il existe des thérapies pouvant l’amener à vivre sa différence, mais il ne veut pas en entendre parler : « Je n’ai pas envie de m’accepter », conclut-il. Dans un registre semblable, Grégoire, après quelques séances avec un psychanalyste, affirme ne plus vouloir aller le voir, car celui-ci l’amène à accepter son homosexualité, ce qu’il ne veut à aucun prix. Alain, quant à lui, résume d’une formule lapidaire toute la difficulté qu’il éprouve à vivre son homosexualité en avouant qu’il aurait aimé être un hétérosexuel. Enfin, François se déconsidère totalement par rapport à la « réussite » de son frère car ce dernier a tout réussi : il est hétérosexuel.
18La norme idéale deviendrait la norme « idéelle » (Godelier, 1984), celle vers laquelle il faut tendre, tout en la percevant comme inaccessible. Elle serait supplantée par la norme pratiquée (et non plus pratique) qui compose avec ce qu’il est possible d’être, tout en exploitant ce qu’il est possible de faire dans une plus ou moins grande étanchéité. De la sorte, la norme inatteignable se transforme, par bricolages et arrangements identitaires successifs, en une autre forme de normalité qui, elle, possède une cohérence personnelle. Car elle permet de ne plus se heurter de front à des sanctions, des tensions, des conflits auprès de son réseau relationnel au sens large. C’est alors dans le non-dit et dans l’illisibilité que se traduit cette stratégie autre ou stratégie double, dans le sens que donnait Weber (1959) à la notion de double morale.
Des théories explicatives ou justificatives
Les stratégies de refus
Un amour impossible
19La constante dans le discours, consistant à nier l’investissement sentimental ou affectif avec un garçon, pourrait bien être un moyen de lutter contre ce qui est perçu comme une tendance déviante, puisque le modèle de la société véhiculé par la cellule familiale reste encore celui d’un couple hétérosexuel. Les garçons attirés par leur sexe se plient cependant à faire ce que la société attend d’eux : « pour faire comme tout le monde, les garçons sortent avec les filles et les filles sortent avec des garçons », dit Nicolas. Ainsi de nombreux témoignages masculins font état d’une attirance sociale pour les filles ou les femmes et d’une pulsion sexuelle pour les garçons ou les hommes. L’idéal serait alors de poursuivre ouvertement une vie de couple hétérosexuel dans une harmonie platonique qui serait concomitante à des activités sexuelles clandestines avec des personnes du même sexe.
20Il est donc question de l’acceptation de soi et de la reconnaissance des autres par le biais de comportements et d’attitudes que tout le monde doit recevoir et comprendre, afin de « normaliser » ce qui est perçu comme le développement « correct » de chaque individu. L’évitement de la tension se fait alors dans la dissimulation de l’orientation sexuelle ou dans les mises à distance des relations sexuelles non conformes. Ce qui expliquerait d’autant la dichotomie entre, d’un côté, une dimension affective visible et promulguée et, de l’autre, une dimension sexuelle invisible et occultée.
21Ce qui est ressenti comme une impossibilité à nouer des relations sentimentales stables avec un homme renvoie la personne à une lutte contre son homosexualité et à un besoin de se conforter dans le bien-être social d’une bonne image de soi, c’est-à-dire vivant avec une femme. à l’impossibilité sexuelle avec une femme répond l’impossibilité sociale avec un homme. Cette situation mène parfois à une hétérosexualité officielle qu’accompagne une homosexualité clandestine : l’identité est hétérosexuelle, les pratiques sont homosexuelles. Cette certitude conduit parfois à refuser l’amour du partenaire du même sexe, afin de ne pas avoir à construire une relation homosexuelle de manière visible. Ce choix est conforté7 par la fréquentation des lieux commerciaux où les échanges sexuels sont monnaie courante. On peut aussi relever que l’attirance, pensée comme uniquement sexuelle, pour son sexe est moins « impliquante » au niveau des projets de vie. Le désir pour l’homme serait plus « excusable » s’il n’est que pulsion. Il se vit alors en cachette, comme doivent, dans les discours traditionnels, se vivre toutes les expressions d’une sexualité non conforme à ce qui d’ordinaire est accepté.
22Nier la possibilité de pouvoir réussir à construire une relation équilibrée entre deux hommes, c’est-à-dire une relation amoureuse, affective et sexuelle, susceptible d’être finalement acceptée socialement par soi et par les autres, est un moyen de ne pas se projeter dans l’avenir en pensant à une homosexualité future.
