L’homophobie au Brésil : réflexion sur l’articulation entre pratique psychanalytique et théorie queer
p. 37-47
Texte intégral
1Dans ce texte, nous souhaitons mettre en discussion l’opposition hétérosexuel-homosexuel à l’origine des catégories centrales qui organisent les pratiques sociales, les connaissances et les relations entre les sujets. Pour introduire ce débat, nous proposons une présentation générale de l’état de l’homophobie au Brésil au travers des résultats issus d’une enquête sur l’homophobie et publiés en mars 2008 dans l’un des journaux les plus lus au Brésil, « O Globo ». Puis, sera exposée une analyse comparative entre la politique identitaire poursuivie par le courant principal de lutte des homosexuels et la politique post-identitaire conduite par d’autres, notamment les théoriciens queer, et qui représente une forme d’opposition aux systèmes binaires. En effet, les théoriciens queer souhaitent mettre en garde contre une politique d’identité qui se rendrait complice du système contre lequel elle prétend se révolter. Ils critiquent également la normalisation et la stabilité proposées par la politique d’identité du mouvement homosexuel dominant et sont favorables à une stratégie de décentralisation ou de déconstruction, dans le sens de problématiser toutes les formes de connaissance et d’identité. De notre point de vue, la psychanalyse peut trouver sa place dans cette dernière position.
État des lieux de l’homophobie au brésil
2L’agence Nova S/B, en partenariat avec l’IBOPE (Instituto Brasileiro de Opinião Pública e Estatística1), vient de réaliser une « étude sur les valeurs et les attitudes de la population brésilienne », dont les résultats ont été publiés les 9, 10 et 11 mars 2008 en exclusivité par le journal « O Globo », un des plus lus du pays. Pour cette enquête, l’IBOPE a interviewé 1 400 Brésiliens, sur sept thématiques allant de l’environnement au racisme, en passant par l’homosexualité. Une des conclusions générale de cette recherche est que le Brésilien se trouve plus éthique et progressiste que le pays dans lequel il vit. Cet « autre » générique et collectif constitue, en fait, une part de chacun.
3Pendant les trois jours suivants dans le journal « O Globo », une série de reportages montrait les avancées en droit civil concernant les homosexuels car, parmi les thèmes abordés, les taux de rejet les plus élevés concernaient les homosexuels. En effet, un tiers des interviewés affirme qu’il s’éloignerait d’un ami s’il découvrait qu’il est homosexuel, tandis que 65 % maintiendrait leur amitié. Les préjugés sont plus tenaces parmi les hommes de plus de 50 ans, dont 45 % admettent qu’ils s’éloigneraient d’un ami homosexuel. Ce taux diminue parmi les plus instruits et augmente chez les personnes de faible niveau scolaire. En outre, interrogés sur leurs amitiés, 44 % des interviewés disent ne pas avoir d’amis homosexuels et 40 % affirment en avoir de un à cinq.
4En 2004, l’UNESCO a publié une recherche réalisée en 2002, sur la perception de l’homosexualité à l’école. Parmi les enseignants des écoles publiques et privées, 59,7 % déclarent considérer comme inadmissible les relations homosexuelles. Une autre recherche de la même année révèle que 40 % des étudiants disent ne pas aimer avoir un homosexuel comme camarade de groupe. À partir de ce résultat, 900 enseignants ont été formés, dans le cadre d’un projet pilote, afin d’enrayer toute stigmatisation. Par ailleurs, dans les enquêtes effectuées lors des Marches homosexuelles (e. g. Gay pride), l’école occupe la première ou la deuxième place dans l’hostilité ressentie par les interviewés : 40 % désignent l’école comme le lieu le plus homophobe. Dans toute la population LGBTT (lesbienne, gay, bisexuelle, travestie et transsexuelle-transgenre), les agressions atteignent 16,9 %, et parmi les transgenres, le taux monte à 42 %. Les taux de chantage et d’extorsion y sont de 30,8 %, tombant à 18 % pour la population totale.
