Préface
p. 9-12
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Index géographique : France
Texte intégral
1Contrairement à l’Anjou voisin, l’histoire de la Touraine de l’époque dite moderne a longtemps été privée de grands travaux universitaires. Progressivement, cette lacune est heureusement comblée. Mais elle l’a d’abord été au profit exclusif des campagnes qui ont bénéficié de l’excellente étude de Brigitte Maillard1. La ville de Tours, quant à elle, avait certes déjà eu son grand historien en la personne de Bernard Chevalier, mais c’était pour la fin du Moyen Âge et le début de la Renaissance. L’Ancien Régime proprement dit semblait attendre, mais voilà qu’il s’enrichit coup sur coup de deux travaux importants puisque, après la thèse de François Caillou sur le bureau des finances de Tours publiée aux Presses de l’Université François Rabelais en 2005, nous disposerons désormais avec le présent livre de celle de Béatrice Baumier, sous une version quelque peu allégée.
2Cet ouvrage est d’abord une histoire de l’institution municipale, une histoire que notre auteur ne traite pas seulement de haut, par l’étude des textes législatifs, mais dans le concret de leur application, en insistant sur la personnalité et le rôle des hommes qui ont dirigé et animé les différents cercles du pouvoir local. À ce titre, il s’intègre dans une série déjà longue d’études savantes qui, d’Angers (Jacques Maillard, 1984) à Bordeaux (Laurent Coste, 2006) en passant par les grandes villes du Nord (Philippe Guignet, 1990), les petites villes de Bourgogne (Christine Lamarre, 1993), les municipalités languedociennes (Georges Fournier, 1994), Nantes (Guy Saupin, 1996), Lyon (Yves Lignereux, 1996), Rodez (Sylvie Mouysset, 2000), Poitiers (Jean-Pierre Andrault, 2003), Bergerac (Michel Combet, 2003) – la liste n’est nullement exhaustive –, en ont largement renouvelé la problématique.
3Cependant, le travail de Béatrice Baumier présente une originalité majeure par rapport à la plupart des œuvres similaires : son insertion dans le temps. L’auteur a fait le choix d’une chronologie relativement courte, une trentaine d’années, de la réforme de L’Averdy à la chute du Trône, une période riche en péripéties et marquée du sceau de l’instabilité institutionnelle : la réforme de 1764-1765 est suspendue dès 1770 par l’abbé Terray, le successeur de L’Averdy au contrôle général des finances ; puis, dans l’été 1789, au cours de l’épisode que les historiens ont coutume d’appeler la « révolution municipale », Tours voit surgir, comme la plupart des autres villes, un pouvoir autoproclamé, le Comité permanent, qui supplante rapidement l’ancien échevinage avant de céder la place à une nouvelle municipalité élue, en toute légalité cette fois, en février 1790.
4Béatrice Baumier a donc l’heureuse audace de franchir hardiment la sacrosainte « frontière » de 1789, encore trop souvent tenue pour une fin définitive ou un commencement absolu, comme si l’on pouvait comprendre vraiment la Révolution sans bien connaître le régime qu’elle a abattu, comme si Constituants, Législateurs et tout simplement Français étaient nés cette année-là, vierges de toute culture et de toute habitude comportementale. En la matière, le choix de l’auteur est particulièrement judicieux : d’abord parce que de toutes les structures administratives anciennes, les municipalités furent les seules à ne pas sombrer mais au contraire à être appelées à des responsabilités nouvelles ; ensuite parce qu’il existe une certaine parenté entre la réforme de L’Averdy et celle adoptée par les Constituants le 14 décembre 1789. Toutes deux, en effet, avaient pour ambition d’uniformiser la structure, l’assise sociale, le mode de fonctionnement de l’ensemble des municipalités du territoire et c’est à juste titre que Béatrice Baumier s’est demandé si la réforme municipale des Constituants n’avait pas puisé certains principes et certaines modalités dans celle du contrôleur général de Louis XV. Par exemple, le lien paraît évident, si l’on songe à l’histoire des pratiques électorales, à laquelle ce travail apporte une remarquable contribution.