23Par exemple, Michel ne se voit pas vivre longtemps avec un homme. Il est possible que cette perception du couple homosexuel évolue rapidement grâce au chemin que se trace la reconnaissance progressive de l’homosexualité au sein des sociétés occidentales. Même si l’on voit que le débat autour du PaCS tend à prouver que, pour certains, la légitimité du couple homosexuel fait davantage peur que l’homosexualité clandestine.
24D’autres stratégies apparaissent qui consistent à refuser l’harmonie trouvée avec un partenaire, afin de pouvoir continuer à affirmer que l’amour avec un garçon est impossible et que seul le sexe fonctionne entre deux hommes. « Je suis trop bien, c’est ce qui m’angoisse », dit Joseph en parlant de la stabilité de la relation qu’il entretient avec son ami.
25Arnaud, pour sa part, fait référence à ce que nous avons appelé ailleurs les risques imaginaires (Mendès-Leite, 1998). Cet homme tout en sachant qu’il ne prend pas de risques de contamination par le virus du sida, lors de pratiques sexuelles avec d’autres hommes, s’imagine cependant qu’il est contaminé. Nous pouvons supposer que cette façon de penser soit due chez lui à un défaut identitaire, associé à son refus d’accepter sa sexualité. Il voit l’amour comme une rédemption et une acceptation de son homosexualité, mais il se place dans des situations de rencontres fugaces (évitement des lieux d’homosociabilité et fréquentation des lieux de sexualité) qui restreignent son éventail de rencontres autres que sexuelles.
Une pratique « homosexualisante »
26Les « combinaisons stratégiques » entre les identités et les pratiques sont couramment employées. L’identité sexuelle est vécue comme définitive et « impliquante », elle est à protéger. Les pratiques sexuelles avec une personne du même sexe peuvent être considérées comme « anodines » si elles ne comportent pas un coït anal. Cette dernière pratique sexuelle malmène la certitude de l’homme qui la désire et, a fortiori, qui passe à l’acte, surtout lorsqu’il s’agit de se faire sodomiser (Mendès-Leite, 2003). On retrouve en cela les stéréotypes à propos de la domination du genre masculin sur le genre féminin. En effet, l’association de la passivité sexuelle à la passivité sociale entremêle pratique sexuelle et identité. Dès lors, l’identité masculine est écornée. Celui qui auparavant n’avait été au sein de ses relations sexuelles que celui qui pénétrait et non pas celui qui se faisait pénétrer, n’est plus tout à fait perçu (ne se perçoit plus) comme « un homme ». En étant sodomisé, il perd sa légitimité de mâle. Il ne peut plus préserver l’image ou devenir ce que la société prévoyait en fonction de son sexe biologique.
27On retrouve chez quelques appelants une inquiétude sur le « côté définitif » de l’homosexualité qu’entraînerait, selon eux, la pratique du coït anal passif. Elle semble être crainte comme la pratique à ne pas franchir, sous peine de « devenir » un homosexuel, sans pouvoir « revenir » vers une identité sexuelle plus conforme à ce que la société attend traditionnellement des représentants du « sexe fort ». L’évitement de la sodomie peut ainsi être une règle de conduite à suivre expressément, pour ne pas « sombrer » dans l’homosexualité. Car, se faire pénétrer est représenté comme équivalant à un saut identitaire qui n’admet pas de retour possible. Il résulte de ces croyances qu’un grand nombre des appelants se réserve d’autres pratiques. Parvenir, par exemple, à ne pas se faire sodomiser, tout en pratiquant ou en subissant des fellations et des masturbations, n’est pas perçu comme une démarche qui engage à avoir une identité homosexuelle. En effet, ces pratiques sexuelles ne sont pas considérées comme définitives. Ainsi, Denis affirme que la masturbation, comme la fellation (réciproques ou pas) sont des relations « épistolaires » sans conséquence, en ce sens qu’elles pourraient ne pas conduire vers une homosexualité définitive, alors que la sodomie engage définitivement vers une homosexualité qu’il n’accepte pas.