5L’observation du mouvement gay au Brésil indique des rythmes différents dans la conquête des droits. Par exemple, les luttes des travesti-e-s et des transsexuel-le-s portent actuellement encore sur les droits élémentaires d’accès à la santé, à l’enseignement et à l’emploi. Pour le président du Groupe Gay de Bahia, Luiz Mott, l’homophobie va en s’aggravant parce qu’elle commence à l’intérieur de la maison. Alors que la famille juive ou noire, par exemple, tente de se rendre capable de combattre les préjugés, les parents qui découvrent avoir un enfant homosexuel ou travesti réagissent la plupart du temps par l’insulte, la violence physique ou même le meurtre.
6Toutefois une étude inédite de 2007, réalisée par Consultoria Mercer de Recursos Humanos2 et coordonnée par Francisco Bruno, auprès de 255 grandes et moyennes entreprises, montre que 16 % d’entre elles acceptent l’inclusion du partenaire du même sexe dans le plan assurance maladie, le nombre de bénéficiaires atteignant 360 000 travailleurs. Or, en 2005, ces entreprises représentaient seulement 8 %.
7Un des reportages publiés dans « O Globo » inclut quelques entretiens, parmi lesquels un étudiant de 19 ans, Mario Lima, qui raconte comment il a su très tôt qu’il était homosexuel, et comment, lorsqu’il a voulu en faire part à ses amis, il a compris qu’ils préféraient ne pas le savoir. « J’ai perdu tous mes amis. Je suis d’une famille évangéliste, et j’ai été confronté à des choses horribles quand j’ai raconté la vérité : des gens disaient que j’étais malade, d’autres voulaient m’exorciser. L’homosexuel est relégué dans les ghettos, il a seulement des amis gays et ne fréquente que des lieux pour gays. »
8Un autre exemple, celui d’Augusto de Andrade, employé de la Banque du Brésil, a inclus son « copain » dans le plan d’assurance maladie et dans celui de prévoyance de l’institution. Les employés revendiquent cette possibilité depuis les années 1980, mais le fonds de pension et l’assurance maladie ne permettent cette adhésion que depuis 2006. Augusto affirme que, dans les rapports interpersonnels, l’acceptation est plus grande mais les préjugés encore manifestes. « Nous sommes invités aux sorties, à condition qu’il n’y ait pas d’embrassades, de regards et d’accolades. Les démonstrations d’affection ne sont pas autorisées. Et sortir avec le fils d’un collègue de travail, il ne faut même pas y penser. »
9Encore, l’entrepreneuse Hedi Oliveira est assurée sociale conjointe auprès de l’entreprise de sa compagne. Veuve il y a quatre ans et mariée depuis deux ans, elle a trois enfants adoptés. À 61 ans, elle a toujours vécu ouvertement sa relation avec sa compagne, morte dans un accident. à l’école, elle dit ne jamais avoir souffert de préjugés lorsqu’elle accompagnait la vie scolaire et sociale de ses enfants. « Nous nous présentions toujours en tant que couple. La fermeté de notre position a peut-être écarté les manifestations de préjugés. »
10Enfin, Theodora entrera dans l’histoire de la justice brésilienne. L’acte de naissance de cette fillette de six ans est une première au Brésil, car il mentionne la double paternité. En mars 2006, un des pères a adopté Theodora en étant célibataire et son compagnon a introduit une demande en paternité qui a été délivrée en octobre 2006. Alors que le certificat de double paternité est unique, la double maternité enregistre déjà cinq cas.
11Le programme « Brésil sans homophobie », initié par le gouvernement fédéral, a comme objectif la création de centres de référence pour répondre aux besoins de cette population, aidant ainsi à combattre l’homophobie et à égaliser les droits de la population des gays, lesbiennes, travesti-e-s et transsexuel-le-s. Entre autres actions, le programme comprend le changement de sexe, financé par l’État, la politique de reproduction assistée pour les lesbiennes et la formation des enseignants pour aborder cette thématique dans les écoles.