5Toutefois, le présent ouvrage n’est pas seulement une histoire de l’institution municipale : c’est, par-delà, celle d’une ville, et une ville qui a beaucoup évolué dans les dernières décennies de l’Ancien Régime. Le changement le plus visible est sans doute son ouverture matérielle sur l’extérieur : ouverture sur la Loire par la destruction des remparts qui longeaient le fleuve et le début d’aménagement des quais ; ouverture sur la route d’Espagne avec le détournement du tracé du vieux chemin royal de Paris à Bordeaux, qui délaisse désormais Amboise pour la capitale provinciale, ce qui entraîne la construction d’un nouveau pont associant élégance et commodité, d’une rue principale orientée nord-sud, et non plus parallèle au fleuve comme auparavant, une rue large, rectiligne, bordée de façades alignées. Dotée en outre d’une entrée nord majestueuse, où trône l’hôtel de ville néo-classique achevé en 1786, dont Béatrice Baumier fait une remarquable présentation par le texte et par l’image, et d’une entrée plus modeste mais non dépourvue de charme vers le sud, Tours est désormais une ville d’aspect moderne, conforme aux idéaux de l’urbanisme des Lumières, bien faite pour séduire les voyageurs de passage qui ne ménagent pas leur enthousiasme, les vieux quartiers hérités du Moyen Âge et de la Renaissance restant intacts mais dissimulés derrière les façades à la mode.
6Ce n’est pourtant pas seulement l’habillage de la ville qui s’est transformé en quelques décennies. Au moment où éclate la Révolution, Tours semble en passe de retrouver un véritable dynamisme économique, grâce au rétablissement, en 1782, des foires franches – instaurées à la fin du règne de François Ier, mais supprimées sous Henri IV – qui connaissent un succès chaque année plus affirmé ; grâce aussi à l’abolition de la douane d’Ingrandes qui, aux limites de l’Anjou et de la Bretagne, renchérissait les produits exportés vers Nantes et l’océan, les vins notamment.
7Béatrice Baumier s’interroge sur la responsabilité des édiles dans ces changements. Elle montre que si, dans le domaine de l’urbanisme, faute de pouvoir financer des travaux dont le coût dépassait infiniment les possibilités d’un corps de ville traditionnellement à court d’argent, ils se sont contentés le plus souvent d’approuver, de faciliter la réalisation d’un plan voulu par l’État et réalisé sur des fonds royaux par des intendants volontaires et habiles, le rétablissement des foires, la suppression de la traite d’Ingrandes ont été obtenus de haute lutte grâce à l’obstination de l’échevinage, entraîné par son maire Étienne Jacques Christophe Benoît de La Grandière qui a largement donné de sa personne, en faisant le siège des bureaux versaillais et parisiens et en tirant partie des relations qu’il avait su nouer, à Tours ou dans la capitale, avec de hautes personnalités, au premier rang desquelles le gouverneur, l’intendant et l’archevêque. Soulignant le dynamisme nouveau des édiles tourangeaux de cette époque, Béatrice Baumier met à juste titre le phénomène en corrélation avec les mutations intervenues dans leur recrutement. Au xviiie siècle, le corps de ville n’est plus, comme il l’était au siècle précédent, la chasse gardée des grands officiers royaux, membres du présidial ou du bureau des finances. La mise en vente des charges édilitaires vers la fin du règne de Louis XIV a donné le signal de l’entrée en nombre à la maison commune de marchands, enrichis notamment par le commerce des étoffes de soie. Sans « briser les oligarchies municipales » comme on lui en a prêté l’intention, la réforme de L’Averdy a accéléré le processus de renouvellement des édiles, permettant par exemple l’accès à l’hôtel de ville de personnalités issues de professions libérales restées jusque-là à la porte. Cette réforme est donc comptable d’une ouverture, même si elle est encore timide, des carrières municipales aux classes moyennes, un mouvement qui s’amplifie à partir de 1789 où l’on voit quelques maîtres de métiers, parmi les mieux considérés, entrer en mairie, chose impensable sous l’Ancien Régime.
8Le poids majoré de l’univers marchand dans la municipalité est perceptible jusqu’au plus haut niveau. À l’exception de Jacques Cormier de La Picardière, tous les maires des trois dernières décennies de l’Ancien Régime avaient des liens très forts avec ce milieu : le négociant Michel Banchereau, qui fut le premier magistrat de Tours pendant toute la décennie 1770, appartenait, tout comme son épouse, Madeleine Moisant, à une longue lignée de soyeux ; constatation identique pour les ascendants de celui qui fut maire de 1765 à 1768, Jean Decop, même s’il exerçait personnellement une charge au bureau des finances, où son père, d’abord marchand, était entré le premier ; et le négoce était encore bien représenté dans les alliances matrimoniales des Benoît de La Grandière père et fils, bien que tous deux officiers royaux : Louis, maire de 1768 à 1771 et Étienne Jacques Christophe, qui exerça cette charge de 1780 à 1789. Comme leurs prédécesseurs, de tels hommes trouvaient sans doute dans l’accès aux honneurs municipaux l’occasion de renforcer la considération que pouvaient leur porter leurs concitoyens, mais ils y voyaient aussi le moyen d’agir sur le développement économique de la ville, condition de l’accroissement de la fortune familiale.