28On retrouve cette représentation de l’acte de pénétration comme étant l’acte sexuel total, idée partagée par les femmes comme par les hommes (Spira et al., 1993). La femme accorde, généralement, une importante valeur affective et symbolique à la pénétration vaginale8 qu’elle envisage avec un homme, pour qui elle éprouve un sentiment fort9. Il peut en aller de même pour certains homosexuels qui évoquent la pénétration anale comme une pratique réservée à leur compagnon régulier. Nous pourrions résumer cette stratégie identitaire hétérosociale de la façon suivante : « Je ne suis pas un homosexuel parce que je ne me fais pas pénétrer. Et comme j’estime que la sodomie exige une relation amoureuse, basée sur la confiance, je ne pourrai pas devenir homosexuel, puisque je me refuse à aimer un homme. » En effet, éprouver de l’amour pour un homme, c’est commencer à entamer une « reconversion » ou une « conversion identitaire » pouvant mener à la « visibilité » de son homosexualité.
29Le refus systématique de la sodomie comme stratégie de protection identitaire rejoint les stéréotypes, partagés par nombre d’hétérosexuels, qui associent immédiatement la relation sexuelle entre deux hommes à une pénétration anale. Il est probable que cela provienne du fait qu’en général les gens ont du mal à imaginer l’existence même d’un rapport sexuel sans une forme ou autre de pénétration. En tout cas, la sodomie d’un homme par un autre homme est perçue comme pouvant faire perdre au premier sa masculinité et sa virilité. On retrouve cela au sein des plaisanteries courantes qui circulent à propos des couples homosexuels, où se pose la sempiternelle question de savoir « qui fait l’homme et qui fait la femme ». En dehors du fait que ce questionnement reprend les rapports de domination réels et symboliques entre les sexes biologiques, il montre également les rapports hiérarchiques qui sont établis entre les genres. Ainsi, qui est celui qui fait la femme doit être entendue par la question : « qui se fait pénétrer ? ». De cette pratique sexuelle découlera le reste. Selon ce genre de raisonnement, celui qui est sodomisé endossera les rôles domestiques, généralement attribués aux femmes. De la sorte, il sera dépendant de l’autre, il sera dominé. Certains jeunes gens notent que, dans quelques relations avec des hommes, ils se sont faits traiter de pédé par leur partenaire parce qu’ils adoptaient une attitude soumise, donc perçue comme une position de dominé que la pratique sexuelle de la sodomie passive ne ferait que confirmer.
30Il est intéressant de prendre en compte que la représentation sociale du couple d’hommes n’envisage pas l’alternative : « quand fais-tu l’homme et quand fais-tu la femme ? » C’est que dans la structure de la hiérarchie des sexes et des genres, il n’y a pas de place pour une vision « floue » des rôles de chacun. En la matière, intervertir des positions sexuelles pourrait également renverser les rôles de l’asymétrie des genres, ce qui n’est pas admissible dans le contexte d’une continuité de la domination masculine.
Haine de soi ?
31L’intériorisation des stigmates infligés à l’homosexualité par les hétérosexuels, les homosexuels eux-mêmes et par ceux qui ne disent pas encore en être, joue un rôle prépondérant sur la capacité à se penser, à s’estimer et à s’aimer. Être qualifié de sous-homme, être accusé de manquer de virilité dans la voix, dans la posture, dans le caractère sont autant de blessures intégrées qui finissent par réduire le champ d’affirmation de l’homosexualité. Tant et si bien que Dominique dit souhaiter vivre avec un homme « comme un hétérosexuel ». Mais, comme cela n’est pas possible, il vit seul. Cas extrême, William fait état d’une telle haine de soi qu’elle n’est pas sans rappeler des stigmatisations que d’autres minorités intègrent malgré elles (Mayer, 1994).
32Une autre manière de ne pas vouloir acquérir de certitude à propos de son identité sexuelle est de donner à son entourage suffisamment d’indices pour que ce dernier sache et lui souffle l’inavouable. Jonathan affirme que son entourage sait qu’il est homosexuel. En revanche, lui n’en est pas sûr. On pourrait supposer que son action a pour but de se faire aider à entamer un processus d’acceptation. Mais, sa quête identitaire peut être toute autre. Si ses proches sont plutôt intolérants vis-à-vis de ses différences sexuelles, on pourrait traduire son appel par la formule : « dites-moi ce que je suis et je serai obligé de ne plus l’être ».
33Enfin, Fabien a tellement intériorisé une vision négative de son homosexualité que, sans préciser le type de rapport sexuel qu’il a eu avec son premier partenaire, il pense avoir été contaminé par le vih10. Mais en fait le risque, imaginaire ou pas (pris ou non pris), découle ici probablement d’un raisonnement qui perçoit la sexualité entre hommes comme inévitablement liée à la contamination par le virus du sida.