12Rio a été la première ville du Brésil à reconnaître le droit aux pensions pour les compagnons du même sexe et à étendre celui de conjoint bénéficiaire de l’assurance maladie. La préfecture de Rio, par son projet « Dames », a offert des formations professionnelles à 120 travesti-e-s et transsexuel-le-s depuis 2004 et a obtenu un emploi pour seize d’entre elles-eux.
13Maria Berenice Dias, conseillère à la Cour Suprême de Justice du tribunal de Rio Grande Do Sul, à l’origine du terme « homo-affectif » utilisé dans la plupart des jugements judiciaires, accumule les sentences favorables aux gays. Elle reconnaît les avancées en droit de la famille pour les couples homosexuels mais constate que le mariage n’est pas encore autorisé. Il reste à la merci de l’interprétation jurisprudentielle. Selon la constitution brésilienne, l’union stable ne concerne que les hommes et les femmes, le mariage reste ainsi réservé aux couples hétérosexuels. Pour Maria Berenice Dias, il faut chercher dans la religion qui n’admet le sexe que pour la reproduction, la raison des discriminations, dans la mesure où pour les couples homosexuels, le sexe ne fonctionne que sur le principe du plaisir.
14Toutefois, quelques jugements de la justice fédérale paraissent s’orienter vers une prise en compte de cette forme d’union. En 2006, on trouve par exemple, « les unions stables homosexuelles ne peuvent être ignorées, il ne s’agit pas de fait isolé ou de relâchement des mœurs, comme le veulent les moralistes, mais de choix personnels que l’État doit respecter ». également en février 2008, « L’homosexuel n’est pas un citoyen de seconde catégorie. Le choix ou la condition sexuelle ne réduit pas les droits et encore moins la dignité de la personne humaine » ; ou encore : « La reconnaissance des liens entre des personnes du même sexe concerne aussi bien la défense constitutionnelle de l’unité de la famille, de la promotion du bien-être et de la dignité. »
15L’anthropologue Sergio Carrara, coordinateur des études réalisées dans les Marches homosexuelles, a réalisé une évaluation comparative entre les trois pouvoirs judiciaire, exécutif et législatif. Il montre que, pendant que le pouvoir judiciaire a à son actif des jugements importants, innovateurs et courageux et que l’avancée dans l’exécutif est impressionnante, comme l’indique le programme « Brésil sans homophobie », le pouvoir législatif reste loin derrière. Notamment, les questions du mariage et de la pénalisation de la discrimination contre les homosexuelle-s sont toujours bloquées au Congrès.
Quelques considérations sur le sujet
16Notre intention est ici de mettre en question, de manière générale, le système binaire d’opposition hétérosexuel-homosexuel. Cette opposition fait référence aux catégories centrales qui organisent les pratiques sociales, les connaissances et les relations entre les sujets. à cet effet, nous allons présenter une analyse comparative entre la politique identitaire menée par le courant principal de lutte des homosexuels, et la politique post-identitaire menée par d’autres groupes représentant une forme d’opposition aux systèmes binaires. Cette analyse qui se veut générale et ne se réfère pas seulement au Brésil, prend pour point de départ la priorité du mouvement homosexuel brésilien encore principalement fondée sur une politique identitaire, comme nous venons de le voir.
17Cette analyse comparative prend sa source dans un travail de recherche réalisé par l’éducatrice brésilienne Guacira Lopes Louro, auteure de l’article « Théorie Queer – une politique post-identitaire pour l’éducation » (2004). Selon cette auteure, les « minorités » sexuelles sont aujourd’hui davantage visibles et, par conséquent, la lutte entre elles et les groupes conservateurs est devenue plus explicite. Toutefois, la visibilité a des effets contradictoires, car si d’un côté, quelques secteurs sociaux commencent à présenter une acceptation croissante de la pluralité sexuelle, d’un autre, des secteurs traditionnels renouvellent voire aggravent leurs attaques (Louro, 2001).
18Nous sommes ainsi confrontés à deux défis. D’une part, reconnaître que les positions sexuelles et de genre se sont multipliées, rendant impossible un traitement fondé sur un schéma binaire ; et d’autre part, admettre que les frontières viennent à être constamment traversées et – ce qui complique encore davantage les choses – que le lieu social dans lequel quelques sujets vivent se situe exactement sur la frontière.