9Comme le suggère Béatrice Baumier, l’acharnement des maires et échevins pour arracher à l’État de grandes réformes libérales dans le domaine économique est un indice de leur attachement aux idéaux des Lumières. Il en va de même pour leur souci d’améliorer les conditions de vie de leurs administrés, dont témoignent, entre autres, la création d’un corps de pompiers, l’achat de boîtes de secours aux noyés, l’organisation de cours d’accouchements, la création d’un collège de chirurgie et d’une école de dessin, ou encore le déplacement des cimetières. Certes, dans ce domaine aussi, l’initiative est souvent étrangère au corps de ville ; elle vient de plus haut la plupart du temps, de l’intendant, du gouverneur, de l’archevêque, mais ce n’est pas une règle absolue : par exemple, c’est le maire, Louis Benoît de La Grandière, qui propose en 1771 de doter la ville de réverbères, un projet qui sera mené à bien, alors qu’une première tentative, à l’extrême fin du xviie siècle, avait été imposée par le roi et rapidement abandonnée. À partir de documents administratifs peu loquaces en la matière, Béatrice Baumier a su révéler cette évolution des mentalités des officiers municipaux, pour qui l’exercice des fonctions édilitaires n’est plus seulement le moyen d’affirmer leur rang et de préserver leurs privilèges et ceux de la cité, mais l’occasion d’être utiles – un concept cher aux hommes des Lumières – au service de leurs concitoyens. Ils prennent désormais à bras le corps la gestion de la ville et cela se traduit par l’alourdissement de leur charge de travail, un phénomène qui se poursuit et même s’exaspère dans les premières années de la Révolution, alors que les responsabilités municipales sont fortement augmentées par le transfert de charges incombant jusqu’alors à d’autres instances, qui cessent de fonctionner avant que celles destinées à les remplacer ne soient créées. Sans doute s’agit-il là d’une situation transitoire donc momentanée, mais, dans la durée, les compétences municipales seront bel et bien élargies, tant en fonction du développement de phénomènes anciens, comme le rôle de courroie de transmission des administrations supérieures joué par le corps de ville, que de facteurs nouveaux, comme la récupération du pouvoir de police qui avait été monopolisé par le lieutenant général depuis la création de son office en 1699. Dans ces années difficiles, l’activité municipale est accaparée par la mise en place des nouvelles administrations et, de plus en plus, par les questions purement politiques du maintien de l’ordre, dans un souci fragile d’équilibre entre activisme jacobin et revendications antirévolutionnaires, ce qui semble reléguer au second plan les préoccupations relatives au développement économique et au bien-être social.
10On ne saurait évoquer dans une préface toute la richesse d’un livre qui renouvelle totalement le regard que l’on portait jusqu’ici sur la ville de Tours, à l’instant crucial où se met en place une administration municipale moderne, caractérisée par l’augmentation du personnel auxiliaire, la création de bureaux et le début d’une rationalisation du travail. L’évolution est perceptible dès la fin de l’Ancien Régime, elle s’affirme en se développant dans les premières années de la Révolution. Dans cet ouvrage à l’écriture agréable, dépourvue de toute prétention « jargonnante », où abondent les exemples et les anecdotes pittoresques, les Tourangeaux trouveront avec plaisir une peinture vivante de leur ville au moment où se mettent en place les éléments du paysage que nous connaissons aujourd’hui, et découvriront des personnalités attachantes dont le souvenir est souvent réduit à leur nom. Mais ce n’est pas seulement l’histoire d’une capitale provinciale qui sort grandement enrichie de ce livre. Il apporte en fait des contributions fondamentales à notre connaissance des institutions et de la société urbaine en général, des modalités d’exercice du pouvoir, des réseaux d’influence, du développement de la conscience politique, et de la transition politique et culturelle de l’Ancien Régime à la Révolution.
11Claude Petitfrère
Notes de bas de page
1 La thèse de doctorat d’État de B. Maillard, soutenue à l’Université de Rennes 2 en 1992, a donné lieu à deux publications : Les campagnes de Touraine au xviiie siècle. Structures agraires et économie rurale, Rennes, PUR, 1998, et Paysans de Touraine au xviiie siècle. Communautés rurales et société paysanne en Touraine, La Crèche, Geste Éditions, 2006.
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