Les stratégies de ruse
Une question de genre
34D’autres moyens de vivre l’homosexualité sans la nommer coexistent, dont quelques-uns renforcent le paradigme de la hiérarchisation des genres. C’est le cas du travestisme, où celui qui « devient » femme permet à l’un et à l’autre des partenaires de ne pas affronter l’identité homosexuelle, ni dans leurs rapports sexuels, ni dans leurs rapports sociaux.
35Il en va de même pour le transsexualisme, dont le représentant désire et parvient à gommer tout ce qui a trait au masculin. Cela tout en accentuant, parfois jusqu’à la caricature, ce que, à son avis, doit être et représenter une femme pour se faire désirer par un homme. En ce sens devenir un transsexuel n’est pas non plus une subversion de la hiérarchie des genres, mais plutôt son acceptation paradigmatique (Mendès Lopes, 1995).
36Dans notre échantillon, on retrouve quelques cas de jeunes hommes ayant recours au travestissement. Dans leurs discours, un garçon déguisé en fille peut vivre une homosexualité à part entière, sans se sentir homosexuel et sans trop écorner sa virilité, puisqu’une fois rangée la panoplie de la féminité, il « retrouve » son genre. Cette forme de déni est renforcée par Émile qui affirme n’être attiré par les hommes que lorsqu’il est travesti en femme. Gérard considère qu’il n’est pas un homosexuel, mais une femme et que, par conséquent, il aimerait vivre et travailler en tant que telle. Olivier se pense plus fille que garçon. Hervé, qui se déguise en femme avec les vêtements de sa mère (collants, jupes, soutien-gorge) et qui se masturbe lorsqu’il est travesti, s’imagine en femme pour séduire les garçons, car, d’après lui, il lui serait impossible d’y parvenir en tant que garçon.
37La figure de la mère, au moins dans les discours des transgenders, vient aussi renforcer cette vision où l’inversion des genres de l’un des partenaires sert à maintenir l’hétérosexualité dans un couple du même sexe. Ainsi Christophe, qui se considère comme une femme, dit que sa mère aime quand il prend les habits de l’autre sexe. La mère de Bertrand, selon lui, va encore plus loin puisqu’elle lui a offert une jupe, de la lingerie pour Noël et le traite en véritable femme, tout en lui faisant part de ses regrets de ne pas avoir eu une fille.
38Le recours au travestissement peut être également un préalable au passage à l’acte sexuel avec un partenaire du même sexe, l’hétérosexualité demeurant alors sauvegardée (arguments avancés par Louis et Bruno). Pour les hommes menant une vie de couple hétérosexuelle, la concrétisation de leur féminisation en jouant le rôle de la femme (aussi bien dans l’apparence que dans le comportement sexuel), les amène souvent et « naturellement » à ne plus envisager de rapports sexuels avec d’autres femmes, qu’elles soient ou non leurs épouses. Dans cet ordre de choses, Gérard, marié, oppose sa logique à celle de son interlocuteur sur la Ligne lorsque celui-ci lui demande pourquoi il n’essaye pas, ou plus, de continuer à avoir des relations sexuelles avec sa femme. Gérard lui raccroche le téléphone au nez en lui criant : « je ne suis pas une gouine ! »
La femme comme médiateur symbolique
39Dans certains cas, quelques hommes ne s’autorisent à vivre des pratiques homosexuelles que par l’intermédiaire d’une « vraie » femme, sa présence préservant symboliquement l’hétérosexualité. Nous avons trouvé quelques cas de figure, dont quatre ne sont pas sans rappeler la théorie d’Héritier (1994) concernant le partage des humeurs corporelles par l’intermédiaire d’un tiers. Alban évoque une situation où il a effectué une fellation sur un de ses copains alors que tous deux vivent avec des femmes différentes. Ainsi, l’hétérosexualité partagée des deux partenaires masculins atténue quelque peu les pratiques sexuelles entre eux. Un autre cas, celui de Norbert, fait état d’une situation où, en faisant un baiser profond à une copine, il a pu goûter au sperme de son ami qui venait justement d’éjaculer dans la bouche de cette dernière. Après ce partage, sorte de communion par l’humeur séminale, il put initier une fellation à son copain. Fantasme ou non, cela n’a guère d’importance ; l’essentiel étant de souligner que cette concrétisation vers une forme d’homosexualité transite par le médiateur féminin, qui permet alors d’accepter les pratiques homosexuelles. Maurice, lui, utilise une autre forme de stratagème. Lorsqu’il a des relations sexuelles avec des femmes, il pense aux rapports sexuels que ces dernières ont pu avoir avec des hommes. Ici, c’est par sa puissance imaginative qu’il parvient à mélanger les humeurs. Dans le même ordre d’idées, Jean-Marc couche régulièrement avec la copine d’un de ses amis (sans que celui-ci ne le sache), parce qu’il est amoureux de ce dernier.