Construction d’une politique d’identité
19Louro (2001) analyse la construction d’une politique identitaire à partir du constat que la sexualité constitue un objet privilégié des deux derniers siècles. La catégorisation de l’homosexualité et du sujet homosexuel est ainsi une invention du XIXe siècle. Nommée comme déviation de la norme, la destinée de l’homosexualité ne peut être que le secret ou la ségrégation, une place inconfortable où se loger. Dès lors, l’homosexualité produite comme discours, devient une question sociale d’importance (Foucault, 1993).
20Si Louro (2001) propose une analyse générale du mouvement homosexuel, nous allons pour cette contribution nous restreindre aux considérations concernant le Brésil. Ainsi au début des années 1970, l’homosexualité au Brésil commence à apparaître dans l’art, dans la publicité et au théâtre (Trevisan, 2000). Quelques artistes parient sur l’ambiguïté sexuelle, l’adoptant comme leur marque personnelle. De la sorte, ils dérangent avec leurs performances, non seulement les salles de conférences mais toute la société. Par exemple le chanteur Ney Matogrosso qui mêle volontairement les références féminines et masculines dans ses performances artistiques, finira par jouer un rôle important et provocateur dans le débat sur la politique sexuelle au Brésil.
21À partir de 1975, apparaît le Mouvement de Libération Homosexuelle auquel participent, entre autres, des intellectuels exilés pendant la dictature militaire, qui apportent leur expérience acquise à l’étranger, relatives aux questions politiques féministes, sexuelles, écologiques et ethniques en circulation à l’époque partout dans le monde. Peu à peu, se construit l’idée d’une communauté homosexuelle. Gays et lesbiennes sont représentés comme un groupe qui cherche à accéder à l’égalité des droits à l’intérieur de l’ordre social existant. Une identité homosexuelle est affirmée, aussi bien dans le discours qu’en pratique. Cette identité suppose la démarcation explicite des frontières entre hétérosexualité et homosexualité, conduisant également à démarquer le féminin du masculin. Ainsi, pour faire partie de la communauté homosexuelle, il est indispensable, avant tout, que la personne s’assume, c’est-à-dire révèle son « secret », rendant publique sa condition.
22À la fin des années 1970, le mouvement homosexuel brésilien gagne en force. Apparaissent alors des journaux liés aux groupes organisés et dans leur sillage, des réunions de discussion et d’activisme se développent.
La crise de la politique de l’identité homosexuelle
23À partir de 1980, cette thématique d’une identité homosexuelle commence à être discutée dans quelques universités et groupes de recherche, influencés surtout par la pensée de Michel Foucault souvent présent dans le pays. Trevisan (2000), se fondant sur la pensée de Foucault (1993), affirme que le discours politique et théorique qui produit la représentation « positive » de l’homosexualité exerce aussi un effet régulateur et disciplinaire.
24Une certaine position du sujet – comme homosexuel – suppose nécessairement le fait de tracer ses contours, ses limites, ses possibilités et ses restrictions. Dans ce cadre, c’est le choix de l’objet à aimer qui définit l’identité sexuelle, l’identité homosexuelle étant fondée sur la préférence à maintenir des relations sexuelles avec quelqu’un du même sexe. Toutefois, selon Trevisan (2000), la définition de l’identité sexuelle d’après le choix d’objet, apparemment indiscutable, peut être remise en question. En effet, comment définir alors l’identité des bissexuel-le-s ou des transsexuel-le-s ? Selon ce modèle, ils constituent de fait des sujets incomplets. En outre, il exclut également les groupements qui définissent leur sexualité à travers des activités et des plaisirs plutôt qu’à travers des préférences de genre. Ainsi, il ressort de cette réflexion une conception de l’identité homosexuelle unifiée à la base d’une politique d’identité, alors même que la communauté homosexuelle présente d’importantes fractures internes, et qu’il est de plus en plus difficile de faire taire les voix discordantes.
25Parallèlement, l’apparition du sida au début des années 1980 – présenté initialement comme le « cancer gay » – a pour effet immédiat de renouveler l’homophobie latente de la société, en intensifiant la discrimination déjà manifeste dans certains secteurs sociaux. Toutefois, les combats autour de la maladie ont également participé à produire un déplacement dans les discours à propos de la sexualité. Ceux-ci s’adressent actuellement moins aux identités qu’aux pratiques sexuelles, en insistant, par exemple, sur les comportements à risque plutôt que sur les groupes à risque.
26Se multiplient les mouvements et leurs intentions. Certains groupes homosexuels continuent à se battre pour leur reconnaissance et leur légitimité, en cherchant une intégration dans la société en termes égalitaires. D’autres s’évertuent à défier les frontières traditionnelles sexuelles et de genre, en mettant en question les dichotomies masculin/féminin, homme/femme, hétérosexuel/homosexuel. D’autres encore ne se satisfont pas de traverser ces divisions, ils décident de vivre l’ambiguïté de la frontière elle-même. La politique d’identité homosexuelle est ainsi en état de crise, laissant graduellement apparaître des propositions et des formulations théoriques post-identitaires. C’est précisément à l’intérieur de ce cadre que l’affirmation d’une politique et d’une théorie queer peut être comprise. En effet, les théoriciens queer souhaitent mettre en garde contre une politique d’identité qui se rendrait complice du système contre lequel elle prétend se révolter. Ils visent donc un changement profond du fonds et des stratégies d’analyse.
Une théorie et une politique post-identitaire
27Queer, selon Louro (2004), peut se traduire par étrange, étranger, ridicule, excentrique, plus rarement extraordinaire. Queer se constitue dans la forme péjorative à partir de laquelle sont désignés des hommes et femmes homosexuel-le-s. Ce terme, avec toute sa charge d’étrangeté et de débauche, est adopté par un mouvement homosexuel aux USA, dans les années 80, afin précisément de mettre en avant et caractériser sa position d’opposition et de contestation. Pour ce groupe, l’usage du terme queer signifie être contre la normalisation d’où qu’elle vienne. Sa cible la plus immédiate est l’hétéronormativité compulsive obligatoire de la société. Mais le groupe queer critique aussi la normalisation et la stabilité proposées par la politique d’identité du mouvement homosexuel dominant (Butler, 2002). Queer représente, dans cette perspective, la différence qui ne veut pas être assimilée ou tolérée. La forme d’action du groupe queer s’inscrit alors davantage dans un registre de transgression et de perturbation.
28La politique queer est étroitement articulée à la production d’un groupe d’intellectuels qui, autour des années 90, commence à utiliser ce terme pour décrire son travail et ses perspectives théoriques. Selon Seidman (1995, p. 125) :
« Les théoriciens queer constituent des regroupements différents, qui comportent d’importants désaccords et divergences. Cependant, ils partagent quelques engagements considérables – en particulier, ils s’appuient fortement sur la théorie poststructuraliste française et sur le déconstructivisme comme méthode de critique littéraire et sociale, mettant en œuvre, de façon décisive, les catégories et les approches psychanalytiques ; ils sont favorables à une stratégie de décentralisation ou de déconstruction qui échappe aux propositions sociales et politiques programmatiques positives ; ils imaginent le social comme un texte à être interprété et critiqué, avec la finalité de contester les connaissances et les hiérarchies sociales dominantes. »
29En fait, la théorie queer peut être associée à certains aspects de la pensée occidentale contemporaine telle qu’elle apparaît chez Freud, Lacan, Foucault ou encore Derrida, ayant, au long du XXe siècle, problématisé les notions classiques de sujet, d’identité et d’identification. Déjà au début du XXe siècle, les énoncés de Freud (1940) sur l’inconscient et la vie psychique ébranlent le sujet rationnel, cohérent et unifié. La sexualité, polymorphe et perverse, est liée à la curiosité et à la connaissance. L’érotisme peut être traduit dans le plaisir et dans l’énergie dirigés vers de multiples dimensions de l’existence. Les désirs et les idées ignorés par le sujet lui-même et sur lesquels il n’a pas de contrôle sont dévastateurs pour la pensée rationnelle habituelle : s’il ignore les désirs les plus profonds et se montre incapable de contrôler ses souvenirs, le sujet se « méconnaît » et donc, cesse d’être « maître de soi », c’est-à-dire qu’il n’est plus seigneur dans sa demeure (Freud, 1917).