40Le désir masculin de pénétration anale passive peut être ressenti comme dissocié de l’homosexualité s’il est mis en œuvre avec l’aide ou en présence d’une femme. C’est le cas de Frédéric, qui dit se faire pénétrer, deux à trois fois par mois, avec une carotte pendant le coït conjugal, ou bien encore que son épouse, à sa demande, lui met le doigt dans l’anus.
41Cette dissociation n’est parfois que temporaire. Pendant deux ans, Stéphane a également découvert les joies de la pénétration anale avec une femme. Cette liaison interrompue, il a du mal à admettre sa préférence pour une sexualité anale qui, pour lui, signifie une attirance pour les garçons. Ce que l’histoire de Stéphane révèle aussi, c’est que la découverte de la sodomie, nécessairement liée à l’homosexualité du fait de l’association à la passivité du féminin, ne permet pas de penser cette pratique sexuelle avec une femme. Apparaît donc ici un processus ne donnant pas la possibilité d’assumer son homosexualité, ni d’assumer son hétérosexualité11.
42D’autres stratégies de protection identitaire sont encore plus complexes. Car, elles conjuguent la médiation symbolique de la femme avec la stratégie d’inversion de genres. Bertrand, dont nous avons vu précédemment qu’il se faisait offrir des vêtements et sous-vêtements féminins par sa mère, dit ne pas encore avoir couché avec un homme parce qu’il ne se sent pas prêt. Il affirme, cependant, avoir déjà eu des relations sexuelles avec des femmes très féminines, des femmes auxquelles il aurait voulu ressembler pour pouvoir « jouir comme une femme ».
Conclusion : des mécanismes de protection identitaire
43Nous venons de le voir, la protection identitaire de l’hétérosexualité s’exprime parfois par des stratégies de ruse ou de refus lorsque le vécu de la trajectoire personnelle ne cadre pas avec la trajectoire espérée (phénomène d’autocontrainte et d’autorégulation) par soi, souhaitée par son entourage et privilégiée voire exigée par la société. Si cette complexité identitaire inhérente à la définition de soi atteste, s’il en était besoin, de la complexité de la sexualité humaine, elle rend également compte de l’importance d’éviter une réduction de la sexualité à de simples pratiques sexuelles.
44Cela est d’autant plus important qu’une grande part des enjeux relatifs à la sexualité se situe dans le rapport à l’autre (le partenaire ou le futur partenaire sexuel) et donc dans la dynamique selon laquelle se déroule l’interaction sexuelle12. Lors de chaque rencontre charnelle, les partenaires agissent selon des schèmes de pensée et d’action, schèmes élaborés dans des trajectoires de vie personnelles incluses dans des histoires collectives.
45C’est au regard des difficultés identitaires d’une hétérosexualité « souhaitée » voire « obligatoire » ainsi que des « facilités » à se contenter de pratiques homosexuelles (plutôt que « d’accepter » une identité homosexuelle), que se fonde notre réflexion. Elle rappelle les difficultés rencontrées par certains hommes à accepter une orientation sexuelle différente de celle de la majorité. Ce phénomène est particulièrement complexe car les individus peuvent non seulement utiliser les ressources des représentations partagées par l’ensemble de la société mais également faire appel à des stratégies de protection identitaire ayant fait preuve d’une certaine efficacité symbolique.
46On voit ainsi le poids des représentations sociales, incorporées par le jeune homme, qui associent la sodomie à une pratique exclusivement homosexuelle et qui, dans le même temps, intègrent l’idée que l’identité sexuelle n’est pas socialement perçue de la même façon selon que l’on soit actif (pénétrant, donc « l’homme » viril et « supérieur ») ou passif (pénétré, donc « féminin » ou « efféminé » et en conséquence « inférieur ») dans le rapport sexuel.
47Cette culture d’une domination masculine peut aussi pousser certains jeunes hommes à utiliser la présence d’une femme comme paravent symbolique, afin de pouvoir vivre des relations sexuelles avec un homme sans mettre en doute l’hétérosexualité de chacun d’entre eux. Parallèlement, à cet « usage » particulier de la femme, quelques hommes en couple hétérosexuel et en panne de fantasmes et de désir envers leur conjointe, confirment que cette mise en couple (voire ce mariage) a pu être également une protection de leur hétérosexualité incertaine.