30Plus tard, Lacan (1966/1998) ébranlera toute certitude sur le processus d’identification, avec l’affirmation que le sujet naît et grandit sous le regard de l’autre, qu’il peut acquérir des savoirs sur lui-même seulement à travers l’autre ou, mieux, qu’il se perçoit toujours et se constitue en termes d’autre. Il s’identifie à l’image de cet autre et à sa ressemblance. Dans cette perspective, le processus d’analyse est un processus de désidentification. Loin d’être stable et cohérent, le sujet de la psychanalyse est un sujet évanescent, un sujet divisé qui vit constamment l’inutile recherche de la complétude.
31Aux côtés de la psychanalyse et d’autres théories qui problématisent de manière radicale la rationalité moderne, rappelons encore les insights de Foucault (1993) sur la sexualité et les formulations déconstructivistes de Derrida (1986), qui sont directement liés à la formulation de la théorie queer. Foucault dépasse de loin le projet binaire d’opposition hétérosexuel/homosexuel, en insistant sur le fait que nous vivons une prolifération et une dispersion des discours, tout comme une dispersion des sexualités. Derrida, quant à lui, aborde l’opération de déconstruction comme un procédé méthodologique productif. La logique occidentale opère, traditionnellement, à travers des systèmes binaires, c’est-à-dire une pensée qui élit et fixe comme fondamentale ou comme axiale une idée, une entité ou un sujet, en déterminant, à partir de ce lieu, la position de l’« autre », son opposé subordonné. Le terme initial est toujours compris comme supérieur, tandis que l’autre est son dérivé inférieur. Derrida affirme que cette logique peut être ébranlée à travers un processus déconstructif qui, stratégiquement, renverse et désordonne ces paires, en déstabilisant le binarisme linguistique et conceptuel, malgré le fait qu’il s’agisse de binarismes aussi évidents qu’homme/femme, masculin/féminin. La déconstruction des oppositions binaires rend manifestes l’interdépendance et la fragmentation de chacun des pôles. Dans ce sens, l’opposition hétérosexualité/homosexualité – omniprésente dans la culture occidentale moderne – peut efficacement être critiquée et ébranlée au moyen des procédures de déconstruction.
32Les théoriciens queer font une utilisation propre et transgressive de ces propositions auxquelles ils recourent en règle générale, pour désorganiser et subvertir notions et attentes. Ainsi, Butler (1999) une des plus représentatives théoriciennes queer, dirige également ses critiques et ses argumentations vers l’opposition binaire hétérosexuel/homosexuel. Cette opposition est présente non seulement dans les discours homophobes, mais aussi dans les discours favorables à l’homosexualité. Selon elle, il faut entreprendre un changement épistémologique qui rompe effectivement avec la logique binaire et ses effets que sont la hiérarchie, le classement, la domination et l’exclusion.
33Dans cette optique déconstructiviste, l’implication/constitution mutuelle des oppositions peut être révélée de même que peuvent être interrogés, les processus par lesquels une forme de sexualité – l’hétérosexualité – a fini par devenir une norme ou, plus encore, est arrivée à être conçue comme « naturelle ». C’est à l’intérieur de ce cadre que la polarisation hétérosexuel/homosexuel est questionnée. De la sorte, l’analyse de l’interdépendance des pôles rend possible la mise en cause de la naturalisation et de la supériorité de l’hétérosexualité. Naturellement, il faut que le combat de l’homophobie – objectif encore important – se poursuive, mais il ne suffit pas de dénoncer le rejet et la soumission des homosexuels, il faut encore déconstruire le processus par lequel quelques sujets deviennent normalisés et d’autres marginalisés. La théorie queer parce qu’elle provoque et dérange les formes classiques de penser et de connaître, produit un « renversement épistémologique » qui transborde, ainsi, le champ de la sexualité.
La théorie queer et la pratique psychanalytique
34Penser Queer signifie interroger, problématiser, contester toutes les formes de connaissance et d’identité. Ainsi, il est possible de se demander comment un mouvement qui se revendique de l’inconnu et de l’excentrique peut s’articuler avec la psychanalyse. Plus, quel est l’espace, dans le champ psychanalytique, pour la transgression et pour la contestation et comment rompre avec des binarismes et penser la sexualité, les genres et les corps d’une manière plurielle, multiple et changeante ? Autrement dit, comment traduire la théorie queer dans la pratique psychanalytique ?
35La psychanalyse, dans la perspective queer, s’intéresse aux processus de production des différences et travaille essentiellement avec l’instabilité et la précarité de toutes les identités, de même qu’avec celle du propre savoir psychanalytique. En mettant en discussion la manière dont l’« autre » est constitué, elle amène à s’interroger sur les étroites relations du moi avec l’autre. La différence cesse d’être là à l’extérieur, de l’autre côté, comme étrangère au sujet. Elle est comprise comme indispensable pour l’existence du sujet lui-même ; elle se trouve à l’intérieur en l’intégrant et en le constituant. Il s’agit donc d’une pratique subversive et provocatrice qui déplace et décentre, et qui ne peut se confondre avec une psychanalyse de l’opprimé comme libératrice ou libertaire. Cette pratique queer échappe aux encadrements, elle évite d’opérer avec les dualismes qui finissent par maintenir la logique de la subordination. Elle s’oppose incontestablement à la ségrégation et au secret expérimentés par les sujets « différents ». En revanche, elle ne prescrit ni d’activités visant à renforcer et fortifier ceux qui se sentent en position de faiblesse, ni d’activités correctrices pour ceux qui se trouvent contrariés d’être « différents ».
36Avant de prétendre avoir la réponse pacificatrice ou la solution pour clore les conflits, elle cherche à discuter et démanteler la logique qui est à l’origine de ce régime, logique qui justifie la dissimulation, qui maintient et fixe les positions de légitimité et l’illégitimité. Ainsi, la pratique psychanalytique inspirée par la théorie queer, suggère le questionnement, la dénaturalisation et l’incertitude comme stratégies fertiles et créatives pour penser toute dimension de l’existence. Le doute cesse d’être inconfortable et néfaste pour devenir stimulant et productif. Les questions insolubles ne ferment pas les discussions mais invitent, au contraire, à la recherche d’autres perspectives, à la formulation d’autres questions et à l’élaboration d’un positionnement à partir d’une autre place. Ces stratégies finissent certainement aussi par contribuer à la production d’un certain « sujet typique ». Mais dans ce cas, loin de prétendre atteindre finalement un modèle idéal, ce sujet – et cette psychanalyse – supposent son caractère évanescent, intentionnellement inachevé et incomplet. Il s’agit du sujet dans un processus de production permanente.
37La clinique psychanalytique présuppose un processus qui produit une étrangeté à soi-même, la faillite du savoir, la faillite d’une certaine stabilité garantie par l’Autre, ce qui conduit à la déconstruction des identifications. Cela implique une éthique où l’analyste ne peut pas prévoir, à l’avance, l’effet de son intervention. La disponibilité de l’analyste à se laisser surprendre soi-même est fondamentale. La clinique, en psychanalyse, est souveraine. Les prémisses théoriques sont effectivement déduites, soutenues par l’expérience, toujours forcées à se reformuler, à partir de nouvelles découvertes cliniques. Ainsi, dans la situation analytique, on ne peut rester prisonnier de ce que l’on sait déjà, l’ouverture étant indispensable pour réviser le propre référentiel qui guide l’écoute analytique.
Notes de bas de page
Auteur
-
Angela Coutinho
Professeur de psychologie clinique, université Sainte-Thérèse, Rio de Janeiro, Brésil
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