48Un certain nombre d’interrogations demeurent à propos du décalage entre le nombre de personnes ayant eu des relations sexuelles exclusivement avec des personnes du même sexe et celui de personnes ayant eu des relations sexuelles avec les deux sexes, durant les différentes périodes de la vie. On pourra même supposer que la population ayant des pratiques homosexuelles, sans pour autant se reconnaître dans l’identité d’une minorité, soit peut-être aussi (voire plus) nombreuse que celle intégrée dans les cadres identitaires de l’homosexualité contemporaine.
49Les propos masculins rassemblés par la Ligne expriment et illustrent que le dépassement des seules pratiques sexuelles est nécessaire à la compréhension des comportements socio-sexuels. Mais ces témoignages nous montrent surtout les difficultés individuelles, familiales et sociales ressenties par certains jeunes hommes pour se calquer sur le modèle dominant. Ces obstacles se situent généralement, à une jonction dans leurs parcours, à un moment critique souvent associé à un mal-être qui peut tendre vers la dépression, voire conduire à des idées suicidaires13. Cette liaison biographique voit l’affrontement entre une hétérosexualité – perçue comme conforme, allant de soi, saine, permettant une projection dans l’avenir et d’autant plus désirée que renvoyant à l’idée de filiation – et une homosexualité qu’ils « résument » à des rencontres « déshumanisées », immédiates et sans lendemain des saunas et autres lieux de drague. Ce n’est qu’à partir du moment où l’individu peut envisager la réconciliation de ses désirs avec une temporalité et une sociabilité spécifique que ce nœud biographique sera dépassé, formalisant l’acte du coming-out, rite d’institution d’entrée dans l’espace social homosexuel dont les normes spécifiques, construites en regard de l’hétérosexualité, sont incorporées progressivement.
50Dans cette perspective, la notion « d’amour romantique », paradigme idéal de la relation de couple dans la société occidentale depuis le XIXe siècle, occupe un rôle clef. Elle conduit souvent au dépassement nécessaire d’une homosexualité, non plus envisagée sous l’angle unique des « pulsions sexuelles » (abritée derrière les tyrannies de la libido), mais portée par l’image du garçon aimé et avalisée par « l’absolution sociale » de l’amour et du couple « pacsé » (Banens et Mendès-Leite, 2008).
Notes de bas de page
1 Nous remercions Christèle Fraïssé pour sa lecture minutieuse et attentive.
2 Pour des raisons de confidentialité, nous l’appellerons la Ligne.
3 À ce propos, voir Bullough (1994). Cf. également Mendès-Leite (1996, 2000).
4 Les prénoms utilisés ici correspondent à des personnes ayant appelé la Ligne. Pour des raisons d’anonymat, ils sont fictifs.
5 « L’attirance particulière » peut aussi être celle qui rapproche celui ou celle qui ne devrait pas l’être dans le degré acceptable et admis dans la société. Elle conduit, tout autant que l’homosexualité, à dissimuler son attirance pour certains des partenaires sexuels et sociaux. Pensons au partenaire de couleur, au partenaire beaucoup plus âgé, au partenaire handicapé, au partenaire corpulent, au partenaire d’une autre classe sociale… Pour chacune de ces relations « atypiques » l’individu déterminera s’il présente, ou ne présente pas, sa relation aux différents réseaux sociaux auxquels il appartient, de près ou de loin.
6 « Sortie du placard. »
7 Dans le sens d’une prophétie d’auto-réalisation (Merton, 1965).
8 Davantage encore pour ce qui relève de la pénétration anale.
9 Proche de l’amour romantique, c’est-à-dire qui dure toujours, ou du moins qui est pensé comme pouvant durer toujours.
10 Acronyme de virus de l’immunodéficience humaine (le virus à l’origine du sida).
11 Nous remercions Christèle Fraïssé pour nous avoir attiré l’attention sur la possibilité de ce second raisonnement.
12 Ce que Gagnon et Simon ont formalisé dans la notion de script sexuel (Gagnon et Simon, 1977).
13 À ce propos voir Verdier (2003).
Auteur
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Rommel Mendès-Leite
Maître de conférences en psychologie, Centre de Recherche en psychologie et psychopathologie clinique, université Lumière Lyon 2
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